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     Ú┌─: A.Dumas. Les Troi Mousquetaires, T.1. Ý., ­Ď¤ăĎ┼ËË, 1974
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     I. LES TROIS PRESENTS DE M. D'ARTAGNAN PERE.
     II. L'ANTICHAMBRE DE M. DE TREVILLE.
     III. L'AUDIENCE.
     IV. L'EPAULE D'ATHOS, LE BAUDRIER DE PORTHOS ET LE MOUCHOIR D'ARAMIS.
     V. LES MOUSQUETAIRES DU ROI ET LES GARDES DE M. LE CARDINAL.
     VI. SA MAJESTE LE ROI LOUIS TREIZIEME.
     VII. L'INTERIEUR DES MOUSQUETAIRES.
     VIII. UNE INTRIGUE DE COUREUR.
     IX. D'ARTAGNAN SE DESSINE.
     X. UNE SOURICIERE AU XVIIe SIECLE.
     XI. L'INTRIGUE SE NOUE
     XII. GEORGES VILLIERS, DUC DE BUCKINGHAM.
     XIII. MONSIEUR BONACIEUX.
     XIV. L'HOMME DE MEUNG.
     XV. GENS DE ROBE ET GENS D'EPEE.
     XVI. OU M.  LE GARDE  DES  SCEAUX SEGUIER  CHERCHA  PLUS D'UNE FOIS  LA
CLOCHE POUR LA SONNER, COMME IL LE FAISAIT AUTREFOIS.
     XVII. LE MENAGE BONACIEUX.
     XVIII. L'AMANT ET LE MARI.
     XIX. PLAN DE CAMPAGNE.
     XX. VOYAGE.

     XXI. LA COMTESSE DE WINTER.
     XXII. LE BALLET DE LA MERLAISON.
     XXIII. LE RENDEZ-VOUS.
     XXIV. LE PAVILLON.

     XXV. PORTHOS.
     XXVI. LA THESE D'ARAMIS.
     XXVII. LA FEMME D ATHOS.
     XXVIII. RETOUR.
     XXIX. LA CHASSE A L'EQUIPEMENT.
     XXX. MILADY.





     Il y a un an  ┴ peu pr╔s,  qu'en faisant ┴  la  Biblioth╔que royale des
recherches  pour mon histoire de  Louis  XIV, je  tombai par  hasard sur les
M╩moires de  M.  d'Artagnan , imprim╩s, -- comme la  plus grande  partie des
ouvrages  de  cette  ╩poque, oŢ les  auteurs tenaient  ┴ dire la v╩rit╩ sans
aller faire un  tour plus ou moins long ┴ la Bastille, --  ┴ Amsterdam, chez
Pierre Rouge. Le  titre me s╩duisit :  je les  emportai  chez  moi,  avec la
permission de M. le conservateur, bien entendu, je les d╩vorai.
     Mon intention n'est pas de faire ici une analyse de ce curieux ouvrage,
et je  me  contenterai d'y renvoyer ceux de mes lecteurs qui  appr╩cient les
tableaux  d'╩poques. Ils y trouveront des  portraits  crayonn╩s de  main  de
ma¤tre ; et, quoique les esquisses soient, pour la plupart du temps, trac╩es
sur des portes de caserne et sur des  murs de cabaret, ils n'y reconna¤tront
pas  moins,  aussi  ressemblantes que dans l'histoire  de  M.  Anquetil, les
images de Louis XIII, d'Anne  d'Autriche, de Richelieu,  de Mazarin et de la
plupart des courtisans de l'╩poque.
     Mais, comme  on le  sait,  ce  qui frappe l'esprit capricieux du  po╔te
n'est pas  toujours ce qui impressionne la masse des  lecteurs. Or,  tout en
admirant, comme les autres admireront sans doute, les d╩tails que nous avons
signal╩s, la chose  qui nous pr╩occupa le plus est une chose ┴ laquelle bien
certainement personne avant nous n'avait fait la moindre attention.
     D'Artagnan  raconte qu'┴  sa  premi╔re  visite  ┴  M.  de Tr╩ville,  le
capitaine des mousquetaires du roi,  il rencontra dans son antichambre trois
jeunes gens servant dans l'illustre corps oŢ il sollicitait l'honneur d'╦tre
re┌u, et ayant nom Athos, Porthos et Aramis.
     Nous l'avouons, ces  trois noms  ╩trangers nous  frapp╔rent, et il nous
vint  aussitĂt ┴  l'esprit  qu'ils  n'╩taient  que des  pseudonymes ┴ l'aide
desquels d'Artagnan avait d╩guis╩ des noms peut-╦tre illustres, si toutefois
les porteurs de ces noms  d'emprunt ne les avaient  pas choisis eux-m╦mes le
jour  oŢ,  par caprice, par m╩contentement ou  par d╩faut  de  fortune,  ils
avaient endoss╩ la simple casaque de mousquetaire.
     D╔s  lors nous n'e┘mes plus de repos que nous n'eussions retrouv╩, dans
les ouvrages contemporains, une trace quelconque de ces noms extraordinaires
qui avaient fort ╩veill╩ notre curiosit╩.
     Le  seul catalogue des livres  que  nous l┘mes pour  arriver  ┴  ce but
remplirait  un  feuilleton  tout  entier,   ce  qui  serait  peut-╦tre  fort
instructif,  mais ┴  coups  s┘r peu  amusant  pour  nos  lecteurs. Nous nous
contenterons  donc  de  leur  dire  qu'au  moment   oŢ,  d╩courag╩  de  tant
d'investigations  infructueuses,  nous  allions abandonner  notre recherche,
nous trouvÎmes enfin, guid╩ par les conseils de notre illustre et savant ami
Paulin Paris, un manuscrit in-folio, cot╩ le  no 4772 ou 4773,  nous ne nous
le rappelons plus bien, ayant pour titre :
     "  M╩moires de M.  le comte  de  La F╔re,  concernant quelques-uns  des
╩v╩nements qui se pass╔rent en France vers la fin du r╔gne du roi Louis XIII
et le commencement du r╔gne du roi Louis XIV. "
     On devine si notre joie fut grande, lorsqu'en feuilletant ce manuscrit,
notre dernier espoir,  nous trouvÎmes ┴ la  vingti╔me page le nom d'Athos, ┴
la  vingt  septi╔me  le nom de  Porthos, et  ┴ la  trente et  uni╔me  le nom
d'Aramis.
