- C'est un chauffeur, je t'en ai parlÊ. - Comment le chauffeur Touzik peut-il savoir tout cela? Ecoute, Pertchik, il ne faut pas Ëtre aussi confiant. - Touzik dit qu'il a ÊtÊ son chauffeur et qu'il l'a vu plusieurs fois. - Et alors? Il ment probablement. J'ai ÊtÊ son secrÊtaire particulier, et je ne l'ai pas vu une seule fois. - Qui? - Le Directeur. J'ai ÊtÊ longtemps son secrÊtaire avant de soutenir ma thÉse. - Et tu ne l'as pas vu une seule fois? - Evidemment! Tu t'imagines que c'est si simple que Úa? - Attends un peu, comment sais-tu alors qu'il est roux, etc.? Kim secoua la tËte. - Pertchik, commenÚa-t-il d'une voix caressante. Mon petit. Personne n'a jamais vu un atome d'hydrogÉne, mais tout le monde sait qu'il a une enveloppe d'Êlectrons aux caractÊristiques dÊterminÊes et un noyau qui se compose dans le cas le plus simple d'un proton. - C'est vrai, dit mollement Perets. Il se sentait fatiguÊ. - Donc, je le verrai demain? - Pas encore, demande-moi quelque chose de moins difficile, dit Kim. Je t'organiserai une rencontre, Úa je te le garantis. Mais ce que tu verras lÁ-bas et qui, Úa je ne le sais pas. Et ce que tu entendras, je ne le sais pas non plus. Tu ne me demandes pas si le Directeur te fera partir ou non, et tu as raison de ne pas le faire. Je ne peux pas le savoir, non? - Mais ce sont tout de mËme des choses diffÊrentes, dit Perets. - C'est pareil, Pertchik, dit Kim. Je t'assure que c'est pareil. - J'ai l'air Êvidemment bien abruti, dit tristement Perets. - Un peu. - C'est simplement que j'ai mal dormi cette nuit. - Non, tu manques simplement de sens pratique. Et au fait, pourquoi est-ce que tu as mal dormi? Perets raconta. Et prit peur. Le visage bienveillant de Kim s'Êtait soudain empli de sang, ses cheveux hÊrissÊs. Il poussa un rugissement, dÊcrocha le combinÊ, composa furieusement un numÊro et vocifÊra : - Commandant? Qu'est-ce que cela signifie, commandant? Comment avez-vous pu oser expulser Perets? Taisez-vous. Je ne vous demande pas ce qui Êtait venu Á expiration. Je vous demande comment vous avez osÊ expulser Perets. Quoi? Taisez-vous! Quoi? Sottises, balivernes! Taisez-vous, je vous Êcraserai! Vous et votre Claude-Octave! Avec moi vous irez nettoyer les chiottes! Vous partirez dans la forËt. En vingt-quatre heures, en soixante minutes. Quoi? Oui... Oui... Quoi? Oui... C'est Úa. Dans ce cas c'est diffÊrent. Et le meilleur linge... úa, c'est votre affaire. Dans la rue au besoin... Quoi? Bien. D'accord. D'accord. Je vous remercie. Excusez pour le dÊrangement... Mais naturellement. Merci beaucoup. Au revoir. Il reposa le combinÊ. - Tout est rentrÊ dans l'ordre. MalgrÊ tout, c'est un homme admirable. Va te reposer. Tu habiteras dans son appartement et il s'installera avec sa famille dans ton ancienne chambre ; autrement, il ne peut malheureusement pas... Et ne discute pas, je t'en prie. Ce n'est pas une affaire entre toi et moi, c'est lui-mËme qui a dÊcidÊ. Va, va, c'est un ordre. Je t'appellerai pour le Directeur. En titubant, Perets gagna la rue. Il resta quelques instants immobile Á cligner des yeux sous le soleil, puis il prit la direction du parc pour aller chercher sa valise. Il ne la trouva pas du premier coup, car la valise Êtait solidement maintenue par la main de pl×tre musculeuse du voleur-discobole Á gauche de la fontaine, dont la hanche s'ornait d'une inscription indÊcente. A proprement parler, l'inscription n'Êtait pas particuliÉrement indÊcente. On avait Êcrit au crayon Á encre : "Fillettes, prenez garde Á la syphilis." III Perets pÊnÊtra dans la salle d'attente du Directeur Á dix heures prÊcises. Il y avait dÊjÁ une vingtaine de personnes qui faisaient la queue. On fit passer Perets en quatriÉme position. Il prit place dans un fauteuil entre BÊatrice Vakh, employÊe au groupe d'Aide Á la population locale, et un sombre collaborateur du groupe de la PÊnÊtration du gÊnie. A en juger par la plaque qu'il portait sur la poitrine et l'inscription sur son masque de carton blanc, ce dernier devait Ëtre appelÊ Brandskougel. La salle d'attente Êtait peinte en rose p×le. Sur un mur Êtait placÊe une pancarte "DÊfense de fumer, de jeter des ordures, de faire du bruit", sur un autre, un grand tableau qui reprÊsentait l'exploit du traverseur de la forËt Selivan : sous les yeux de ses camarades stupÊfiÊs, Selivan, les bras levÊs, se transformait en arbre sauteur. Les rideaux roses des fenËtres Êtaient soigneusement tirÊs et au plafond brillait un lustre gigantesque. Outre la porte d'entrÊe sur laquelle on pouvait lire "Sortie", la piÉce possÊdait une autre porte, immense, revËtue de cuir jaune, qui portait l'inscription "Sans issue". ExÊcutÊe Á la peinture phosphorescente, l'inscription se dÊtachait comme un sinistre avertissement. En dessous se trouvait le bureau de la secrÊtaire, garni de quatre tÊlÊphones de couleur diffÊrente et d'une ma Aine Á Êcrire Êlectrique. La secrÊtaire, une femme replÉte d'un certain ×ge portant lorgnon, Êtudiait d'un air distant un "Manuel de physique atomique". Les visiteurs parlaient Á voix basse. Beaucoup ne pouvaient cacher leur nervositÊ et feuilletaient fÊbrilement de vieux illustrÊs. Tout ceci Êvoquait furieusement la file d'attente chez un dentiste, et Perets fut Á nouveau agitÊ d'un frisson dÊsagrÊable, d'un tremblement de m×choires, et saisi du dÊsir de partir n'importe oÝ sans plus attendre. - Ils ne sont mËme pas paresseux, disait BÊatrice Vakh, son charmant visage tournÊ dans la direction de Perets. Mais ils ne peuvent pas supporter un travail systÊmatique. Comment expliquez-vous, par exemple, l'incroyable lÊgÉretÊ avec laquelle ils abandonnent les endroits oÝ ils ont vÊcu? - C'est Á moi que vous parlez? demanda timidement Perets. Il n'avait aucune idÊe de la maniÉre d'expliquer cette incroyable lÊgÉretÊ. - Non. Je parlais Á "Mon cher" Brandskougel. "Mon cher" Brandskougel remit en place le pan gauche de sa moustache qui se dÊcollait et marmonna cordialement : - Je ne sais pas. - Et nous ne le savons pas non plus, fit amÉrement BÊatrice. Il suffit que nos Êquipes s'approchent du village pour qu'ils partent en abandonnant leur maison et tous leurs biens. On dirait que nous ne les intÊressons pas. Ils n'attendent absolument rien de nous. Qu'est-ce que vous en pensez? Mon cher Brandskougel resta quelques instants silencieux, comme s'il rÊflÊchissait Á la question, observant BÊatrice Á travers les Êtranges meurtriÉres cruciformes de son masque. Puis il rÊpondit sur le mËme ton que prÊcÊdemment : - Je ne sais pas. - C'est vraiment dommage, poursuivit BÊatrice, que notre groupe ne se compose que de femmes. Je sais bien qu'il y a une raison profonde, mais il manque souvent la fermetÊ, l'×pretÊ, je dirais presque la motivation masculine. Les femmes ont malheureusement tendance Á se disperser, vous avez dÙ le remarquer. - Je ne sais pas, dit Brandskougel. Sa moustache se dÊtacha soudain et tomba gracieusement jusqu'au sol. Il la ramassa, l'examina attentivement en soulevant un coin de son masque, cracha prestement dessus et la remit en place. Une clochette tinta mÊlodieusement sur le bureau de la secrÊtaire. Celle-ci posa son manuel, consulta une liste en retenant avec affectation son lorgnon et annonÚa : - Professeur Kakadou, c'est Á vous. Le professeur Kakadou l×cha sa revue illustrÊe, se leva d'un bond, se rassit, regarda autour de lui en blËmissant, puis se mordit la lÉvre et, le visage dÊfait, s'arracha Á son fauteuil et disparut derriÉre la porte qui portait l'inscription "Sans issue". Un silence morbide rÊgna pendant quelques secondes dans la salle d'attente. Puis les bruits de voix et de feuilles froissÊes reprirent. - Nous n'arrivons pas, disait BÊatrice, Á trouver le moyen de les intÊresser, de les captiver. Nous leur avons construit des habitations confortables sur pilotis. Ils les bourrent de tourbe et y mettent des espÉces d'insectes. Nous avons essayÊ de leur proposer de la bonne nourriture au lieu de la saletÊ aigre qu'ils mangent. En pure perte. Nous avons essayÊ de les vËtir de maniÉre humaine. Un est mort, deux autres sont tombÊs malades. Mais nous continuons nos expÊriences. Hier nous avons rÊpandu dans la forËt un plein camion de miroirs et de boutons dorÊs... Le cinÊma ne les intÊresse pas, pas plus que la musique. Les crÊations immortelles ne provoquent chez eux qu'une sorte de ricanement... Non, il faut commencer par les enfants. Je propose par exemple de leur enlever leurs enfants et d'organiser des Êcoles spÊciales. Malheureusement, cela implique des difficultÊs d'ordre technique : on ne peut pas les prendre avec des mains humaines, il faudrait lÁ des machines spÊciales... D'ailleurs, vous savez tout cela aussi bien que moi. - Je ne sais pas, dit mÊlancoliquement "Mon cher" Brandskougel. La clochette tinta Á nouveau, et la secrÊtaire dit: - BÊatrice, c'est Á vous. Je vous en prie. BÊatrice s'agita. Elle esquissa le geste de se prÊcipiter vers la porte, mais s'interrompit et jeta autour d'elle un regard plein de dÊsarroi. Elle revint sur ses pas, regarda sous le fauteuil en murmurant : "OÝ est-il? OÝ?", promena ses yeux immenses sur la salle d'attente, saisit ses cheveux, cria d'une voix forte : "Mais oÝ est-il?", puis attrapa soudain Perets par sa veste et le tira du fauteuil pour le jeter Á terre. Sous Perets se trouvait un carton brun dont se saisit BÊatrice. Elle resta quelques secondes les yeux fermÊs, le visage empli d'une joie sans bornes, serrant le carton contre sa poitrine, puis elle s'achemina lentement vers la porte recouverte de cuir jaune et la referma derriÉre elle. Dans un silence de mort, Perets se releva et, s'efforÚant de ne regarder personne, Êpousseta son pantalon. Au demeurant, personne ne lui prËtait attention : tous les regards Êtaient braquÊs sur la porte jaune. "Que vais-je lui dire? se demanda Perets. Je lui dirai que je suis philologue et que je ne peux pas Ëtre utile Á l'Administration, laissez-moi partir, je m'en irai et jamais plus je ne reviendrai, je vous en donne ma parole. Mais pourquoi Ëtes-vous venu ici? Je me suis toujours beaucoup intÊressÊ Á la forËt, mais on ne veut pas me laisser aller dans la forËt. En fait j'ai abouti ici tout Á fait par hasard, puisque je suis philologue. Les philologues, les littÊrateurs, les philosophes n'ont rien Á faire Á l'Administration. C'est pour Úa qu'on a raison de ne pas me laisser partir, je le reconnais, je suis d'accord... Je ne peux Ëtre ni Á l'Administration, oÝ l'on dÊfÉque sur la forËt, ni dans la forËt, oÝ l'on ramasse les enfants avec des machines. Il faudrait que je m'en aille et que je m'occupe de quelque chose de plus simple. Je sais, on m'aime ici, mais on m'aime comme un enfant aime ses jouets. Je suis ici pour amuser les gens, je ne peux apprendre Á personne ce que je sais... Non, je ne peux Êvidemment pas dire Úa. Il faut verser une larme, mais oÝ vais-je la trouver, cette larme? Je casserai tout chez lui si seulement il essaie de m'empËcher de partir. Je casserai tout et je m'en irai Á pied." Perets se vit marchant sur la route poussiÊreuse sous un soleil de feu, kilomÉtre aprÉs kilomÉtre, tandis que la valise se fait de plus en plus lourde et de plus en plus indÊpendante de sa volontÊ. Et chaque pas l'Êloigne toujours plus de la forËt, de son rËve, de son angoisse qui est depuis longtemps le sens de sa vie... "On dirait qu'il y a un bout de temps que personne n'a ÊtÊ appelÊ, pensa-t-il. Apparemment, le Directeur a dÙ Ëtre trÉs intÊressÊ par le projet de ramassage des enfants. Mais pourquoi est-ce que personne ne sort du bureau? Il doit y avoir une autre issue." - Excusez-moi, s'il vous plaÏt, dit-il en se tournant vers "Mon cher" Brandskougel, quelle heure est-il? "Mon cher" Brandskougel consulta sa montre-bracelet, rÊflÊchit un instant et dit : - Je ne sais pas. Perets se pencha vers son oreille et murmura : - Je ne le dirai Á personne. A per-sonne. "Mon cher" Brandskougel hÊsita. Il promena des doigts indÊcis sur la plaquette de plastique qui portait son nom, jeta un regard Á la dÊrobÊe autour de lui, b×illa nerveusement, regarda