     La  d╩couverte d'un manuscrit compl╔tement inconnu,  dans une ╩poque oŢ
la science  historique est  pouss╩e ┴ un si haut degr╩, nous  parut  presque
miraculeuse. Aussi nous hÎtÎmes-nous de solliciter la permission de le faite
imprimer, dans le but de nous pr╩senter un jour avec le bagage  des autres ┴
l'Acad╩mie  des  inscriptions et belles-lettres, si nous  n'arrivions, chose
fort probable, ┴ entr╩e ┴ l'Acad╩mie  fran┌aise  avec  notre  propre bagage.
Cette permission, nous  devons le dire, nous fut gracieusement accord╩e ; ce
que nous consignons ici  pour donner un d╩menti public  aux malveillants qui
pr╩tendent que nous vivons sous un gouvernement assez m╩diocrement dispos╩ ┴
l'endroit des gens de lettres.
     Or, c'est la premi╔re partie de ce pr╩cieux manuscrit que  nous offrons
aujourd'hui  ┴ nos lecteurs,  en  lui restituant le titre  qui lui convient,
prenant l'engagement, si, comme nous n'en doutons pas, cette premi╔re partie
obtient le succ╔s qu'elle m╩rite, de publier incessamment la seconde.
     En  attendant, comme la  parrain  est un second p╔re, nous invitons  le
lecteur ┴ s'en prendre ┴ nous, et non au comte de La F╔re, de son plaisir ou
de son ennui.
     Cela pos╩, passons ┴ notre histoire.







     Le premier lundi du  mois d'avril 1625,  le  bourg de  Meung, oŢ naquit
l'auteur  du  Roman  de la Rose ,  semblait  ╦tre dans  une r╩volution aussi
enti╔re que  si les huguenots  en fussent venus  faire une seconde Rochelle.
Plusieurs bourgeois, voyant  s'enfuir les femmes  du  cĂt╩ de la Grande-Rue,
entendant les enfants crier  sur le seuil des portes, se hÎtaient d'endosser
la  cuirasse  et,  appuyant  leur  contenance quelque  peu  incertaine  d'un
mousquet  ou  d'une pertuisane, se  dirigeaient  vers  l'hĂtellerie du Franc
Meunier , devant laquelle s'empressait, en grossissant de minute en  minute,
un groupe compact, bruyant et plein de curiosit╩.
     En  ce  temps-l┴ les  paniques ╩taient  fr╩quentes,  et peu de jours se
passaient sans qu'une ville ou  l'autre enregistrÎt sur ses archives quelque
╩v╩nement de ce genre. Il y avait les seigneurs qui guerroyaient entre eux ;
il y avait le roi qui faisait la guerre  au cardinal ; il y avait l'Espagnol
qui faisait la guerre au roi. Puis, outre ces guerres  sourdes ou publiques,
secr╔tes ou  patentes, il  y avait  encore  les voleurs, les  mendiants, les
huguenots,  les loups  et  les  laquais, qui faisaient  la guerre ┴  tout le
monde. Les bourgeois  s'armaient  toujours  contre les voleurs,  contre  les
loups, contre les laquais, -- souvent contre les seigneurs et les huguenots,
--  quelquefois  contre  le roi,  --  mais  jamais  contre  le  cardinal  et
l'Espagnol. Il r╩sulta donc de  cette habitude prise, que, ce susdit premier
lundi du mois d'avril 1625, les bourgeois, entendant du bruit,  et ne voyant
ni  le guidon  jaune  et  rouge,  ni  la livr╩e  du  duc  de  Richelieu,  se
pr╩cipit╔rent du cĂt╩ de l'hĂtel du Franc Meunier .
     Arriv╩ l┴, chacun put voir et reconna¤tre la cause de cette rumeur.
     Un jeune homme...  -- tra┌ons son portrait d'un seul  trait de plume  :
figurez-vous don Quichotte ┴ dix-huit  ans,  don Quichotte  d╩corcel╩,  sans
haubert et sans cuissards, don Quichotte rev╦tu d'un pourpoint de laine dont
la  couleur  bleue  s'╩tait  transform╩e  en  une  nuance  insaisissable  de
lie-de-vin et d'azur c╩leste. Visage  long et  brun ; la pommette des  joues
saillante,  signe d'astuce ; les muscles maxillaires  ╩norm╩ment d╩velopp╩s,
indice infaillible auquel on reconna¤t le Gascon, m╦me sans  b╩ret, et notre
jeune  homme portait un b╩ret orn╩ d'une esp╔ce de plume, l'oeil  ouvert  et
intelligent ; le  nez crochu, mais finement  dessin╩  ; trop  grand  pour un
adolescent, trop petit pour un homme fait, et qu'un oeil peu exerc╩ e┘t pris
pour un  fils de fermier  en voyage, sans  sa longue ╩p╩e  qui,  pendue ┴ un
baudrier de peau, battait  les mollets de son propri╩taire quand il ╩tait  ┴
pied, et le poil h╩riss╩ de sa monture quand il ╩tait ┴ cheval.