Á nouveau autour de lui et chuchota en maintenant fermement son masque contre sa figure : - Je ne sais pas. Puis il se leva et s'empressa de rejoindre un autre coin de la salle d'attente. La secrÊtaire dit : - Perets, c'est votre tour. - Mon tour? s'Êtonna Perets. J'Êtais quatriÉme. La secrÊtaire haussa la voix. - EmployÊ surnumÊraire Perets, c'est votre tour! - Il raisonne..., grommela quelqu'un. - Ces types-lÁ, il faut les chasser... Avec un balai brÙlant! dit Á voix haute quelqu'un sur la droite. Perets se leva. Il avait les jambes en coton. Il porta stupidement les mains Á ses flancs. La secrÊtaire le regardait fixement. Des voix s'ÊlevÉrent dans la salle d'attente : - Il fait le dÊgoÙtÊ. - úa a beau faire le malin... - Et nous avons supportÊ Úa! - Excusez, vous l'avez supportÊ. Moi, c'est la premiÉre fois que je le vois. - Et moi, je vous signale que ce n'est pas la vingtiÉme. La secrÊtaire Êleva la voix : - Doucement! Gardez le silence! Et ne jetez rien par terre. Oui, vous lÁ-bas... Oui, oui, c'est Á vous que je parle. Alors, employÊ Perets, vous allez entrer? Ou vous voulez que j'appelle les gardes? - Oui, dit Perets. Oui, j'y vais. La derniÉre personne qu'il vit avant de quitter la salle d'attente fut "Mon cher" Brandskougel, barricadÊ dans un coin derriÉre son fauteuil, le visage crispÊ, accroupi une main dans la poche arriÉre de son pantalon. Puis il vit le Directeur. Le Directeur Êtait un bel homme ÊlancÊ d'une trentaine d'annÊes, vËtu d'un costume coÙteux qui tombait admirablement. Il Êtait debout prÉs de la fenËtre ouverte et distribuait des miettes de pain aux pigeons qui se pressaient sur l'appui. Le bureau Êtait absolument vide : il n'y avait pas une chaise, pas mËme de table. Seule une copie en rÊduction de "L'exploit du traverseur de la forËt Selivan" Êtait accrochÊe au mur opposÊ Á la fenËtre. - EmployÊ surnumÊraire de l'Administration Perets? prononÚa d'une voix claire et sonore le Directeur en tournant vers Perets le visage frais d'un sportif. - Mmm... oui... Je... bafouilla Perets. - EnchantÊ, enchantÊ Nous pouvons enfin faire connaissance. Bonjour. Mon nom est Ah. J'ai beaucoup entendu parler de vous. Nous serons amis. Perets s'inclina, intimidÊ, et serra la main qu'on lui tendait. La main Êtait sÉche et ferme. - Comme vous voyez, je donne Á manger aux pigeons. Curieux oiseau. On sent qu'il renferme des possibilitÊs immenses. Qu'en pensez-vous, monsieur Perets? Perets se troubla, car il ne pouvait pas supporter les pigeons. Mais le visage du Directeur exprimait une telle cordialitÊ, un tel intÊrËt, une telle attente anxieuse d'une rÊponse que Perets se reprit et mentit : - J'aime beaucoup, monsieur Ah. - Vous les aimez rÆtis? Ou Á l'ÊtouffÊe? Moi par exemple je les aime en croÙte. Un pigeon en croÙte avec un verre de bon vin demi-sec - que peut-il y avoir de mieux? Qu'en pensez-vous? Et le visage de M. Ah reflÊta Á nouveau un trÉs vif intÊrËt et l'attente anxieuse de la rÊponse. - Etonnant, dit Perets. Il avait rÊsolu de se rÊsigner Á tout et d'Ëtre d'accord sur tout. - Et la "Colombe" de Picasso, reprit M. Ah. Je me le remÊmore Á l'instant... "Sans manger, sans boire, et sans embrasser, les instants passent sans qu'on puisse les rattraper..." Comme cela exprime bien cette idÊe de notre incapacitÊ Á saisir et matÊrialiser la beautÊ! - De trÉs beaux vers, acquiesÚa passivement Perets. - La premiÉre fois que j'ai vu la "Colombe", j'ai pensÊ, comme probablement beaucoup d'autres, que le dessin Êtait faux, ou en tout cas peu naturel. Mais ensuite, j'ai ÊtÊ amenÊ par mes fonctions Á m'intÊresser aux pigeons et je me suis soudain aperÚu que Picasso, ce faiseur de miracles, avait saisi l'instant prÊcis oÝ le pigeon replie ses ailes avant de se poser. Ses pattes touchent dÊjÁ la terre, mais lui est encore dans l'air, en vol. L'instant oÝ le mouvement devient immobilitÊ, le vol repos. - Il y a chez Picasso des tableaux Êtranges, que je ne comprends pas, dit Perets, montrant lÁ son indÊpendance d'esprit. - Oh, c'est simplement que vous ne les avez pas regardÊs assez longtemps. Pour comprendre la vraie peinture, il ne suffit pas d'aller deux ou trois fois dans l'annÊe au musÊe. Il faut regarder les tableaux durant des heures. Aussi souvent que possible. Et uniquement les originaux. Pas de reproductions. Pas de copies. Regardez par exemple ce tableau. Je vois sur votre visage ce que vous en pensez. Et vous avez raison : c'est une mauvaise copie. Mais si vous aviez l'occasion de faire connaissance avec l'original, vous comprendriez l'idÊe de l'artiste. - Et en quoi consiste-t-elle? - Je vais essayer de vous expliquer, proposa avec empressement le Directeur. Que voyez-vous sur ce tableau? Formellement, c'est quelque chose moitiÊ-homme moitiÊ-arbre. Le tableau est statique. On ne voit pas, on ne saisit pas le passage d'une substance Á une autre. Il manque au tableau le principal - la direction du temps. Mais si vous aviez la possibilitÊ d'Êtudier l'original, vous comprendriez que l'artiste est parvenu Á faire entrer dans la reprÊsentation un sens symbolique profond, qu'il a reproduit non pas un homme-arbre, ni mËme la transformation de l'homme en arbre, mais prÊcisÊment et uniquement la transformation de l'arbre en homme. L'artiste a utilisÊ l'idÊe contenue dans une vieille lÊgende pour reprÊsenter la naissance d'une nouvelle individualitÊ. Le nouveau qui sort de l'ancien. La vie de la mort. La raison de la matiÉre stagnante. La copie est absolument statique et tout ce qui y est reprÊsentÊ existe en dehors du cours du temps. Mais l'original renferme le temps-mouvement! Le vecteur! La flÉche du temps, comme dirait Eddington! - Et oÝ donc est l'original? demanda poliment Perets. Le Directeur eut un sourire. - L'original, naturellement, a ÊtÊ dÊtruit en tant qu'objet d'art ne permettant pas une double interprÊtation. La premiÉre et la deuxiÉme copie ont Êgalement ÊtÊ dÊtruites par mesure de prÊcaution. M. Ah revint Á la fenËtre et chassa du coude un pigeon qui se trouvait sur l'appui. - Bien. Nous avons parlÊ des pigeons, prononÚa-t-il d'une voix nouvelle, en quelque sorte officielle. Votre nom? - Quoi? - Nom. Votre nom. - Pe... Perets. - AnnÊe de naissance? - Trente... - PrÊcisÊment! - Mille neuf cent trente. Cinq mars. - Que faites-vous ici? - EmployÊ surnumÊraire. RattachÊ au groupe de la Protection scientifique. - Je vous demande : que faites-vous ici? dit le Directeur en tournant vers Perets un regard aveugle. - Je... je ne sais pas. Je veux m'en aller. - Votre opinion sur la forËt. BriÉvement. - La forËt, c'est... J'ai toujours... Je... J'en ai peur et je l'aime. - Votre opinion sur l'Administration? - Il y a beaucoup de personnes estimables, mais... - úa suffit. Le Directeur s'approcha de Perets, le prit par les Êpaules et, le regardant droit dans les yeux, dit : - Ecoute, ami, laisse! Partie Á trois? On appelle la secrÊtaire, tu as vu le morceau? C'est pas une femme, c'est les soixante-neuf positions rÊunies! "Ouvrons, enfants, le Jeroboam de rÊserve!...", chanta-t-il d'une voix lourde. Hein? On l'ouvre? Laisse, j'aime pas. Compris? Qu'estce que tu en dis? Il sentait soudain l'alcool et le saucisson Á l'ail, ses yeux louchaient vers la racine du nez. - On appelle l'ingÊnieur, Brandskougel, "Mon cher" Á moi, continua-t-il en pressant Perets contre sa poitrine. Il connaÏt de ces histoires... pas besoin de hors-d'oeuvre... On y va? - Evidemment, on peut, dit Perets, mais c'est que je... - Que tu quoi? - Monsieur Ah, je... - Laisse! Pas de monsieur avec moi! Kamarade! Compris? - Kamarade Ah, je suis venu vous demander... - Dem-m-an-an-de! Je ne te refuserai rien! Tu veux de l'argent? Tiens, en voilÁ. Il y a quelqu'un qui ne te plaÏt pas? Dis-le, on verra Úa! Alors? - N-non, je veux simplement m'en aller. Je n'arrive pas Á partir, je suis arrivÊ ici par hasard. Donnez-moi l'autorisation de partir. Personne ne veut m'aider, et je vous le demande Á vous, en tant que Directeur... Ah libÊra Perets, arrangea sa cravate et sourit sÉchement. - Vous faites erreur, Perets. Je ne suis pas le Directeur. Je suis le dÊlÊguÊ du Directeur pour les affaires du personnel. Excusez-moi, je vous ai quelque peu retenu. Par ici, s'il vous plaÏt. Le Directeur va vous recevoir. Il ouvrit devant Perets une petite porte basse tout au fond de son bureau nu et fit un geste d'invite de la main. Perets toussota, lui adressa un signe de tËte rÊservÊ et se baissa pour pÊnÊtrer dans la piÉce suivante. Ce faisant, il eut l'impression de recevoir une lÊgÉre tape sur l'arriÉre-train. Au reste, il Êtait probable que ce, n'Êtait qu'une impression - Á moins que M. Ab ne se soit un peu trop pressÊ de claquer la porte. La piÉce dans laquelle il se retrouva Êtait une copie conforme de la salle d'attente, la secrÊtaire elle-mËme Êtait l'exacte copie de la premiÉre secrÊtaire, mais elle lisait un livre intitulÊ "Sublimation du gÊnie". Les fauteuils Êtaient Êgalement occupÊs par des visiteurs p×les munis de journaux et de revues. LÁ aussi il y avait le professeur Kakadou qui souffrait cruellement de dÊmangeaisons nerveuses et BÊatrice Vakh, son carton brun sur les genoux. Tous les autres visiteurs, il est vrai, Êtaient des inconnus et sous une copie de "L'exploit du traverseur de la forËt Selivan" s'allumait et s'Êteignait rÊguliÉrement une brutale injonction : "SILENCE!" Et en effet personne ne parlait. Perets s'assit prÊcautionneusement tout au bord d'un fauteuil. BÊatrice Vakh lui adressa un sourire un peu crispÊ mais dans l'ensemble amical. Au bout d'une minute de silence tendu, une clochette tinta. La secrÊtaire posa son livre et dit : - RÊvÊrend Lucas, on vous demande. Le RÊvÊrend Lucas faisait peur Á voir, et Perets se dÊtourna. Ce n'est rien, pensa-t-il en fermant les yeux. Je tiendrai. Il se souvint de cette pluvieuse soirÊe d'automne oÝ on avait apportÊ dans l'appartement Esther - Esther qu'un voyou ivre venait d'Êgorger dans l'entrÊe de la maison, les voisins qui s'accrochaient Á lui et les Êclats de verre dans sa bouche - il avait brisÊ le verre avec ses dents quand on lui avait apportÊ de l'eau... Oui, pensat-il, le plus dur est passÊ... Son attention fut rÊveillÊ par des bruits de grattements rÊpÊtÊs. Il ouvrit les yeux et se retourna. Un fauteuil plus loin, le professeur Kakadou se grattait furieusement les aisselles de ses deux mains. Comme un singe. - A votre avis, faut-i1 sÊparer les filles et les garÚons? murmura d'une voix tremblante BÊatrice. - Je n'en sais rien, dit mÊchamment Perets. BÊatrice Vakh continuait Á marmonner : - Une Êducation complexe a Êvidemment ses avantages, mais c'est lÁ un cas particulier... Seigneur! s'exclama-t-elle d'une voix geignarde, il ne va pas me chasser? OÝ pourrais-je aller? On m'a dÊjÁ chassÊe de partout ; il ne me reste pas une paire de souliers convenables, tous mes bas ont filÊ et cette espÉce de poudre qui ne tient pas. La secrÊtaire posa la "Sublimation du gÊnie" et observa sÊvÉrement : - Ne vous Êgarez pas. BÊatrice Vakh se figea, terrifiÊe. La petite porte basse s'ouvrit et un homme complÉtement rasÊ se glissa dans la salle d'attente. - Est-ce qu'il y a un Perets ici? demanda-t-il d'une voix de stentor. - Je suis lÁ, dit Perets en se levant d'un bond. - Dehors avec vos affaires! La voiture part dans dix minutes, allez, hop! - La voiture pour oÝ? Pourquoi? - Vous Ëtes Perets? - Oui... - Vous voulez partir, oui ou non? - Je voulais, mais... - Comme vous voudrez, rugit sur un ton excÊdÊ l'homme rasÊ, j'ai fait mon travail, je vous l'ai dit. Il disparut et la porte se referma. Perets se rua sur ses pas. - ArriÉre! lui cria la secrÊtaire, tandis que plusieurs mains agrippaient ses vËtements. Perets se dÊbattit dÊsespÊrÊment et la veste se dÊchira. - La voiture, dehors! gÊmit-il. - Vous Ëtes fou! dit la secrÊtaire, furieuse. OÝ voulez-vous aller comme Úa? Vous avez une porte lÁ, oÝ il y a Êcrit "Sortie". Des mains fermes guidÉrent Perets vers l'inscription "Sortie". DerriÉre la porte se trouvait une grande salle de forme polygonale dans laquelle s'ouvrait une multitude de portes. Perets se rua pour les essayer les unes aprÉs les autres. Un soleil Êclatant, des murs blancs aseptiques, des hommes en blouse blanche. Un dos nu, badigeonnÊ de teinture d'iode. Une odeur de pharmacie. Ce n'Êtait pas Úa. L'obscuritÊ, le ronronnement d'un projecteur cinÊmatographique. Sur l'Êcran quelqu'un qu'on tire en tous sens par les oreilles. Les visages blancs de spectateurs qui se tournent, mÊcontents. Une voix : "La porte! Fermez la porte!" Encore pas Úa... Perets traversa la salle en glissant sur le parquet. Une odeur de confiserie. Quelques personnes avec des cabas qui font la queue. DerriÉre la barriÉre de verre, des bouteilles de kÊfir Êtincelantes, des tartes et des g×teaux resplendissants. - Messieurs, cria Perets, oÝ est la sortie? - La sortie de quoi? demanda un vendeur grassouillet coiffÊ d'une toque de cuisinier. - D'ici... - A la porte oÝ vous Ëtes. - Ne l'Êcoutez pas, dit un petit vieux en s'adressant au vendeur. C'est juste un petit futÊ qui s'amuse Á retarder la queue. Travaillez, ne faites pas attention Á lui. - Mais je ne m'amuse pas, dit Perets. Ma voiture va partir... - Non, ce n'est pas lui, dit le vieillard Êquitable. L'autre, il demande toujours oÝ sont les toilettes. OÝ donc est votre voiture, disiez-vous, monsieur? - Dans la rue... - Dans quelle rue? demanda le vendeur. Il y a beaucoup de rues. - úa m'est Êgal dans laquelle, je veux simplement sortir, Á l'extÊrieur! - Non, dit le vieillard sagace, c'est bien lui. Il a seulement changÊ son rÊpertoire. Ne faites pas attention Á lui... Perets regarda dÊsespÊrÊment autour de lui, revint dans la salle et poussa la porte Á cÆtÊ. Elle Êtait fermÊe. Une voix mÊcontente demanda : - Qui est lÁ? - Je dois sortir! cria Perets. OÝ est la sortie? - Attendez un instant. Il y eut un certain remue-mÊnage derriÉre la porte, un clapotis d'eau, des claquements de tiroirs qu'on renferme. La voix demanda : - Que voulez-vous? - Sortir! Je dois sortir! - Un instant. Une clef grinÚa et la porte s'ouvrit. La piÉce Êtait plongÊe dans l'obscuritÊ. - Entrez, dit la voix. Cela sentait le rÊvÊlateur. Les bras Êtendus devant lui, Perets fit quelques pas mal assurÊs. - Je n'y vois rien, dit-il. - Vous allez vous y faire, promit la voix. Avancez, ne restez pas comme Úa. Perets sentit qu'on le prenait par la manche pour le guider. - Signez ici, dit la voix. Un crayon fut glissÊ entre les doigts de Perets. Il distinguait maintenant dans la pÊnombre la vague blancheur d'une feuille de papier. - Vous avez signÊ? - Non. Il faut signer quoi? - N'ayez pas peur, ce n'est pas une condamnation Á mort. Signez que vous n'avez rien vu. Perets signa Á tout hasard. Il fut Á nouveau fermement pris par la manche, guidÊ Á travers quelques portes tendues de rideaux, puis la voix demanda : - Vous Ëtes nombreux? - Quatre, dit une voix qui semblait provenir de derriÉre la porte. - La file d'attente est formÊe? Je vais ouvrir la porte et faire sortir quelqu'un. Vous passerez un par un, sans parler et sans faire de plaisanteries. C'est clair? - Compris. Ce n'est pas la premiÉre fois. - Personne n'a oubliÊ de vËtements? - Non, non. Faites sortir. La clef grinÚa Á nouveau. Perets fut presque aveuglÊ par la lumiÉre Êclatante, puis on le poussa au-dehors. Les yeux toujours fermÊs, il descendit quelques marches et comprit alors seulement qu'il se trouvait dans la cour intÊrieure de l'Administration. Des voix mÊcontentes criÉrent : - Alors, Perets, dÊpËche-toi! Il va falloir attendre longtemps? Au milieu de la cour se trouvait un camion rempli d'employÊs du groupe de la Protection scientifique. Au volant, Kim faisait des signes furieux de la main. Perets courut jusqu'au camion et embarqua : il fut tirÊ, hissÊ et jetÊ au fond de la caisse. AussitÆt le moteur rugit, le camion dÊmarra brutalement, quelqu'un marcha sur la main de Perets, quelqu'un s'Êcroula sur lui de tout son poids, tout le monde se mit Á s'Êpoumoner et Á rire aux Êclats, et ils partirent. Perets alluma une cigarette, s'assit sur sa valise et releva le col de sa veste. On lui tendit un manteau dans lequel il s'enveloppa avec un sourire reconnaissant. Le camion roulait de plus en plus vite et, bien que la journÊe fÙt chaude, le vent de la course transperÚait les vËtements. Perets fumait, la cigarette abritÊe dans le creux de sa main, et regardait autour de lui. "Je m'en vais, pensait-il, je m'en vais. C'est la derniÉre fois que je te vois, mur. La derniÉre fois que je vous vois, cottages. Adieu, dÊcharge, j'ai laissÊ mes caoutchoucs quelque part chez toi. Adieu, mare, adieu, Êchecs, adieu, kÊfir. Comme on se sent lÊger, vainqueur! Jamais plus je ne boirai de kÊfir. Jamais plus je ne m'installerai derriÉre un Êchiquier..." Les employÊs qui s'entassaient derriÉre la cabine, se tenant les uns aux autres et se protÊgeant mutuellement du vent, parlaient de choses abstraites. - C'est mathÊmatique, j'ai fait le calcul moi-mËme. Si Úa continue comme Úa, dans cent ans il y aura dix employÊs pour chaque mÉtre carrÊ de territoire et la masse globale sera telle que le rocher s'effondrera. Les besoins en moyens de transport pour l'acheminement du ravitaillement et de l'eau seront tels qu'il faudra installer un pont automobile entre l'Administration et le Continent. Les camions rouleront Á quarante kilomÉtres Á l'heure et Á un mÉtre d'intervalle, et ils seront dÊchargÊs en marche... Non, je suis absolument certain que la direction pense dÉs maintenant Á rÊglementer l'afflux des nouveaux employÊs. Rendez-vous compte, c'est impossible, le commandant de l'hÆtel en a dÊjÁ sept, et bientÆt un huitiÉme. Et tous en bonne santÊ. Domarochinier pense qu'il faut faire quelque chose Á ce sujet. Non, pas obligatoirement la stÊrilisation, comme il le propose... - Quelqu'un a pu en parler, mais pas Domarochinier. - C'est bien pourquoi je dis que ce ne sera pas obligatoirement la stÊrilisation... - Il paraÏt que les congÊs annuels seront portÊs Á six mois. Ils passÉrent devant le parc, et Perets se rendit compte tout Á coup que le camion ne suivait pas la bonne route. Ils allaient bientÆt franchir les portes, prendre la corniche et descendre en bas de la falaise. - Dites-moi, oÝ allons-nous? demanda-t-il, - Comment, oÝ? Toucher la paye. - On ne va pas sur le Continent? - Sur le Continent, pour quoi faire? Le caissier est Á la station biologique. - Alors vous allez Á la station? Dans la forËt? - Oui. Ceux de la Protection scientifique sont payÊs Á la station biologique. - Mais moi, alors? demanda Perets, dÊcontenancÊ. - Tu seras payÊ aussi. Tu as droit Á une prime... Au fait, tous les questionnaires sont remplis? Les employÊs se mirent en devoir de tirer de leurs poches des feuilles de papier imprimÊ de diverses couleurs et dimensions. - Et vous, Perets, vous avez rempli votre questionnaire? - Quel questionnaire? - Comment, quel questionnaire? Le formulaire numÊro quatre-vingt-quatre. - Je n'ai rien rempli, dit Perets. - Seigneur, vous vous rendez compte! Perets n'a pas de papiers! - Pas grave. Il a probablement un laissez-passer... - Je n'ai pas de laissez-passer, dit Perets. Absolument rien. Juste ma valise et le manteau, lÁ... Je ne comptais pas aller dans la forËt, je voulais partir. - Et la visite mÊdicale? Les vaccinations? Perets secoua la tËte. Le camion roulait maintenant sur la corniche, et Perets, le regard lointain, considÊrait la forËt, ses strates poreuses Á l'horizon, son bouillonnement d'orage figÊ, la toile d'araignÊe de brume poisseuse Á l'ombre de la falaise. - S'il y a ce genre de choses, ce n'est pas pour rien, dit quelqu'un. - Mais enfin, tout de mËme, il n'y a pas d'objectifs sur le chemin... - Et Domarochinier? - Quoi, Domarochinier, puisqu'il n'y a pas d'objectifs? - úa, tu n'en sais rien. Et personne n'en sait rien. L'annÊe derniÉre Candide est parti en hÊlico sans papiers ; c'Êtait un type qui n'avait pas froid aux yeux. Et maintenant, oÝ est-il? - Primo, ce n'Êtait pas l'annÊe derniÉre, mais bien avant. Secundo, il est mort, et c'est tout. A son poste. - Oui? et tu as vu la note de service? - C'est vrai. Il n'y en a pas eu. - Alors il n'y a mËme pas Á discuter. On l'a mis dans le bunker du poste de contrÆle, et il y est encore. Il remplit des questionnaires... - Comment Úa se fait, Pertchik, que tu n'aies pas rempli le questionnaire? Tu as peut-Ëtre quelque chose de pas tout Á fait clair... - Un instant, messieurs! La question est sÊrieuse. Je propose que nous examinions le cas de l'employÊ Perets dans les rÉgles, pour ainsi dire, dÊmocratiques. Qui sera le secrÊtaire? - Domarochinier secrÊtaire! - Excellente proposition. Nous choisissons donc comme secrÊtaire d'honneur notre vÊnÊrÊ Domarochinier. Je vois sur les visages que l'unanimitÊ est faite. Et qui sera le secrÊtaire adjoint? - Vanderbild secrÊtaire adjoint! - Vanderbild? Mon dieu... On propose d'Êlire Vanderbild comme secrÊtaire adjoint. Y a-t-il d'autres propositions? Qui est pour? Contre? Abstentions? Hmm... Deux abstentions. Pourquoi vous abstenez-vous? - Moi? - Oui, oui. Vous, prÊcisÊment. - Je ne vois pas l'intÊrËt. Pourquoi chercher Á sortir les tripes Á quelqu'un? úa va dÊjÁ assez mal pour lui comme Úa. - D'accord. Et vous? - C'est pas tes oignons. - Comme vous voudrez... SecrÊtaire adjoint, Êcrivez : deux abstentions. CommenÚons. Qui veut prendre la parole le premier? Pas de candidats? Je commence donc. EmployÊ Perets, rÊpondez Á la question suivante. "Quelles distances avons-nous parcouru dans l'intervalle compris entre les annÊes vingt-cinq et trente : a) Á pied, b) par voie de transport terrestre, c) par voie de transport aÊrien?" Ne vous pressez pas, rÊflÊchissez. Vous avez un crayon et du papier. Perets prit docilement le crayon et le papier et chercha Á se souvenir. Le camion Êtait agitÊ par les cahots. Au dÊbut, tout le monde le regardait, puis ils en eurent assez et quelqu'un grommela : - Je n'ai pas peur de la surpopulation. Vous avez vu tout le matÊriel qu'il y a? Dans le terrain vague derriÉre les ateliers, vous avez vu? Et vous savez ce que c'est, comme matÊriel? En rÊalitÊ, il est dans des caisses clouÊes, et personne n'a le temps de les ouvrir pour voir. Et vous savez ce que j'ai vu avant-hier soir? Je m'Êtais arrËtÊ pour fumer une cigarette, et tout Á coup j'entends un grand bruit. Je me retourne et je vois la paroi d'une caisse, une Ênorme, comme une maison, qui cÉde et qui s'ouvre comme un portail et il en sort une machine. Je ne vais pas vous la dÊcrire, vous comprenez pourquoi. Mais ce spectacle... Elle est restÊe lÁ quelques secondes, elle a sorti un long tuyau avec au bout une sorte de truc tournant, comme pour inspecter tout autour, puis elle est rentrÊe dans la caisse et le couvercle s'est refermÊ. Je ne me sentais pas Á l'aise et je n'en ai pas cru mes yeux. Mais ce matin je me suis dit : "Je vais tout de mËme aller voir au " D "." J'y suis allÊ, et je me suis senti tout glacÊ : la caisse Êtait tout Á fait normale, pas trace de fente, mais la paroi Êtait clouÊe DE L'INTERIEUR! Avec des clous brillants qui dÊpassaient Á l'extÊrieur d'un bon doigt. Alors je me dis : "Pourquoi est-ce qu'elle est sortie? Et est-ce qu'elle est la seule? Peut-Ëtre que la nuit elles vont toutes comme Úa... inspecter. Et pendant qu'on se prÊoccupe de surpeuplement, en attendant elles nous prÊparent pour un de ces jours une nuit de la Saint-BarthÊlÊmy, et elles jetteront nos os du haut de la falaise. Et peut-Ëtre mËme pas des os, mais de la bouillie d'ossements..." Quoi? Non merci, mon cher, dis-le toi-mËme Á ceux du GÊnie, si tu veux. Cette machine, je l'ai vue, mais comment savoir maintenant si on pouvait ou non la voir? Il n'y a pas de griffe sur les caisses... - Alors, Perets, vous Ëtes prËt? - Non, dit Perets, je n'arrive pas Á me souvenir. C'Êtait il y a longtemps. - Etrange. Moi, par exemple, je me souviens trÉs bien. Six mille sept cent un kilomÉtres par voie ferrÊe, soixante-dix mille cent cinquante-trois kilomÉtres par air (dont trois mille deux cent quinze pour raisons de nÊcessitÊ personnelle), quinze mille sept kilomÉtres Á pied. Et je