     Car notre jeune homme avait une monture, et cette monture ╩tait m╦me si
remarquable, qu'elle fut remarqu╩e : c'╩tait un bidet du B╩arn, Îg╩ de douze
ou quatorze  ans, jaune de robe,  sans crins ┴ la queue, mais  non pas  sans
javarts  aux jambes, et  qui,  tout en marchant la t╦te  plus  bas  que  les
genoux, ce qui  rendait inutile  l'application  de  la  martingale,  faisait
encore  ╩galement ses huit lieues  par jour. Malheureusement les qualit╩s de
ce cheval  ╩taient  si  bien  cach╩es  sous son  poil  ╩trange et son allure
incongrue, que  dans  un temps  oŢ tout le  monde se connaissait en chevaux,
l'apparition du susdit bidet ┴ Meung, oŢ il ╩tait entr╩  il y avait un quart
d'heure  ┴  peu pr╔s par la porte de Beaugency, produisit une sensation dont
la d╩faveur rejaillit jusqu'┴ son cavalier.
     Et cette sensation avait ╩t╩ d'autant plus p╩nible  au jeune d'Artagnan
(ainsi  s'appelait le don Quichotte de cette  autre Rossinante), qu'il ne se
cachait pas le cĂt╩ ridicule que lui donnait, si bon cavalier qu'il f┘t, une
pareille  monture ; aussi avait-il fort soupir╩ en acceptant le don que  lui
en  avait  fait M.  d'Artagnan p╔re.  Il n'ignorait pas qu'une pareille b╦te
valait au moins vingt livres  ; il est vrai  que les paroles dont le pr╩sent
avait ╩t╩ accompagn╩ n'avaient pas de prix.
     " Mon fils, avait dit le gentilhomme gascon -- dans ce  pur  patois  de
B╩arn dont Henri IV n'avait jamais pu parvenir ┴ se d╩faire --, mon fils, ce
cheval  est n╩ dans la maison de votre p╔re, il y  a tantĂt treize ans, et y
est rest╩ depuis ce  temps-l┴,  ce  qui  doit  vous porter ┴ l'aimer. Ne  le
vendez   jamais,  laissez-le  mourir  tranquillement  et  honorablement   de
vieillesse, et  si  vous  faites campagne  avec lui,  m╩nagez-le comme  vous
m╩nageriez un vieux serviteur. A la cour, continua  M.  d'Artagnan  p╔re, si
toutefois  vous  avez l'honneur d'y aller,  honneur  auquel, du reste, votre
vieille  noblesse vous donne des  droits,  soutenez dignement  votre nom  de
gentilhomme, qui a ╩t╩ port╩ dignement par  vos anc╦tres depuis plus de cinq
cents ans. Pour vous et pour les  vĂtres  -- par  les  vĂtres, j'entends vos
parents et vos amis -- ,  ne supportez jamais rien que de M. le cardinal  et
du roi.  C'est  par  son  courage, entendez-vous bien, par son courage seul,
qu'un gentilhomme fait son chemin aujourd'hui. Quiconque tremble une seconde
laisse peut-╦tre ╩chapper l'appÎt  que,  pendant cette seconde justement, la
fortune lui tendait. Vous ╦tes jeune, vous devez ╦tre brave par deux raisons
: la premi╔re, c'est que  vous  ╦tes Gascon,  et la  seconde, c'est que vous
╦tes mon fils. Ne craignez pas  les occasions  et cherchez les aventures. Je
vous ai fait apprendre  ┴  manier  l'╩p╩e ;  vous avez un  jarret de fer, un
poignet d'acier ; battez-vous ┴ tout propos  ; battez-vous d'autant plus que
les duels sont d╩fendus, et que, par cons╩quent, il y a deux fois du courage
┴ se battre. Je n'ai, mon fils, ┴ vous donner que quinze ╩cus, mon cheval et
les  conseils que vous venez  d'entendre. Votre m╔re y  ajoutera  la recette
d'un certain  baume  qu'elle  tient d'une  boh╩mienne,  et  qui a une  vertu
miraculeuse pour  gu╩rir toute blessure  qui  n'atteint pas le coeur. Faites
votre  profit du tout, et vivez heureusement et longtemps.  -- Je  n'ai plus
qu'un mot ┴  ajouter, et  c'est un exemple que  je vous  propose, non pas le
mien, car je n'ai, moi, jamais paru ┴ la  cour  et n'ai fait que les guerres
de religion en volontaire ; je veux parler de M.  de Tr╩ville, qui ╩tait mon
voisin autrefois, et qui a eu l'honneur de jouer tout enfant avec  notre roi
Louis  treizi╔me, que Dieu conserve ! Quelquefois leurs jeux d╩g╩n╩raient en
bataille,  et dans ces batailles le  roi n'╩tait pas toujours le  plus fort.
Les coups qu'il en re┌ut lui donn╔rent beaucoup d'estime et d'amiti╩ pour M.
de Tr╩ville. Plus tard, M. de  Tr╩ville se battit contre  d'autres  dans son
premier voyage ┴  Paris, cinq  fois ;  depuis la mort du feu roi  jusqu'┴ la
majorit╩  du jeune  sans compter les guerres  et les si╔ges, sept fois ;  et
depuis cette  majorit╩ jusqu'aujourd'hui, cent  fois  peut-╦tre ! --  Aussi,
malgr╩ les ╩dits, les  ordonnances  et  les  arr╦ts,  le voil┴ capitaine des
mousquetaires, c'est-┴- dire chef d'une l╩gion de C╩sar, dont le roi fait un
tr╔s grand  cas, et que  M. le cardinal  redoute, lui  qui  ne  redoute  pas
grand-chose, comme chacun sait. De plus, M. de Tr╩ville gagne dix mille ╩cus
par  an ;  c'est donc un fort grand seigneur. -- Il a commenc╩  comme  vous,
allez le voir avec cette lettre, et r╩glez-vous sur lui, afin de faire comme
lui. "
     Sur quoi,  M.  d'Artagnan  p╔re  ceignit ┴  son  fils  sa propre  ╩p╩e,
l'embrassa tendrement sur les deux joues et lui donna sa b╩n╩diction.
     En sortant de la chambre paternelle, le jeune homme trouva sa  m╔re qui
l'attendait  avec  la fameuse recette dont les  conseils que nous  venons de
rapporter devaient n╩cessiter un assez fr╩quent emploi. Les adieux furent de
ce cĂt╩ plus longs et plus  tendres qu'ils ne  l'avaient ╩t╩ de l'autre, non
pas que M. d'Artagnan n'aimÎt son fils, qui ╩tait sa seule prog╩niture, mais
M. d'Artagnan ╩tait un homme,  et il e┘t regard╩ comme indigne d'un homme de
se laisser aller ┴ son ╩motion, tandis que Mme d'Artagnan ╩tait femme et, de
plus, ╩tait m╔re. -- Elle pleura abondamment, et,  disons-le ┴ la louange de
M. d'Artagnan fils, quelques efforts qu'il tentÎt pour rester ferme comme le
devait ╦tre  un futur mousquetaire,  la nature l'emporta, et il versa  force
larmes, dont il parvint ┴ grand-peine ┴ cacher la moiti╩.
     Le m╦me jour le  jeune homme  se mit en route, muni des  trois pr╩sents
paternels et qui se composaient,  comme nous l'avons dit, de quinze ╩cus, du
cheval  et de la  lettre pour M. de Tr╩ville ; comme on  le pense  bien, les
conseils avaient ╩t╩ donn╩s par-dessus le march╩.
     Avec  un  pareil vade-mecum,  d'Artagnan se trouva, au moral  comme  au
physique, une copie  exacte du h╩ros de Cervantes,  auquel nous  l'avons  si
heureusement compar╩ lorsque  nos  devoirs  d'historien  nous  ont fait  une
n╩cessit╩ de tracer  son portrait. Don Quichotte prenait les  moulins ┴ vent
pour  des  g╩ants  et  les moutons  pour des arm╩es, d'Artagnan prit  chaque
sourire  pour  une  insulte  et chaque regard pour  une provocation.  Il  en
r╩sulta qu'il  eut toujours le poing ferm╩ depuis  Tarbes jusqu'┴ Meung,  et
que  l'un dans l'autre il porta la main au pommeau de son  ╩p╩e dix fois par
jour  ; toutefois le  poing  ne descendit sur aucune mÎchoire,  et l'╩p╩e ne
sortit point de son fourreau. Ce n'est pas que la vue du malencontreux bidet
jaune n'╩panou¤t bien des  sourires  sur  les  visages des  passants ; mais,
comme  au-dessus  du  bidet  sonnait  une  ╩p╩e  de  taille  respectable  et
qu'au-dessus de  cette  ╩p╩e  brillait  un oeil plutĂt  f╩roce que fier, les
passants  r╩primaient leur  hilarit╩, ou, si l'hilarit╩  l'emportait sur  la
prudence,  ils tÎchaient  au moins de ne  rire que d'un seul cĂt╩, comme les
masques antiques.  D'Artagnan  demeura donc  majestueux et  intact  dans  sa
susceptibilit╩ jusqu'┴ cette malheureuse ville de Meung.
     Mais l┴, comme il descendait de cheval ┴ la porte du Franc Meunier sans
que personne, hĂte, gar┌on  ou palefrenier,  f┘t  venu prendre  l'╩trier  au
montoir, d'Artagnan avisa ┴ une  fen╦tre entrouverte  du rez- de-chauss╩e un
gentilhomme de belle  taille et de haute mine, quoique au visage  l╩g╔rement
renfrogn╩, lequel causait  avec  deux personnes  qui paraissaient  l'╩couter
avec d╩f╩rence. D'Artagnan crut tout naturellement, selon son habitude, ╦tre
l'objet de  la conversation  et ╩couta.  Cette  fois,  d'Artagnan ne s'╩tait
tromp╩ qu'┴ moiti╩ : ce n'╩tait pas de lui qu'il ╩tait question, mais de son
cheval.  Le  gentilhomme  paraissait  ╩num╩rer  ┴  ses auditeurs toutes  ses
qualit╩s, et comme, ainsi que je l'ai dit, les auditeurs paraissaient  avoir
une  grande d╩f╩rence  pour  le narrateur,  ils ╩clataient de  rire  ┴  tout
moment. Or,  comme un demi-sourire suffisait pour ╩veiller l'irascibilit╩ du
jeune  homme, on  comprend  quel  effet produisit sur lui tant  de  bruyante
hilarit╩.
     Cependant d'Artagnan voulut  d'abord se rendre compte de la physionomie
de  l'impertinent  qui  se moquait de  lui.  Il  fixa son  regard  fier  sur
l'╩tranger et reconnut un homme  de quarante ┴  quarante-cinq ans, aux  yeux
noirs et per┌ants, au teint pÎle, au nez  fortement accentu╩, ┴ la moustache
noire  et  parfaitement taill╩e  ; il  ╩tait  v╦tu d'un  pourpoint  et  d'un
haut-de-chausses  violet avec des aiguillettes  de m╦me couleur, sans  aucun
ornement  que les  crev╩s habituels  par  lesquels passait  la  chemise.  Ce
haut-de-chausses et ce pourpoint, quoique neufs, paraissaient froiss╩s comme
des  habits de voyage  longtemps renferm╩s dans un  portemanteau. D'Artagnan
fit  toutes  ces  remarques  avec  la  rapidit╩  de  l'observateur  le  plus
minutieux, et sans doute par un sentiment  instinctif qui lui disait que cet
inconnu devait avoir une grande influence sur sa vie ┴ venir.
     Or,  comme au moment oŢ d'Artagnan fixait son regard sur le gentilhomme
au  pourpoint  violet, le gentilhomme faisait  ┴ l'endroit du bidet b╩arnais
une de ses plus savantes et de ses  plus profondes d╩monstrations,  ses deux
auditeurs  ╩clat╔rent de rire, et  lui-m╦me laissa  visiblement, contre  son
habitude, errer, si l'on peut parler  ainsi, un pÎle sourire sur son visage.
Cette fois, il n'y avait plus de doute, d'Artagnan ╩tait r╩ellement insult╩.