suis plus vieux que vous. Etrange, Êtrange, Perets... Bon... Passons au point suivant. Quels sont les jouets que vous prÊfÊriez quand vous Êtiez d'×ge prÊscolaire? - Les tanks mÊcaniques, dit Perets en s'Êpongeant le front. Et les automitrailleuses. - Ah! ah! Vous vous en souvenez! Et c'Êtait avant d'aller Á l'Êcole, en des temps, disons, beaucoup plus reculÊs. Bien que moins responsables, n'est-ce pas Perets? Oui. Donc, les tanks et les automitrailleuses... Point suivant. A quel ×ge avez-vous ressenti une attirance pour une femme, entre parenthÉses - pour un homme? L'expression entre parenthÉses concerne, en rÉgle gÊnÊrale, les femmes. Vous pouvez rÊpondre. - Il y a longtemps, dit Perets. úa se passait il y a trÉs longtemps. - PrÊcisÊment! - Et vous? demanda Perets. Vous d'abord, et ensuite moi. Le prÊsident haussa les Êpaules. - Je n'ai rien Á cacher. Cela m'est arrivÊ pour la premiÉre fois Á l'×ge de neuf ans, un jour oÝ on me baignait avec ma cousine... A vous maintenant. - Je ne peux pas, dit Perets. Je ne dÊsire pas rÊpondre Á de telles questions. - Idiot, lui chuchota une voix Á l'oreille. Invente quelque chose qui fasse sÊrieux, et c'est tout. De quoi tu t'inquiÉtes? Qui va aller vÊrifier? - D'accord, dit Perets, soumis. C'Êtait Á l'×ge de dix ans, le jour oÝ on m'a baignÊ avec mon chien Mourka. - TrÉs bien! s'exclama le prÊsident. Et maintenant, ÊnumÊrez les maladies des membres infÊrieurs dont vous avez souffert. - Rhumatismes. - Et puis? - Claudication intermittente. - TrÉs bien. Et encore? - Rhume, dit Perets. - Ce n'est pas une maladie des membres infÊrieurs. - Je ne sais pas. Chez vous, peut-Ëtre que non, mais chez moi c'est une maladie des membres infÊrieurs. J'avais les pieds trempÊs, et je me suis enrhumÊ. - Admettons... Et ensuite? - úa ne suffit pas? - Comme vous voudrez. Mais je vous prÊviens : plus il y en a, mieux Úa vaut. - GangrÉne spontanÊe, dit Perets. Suivie d'amputation. úa a ÊtÊ la derniÉre maladie des membres infÊrieurs dont j'ai eu Á souffrir. - úa suffira, maintenant. Question suivante. Votre position philosophique, rapidement. - MatÊrialisme, dit Perets. - Quel genre de matÊrialisme, prÊcisÊment? - Emotionnel. - Je n'ai plus de questions Á poser. Et vous, messieurs? Il n'y avait plus de questions. Les employÊs somnolaient ou parlaient entre eux, le dos tournÊ au prÊsident. Le camion roulait maintenant plus lentement. Il commenÚait Á faire trÉs chaud et de la forËt venait une odeur humide, une odeur puissante et dÊsagrÊable qui en temps normal ne parvenait pas jusqu'Á l'Administration. Le camion roulait moteur coupÊ et l'on entendait au loin, tout au loin, un faible gargouillis de tonnerre. - Je suis ÊtonnÊ quand je vous considÉre, disait le secrÊtaire adjoint qui avait lui aussi tournÊ le dos au prÊsident. Il y a lÁ une sorte de pessimisme morbide. L'homme est par nature optimiste, d'une part. D'autre part et surtout, vous ne croyez tout de mËme pas que le Directeur pense moins que vous Á toutes ces choses-lÁ? Ce serait ridicule. Dans son dernier discours, le Directeur, s'adressant Á moi, a ÊvoquÊ des perspectives grandioses. J'ai ÊtÊ tout bonnement transportÊ d'enthousiasme, je n'ai pas honte de le reconnaÏtre. J'ai toujours ÊtÊ optimiste, mais le tableau qu'il a fait... Si vous voulez le savoir, tout va Ëtre dÊmoli, tous ces entrepÆts, ces cottages... Il y aura des b×timents d'une splendeur aveuglante, en matÊriaux transparents et semi-transparents, des stades, des piscines, des jardins suspendus, des buvettes en cristal! Des escaliers qui monteront Á l'assaut du ciel! De belles femmes Á la taille flexible, Á la peau Êlastique et bronzÊe! Des bibliothÉques! Des muscles! Des laboratoires! Pleins de soleil et de lumiÉre! Des horaires libres! Des automobiles, des hydroglisseurs, des dirigeables! Des rÊunions contradictoires, l'instruction pendant le sommeil, le cinÊma en relief... AprÉs leurs heures de travail, les collaborateurs pourront aller dans les bibliothÉques, mÊditer, composer des mÊlodies, jouer de la guitare et d'autres instruments, sculpter le bois, se lire leurs vers!... - Et toi, qu'est-ce que tu feras? - De la sculpture sur bois. - Et quoi encore? - Ecrire des vers. On m'apprendra Á Êcrire des vers, j'ai une bonne Êcriture. - Et moi, qu'est-ce que je ferai? - Tout ce que tu voudras, dit gÊnÊreusement le secrÊtaire adjoint. Sculpter le bois, Êcrire des versCe que tu voudras. - Je ne veux pas sculpter le bois. Je suis mathÊmaticien. - Tant mieux pour toi! Alors tu pourras faire des mathÊmatiques jusqu'Á plus soif! - Je fais dÊjÁ des mathÊmatiques jusqu'Á plus soif. - Maintenant tu reÚois un salaire pour Úa. Idiot. Tu pourras sauter de la tour Á parachute. - Pourquoi? - Comment, pourquoi? C'est intÊressant... - M'intÊresse pas. - Alors qu'est-ce que tu veux faire? Il n'y a rien d'autre que les mathÊmatiques qui t'intÊresse? - Oui, rien d'autre peut-Ëtre... Tu travailles toute la journÊe, et le soir tu es si abruti que tu ne t'intÊresses plus Á rien d'autre. - C'est simplement que tu as un esprit bornÊ. úa fait rien, on te le dÊveloppera. On te trouvera des talents, tu te mettras Á composer de la musique, ou Á sculpter quelque chose... - Composer de la musique, ce n'est pas le problÉme. Mais pour trouver des auditeurs... - Moi, je t'Êcouterai avec plaisir... Perets, voilÁ... - C'est seulement ce que tu crois. Tu ne m'Êcouteras pas. Et tu ne composeras pas de vers. Tu donneras quelques entailles dans ton bout de bois, et puis tu iras aux putes. Ou bien tu te saouleras. Je te connaÏs. Et je connais tout le monde ici. Vous vous traÏnerez de la buvette en cristal au buffet en diamant. Surtout si l'horaire est libre. Je n'ose mËme pas penser Á ce qui se passerait si on vous donnai; la libertÊ d'horaire. - Tout homme est un gÊnie en quelque chose, rÊpliqua le secrÊtaire adjoint. Il faut seulement trouver ce qu'il y a de gÊnial en lui. Nous n'en avons mËme pas l'idÊe, mais je suis peut-Ëtre un gÊnie de la cuisine et toi, mettons, un gÊnie de la pharmacie, mais ce ne sont pas nos occupations et nous montrons mal ce qu'il y a en nous. Le Directeur a dit qu'Á l'avenir il y aura des spÊcialistes qui s'occuperont de Úa, qu'ils chercheront Á dÊcouvrir nos virtualitÊs cachÊes. - Tu sais, les virtualitÊs, ce n'est pas quelque chose de trÉs clair. Je ne dis pas le contraire, peut-Ëtre qu'il y a rÊellement du gÊnie en chacun de nous. Mais que faire si ce gÊnie ne peut trouver Á s'appliquer que dans un passÊ reculÊ ou un futur lointain, alors que, dans le prÊsent, il n'est mËme pas considÊrÊ comme du gÊnie, que tu l'aies manifestÊ ou non? C'est bien, Êvidemment, si tu te rÊvÉles un gÊnie de la cuisine. Mais comment reconnaÏtrat-on que tu es un cocher de gÊnie, Perets un tailleur de pointes de silex de gÊnie, et moi le gÊnial dÊcouvreur d'un champ X dont personne ne sait rien et qui ne sera connu que dans dix ans... C'est alors, comme disait le poÉte, que se tournera vers nous la face noire du loisir... - Eh, les gars, dit quelqu'un, on a rien pris Á bouffer avec nous. Le temps d'arriver, de toucher l'argent... - StoÐan s'en occupera. - Et comment, que StoÐan s'en occupera! Ils en sont aux rations, chez eux. - Et ma femme qui me donnait des sandwiches!... - Tant pis, on verra bien, on est dÊjÁ Á la barriÉre. Perets tendit le cou. Devant se dressait le mur jaune-vert de la forËt, et la route s'y enfonÚait comme un fil dans un tapis persan. Le camion dÊpassa une pancarte de contre-plaquÊ oÝ l'on Usait : "ATTENTION! RALENTISSEZ! PREPAREZ VOS PAPIERS!" On voyait dÊjÁ la barriÉre baissÊe, l'abri-champignon Á cÆtÊ, et plus Á droite, les barbelÊs, les protubÊrances blanches des isolateurs et les treillis des miradors avec leurs projecteurs. Le camion s'arrËta. Tout le monde se mit Á regarder le garde qui, debout, les jambes croisÊes, un fusil sous le bras, Êtait en train de somnoler sous l'abri-champignon. Une cigarette Êteinte pendait Á sa lÉvre et tout autour de lui le terrain Êtait jonchÊ de mÊgots. A cÆtÊ de la barriÉre se dressait un poteau couvert de pancartes : "ATTENTION, FORET" "PRESENTER SON LAISSEZ-PASSER OUVERT!" "DEFENSE DE CONTAMINER!" Le chauffeur klaxonna discrÉtement. Le garde ouvrit les yeux, jeta un regard embrumÊ autour de lui, puis quitta son abri et vint faire le tour de la voiture. - Vous avez l'air d'Ëtre beaucoup, lÁ-dedans, dit-il d'une voix sifflante. Vous venez pour les sous? - C'est cela, dit obsÊquieusement l'ex-prÊsident. - Bien, c'est une bonne chose, dit le garde. Il fit le tour du camion, grimpa sur le marchepied, jeta un regard dans la caisse et ajouta sur un ton de reproche : - Oh lÁ lÁ, ce que vous Ëtes nombreux. Et vos mains, elles sont propres? - Propres! rÊpondirent en choeur les employÊs. Quelques-uns exhibÉrent mËme leurs mains. - Tout le monde les a propres? - Tout le monde! - úa va, dit le garde. Il passa la moitiÊ du corps dans la cabine et on l'entendit dire : - Qui est le chef? C'est vous, le chef? Il y en a combien? Ah-ah... Tu mens pas? C'est quel nom? Kim? Bon, Êcoutez, Kim, j'inscris ton nom... Salut Voldemar! Tu continues Á rouler?... Moi, je monte toujours la garde. Montre ta carte... Allons quoi, t'excite pas, montre un peu que je voie... En rÉgle, la carte, sinon je te... Qu'est-ce que tu as Á Êcrire des numÊros de tÊlÊphone sur ta carte? Attends un peu... C'est qui cette Charlotte? Ah! je vois. Donne, je vais la noter aussi... Bon, merci. Allez-y, vous pouvez passer. Il sauta du marchepied, faisant voler la poussiÉre avec ses bottes, alla Á la barriÉre et pesa sur le contrepoids. La barriÉre se leva lentement, les caleÚons qui la garnissaient tombÉrent dans la poussiÉre. Le camion s'Êbranla. Dans la caisse, tout le monde s'Êtait remis Á faire du vacarme, mais Perets n'entendait pas. Il entrait dans la forËt. La forËt se rapprochait, s'avanÚait, se faisait de plus en plus haute, pareille Á une vague de l'ocÊan, et soudain elle l'engloutit. Il n'y eut plus de soleil ni de ciel, d'espace ni de temps, la forËt avait pris leur place. Il n'y avait plus qu'un dÊfilÊ de teintes sombres, un air Êpais et humide, des senteurs Êtranges, comme une odeur de graillon, et un arriÉre-goÙt acre dans la bouche. Seule l'ouÐe n'Êtait pas touchÊe : les bruits de la forËt Êtaient ÊtouffÊs par le hurlement du moteur et le bavardage des employÊs. Ainsi voici la forËt, se rÊpÊtait Perets, me voici dans la forËt, se rÊpÊtait-il stupidement. Pas au-dessus, en observateur, mais Á l'intÊrieur, participant. Je suis dans la forËt. Quelque chose de frais et humide toucha son visage, le chatouilla, se dÊtacha et tomba lentement sur ses genoux. Il regarda : c'Êtait un filament long et fin provenant d'un vÊgÊtal, ou peut-Ëtre d'un animal, Á moins que ce ne fÙt simplement un attouchement de la forËt, geste d'accueil amical ou palpation soupÚonneuse ; il ne fit pas un geste vers le filament. Et le camion continuait sa route victorieuse. Le jaune, le vert et le brun se retiraient, soumis, loin en arriÉre, tandis que sur les bas-cÆtÊs se traÏnaient en dÊsordre les colonnes de l'armÊe d'invasion, vÊtÊrans oubliÊs, noirs bulldozers cabrÊs aux boucliers rouilles furieusement levÊs, tracteurs Á demi enfouis dans la terre, chenilles serpentant, inanimÊes, sur le sol, camions sans roues et sans vitres - tous morts, abandonnÊs Á jamais, mais continuant Á diriger hardiment vers l'avant, vers les profondeurs de la forËt leurs radiateurs dÊfoncÊs et leurs phares ÊclatÊs. Et tout autour la forËt remuait, tremblait et se louait, changeait de couleur, vibrante et enflamnÊe, trompait la vue en avanÚant et reculant, embrouillait, se moquait et riait, la forËt Êtait tout entiÉre insolite, indescriptible et Êcoeurante. IV Perets ouvrit la portiÉre du tout-terrain et regarda vers les broussailles. Il ne savait pas ce qu'il devait voir. Quelque chose qui ressemblerait Á du kissel nausÊabond. Quelque chose d'extraordinaire, d'impossible Á dÊcrire. Mais ce qu'il y avait de plus extraordinaire, de plus inimaginable, de plus impossible dans ces broussailles, c'Êtaient les gens, et c'est