Aussi,  plein de cette conviction, enfon┌a-t-il son b╩ret sur ses  yeux, et,
tÎchant  de  copier  quelques-uns des  airs  de cour qu'il avait surpris  en
Gascogne chez des seigneurs en voyage, il s'avan┌a, une main sur la garde de
son ╩p╩e et  l'autre  appuy╩e  sur la hanche. Malheureusement,  au  fur et ┴
mesure  qu'il avan┌ait, la  col╔re l'aveuglant de  plus en plus, au  lieu du
discours digne  et hautain qu'il avait pr╩par╩ pour formuler sa provocation,
il ne trouva  plus au bout de sa langue qu'une personnalit╩  grossi╔re qu'il
accompagna d'un geste furieux.
     " Eh ! Monsieur, s'╩cria-t-il, Monsieur,  qui vous  cachez  derri╔re ce
volet  ! oui, vous, dites-moi  donc un peu de quoi vous riez, et nous rirons
ensemble. "
     Le gentilhomme ramena lentement  les yeux  de la monture  au  cavalier,
comme s'il lui e┘t fallu un certain temps pour comprendre que c'╩tait  ┴ lui
que s'adressaient de  si ╩tranges  reproches ; puis, lorsqu'il  ne put  plus
conserver aucun doute, ses sourcils se fronc╔rent  l╩g╔rement, et apr╔s  une
assez  longue  pause,  avec un  accent d'ironie et d'insolence impossible  ┴
d╩crire, il r╩pondit ┴ d'Artagnan :
     " Je ne vous parle pas, Monsieur.
     -- Mais  je  vous parle, moi !  " s'╩cria le jeune homme exasp╩r╩ de ce
m╩lange d'insolence et de bonnes mani╔res, de convenances et de d╩dains.
     L'inconnu le regarda encore un instant  avec son l╩ger sourire,  et, se
retirant de la  fen╦tre, sortit lentement de  l'hĂtellerie pour venir ┴ deux
pas  de d'Artagnan se planter en face du cheval. Sa contenance tranquille et
sa physionomie railleuse  avaient  redoubl╩ l'hilarit╩ de ceux avec lesquels
il causait et qui, eux, ╩taient rest╩s ┴ la fen╦tre.
     D'Artagnan,  le  voyant  arriver,  tira  son  ╩p╩e d'un  pied  hors  du
fourreau.
     " Ce cheval  est d╩cid╩ment ou  plutĂt a  ╩t╩ dans sa  jeunesse  bouton
d'or,   reprit   l'inconnu  continuant  les   investigations  commenc╩es  et
s'adressant  ┴  ses  auditeurs  de  la  fen╦tre,  sans  para¤tre  aucunement
remarquer l'exasp╩ration de d'Artagnan,  qui cependant  se  redressait entre
lui et eux. C'est une couleur fort connue en botanique, mais jusqu'┴ pr╩sent
fort rare chez les chevaux.
     -- Tel rit du cheval qui n'oserait pas rire du ma¤tre ! s'╩cria l'╩mule
de Tr╩ville, furieux.
     -- Je ne ris pas  souvent, Monsieur, reprit  l'inconnu, ainsi que  vous
pouvez le voir  vous-m╦me ┴ l'air de mon visage ; mais  je tiens cependant ┴
conserver le privil╔ge de rire quand il me pla¤t.
     -- Et moi, s'╩cria  d'Artagnan, je ne veux pas qu'on  rie  quand  il me
d╩pla¤t !
     -- En v╩rit╩, Monsieur  ? continua l'inconnu plus calme  que jamais, eh
bien, c'est parfaitement juste. " Et tournant sur ses talons, il s'appr╦ta ┴
rentrer  dans l'hĂtellerie par la  grande porte, sous laquelle d'Artagnan en
arrivant avait remarqu╩ un cheval tout sell╩.
     Mais  d'Artagnan n'╩tait pas  de  caract╔re ┴ lÎcher ainsi un homme qui
avait eu l'insolence de  se moquer de lui.  Il tira son ╩p╩e enti╔rement  du
fourreau et se mit ┴ sa poursuite en criant :
     " Tournez,  tournez donc,  Monsieur  le railleur, que je ne vous frappe
point par-derri╔re.
     --  Me frapper, moi  !  dit  l'autre en  pivotant  sur ses talons et en
regardant  le jeune  homme avec autant  d'╩tonnement que de  m╩pris. Allons,
allons donc, mon cher, vous ╦tes fou ! "
     Puis, ┴ demi-voix, et comme s'il se f┘t parl╩ ┴ lui-m╦me :
     " C'est fÎcheux, continua-t-il, quelle trouvaille pour Sa Majest╩,  qui
cherche des braves de tous cĂt╩s pour recruter ses mousquetaires ! "
     Il achevait ┴ peine, que d'Artagnan lui allongea un si furieux coup  de
pointe,  que, s'il  n'e┘t fait vivement un bond en arri╔re, il  est probable
qu'il e┘t plaisant╩ pour la derni╔re  fois. L'inconnu vit alors que la chose
passait la  raillerie,  tira  son  ╩p╩e, salua  son  adversaire  et  se  mit
gravement en garde.  Mais au m╦me moment ses deux  auditeurs, accompagn╩s de
l'hĂte, tomb╔rent sur d'Artagnan ┴  grands  coups de bÎtons, de pelles et de
pincettes.  Cela fit une diversion si rapide et si compl╔te ┴ l'attaque, que
l'adversaire de d'Artagnan, pendant  que celui- ci se  retournait pour faire
face ┴ cette gr╦le de coups, rengainait avec la m╦me pr╩cision, et, d'acteur
qu'il avait  manqu╩ d'╦tre, redevenait  spectateur  du combat, rĂle dont  il
s'acquitta avec son impassibilit╩ ordinaire, tout en marmottant n╩anmoins :
     " La peste  soit des Gascons  !  Remettez-le sur  son cheval orange, et
qu'il s'en aille !