pourquoi Perets ne vit qu'eux. Ils s'approchaient du tout-terrain, minces et souples, ÊlÊgants et assurÊs, ils marchaient lÊgÉrement, sans faire de faux pas, choisissant immÊdiatement et sÙrement l'endroit oÝ poser le pied et ils faisaient semblant de ne pas remarquer la forËt, d'y Ëtre comme chez eux. Ils faisaient comme si elle leur appartenait dÊjÁ, et il est mËme probable qu'ils ne faisaient pas semblant mais qu'ils le croyaient vraiment, alors que la forËt Êtait suspendue au-dessus de leurs tËtes, riant silencieusement et tendant des myriades de doigts moqueurs, feignant habilement d'Ëtre une amie familiÉre, soumise et simple - d'Ëtre leur. En attendant. Pour un temps... - Elle est vraiment pas mal, cette bonne femme - Rita, disait l'ex-chauffeur Touzik. Il Êtait Á cÆtÊ du tout-terrain, ses jambes un peu torses largement ÊcartÊes, retenant entre ses cuisses une moto r×lante et tremblante. - Je devrais arriver a me la faire, mais il y a ce Quentin... Il la suit de prÉs. Quentin et Rita s'approchÉrent et StoÐan quitta le volant pour aller Á leur rencontre. - Alors, comment va-t-elle? demanda StoÐan. - Elle respire, dit Quentin en fixant sur Perets un regard scrutateur. Quoi, les sous sont arrivÊs? - C'est Perets, dit StoÐan. Je vous ai racontÊ. Rita et Quentin sourirent Á Perets. Il n'avait pas eu le temps de les examiner, et Perets pensa fugitivement qu'il n'avait jamais vu de femme aussi Êtrange que Rita ni d'homme aussi malheureux que Quentin. - Bonjour, Perets, dit Quentin en continuant Á sourire tristement. Vous Ëtes venu voir? Vous n'aviez jamais vu avant? - Je ne vois toujours pas, dit Perets. Il ne faisait pas de doute que cette ÊtrangetÊ et ce malheur Êtaient attachÊs l'un Á l'autre par des liens indÊfinissables mais extrËmement solides. Rita leur tourna le dos et alluma une cigarette. - Mais ne regardez pas lÁ, dit Quentin. Regardez tout droit, tout droit! Vous ne voyez pas? Alors, Perets vit et oublia aussitÆt les gens. C'Êtait apparu comme l'image latente sur un papier photo, comme une silhouette dans une devinette enfantine du type "OÝ est cachÊ le chasseur?", et une fois qu'on l'avait trouvÊe, on ne pouvait plus la perdre de vue. C'Êtait tout prÉs, Úa commenÚait Á une dizaine de pas des roues du tout-terrain et du sentier. Perets avala convulsivement sa salive. Une colonne vivante s'Êlevait vers les couronnes des arbres, un faisceau de fils transparents, poisseux, brillants, qui se tordaient et se tendaient, un faisceau qui perÚait le feuillage dense et s'ÊlanÚait encore plus haut, vers les nuages. Et il Êtait nÊ du cloaque gras, du cloaque bouillonnant, empli de protoplasme, vivant, actif, gonflÊ des bulles d'une chair primitive qui se formait fÊbrilement et se dÊcomposait aussitÆt, dÊversant les produits de sa dÊcomposition sur les rives plates, crachant une bave gluante... Et tout d'un coup, comme si d'invisibles filtres acoustiques avaient ÊtÊ mis en circuit, la voix du cloaque se fit entendre au milieu du r×le de la moto : bouillonnement, clapotis, sanglots, gargouillis, longs gÊmissements marÊcageux ; et en mËme temps s'avanÚait un vÊritable mur d'odeurs : odeur de viande crue et suintante, de sanie, de bile fraÏche, de sÊrum, de colle chaude - et ce fut seulement alors que Perets vit les masques Á oxygÉne suspendus sur la poitrine de Rita et Quentin, et aperÚut StoÐan qui, avec une grimace de dÊgoÙt, portait Á son visage l'embouchure du masque. Mais lui-mËme ne tenta pas de mettre le masque, comme s'il espÊrait que les odeurs lui raconteraient ce que ni ses yeux, ni ses oreilles ne lui avaient racontÊ... - úa pue chez vous, dit Touzik. Comme Á la morgue... Et Quentin dit Á StoÐan : - Tu devrais dire Á Kim de se remuer un peu pour les rations. On a un poste de travail insalubre. On a droit Á du lait, du chocolat... Rita fumait pensivement rejetant la fumÊe par ses fines narines mobiles. Autour du cloaque, les arbres attentifs se penchaient sur ses bords, tremblants ; toutes leurs branches Êtaient tournÊes du mËme cÆtÊ et flÊchissaient sur la masse bouillonnante, laissant passer d'Êpaisses lianes moussues que le cloaque accueillait en lui, dÊpouillait de leur substance et s'assimilait, de la mËme maniÉre qu'il pouvait dissoudre et transformer en sa propre chair tout ce qui l'entourait... - Pertchik, dit StoÐan, n'Êcarquille pas les yeux comme Úa, tu vas les perdre. Perets sourit, mais il savait Á quel point son sourire paraissait contraint. - Et pourquoi as-tu pris la moto? demanda Quentin. - Pour le cas oÝ on resterait embourbÊ. Ils suivent le chemin, moi j'aurais une roue sur la piste et l'autre dans l'herbe et la moto suivra. Si on s'embourbe, Touzik saute sur la moto et va chercher un tracteur. - Vous vous embourberez forcÊment, dit Quentin. - Evidemment, qu'on s'embourbera, dit Touzik. C'est une idÊe bËte, je vous l'ai dit tout de suite. - Toi, mets-y un peu une sourdine, lui dit StoÐan. Tu es pas pour grand-chose dans l'histoire. Puis, s'adressant Á Quentin : - úa commence bientÆt? Quentin consulta sa montre. - Voyons... Maintenant il met bas toutes les quatre-vingt-sept minutes. Donc il reste... il reste... il reste rien du tout. Regarde, il a dÊjÁ commencÊ. Le cloaque mettait bas. Des chiots. Par petites secousses impatientes et convulsives, il avait commencÊ Á expulser l'un aprÉs l'autre sur ses rives plates des morceaux d'une p×te blanch×tre, agitÊe de brefs frissons, qui roulaient sur la terre, aveugles et sans dÊfense, puis se figeaient sur place, s'aplatissaient, Êtiraient des simulacres de pattes prudents et commenÚaient Á se mouvoir d'une maniÉre raisonnÊe, encore inquiets et dÊsordonnÊs dans leurs mouvements, mais tous suivant une mËme direction, une direction bien dÊterminÊe : tantÆt ils se heurtaient, tantÆt ils s'Êcartaient l'un de l'autre, mais tous ils suivaient la mËme direction, la mËme ligne qui partait de la matrice pour s'enfoncer loin dans la broussaille, unique flot blanch×tre de fourmis gÊantes, maladroites et glaireuses... - Par ici, c'est tout du marÊcage, disait Touzik. Tu vas Ëtre si bien collÊ qu'il n'y aura pas un tracteur qui pourra t'en sortir. Tous les c×bles casseront. - Et si tu venais avec nous? dit StoÐan Á Quentin. - Rita est fatiguÊe. - Eh bien! Rita n'a qu'Á rentrer chez elle, et nous on y va... Quentin hÊsitait. - Qu'est-ce que tu en penses, Ritotchka? demanda-t-il. - Oui, je rentre Á la maison, dit Rita. - C'est bien, dit Quentin. Nous, on y va, d'accord? On reviendra vite. On en a pas pour longtemps, pas vrai StoÐan? Rita jeta son mÊgot et, sans dire au revoir, prit le chemin de la station. Quentin piÊtina quelques instants, indÊcis, puis dit doucement Á Perets : - Permettez... que je passe... Il se glissa sur la banquette arriÉre et Á ce moment la moto rugit effroyablement, Êchappa au contrÆle de Touzik, fit un grand bond en hauteur et fila droit vers le cloaque. - ArrËte! cria Touzik, accroupi. OÝ vas-tu? Tout le monde Êtait fige sur place. La moto vola sur une motte de terre, hurla sauvagement, se cabra et tomba dans le cloaque. Tous s'avancÉrent. Il sembla Á Perets que le protoplasme s'Êtait incurvÊ sous la moto, comme pour amortir la chute, l'avait accueillie, silencieusement et doucement, puis s'Êtait refermÊ sur elle. La moto s'Êtait tue. - Abruti par l'alcool! dit Touzik Á StoÐan. Qu'est-ce que tu as encore fait? Le cloaque Êtait maintenant une gueule qui suÚait, qui dÊgustait, qui se dÊlectait, qui tournait et retournait en elle la motocyclette comme une personne le fait d'un gros caramel qu'elle roule de la langue d'une joue Á l'autre. La moto tourbillonnait dans la masse Êcumante, disparaissait, reparaissait, agitant dÊsespÊrÊment les cornes de son guidon, et paraissait plus petite Á chacune de ses apparitions : sa structure de mÊtal s'Êtiolait, devenait transparente, comme une mince feuille de papier, au point qu'on voyait maintenant vaguement apparaÏtre Á travers elle les entrailles du moteur, puis elle se disloqua, les pneus disparurent, la moto plongea une derniÉre fois et on ne la revit plus. - Elle a ÊtÊ bouffÊe, dit Touzik avec une joie idiote. - Abruti par l'alcool, rÊpÊta StoÐan, tu me le paieras. Tu en as pour toute ta vie Á payer. - Bon, Úa va, dit Touzik. Mais qu'est-ce que j'ai fait? J'ai tournÊ la poignÊe des gaz dans le mauvais sens (il s'adressait maintenant Á Perets), et elle m'a ÊchappÊ. Vous comprenez, PAN Perets, je voulais un peu rÊduire les gaz, pour que Úa fasse un peu moins de vacarme, et puis j'ai pas tournÊ du bon cÆtÊ. Je suis pas le premier et je serai pas le dernier. D'ailleurs c'Êtait une vieille moto... Donc je m'en vais. (Il s'adressait Á nouveau Á StoÐan.) J'ai plus rien Á faire ici? Je rentre chez moi. - Qu'est-ce que tu regardes comme Úa? dit soudain Quentin avec une telle expression que Perets eut un mouvement de recul involontaire. - Qu'est-ce que Úa peut te faire? dit Touzik. Je regarde oÝ je veux. Il regardait en direction du sentier, vers l'endroit oÝ, sous la voÙte Êpaisse d'un vert jaun×tre, dansait encore, s'Êloignant peu Á peu, la cape orange de Rita. - Non, laissez-moi, dit Quentin Á Perets. Je vais m'expliquer avec lui. - OÝ vas-tu, mais oÝ tu vas? bredouilla StoÐan. Calme-toi, Quentin... - Comment, que je me calme! Il y a longtemps que j'ai vu oÝ il veut en venir! - Ecoute, fais pas l'enfant... Mais arrËte, calme-toi! - L×che-moi, l×che-moi, je te dis! Ils s'agitaient bruyamment Á cÆtÊ de Perets, le bousculant des deux cÆtÊs. StoÐan tenait fermement Quentin par la manche et par un pan de la veste tandis que ce dernier, rouge et suant, sans quitter Touzik des yeux, essayait d'une main de se libÊrer de l'Êtreinte de StoÐan et de l'autre pesait de toutes ses forces sur Perets pou- pouvoir l'enjamber. Il tirait par saccades et Á chaque fois se dÊgageait un peu plus de sa veste. Perets saisit une occasion de sauter du tout-terrain. Touzik continuait Á suivre du regard Rita, la bouche entrouverte, l'oeil humide et caressant. - Qu'est-ce qu'elle a Á porter un pantalon, dit-il Á Perets. Elles ont trouvÊ Úa maintenant, le pantalon... - Ne le dÊfends pas! criait Quentin de la voiture. C'est pas du tout un neurasthÊnique sexuel, mais un vulgaire salaud! EnlÉve-toi, ou tu vas prendre aussi! - Avant il y avait ces jupes, dit rËveusement Touzik. Un morceau d'Êtoffe qu'elles s'enroulaient autour avec une Êpingle pour le tenir. Alors moi, je prenais l'Êpingle et... Si cela s'Êtait passÊ dans le parc... Si cela s'Êtait passÊ Á l'hÆtel, Á la bibliothÉque ou dans la salle des actes... Et cela s'Êtait passÊ - dans le parc, Á la bibliothÉque et mËme dans la salle des actes au cours de l'exposÊ de Kim : "Ce que tout travailleur de l'Administration doit savoir sur les mÊthodes de la statistique mathÊmatique." Et maintenant la forËt voyait et entendait tout cela - les cochonneries salaces qui faisaient briller les yeux de Touzik, la face empourprÊe de Quentin Á la portiÉre de la voiture, les bredouillements stupides, bovins, insupportables de StoÐan Á propos du travail, de la responsabilitÊ, de la bËtise le claquement des boutons arrachÊs sur les glaces de la cabine... Et on ne savait pas ce qu'elle pensait ce tout cela, si elle avait peur, si elle en riait, si cela la dÊgoÙtait... - ..., disait avec dÊlectation Touzik. Et Perets le frappa. Il atteignit, semble-t-il, la pommette, il y eut un craquement et il se luxa un doigt. Touzik porta la main Á sa pommette et regarda Perets, l'air abasourdi. - Il ne faut pas, dit fermement Perets. Pas ici. Il ne faut pas. - Je ne dis rien, dit Touzik en haussant les Êpaules. Ce qu'il y a, c'est que je n'ai plus rien Á faire ici, il y a plus de moto, vous voyez bienAlors qu'est-ce que je pourrais bien faire ici? Quentin s'enquit Á voix haute : - Il t'a mis sur la gueule? - Oui, dit Touzik, dÊpitÊ. Sur la pommette, en plein sur l'os... Heureusement qu'il m'a pas eu Á l'oeil. - Tu l'as vraiment eu sur la gueule? - Oui, dit fermement Perets. Parce qu'ici, il ne faut pas. - Alors on s'en va, dit Quentin en se renversant sur son siÉge. - Touz, dit StoÐan, grimpe