     --  Pas avant  de t'avoir  tu╩,  lÎche !  "  criait d'Artagnan tout  en
faisant  face du mieux  qu'il pouvait et  sans reculer d'un pas ┴  ses trois
ennemis, qui le moulaient de coups.
     " Encore une gasconnade, murmura  le gentilhomme. Sur mon  honneur, ces
Gascons  sont  incorrigibles  ! Continuez donc la  danse,  puisqu'il le veut
absolument. Quand il sera las, il dira qu'il en a assez. "
     Mais l'inconnu ne  savait  pas encore ┴ quel  genre  d'ent╦t╩  il avait
affaire  ; d'Artagnan n'╩tait pas  homme ┴  jamais demander merci. Le combat
continua donc  quelques secondes encore ; enfin  d'Artagnan,  ╩puis╩, laissa
╩chapper son ╩p╩e qu'un coup de bÎton brisa en deux morceaux. Un autre coup,
qui  lui entama le front, le renversa presque en m╦me temps tout sanglant et
presque ╩vanoui.
     C'est ┴ ce moment  que  de tous  cĂt╩s  on  accourut sur le lieu de  la
sc╔ne.  L'hĂte, craignant du scandale, emporta,  avec l'aide de ses gar┌ons,
le bless╩ dans la cuisine oŢ quelques soins lui furent accord╩s.
     Quant au gentilhomme,  il ╩tait revenu prendre sa place ┴ la fen╦tre et
regardait avec  une certaine impatience  toute cette foule, qui  semblait en
demeurant l┴ lui causer une vive contrari╩t╩.
     " Eh bien, comment va cet enrag╩ ? reprit-il en  se retournant au bruit
de la porte qui s'ouvrit et en s'adressant ┴ l'hĂte qui venait s'informer de
sa sant╩.
     -- Votre Excellence est saine et sauve ? demanda l'hĂte.
     -- Oui, parfaitement saine et  sauve, mon cher  hĂtelier,  et c'est moi
qui vous demande ce qu'est devenu notre jeune homme.
     -- Il va mieux, dit l'hĂte : il s'est ╩vanoui tout ┴ fait.
     -- Vraiment ? fit le gentilhomme.
     -- Mais avant de s'╩vanouir il a rassembl╩  toutes ses forces pour vous
appeler et vous d╩fier en vous appelant.
     -- Mais c'est donc le diable  en personne que ce  gaillard-l┴ ! s'╩cria
l'inconnu.
     --  Oh ! non, Votre  Excellence, ce n'est pas le diable, reprit  l'hĂte
avec  une  grimace de  m╩pris, car  pendant  son ╩vanouissement nous l'avons
fouill╩, et il n'a dans son paquet qu'une chemise et dans sa bourse que onze
╩cus,  ce qui ne l'a pas  emp╦ch╩ de dire en s'╩vanouissant que  si pareille
chose ╩tait  arriv╩e ┴ Paris, vous vous en repentiriez tout de suite, tandis
qu'ici vous ne vous en repentirez que plus tard.
     --  Alors,  dit  froidement  l'inconnu, c'est  quelque prince  du  sang
d╩guis╩.
     -- Je vous dis cela, mon gentilhomme, reprit l'hĂte, afin que vous vous
teniez sur vos gardes.
     -- Et il n'a nomm╩ personne dans sa col╔re ?
     -- Si fait, il frappait sur sa poche, et il disait : "  Nous verrons ce
que M. de Tr╩ville pensera de cette insulte faite ┴ son prot╩g╩. "
     --  M. de Tr╩ville ? dit l'inconnu en  devenant attentif  ; il frappait
sur sa poche en pronon┌ant  le nom de M.  de Tr╩ville  ?... Voyons, mon cher
hĂte, pendant que votre jeune homme ╩tait ╩vanoui, vous n'avez pas ╩t╩, j'en
suis bien s┘r, sans regarder aussi cette poche-l┴. Qu'y avait-il ?
     -- Une lettre adress╩e ┴ M. de Tr╩ville, capitaine des mousquetaires.
     -- En v╩rit╩ !
     -- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, Excellence. "
     L'hĂte,  qui n'╩tait pas dou╩ d'une  grande  perspicacit╩,  ne remarqua
point  l'expression  que  ses  paroles  avaient  donn╩e ┴ la physionomie  de
l'inconnu.  Celui-ci quitta  le  rebord de  la crois╩e sur  lequel  il ╩tait
toujours  rest╩ appuy╩  du  bout du  coude, et  fron┌a le  sourcil en  homme
inquiet.
     " Diable ! murmura-t-il entre ses dents, Tr╩ville m'aurait-il envoy╩ ce
Gascon ?  il est bien  jeune !  Mais un coup d'╩p╩e est un coup d'╩p╩e, quel
que soit l'Îge de celui qui le donne, et l'on se d╩fie moins d'un enfant que
de  tout autre ; il suffit parfois d'un faible  obstacle pour  contrarier un
grand dessein. "
     Et l'inconnu tomba dans une r╩flexion qui dura quelques minutes.
     " Voyons, l'hĂte, dit-il, est-ce que vous ne me d╩barrasserez pas de ce
fr╩n╩tique ? En conscience, je ne puis  le  tuer, et cependant,  ajouta-t-il
avec une expression froidement mena┌ante, cependant il me g╦ne. OŢ est-il ?
     -- Dans la chambre de ma femme, oŢ on le panse, au premier ╩tage.
     --  Ses hardes et  son  sac  sont  avec  lui ? il  n'a pas  quitt╩  son
pourpoint ?
     -- Tout cela, au contraire, est en bas  dans la cuisine. Mais puisqu'il
vous g╦ne, ce jeune fou...
     --  Sans  doute.  Il  cause dans votre  hĂtellerie  un scandale  auquel
d'honn╦tes gens ne sauraient r╩sister. Montez  chez vous,  faites mon compte
et avertissez mon laquais.
     -- Quoi ! Monsieur nous quitte d╩j┴ ?
     --  Vous le savez bien, puisque je  vous avais donn╩ l'ordre  de seller
mon cheval. Ne m'a-t-on point ob╩i ?