dans la voiture. Si on s'embourbe, tu nous aideras Á tirer. - J'ai un pantalon neuf, objecta Touzik. Si vous voulez, je prendrai plutÆt le volant. On ne lui rÊpondit pas ; il grimpa sur le siÉge arriÉre et s'assit Á cÆtÊ de Quentin. Perets prit place Á cÆtÊ de StoÐan et ils partirent. Les chiots avaient dÊjÁ parcouru pas mal de chemin, mais StoÐan, qui guidait avec beaucoup d'adresse les roues droites sur le sentier et les gauches sur la mousse abondante, les rattrapa et commenÚa Á les suivre en faisant prudemment patiner l'embrayage. "Vous allez cramer l'embrayage", dit Touzik. Puis il se tourna vers Quentin et commenÚa Á lui expliquer qu'il n'y avait aucun mal dans son esprit, que de toute faÚon il n'avait plus de moto, Úa lui Êtait Êgal , tandis qu'un homme, c'est un homme et si tout est normal chez lui, il reste un homme, forËt ou pas forËt, c'Êtait Êgal... "On t'avait dÊjÁ tapÊ sur la gueule?" demandait Quentin. "Non, mais dis-moi, toi, sans mentir, Úa t'est dÊjÁ arrivÊ ou non?", demandait-il Á intervalles rÊguliers, en interrompant Touzik. "Non, rÊpondait celui-ci, non, attends, finis d'abord de m'Êcouter..." Perets frottait doucement son doigt enflÊ et regardait les chiots. Les enfants de la forËt. Ou peut-Ëtre les serviteurs de la forËt. Ou encore les excrÊments de la forËt... Ils cheminaient lentement, infatigablement, en colonne, les uns Á la suite des autres, comme s'ils coulaient Á la surface de la terre, entre les troncs d'arbres pourris, les fondriÉres, les mares d'eau dormante, dans l'herbe haute, au milieu des buissons piquants. Le sentier disparaissait, s'enfonÚait dans une boue odorante, se cachait sous les couches de champignons gris et durs qui se brisaient en craquant sous les roues, puis reparaissait, et les chiots qui le suivaient toujours restaient blancs, propres, lisses : pas un grain de poussiÉre ne se collait Á eux, pas un piquant ne les blessait et la boue noire et poisseuse ne les tachait pas. Ils coulaient avec une dÊtermination obtuse et inhumaine, comme s'ils suivaient une route familiÉre de tous temps connue. Ils Êtaient quarante-trois. "Je brÙlais d'Ëtre ici et maintenant j'y suis, je vois enfin la forËt de l'intÊrieur, et je ne vois rien. J'aurais pu imaginer tout Úa en restant Á l'hÆtel, dans ma chambre nue avec ses trois lits vides, tard le soir, quand on n'arrive pas Á s'endormir, quand tout est calme et que soudain au milieu de la nuit il y a ce mouton sur le chantier qui commence son vacarme en enfonÚant les pilots. Evidemment, tout ce qu'il y a ici, dans la forËt, j'aurais pu l'imaginer : les ondines, les arbres errants, ces chiots, qui se transforment soudain en Selivan le traverseur de la forËt - tout ce qu'il y a de plus absurde, de plus sacrÊ. Et tout ce qu'il y a dans l'Administration, je peux l'inventer et me l'imaginer. J'aurais pu rester chez moi et imaginer tout cela couchÊ sur le divan avec la radio Á cÆtÊ de moi, en Êcoutant du jazz symphonique et des voix qui parlent des langues inconnues. Mais cela ne veut rien dire. Voir sans comprendre, c'est la mËme chose qu'imaginer. Je vis, je vois et je ne comprends pas, je vis dans un monde que quelqu'un a imaginÊ, sans prendre la peine de me l'expliquer. Et peut-Ëtre aussi de se l'expliquer Á lui-mËme. La maladie de la comprÊhension, pensa soudain Perets. VoilÁ de quoi je souffre. La maladie de la comprÊhension." II se pencha Á la portiÉre et appliqua son doigt endolori sur la paroi froide. Les chiots ne prËtaient aucune attention au tout-terrain. Ils ne soupÚonnaient probablement mËme pas son existence. Il Êmanait d'eux une odeur forte et dÊsagrÊable, leur enveloppe paraissait maintenant transparente et sous elle on voyait comme des ombres se dÊplacer par vagues. - Si on en attrapait un? proposa Quentin. C'est trÉs simple, on l'enveloppe dans ma veste et on l'emporte au laboratoire. - úa en vaut pas la peine, dit StoÐan. Quentin : - Pourquoi? De toute faÚon, il faudra bien un un jour en attraper un. StoÐan : - úa me fait un peu peur. D'abord, s'il crÉve, il faudra faire un rapport Êcrit Á Domarochinier... Touzik : - Nous, on les faisait cuire. úa me plaisait pas, mais les autres disaient que c'Êtait bon. Un peu comme du lapin, mais moi, le lapin, je supporte pas, pour moi le lapin et le chat c'est le mËme genre de saletÊ. úa me dÊgoÙte... Quentin : - J'ai remarquÊ une chose, leur nombre est toujours un nombre premier : treize, quarantetrois, quarante-sept... StoÐan : - Tu dis des bËtises. J'en ai rencontrÊ dans la forËt des groupes de six, de douze... Quentin : - Dans la forËt, je dis pas ; aprÉs, ils forment des groupes qui vont chacun de leur cÆtÊ. Mais quand le cloaque met bas, c'est toujours un nombre premier, tu peux vÊrifier dans la revue, j'ai enregistrÊ toutes les portÊes... Touzik : - Et une autre fois, avec les autres, on avait attrapÊ une fille du pays, Úa avait ÊtÊ un sacrÊ rire... StoÐan : - Eh bien! Êcris un article. Quentin : - C'est dÊjÁ fait. úa va me faire le quinziÉme... StoÐan : - Moi j'en suis Á dix-sept. Plus un sous presse. Et tu as choisi qui, comme co-auteur? Quentin : - Je ne sais pas encore. Kim recommande le manager, il dit qu'actuellement le transport c'est primordial, mais Rita me conseille le commandant. StoÐan : - Surtout pas le commandant. Quentin : - Pourquoi? StoÐan : - Ne prends pas le commandant. Je ne peux rien te dire, mais penses-y. Touzik : - Le commandant coupait le kÊfir avec du liquide de frein. C'Êtait quand il Êtait responsable du salon de coiffure. Alors avec les autres, on avait jetÊ une poignÊe de punaises dans son appartement. StoÐan : - On dit qu'il va y avoir une note de service. Tous ceux qui auront moins de quinze articles suivront un traitement. Quentin : - Ah! oui, leurs traitements spÊciaux, je les connais. Sale coup. Les cheveux s'arrËtent de pousser et tu pues du bec pendant un an... " Chez moi, pensait Perets. Il faut que je rentre chez moi au plus vite. Je n'ai plus rien Á faire ici." Puis, il s'aperÚut que la composition de la colonne des chiots s'Êtait modifiÊe. Il compta : trente-deux chiots avaient continuÊ tout droit, tandis que onze, rangÊs eux aussi en colonne, avaient tournÊ Á gauche pour descendre vers l'Êtendue d'eau sombre et immobile qui Êtait apparue entre les arbres, Á trÉs peu de distance du tout-terrain. Perets vit le ciel bas et brumeux, les contours vaguement ÊbauchÊs du rocher de l'Administration Á l'horizon. Les onze chiots se dirigeaient avec dÊtermination vers l'eau. StoÐan fit taire le moteur et ils descendirent tous pour regarder les chiots passer par-dessus une souche tordue qui se trouvait tout au bord de l'eau et se laisser tomber lourdement les uns aprÉs les autres dans le lac. - Ils coulent, dit avec Êtonnement Quentin. Ils se noient. StoÐan prit une carte et l'Êtala sur le capot. -C'est bien Úa, dit-il. Le lac n'est pas indiquÊ. Ici il y a un village qui est marquÊ, mais pas de lac... VoilÁ, il y a Êcrit : < Vill. Aborig. Soixantedix fraction onze." - C'est toujours comme Úa, dit Touzik. Qui se sert d'une carte ici dans la forËt? Primo, toutes les cartes racontent des salades, et deuxio, ici elles servent Á rien. LÁ il y a par exemple aujourd'hui une route, demain une riviÉre, aujourd'hui un marais et demain ils mettront des barbelÊs et un mirador. Ou bien on tombera sur un entrepÆt. - úa me dit pas grand-chose de continuer, dit StoÐan en s'Êtirant. úa suffit peut-Ëtre pour aujourd'hui? - Evidemment, Úa suffit, dit Quentin. Perets a encore sa paye Á toucher. On retourne Á la voiture. - Faudrait des jumelles, dit soudain Touz en fixant avidement le lac, une main en visiÉre audessus de ses yeux. Il me semble qu'il y a une bonne femme qui se baigne lÁ-bas. Quentin s'arrËta. - OÝ? - Nue, dit Touzik. Parole, elle est nue. Sans rien dessus. Quentin blËmit soudain et se prÊcipita Á toutes jambes vers la voiture. -OÝ tu la vois? demanda StoÐan. - LÁ-bas, sur l'autre rive... - Il n'y a rien du tout lÁ-bas, siffla Quentin. Il Êtait debout sur le marchepied et explorait avec les jumelles la rive opposÊe. Ses mains tremblaient. - Sale baratineur... tu veux encore prendre sur la gueule... Rien du tout lÁ-bas! rÊpÊta-t-il en tendant les jumelles Á StoÐan. - Comment Úa, rien! dit Touzik. Je suis tout de mËme pas bigleux, chez moi on m'appelle ?ilde-lynx... - Attends un peu, attends un peu, arrache pas, lui dit StoÐan. Qu'est-ce que c'est que cette manie d'arracher des mains... - Rien du tout lÁ-bas, marmonna Quentin. Tout Úa c'est de la blague... Il raconte n'importe quoi... - Je sais ce que c'est, dit Touzik. C'est une ondine. Comme je vous le dis. Perets tressaillit. - Donnez-moi les jumelles, dit-il trÉs vite. - On voit rien, dit StoÐan en lui tendant les jumelles. - Vous Ëtes bien tombÊ, si vous le croyez, marmonna Quentin qui commenÚait Á se rassÊrÊner. - Parole, elle Êtait lÁ, dit Touzik. Elle a dÙ plonger. Tout Á l'heure, elle ressortira. Perets colla les jumelles Á ses yeux. Il ne s'attendait pas Á voir quelque chose : c'eÙt ÊtÊ trop simple. Et il ne vit rien. Il n'y avait que l'Êtendue plate du lac, la rive lointaine, envahie par la forËt, et la silhouette du rocher de l'Administration audessus de la crËte dentelÊe des arbres. - Comment Êtait-elle? demanda-t-il. Touzik commenÚa Á dÊcrire en dÊtail, en s'aidant de ses mains, comment elle Êtait. Ce qu'il dÊcrivait Êtait trÉs allÊchant, et racontÊ avec beaucoup de passion, mais ce n'Êtait pas ce que voulait Perets. - Oui, bien sÙr, dit-il. Oui... Oui... "Peut-Ëtre est-elle allÊe Á la rencontre des chiots", pensait-il, secouÊ sur le siÉge arriÉre au cÆtÊ d'un Quentin rembruni, tout en regardant les oreilles de Touzik qui s'agitaient en mesure - Touzik Êtait en train de m×chonner quelque chose. Elle est sortie du calice de la forËt, blanche, froide, assurÊe, et elle est entrÊe dans l'eau, dans l'eau familiÉre, entrÊe dans le lac comme j'entre dans la bibliothÉque ; elle s'est plongÊe dans le crÊpuscule vert et mouvant et elle a nagÊ Á la rencontre des chiots, et maintenant elle les a dÊjÁ rencontrÊs au milieu du lac, au fond, et elle les a emmenÊs quelque part, pour quelqu'un, pour quelque but. Et de nouveaux ÊvÊnements se prÊpareront dans la forËt, et peut-Ëtre, Á de nombreux milles d'ici, se produira ou commencera Á se produire quelque chose d'autre : au milieu des arbres commenceront Á bouillonner des bouffÊes de brouillard lilas qui ne sera pas du tout du brouillard - Á moins qu'un autre cloaque n'entre en travail au milieu d'une paisible clairiÉre, ou que les aborigÉnes bigarrÊs qui, tout rÊcemment encore, restaient paisiblement assis Á regarder des films instructifs et Á Êcouter patiemment les explications dispensÊes par le zÉle de BÊatrice Vakh ne se lÉvent soudain et partent dans la forËt pour ne plus jamais revenir... Et tout sera rempli d'un sens profond, de mËme qu'est plein de sens chaque mouvement d'un mÊcanisme complexe, et tout sera pour nous Êtrange et donc insensÊ, pour nous ou en tout cas pour ceux d'entre nous qui ne peuvent encore s'habituer Á l'absence de sens et la prendre pour la norme." Et il ressentit l'importance de chacun des ÊvÊnements, de chacun des phÊnomÉnes qui l'entouraient : du fait qu'il ne pouvait y avoir quarante-deux ou quarante-cinq chiots dans la portÊe, du fait que le tronc de cet arbre Êtait prÊcisÊment couvert d'une mousse rouge, du fait qu'on ne voyait pas le ciel au-dessus du sentier Á cause des branches hautes des arbres. Le tout-terrain Êtait secouÊ, StoÐan roulait trÉs lentement et Perets aperÚut de loin Á travers le pare-brise un poteau penchÊ muni d'une pancarte qui portait une inscription. L'inscription Êtait dÊlavÊe et rongÊe par les pluies, c'Êtait une trÉs vieille inscription tracÊe sur une trÉs vieille planche d'un gris sale, clouÊe au poteau par deux Ênormes clous rouilles : "Ici, il y a deux ans, s'est tragiquement noyÊ le traverseur de la forËt Gustav, simple soldat. Un monument lui sera ici consacrÊ." "Que faisais-tu lÁ, Gustav, pensa Perets. Comment as-tu pu venir te noyer ici? Tu Êtais certainement un bon