     -- Si fait, et comme Votre Excellence a pu le voir, son cheval est sous
la grande porte, tout appareill╩ pour partir.
     -- C'est bien, faites ce que je vous ai dit alors. "
     " Ouais ! se dit l'hĂte, aurait-il peur du petit gar┌on ? "
     Mais un  coup d'oeil imp╩ratif de l'inconnu vint  l'arr╦ter  court.  Il
salua humblement et sortit.
     "  Il  ne  faut  pas  que Milady soit  aper┌ue de  ce  drĂle,  continua
l'╩tranger  : elle  ne  doit  pas tarder ┴ passer ;  d╩j┴ m╦me elle  est  en
retard. D╩cid╩ment,  mieux vaut  que  je  monte  ┴  cheval  et  que  j'aille
au-devant  d'elle...  Si seulement je pouvais  savoir  ce que contient cette
lettre adress╩e ┴ Tr╩ville ! "
     Et l'inconnu, tout en marmottant, se dirigea vers la cuisine.
     Pendant  ce temps, l'hĂte, qui ne doutait pas que ce ne f┘t la pr╩sence
du jeune gar┌on qui chassÎt l'inconnu de son hĂtellerie, ╩tait  remont╩ chez
sa femme et avait trouv╩ d'Artagnan ma¤tre enfin de ses esprits. Alors, tout
en  lui faisant comprendre  que la police pourrait bien lui faire un mauvais
parti  pour avoir ╩t╩ chercher querelle ┴ un grand seigneur -- car, ┴ l'avis
de  l'hĂte, l'inconnu  ne  pouvait  ╦tre  qu'un  grand seigneur  --,  il  le
d╩termina, malgr╩  sa  faiblesse,  ┴  se  lever et ┴  continuer  son chemin.
D'Artagnan, ┴ moiti╩ abasourdi, sans pourpoint et la t╦te  tout  emmaillot╩e
de linges, se leva donc et, pouss╩ par l'hĂte, commen┌a de descendre ; mais,
en  arrivant  ┴  la  cuisine,  la  premi╔re  chose  qu'il  aper┌ut  fut  son
provocateur qui  causait tranquillement  au marchepied  d'un  lourd carrosse
attel╩ de deux gros chevaux normands.
     Son interlocutrice, dont la t╦te apparaissait encadr╩e par la porti╔re,
╩tait une femme de vingt  ┴ vingt-deux ans. Nous  avons d╩j┴ dit avec quelle
rapidit╩  d'investigation d'Artagnan  embrassait toute une  physionomie ; il
vit donc du premier coup d'oeil que la femme ╩tait  jeune et belle. Or cette
beaut╩ le frappa d'autant plus qu'elle ╩tait parfaitement ╩trang╔re aux pays
m╩ridionaux  que  jusque-l┴ d'Artagnan avait habit╩s.  C'╩tait une  pÎle  et
blonde personne,  aux longs cheveux  boucl╩s  tombant sur ses  ╩paules,  aux
grands yeux  bleus languissants,  aux l╔vres ros╩es et aux  mains d'albÎtre.
Elle causait tr╔s vivement avec l'inconnu.
     " Ainsi, Son Eminence m'ordonne... , disait la dame.
     --  De  retourner  ┴ l'instant  m╦me en Angleterre, et  de  la pr╩venir
directement si le duc quittait Londres.
     -- Et quant ┴ mes autres instructions ? demanda la belle voyageuse.
     -- Elles  sont renferm╩es dans cette  bo¤te, que vous n'ouvrirez que de
l'autre cĂt╩ de la Manche.
     -- Tr╔s bien ; et vous, que faites-vous ?
     -- Moi, je retourne ┴ Paris.
     -- Sans chÎtier cet insolent petit gar┌on ? " demanda la dame.
     L'inconnu allait r╩pondre :  mais, au  moment  oŢ il ouvrait la bouche,
d'Artagnan, qui avait tout entendu, s'╩lan┌a sur le seuil de la porte.
     " C'est cet insolent petit gar┌on  qui chÎtie les autres, s'╩cria-t-il,
et j'esp╔re bien que cette fois-ci celui qu'il doit chÎtier ne lui ╩chappera
pas comme la premi╔re.
     -- Ne lui ╩chappera pas ? reprit l'inconnu en fron┌ant le sourcil.
     -- Non, devant une femme, vous n'oseriez pas fuir, je pr╩sume.
     -- Songez, s'╩cria Milady en voyant le gentilhomme porter la main ┴ son
╩p╩e, songez que le moindre retard peut tout perdre.
     --  Vous avez raison,  s'╩cria le  gentilhomme  ;  partez donc de votre
cĂt╩, moi, je pars du mien. "
     Et, saluant  la dame  d'un signe  de t╦te, il s'╩lan┌a  sur son cheval,
tandis que le  cocher du carrosse fouettait vigoureusement son attelage. Les
deux interlocuteurs partirent donc  au galop, s'╩loignant chacun par un cĂt╩
oppos╩ de la rue.
     "  Eh ! votre  d╩pense  " , vocif╩ra l'hĂte, dont l'affection pour  son
voyageur se changeait en un profond d╩dain en voyant qu'il s'╩loignait  sans
solder ses comptes.
     "  Paie,  maroufle  " , s'╩cria  le voyageur  toujours  galopant  ┴ son
laquais, lequel jeta aux pieds de l'hĂte deux ou trois pi╔ces d'argent et se
mit ┴ galoper apr╔s son ma¤tre.
     " Ah ! lÎche, ah ! mis╩rable, ah ! faux gentilhomme ! " cria d'Artagnan
s'╩lan┌ant ┴ son tour apr╔s le laquais.
     Mais  le bless╩ ╩tait trop  faible  encore pour supporter  une pareille
secousse. A  peine eut-il fait  dix  pas,  que ses oreilles tint╔rent, qu'un
╩blouissement le prit, qu'un nuage de sang passa sur ses yeux et qu'il tomba
au milieu de la rue, en criant encore :
     " LÎche ! lÎche ! lÎche !