garÚon, tu avais une tËte rasÊe, une m×choire carrÊe et velue, une dent en or, des tatouages, tu en Êtais couvert de la tËte aux pieds, tes mains pendaient plus bas que tes genoux, et Á ta main droite il manquait un doigt qu'on t'avait arrachÊ d'un coup de dent dans une bagarre d'ivrognes. Tu n'avais Êvidemment pas le coeur Á Ëtre un traverseur de la forËt, mais les circonstances l'ont simplement voulu ainsi : tu devais purger ta peine sur le rocher oÝ se trouve maintenant l'Administration, et tu ne pouvais aller nulle part ailleurs que dans la forËt. Et lÁ tu n'as pas Êcrit d'articles, tu n'y pensais mËme pas, tu pensais Á d'autres articles, qui avaient ÊtÊ Êcrits avant toi et contre toi. Et tu as construit lÁ une route stratÊgique, tu as posÊ des dalles de bÊton, tu as profondÊment entaillÊ les flancs de la forËt pour que des bombardiers octimoteurs puissent, en cas de nÊcessitÊ, se poser sur cette route. Mais la forËt pouvait-elle supporter cela? Tu vois, elle l'a noyÊ dans un endroit sec. Mais dans dix ans, on t'ÊlÉvera un monument, et peut-Ëtre donnera-t-on ton nom Á un cafÊ quelconque. Le cafÊ s'appellera " Chez Gustav ", et le chauffeur Touzik ira y boire du kÊfir et caresser les gamines ÊbouriffÊes de la chorale locale..." "Touzik avait apparemment subi deux condamnations, et pas du tout pour les raisons qui auraient dÙ les lui valoir. La premiÉre fois, il avait ÊtÊ envoyÊ en colonie pÊnitentiaire pour vol de papierposte, la deuxiÉme pour infraction Á la rÊglementation sur les passeports. "StoÐan, lui, c'est un pur. Il ne boit pas de kÊfir, rien. Il aime d'un amour tendre et pur Alevtina, elle que personne n'a jamais aimÊ d'un amour tendre et pur. Quand sortira des presses son vingtiÉme article, il offrira Á Alevtina son bras et son coeur, et sera repoussÊ malgrÊ ses articles, malgrÊ ses larges Êpaules et son beau nez romain, parce qu'Alevtina ne supporte pas ceux qui ont le nez trop propre, les soupÚonnant - non sans raison - d'Ëtre des pervers d'un raffinement inconcevable. StoÐan vit dans la forËt, qu'Á la diffÊrence de Gustav il a rejointe de son plein grÊ, et ne se plaint jamais de rien, bien que la forËt ne soit pour lui qu'un immense dÊpotoir de matÊriaux vierges destinÊs Á l'Êcriture d'articles qui lui Êpargneront le traitement... "On peut s'Êtonner Á l'infini qu'il y ait des gens capables de s'habituer Á le forËt, et pourtant ces gens sont l'Êcrasante majoritÊ. La forËt les attire d'abord en tant qu'endroit romantique, ou endroit lucratif, ou comme endroit oÝ beaucoup de choses sont permises, ou encore comme endroit oÝ l'on peut se cacher. Puis elle les effraie un peu, et ils dÊcouvrent soudain que " c'est le mËme g×chis ici que partout ailleurs ", ce qui les rÊconcilie avec l'ÊtrangetÊ de la forËt, mais aucun d'entre eux n'a l'intention d'y terminer ses jours... Quentin par exemple, Á ce qu'on dit, ne vit ici que parce qu'il a peur de laisser sa Rita sans surveillance. Rita, elle, refuse absolument d'aller ailleurs et ne parle jamais Á personne. Pourquoi... "Et puisque j'en suis Á Rita... Rita peut partir dans la forËt et n'en pas revenir d'une semaine. Rita se baigne dans les lacs de la forËt. Rita enfreint tous les rÉglements, et personne n'ose lui faire d'observations. Rita n'Êcrit pas d'articles. Rita, d'une maniÉre gÊnÊrale, n'Êcrit rien, pas mËme des lettres. Tout le monde sait que la nuit Quentin pleure et va dormir chez la buffetiÉre, si elle n'est pas occupÊe avec quelqu'un d'autre... A la station, tout se sait... Le soir ils allument la lumiÉre dans le club, ils branchent le phono, ils boivent follement du kÊfir et la nuit, sous la lune, jettent les bouteilles dans les lacs - Á qui lancera le plus loin. Ils dansent, jouent aux gages, aux cartes et au billard, Êchangent leurs femmes. Le jour, dans leurs laboratoires, ils transvasent la forËt d'Êprouvette en Êprouvette, examinent la forËt au microscope, la comptent sur leurs arithmomÉtres, tandis que la forËt autour d'eux, suspendue au-dessus d'eux, pousse ses vÊgÊtations jusque dans leurs chambres et vient dresser sous leurs fenËtres, dans les heures Êtouffantes qui prÊcÉdent l'orage, des foules d'arbres errants, sans peut-Ëtre comprendre elle non plus ce qu'ils sont, pourquoi ils sont lÁ et pourquoi ils sont, d'une maniÉre gÊnÊrale... "Heureusement, je pars d'ici, pensa-t-il. Je suis venu ici et je n'ai rien compris, rien trouvÊ de ce que je voulais trouver, mais je sais maintenant que je ne comprendrai jamais rien, que je ne trouverai jamais rien, qu'il y a un temps pour tout. Il n'y a rien de commun entre moi et la forËt, la forËt ne m'est pas plus proche que l'Administration. Mais en tout cas, je ne me ridiculiserai pas ici. Je pars, je travaillerai et j'attendrai que vienne le temps..." La cour de la station Êtait vide. Il n'y avait pas un camion, pas de queue au guichet de la caisse. Il n'y avait que la valise de Perets au beau milieu du perron et son manteau gris accrochÊ au garde-corps de la vÊranda. Perets descendit du tout-terrain et jeta un regard anxieux autour de lui. Bras dessus, bras dessous, Touzik et Quentin se dirigeaient dÊjÁ vers le rÊfectoire d'oÝ venaient des bruits de vaisselle et une odeur de graillon. StoÐan dit : "On va souper, Pertchik", et alla parquer la voiture au garage. Perets comprit soudain avec effroi ce que cela signifiait : le phono dÊchaÏnÊ, les bavardages stupides, le kÊfir, "encore un petit verre peut-Ëtre?" Et tous les soirs ainsi, de nombreux, nombreux soirs... Une main frappa au guichet de la caisse, le caissier se montra et dit d'un air courroucÊ : - Alors, Perets, vous allez me faire attendre longtemps? Venez signer. Perets s'avanÚa d'un pas rapide vers le guichet. - LÁ, la somme en toutes lettres, dit le caissier. Pas lÁ, lÁ. Qu'est-ce que vous avez Á trembler des mains comme Úa? Tenez... Il se mit Á compter des billets. - OÝ sont les autres? demanda Perets. - Doucement... Les autres sont dans l'enveloppe. - Non, je pensais Á... - Cela n'intÊresse personne, ce Á quoi vous pensiez. Je ne peux pas changer pour vous la procÊdure en usage. VoilÁ votre salaire. Vous l'avez perÚu? - Je voulais savoir... - Je vous demande si vous avez perÚu votre salaire. Oui ou non? - Oui. - Enfin. Maintenant voilÁ votre prime. Vous l'avez perÚue? - Oui. - C'est tout. Permettez que je vous serre la main, je suis pressÊ. Je dois Ëtre Á l'Administration avant sept heures. - Je voulais simplement demander, plaÚa Á la h×te Perets, oÝ Êtaient les autres personnes... Kim, le camion... Ils avaient promis de m'emmener... sur le Continent... - Le Continent, je ne peux pas. Je dois Ëtre Á l'Administration. Permettez, je ferme le guichet. - Je ne prendrai pas beaucoup de place, dit Perets. - Ce n'est pas la question. Vous Ëtes adulte, vous devez comprendre. Je suis caissier. J'ai des feuilles de paye. Et s'il leur arrivait quelque chose? Enlevez votre coude. Perets enleva son coude et le guichet se referma. A travers la vitre obscurcie par la saletÊ, il regardait le caissier ramasser les feuilles de paye, les froisser n'importe comment et les fourrer dans sa sacoche quand soudain une porte s'ouvrit dans le bureau et deux immenses gardes entrÉrent, liÉrent les mains du caissier, lui passÉrent une boucle autour du cou et l'un d'eux l'emmena au bout de la corde tandis que l'autre prenait la sacoche et parcourait la piÉce du regard - et aperÚut Perets. Ils s'entre-regardÉrent quelques instants Á travers la vitre sale, puis, avec une lenteur et une prÊcaution infinie, comme s'il craignait d'effrayer quelqu'un, le garde posa la sacoche sur une chaise et avec la mËme lenteur et la mËme prÊcaution, sans quitter Perets des yeux, tendit le bras vers le fusil qui Êtait appuyÊ contre le mur. Perets attendait, glacÊ et sans y croire. Le garde prit le fusil et sortit Á reculons en refermant la porte derriÉre lui. La lumiÉre s'Êteignit. Perets se dÊtacha alors du guichet, courut sur la pointe des pieds jusqu'Á sa valise, s'en empara et se prÊcipita au-dehors, le plus loin possible de cet endroit. Il se dissimula derriÉre le garage et vit le garde apparaÏtre sur le perron en tenant le fusil baÐonnette croisÊe, regarder Á gauche, Á droite, sous ses pieds, prendre sur la balustrade le manteau de Perets, le soupeser, en fouiller les poches, puis, aprÉs un dernier regard circulaire, rentrer dans la maison. Perets s'assit sur sa valise. Il faisait frais, le soir tombait. Perets regardait stupidement les fenËtres ÊclairÊes, barbouillÊes de craie jusqu'Á leur moitiÊ. DerriÉre elles, des ombres passaient, sur le toit l'aube grillagÊe du radar tournait silencieusement. On entendait des bruits de vaisselle et dans la forËt les cris des animaux nocturnes. Puis un projecteur s'alluma quelque part et promena un rayon bleu dans le faisceau duquel apparut un camion-dÊverseur au coin d'une maison. Cahotant et rugissant, le camion se dirigea vers la porte en tressautant au passage d'une fondriÉre, suivi par le faisceau du projecteur. Dans la benne se trouvait le garde au fusil. Il essayait d'allumer une cigarette en s'abritant du vent et on voyait, enroulÊe autour de son poignet gauche, la grosse corde laineuse qui disparaissait dans la fenËtre entrouverte de la cabine. Le camion s'Êloigna, le projecteur s'Êteignit. Dans la cour passa, ombre sinistre traÏnant d'Ênormes bottes, un deuxiÉme garde armÊ d'un fusil qu'il tenait sous son bras. De tempe en temps il s'arrËtait pour se pencher et palper la terre : il cherchait des traces. Perets colla au mur son dos en sueur et, figÊ d'angoisse, le suivit des yeux. La forËt rÊsonnait de cris longs et effrayants. Des portes claquaient quelque part. Une lumiÉre jaillit au premier Êtage et quelqu'un dit d'une voix forte : "On Êtouffe, chez toi." Dans l'herbe tomba quelque chose de rond et brillant qui roula jusqu'aux pieds de Perets. Celui-ci se sentit Á nouveau dÊfaillir mais comprit ensuite que ce n'Êtait qu'une bouteille de kÊfir vide. "A pied, pensa-t-il, il faut que j'y aille Á pied. Vingt kilomÉtres Á travers la forËt. Malheureusement, Á travers la forËt. Elle ne verra maintenant qu'un pauvre homme tremblant, suant de peur et de fatigue, ployant sous le poids d'une valise qu'on ne sait trop pourquoi il ne se dÊcide pas Á abandonner. Je me traÏnerai et la forËt hurlera et rugira des deux cÆtÊs..." Le garde reparut dans la cour. Il n'Êtait plus seul mais accompagnÊ de quelqu'un qui soufflait et reniflait lourdement, quelqu'un d'Ênorme, Á quatre pattes. Ils s'arrËtÉrent au milieu de la cour et Perets entendit le garde qui marmonnait : "Tiens, lÁ, tiens... Mais ne bouffe pas, imbÊcile, flaire... C'est pas du saucisson, c'est un manteau, faut le flairer. Hein? Cherche, on te dit." Celui qui Êtait Á quatre pattes geignait et glapissait. "Eh! dit soudain le garde d'une voix excÊdÊe, il y a que les puces que tu sais chercher... Pheuh!" Ils se sÊparÉrent dans l'obscuritÊ. Des talons sonnÉrent sur le perron, une porte claqua. Puis quelque chose de froid et d'humide vint s'appliquer sur la joue de Perets. Il tressaillit et faillit tomber C'Êtait un Ênorme chien loup qui glapit de maniÉre Á peine audible, exhala un profond soupir et posa une tËte lourde sur les genoux de Perets. Perets le caressa derriÉre l'oreille. Le chien loup b×illa et Êtait sur le point de s'installer, apprivoisÊ, quand Êclata au premier Êtage la musique d'un phono. Le chien loup se jeta de cÆtÊ en silence et s'enfuit en courant. Le phono se dÊchaÏnait, il n'y avait plus rien d'autre que lui Á des kilomÉtres Á la ronde. Alors, exactement comme dans un film d'aventures, silencieusement la lumiÉre bleue s'Êclaira, les portes s'ouvrirent et dans la cour pÊnÊtra, tel un vaisseau de haut bord, un camion gigantesque, entiÉrement couvert de constellations de feux de signalisation. Il s'arrËta et coupa ses phares dont les lumiÉres s'Êteignirent lentement, comme un monstre de la forËt qui exhale son dernier souffle. Le chauffeur Voldemar passa la tËte Á la portiÉre et se mit Á crier quelque chose Á pleine bouche. Il s'Êgosilla longtemps ainsi, visiblement en proie Á une fureur croissante, puis cracha, rentra dans la cabine et repassa le torse Á la portiÉre pour y Êcrire Á la craie, la tËte en bas : "PERETS!!" Perets comprit alors que le camion Êtait venu pour lui. Il saisit sa valise et se mit Á courir Á travers la cour sans oser regarder derriÉre lui, craignant d'entendre des coups de feu dans son dos. Il se hissa pÊniblement par deux Êchelles jusqu'Á la cabine aussi vaste qu'une chambre et pendant qu'il casait sa valise, qu'il s'installait et cherchait une cigarette, Voldemar ne cessait pas de dire quelque chose en s'empourprant, s'Êpoumonant, gesticulant et frappant sur l'Êpaule de Perets. Mais c'est seulement lorsque le phono s'interrompit subitement que Perets put enfin entendre sa voix : Voldemar ne disait rien de particulier, il se contentait de jurer copieusement. Le camion n'avait pas encore franchi les portes que Perets Êtait dÊjÁ endormi, comme si on lui avait appliquÊ sur le visage un masque d'Êther. V Perets fut rÊveillÊ par une sensation de malaise, d'angoisse, par un poids, insupportable Á ce qu'il lui parut au dÊbut, sur son Ëtre et tous les organes de ses sens. Un malaise qui confinait Á la douleur, et il gÊmit involontairement en revenant lentement Á lui. Ce poids sur son Ëtre se transforma en dÊpit et en dÊsespoir, parce que la voiture n'allait pas sur le Continent, encore une fois elle n'allait pas sur le Continent, elle n'allait mËme nulle part : elle Êtait arrËtÊe, moteur coupÊ, morte et glacÊe, les portiÉres grandes ouvertes. Le pare-brise Êtait couvert de gouttes frissonnantes qui se rÊunissaient et s'Êcoulaient en ruisselets froids. La nuit derriÉre la vitre Êtait illuminÊe par les Êclats aveuglants de phares et de projecteurs, et on ne voyait rien d'autre que ces Êclats incessants qui crevaient l'oeil. Et on n'entendait rien non plus : Perets pensa mËme au dÊbut qu'il Êtait devenu sourd, avant de prendre conscience de la pression rÊguliÉre qu'exerÚait sur ses tympans le mugissement dense de sirÉnes aux voix multiples. Il se mit Á aller et venir dans la cabine, se cognant douloureusement aux leviers et aux saillies, Á la maudite valise, tenta d'essuyer la vitre, passa la tËte Á une portiÉre, Á l'autre : il ne pouvait absolument pas comprendre oÝ il se trouvait, quel genre d'endroit c'Êtait et ce que tout cela signifiait. La guerre, pensa-t-il, mon Dieu! c'est la guerre. Les projecteurs le frappaient aux yeux avec une joie mauvaise, et il ne voyait rien, si ce n'est une espÉce de grand b×timent inconnu dont toutes les fenËtres de tous les Êtages s'Êclairaient et s'Êteignaient en mËme temps Á intervalles rÊguliers. Il voyait encore une quantitÊ Ênorme de grandes taches lilas. Soudain une voix monstrueuse prononÚa tranquillement, comme dans le silence le plus complet : "Attention, attention. Tous les employÊs doivent se trouver aux places dÊterminÊes par la situation numÊro six cent soixante-quinze fraction PÊgase omicron trois cent deux directive huit cent treize, pour l'accueil triomphal du padischach sans suite spÊciale, pointure de chaussure cinquantecinq. Je rÊpÉte. Attention, attention. Tous les employÊs..." Les projecteurs cessÉrent leur balayage et Perets distingua enfin l'arche familiÉre surmontÊe de l'inscription "Bienvenue!", la rue principale de l'Administration, les cottages sombres qui la bordaient, des gens en vËtements de nuit avec des lampes Á pÊtrole Á cÆtÊ des cottages, puis il aperÚut pas trÉs loin une chaÏne de gens, en manteaux noirs flottant au vent, qui couraient. Ces gens couraient en occupant toute la largeur de la rue et traÏnaient quelque chose d'Êtrange et de clair que Perets identifia au bout de quelque temps comme une senne ou un filet de volley-ball et an mËme instant une voix emportÊe glapit au-dessus de son oreille : "C'est pourquoi, la voiture? Qu'est-ce que tu as Á rester lÁ?" En reculant, il vit Á cÆtÊ de lui un ingÊnieur qui portait un masque de carton blanc avec, sur le front, l'inscription au crayon a encre "Libidovitch". L'ingÊnieur lui passa carrÊment dessus avec ses bottes boueuses, lui fourra son coude dans la figure, en soufflant et en empestant, se laissa tomber sur le siÉge du conducteur, fouilla un peu Á la recherche de la clef de contact, ne la trouva pas, poussa un glapissement hystÊrique et dÊboula de la cabine par l'autre cÆtÊ. Dans la rue tous les rÊverbÉres s'allumÉrent et il se mit Á faire clair comme en plein jour, mais les gens en tenue de nuit restÉrent avec leurs lampes Á pÊtrole devant les portes de leurs cottages. Ils avaient tous un filet Á papillon Á la main, et ils le balanÚaient en mesure, comme pour tenter de chasser quelque chose qu'ils ne pouvaient voir de leur porte. Dans la rue passÉrent l'une aprÉs l'autre quatre voitures noires lugubres, sortes d'autobus sans fenËtre aux toits surmontÊs d'aubes grillagÊes qui tournaient, puis une antique automitrailleuse dÊboucha d'une rue transversale et s'engagea Á leur suite. Sa tourelle rouillÊe tournait avec un grincement perÚant et le mince canon de la mitrailleuse montait et descendait. Le blindÊ se fraya pÊniblement un chemin le long du camion, l'Êcoutille de la tourelle s'ouvrit et livra passage Á un homme en chemise de nuit de cotonnette avec des rubans flottants qui cria Á Perets d'une voix mÊcontente : "Alors, mon cher? Il faut circuler et toi tu restes lÁ!" Perets enfouit son visage dans ses mains et ferma les yeux. Je ne partirai jamais d'ici, pensa-t-il, hÊbÊtÊ. Je ne sers Á personne ici, je suis absolument inutile, mais ils ne me laisseront pas partir d'ici, mËme si pour cela il fallait entreprendre une guerre ou organiser une inondation... - Vos papiers, s'il vous plaÏt, dit une voix traÏnante de vieillard, tandis qu'une main tapotait l'Êpaule de Perets. - Quoi? - Les documents. Vous les avez prÊparÊs? C'Êtait un vieillard en impermÊable de toile cirÊe, la poitrine barrÊe par un fusil Berdan suspendu Á une chaÏnette mÊtallique vÊtustÊ. - Quels papiers? Quels documents? Pourquoi faire? - Ah! GOSPODINE Perets! dit le vieillard. Vous n'avez pas entendu ce qu'on a dit sur la situation? Vous devriez dÊjÁ avoir tous vos papiers Á la main, dÊpliÊs bien Á plat, comme au musÊe... Perets lui donna son certificat. Le vieillard, les coudes appuyÊs sur son Berdan, examina longuement les cachets, confronta la photo avec le visage de Perets et dit : - Vous avez comme qui dirait maigri, HERR Perets. On dirait que vous n'avez plus de figure. Vous travaillez trop. Il lui rendit le certificat. - Que se passe-t-il? demanda Perets. - Il se passe ce qui est prÊvu de se passer, dit le vieillard soudain sÊvÉre. Il se passe que c'est la situation numÊro six cent soixante-quinze fraction PÊgase. C'est-Á-dire l'Êvasion. - Quelle Êvasion? D'oÝ? - Celle qui est prÊvue par la situation, dit le vieillard en commenÚant Á redescendre l'Êchelle. úa peut partir d'un moment Á l'autre, alors faites attention Á vos oreilles. Il vaut mieux que vous gardiez la bouche ouverte. - Bon, dit Perets. Merci. D'en bas s'Êleva la voix furieuse du chauffeur Voldemar : - Qu'est-ce que tu maquilles ici, vieux schnock? Je vais t'en montrer des papiers! Tu l'as vu, celui-lÁ? et maintenant dÊcampe, si tu as vu... Une bÊtonniÉre qu'on tirait Á la main passa Á proximitÊ, accompagnÊe de cris et de piÊtinements. Tous ses poils hÊrissÊs, le chauffeur Voldemar se hissa Á bord. En marmonnant des jurons, il mit le moteur en marche et claqua bruyamment la portiÉre. Le camion dÊmarra sÉchement et prit la grand-rue, passant devant les gens en tenue de nuit qui agitaient leurs filets Á papillons. "On va au garage, se dit Perets. Bah! de toute faÚon... Mais je ne toucherai pas Á la valise. J'en ai assez de la traÏner, qu'elle aille au diable." II frappa haineusement la valise du talon. La voiture quitta soudain la rue principale, vira brutalement, enfonÚa une barricade faite de tonneaux vides et de tÊlÉgues et poursuivit sa route. Un avant-train arrachÊ Á un fiacre ballotta quelques instants sur le radiateur, puis il se dÊtacha et passa sous les roues avec un craquement. Le camion suivait maintenant une Êtroite ruelle latÊrale. L'air renfrognÊ, une cigarette Êteinte au coin de la bouche, Voldemar tournait l'Ênorme volant, courbant et redressant son corps tout entier. Non, on ne va pas au garage, pensa Perets. Pas aux ateliers non plus. Et pas sur le Continent. Les petites rues Êtaient sombres et vides. Des masques de carton avec des inscriptions ainsi que des bras ÊcartÊs furent fugitivement rÊvÊlÊs par la lumiÉre des phares, puis disparurent et ce fut tout. - Qu'est-ce que j'ai eu comme idÊe, dit Voldemar. Je voulais aller directement sur le Continent, et puis je vois que vous dormez et je me dis, autant passer au garage, faire une petite partie d'Êchecs... LÁ je rencontre Achille l'ajusteur, on va chercher du kÊfir, on le boit, on sort l'Êchiquier... Je lui propose un gambit de la reine, il accepte, tout se passe bien... Je suis en E4, lui en C6... Je lui dis : "Tu peux faire des priÉres." Et lÁ Úa a commencÊ... Vous n'avez pas une cigarette, PAN Perets? Perets lui donna une cigarette. - Et cette Êvasion, qu'est-ce que c'est? demanda-t-il. OÝ allons-nous? - Une Êvasion tout Á fait ordinaire, dit Voldemar en allumant sa cigarette. Il y en a chaque annÊe comme Úa. Une machine s'est ÊvadÊe chez les ingÊnieurs. Et maintenant, tout le monde a reÚu l'ordre de l'attraper. VoilÁ, on la cherche. C'Êtait la limite de la colonie. Des gens erraient dans un terrain vague ÊclairÊ par la lune. Ils avaient l'air de jouer Á colin-maillard : ils marchaient les jambes Á demi flÊchies, les bras largement ÊcartÊs. Ils avaient tous les yeux bandÊs. L'un d'eux heurta un poteau de plein fouet et poussa sans doute un cri de douleur, car les autres s'arrËtÉrent tous en mËme temps et se mirent Á remuer prudemment la tËte. - C'est chaque annÊe le mËme guignol, disait Voldemar. Ils ont des cellules photo-Êlectriques, des engins acoustiques, cybernÊtiques, ils ont mis des fainÊants de garde dans tous les coins - et pourtant chaque annÊe Úa rate pas, il y en a une qui s'Êchappe. Alors on te dit : "Abandonne tout, va et cherche." Mais qui aurait envie de la chercher? Qui aurait envie de faire connaissance avec, je te le demande? Suffit que tu l'aperÚoives du coin de l'oeil, et terminÊ : ou bien on te met ingÊnieur, ou bien on t'envoie, dans une base ÊloignÊe, planter des choux quelque part dans la forËt, pour que tu puisses pas crier partout ce que tu as vu. Alors tout le monde finasse Á qui mieux mieux. Il y en a qui se bandent les yeux pour rien voir, d'autres qui... Mais celui qui a un peu plus de cervelle, il se met Á courir en hurlant Á s'en faire pÊter les cordes vocales. Il demande les papiers Á un, il en fouille un autre, ou alors il monte simplement sur un toit pour pousser des cris. úa va bien dans le dÊcor, et il y a aucun risque... - Et nous, on va aussi se mettre Á chercher? demanda Perets. - Evidemment, qu'on cherche. Les gens cherchent, on fait comme tout le monde. Pendant six heures d'horloge. C'est l'ordre : si au bout de six heures la machine n'a pas ÊtÊ retrouvÊe, on la dÊtruit Á distance. Comme Úa, ni vu ni connu. Autrement, Úa pourrait tomber entre des mains ÊtrangÉres. Vous avez vu tout ce ramdam dans l'Administration? Eh bien! c'est encore un silence de paradis, vous allez voir, Á cÆtÊ de ce qui va se passer dans six heures. C'est que personne ne sait oÝ cette machine a bien pu se fourrer. Elle est peut-Ëtre dans ta poche. Et on lui met une charge puissante, pour que Úa risque pas de foirer... L'annÊe derniÉre, la machine se trouvait aux bains. Et justement, il y avait un tas de gens qui Êtaient allÊs lÁ, se mettre Á l'abri. Les bains, on se dit, c'est un endroit humide, qui se remarque pas... Et moi j'y Êtais aussi. Les bains, je m'Êtais dit... L'explosion m'a projetÊ Á travers la fenËtre, Úa a pas fait un pli, comme si j'avais ÊtÊ emportÊ par une vague. J'ai pas eu le temps de dire ouf et je me suis retrouvÊ assis sur un tas de neige, avec des poutres enflammÊes