     -- Il  est en effet bien  lÎche  " , murmura l'hĂte  en s'approchant de
d'Artagnan, et essayant par cette flatterie de se raccommoder avec le pauvre
gar┌on, comme le h╩ron de la fable avec son lima┌on du soir.
     " Oui, bien lÎche, murmura d'Artagnan ; mais elle, bien belle !
     -- Qui, elle ? demanda l'hĂte.
     -- Milady " , balbutia d'Artagnan.
     Et il s'╩vanouit une seconde fois.
     " C'est ╩gal,  dit l'hĂte, j'en perds deux,  mais il me reste celui-l┴,
que je  suis s┘r de conserver au moins  quelques jours. C'est  toujours onze
╩cus de gagn╩s. "
     On sait que  onze ╩cus faisaient  juste  la  somme qui restait  dans la
bourse de d'Artagnan.
     L'hĂte avait  compt╩ sur onze jours de maladie ┴ un ╩cu par jour ; mais
il avait compt╩ sans son  voyageur. Le lendemain, d╔s cinq  heures du matin,
d'Artagnan se leva, descendit lui-m╦me ┴ la cuisine, demanda, outre quelques
autres ingr╩dients dont la liste n'est pas parvenue jusqu'┴ nous, du vin, de
l'huile, du romarin,  et,  la  recette de sa  m╔re ┴ la main, se composa  un
baume  dont il oignit ses  nombreuses blessures,  renouvelant ses compresses
lui-m╦me  et ne  voulant admettre  l'adjonction d'aucun  m╩decin. GrÎce sans
doute  ┴ l'efficacit╩  du  baume  de  Boh╦me,  et  peut-╦tre  aussi grÎce  ┴
l'absence de  tout docteur, d'Artagnan se  trouva sur pied d╔s le soir m╦me,
et ┴ peu pr╔s gu╩ri le lendemain.
     Mais,  au moment  de payer ce romarin, cette huile  et  ce  vin,  seule
d╩pense  du ma¤tre qui avait gard╩ une di╔te absolue, tandis qu'au contraire
le cheval jaune, au dire de l'hĂtelier du moins, avait mang╩ trois fois plus
qu'on n'e┘t raisonnablement  pu  le  supposer pour sa  taille, d'Artagnan ne
trouva dans sa poche que sa petite bourse de velours rÎp╩ ainsi que les onze
╩cus qu'elle  contenait ; mais quant ┴ la lettre adress╩e ┴  M. de Tr╩ville,
elle avait disparu.
     Le  jeune homme  commen┌a par chercher  cette lettre  avec  une  grande
patience, tournant  et retournant vingt  fois  ses poches  et ses  goussets,
fouillant et refouillant dans son sac, ouvrant et refermant sa bourse ; mais
lorsqu'il eut acquis la conviction que la lettre ╩tait introuvable, il entra
dans un  troisi╔me acc╔s de  rage,  qui faillit lui occasionner une nouvelle
consommation de vin  et d'huile  aromatis╩s  :  car,  en voyant cette  jeune
mauvaise t╦te s'╩chauffer et menacer de tout casser  dans l'╩tablissement si
l'on  ne retrouvait pas sa lettre, l'hĂte s'╩tait d╩j┴ saisi  d'un ╩pieu, sa
femme d'un manche ┴ balai, et ses gar┌ons des m╦mes bÎtons qui avaient servi
la surveille.
     "  Ma lettre de  recommandation  ! s'╩cria  d'Artagnan,  ma  lettre  de
recommandation, sangdieu ! ou je vous embroche tous comme des ortolans ! "
     Malheureusement une  circonstance  s'opposait ┴ ce  que  le jeune homme
accompl¤t sa menace : c'est que, comme nous l'avons dit, son ╩p╩e avait ╩t╩,
dans sa premi╔re lutte, bris╩e en deux morceaux, ce qu'il avait parfaitement
oubli╩.  Il en r╩sulta que, lorsque d'Artagnan  voulut en effet d╩gainer, il
se trouva  purement et  simplement arm╩  d'un tron┌on  d'╩p╩e de huit ou dix
pouces ┴ peu pr╔s, que l'hĂte avait soigneusement renfonc╩ dans le fourreau.
Quant au  reste de la lame, le chef l'avait adroitement  d╩tourn╩  pour s'en
faire une lardoire.
     Cependant cette d╩ception n'e┘t probablement  pas arr╦t╩ notre fougueux
jeune homme, si l'hĂte n'avait r╩fl╩chi que la r╩clamation que lui adressait
son voyageur ╩tait parfaitement juste.
     " Mais, au fait, dit-il en abaissant son ╩pieu, oŢ est cette lettre ?
     --  Oui, oŢ est cette lettre ?  cria d'Artagnan.  D'abord,  je vous  en
pr╩viens, cette  lettre  est  pour  M. de Tr╩ville, et  il faut  qu'elle  se
retrouve ; ou si elle ne se retrouve pas, il  saura bien la faire retrouver,
lui ! "
     Cette menace acheva d'intimider l'hĂte. Apr╔s le roi et M. le cardinal,
M. de Tr╩ville ╩tait l'homme  dont  le  nom peut-╦tre ╩tait le  plus souvent
r╩p╩t╩ par les militaires et m╦me par les bourgeois. Il y avait bien le p╔re
Joseph, c'est  vrai ; mais son nom ┴  lui n'╩tait  jamais prononc╩  que tout
bas, tant  ╩tait  grande la terreur qu'inspirait l'Eminence grise, comme  on
appelait le familier du cardinal.
     Aussi, jetant son ╩pieu loin de lui, et ordonnant ┴ sa femme d'en faire
autant de  son manche  ┴ balai  et ┴ ses valets de leurs bÎtons, il donna le
premier l'exemple en se mettant lui-m╦me ┴ la recherche de la lettre perdue.
     "  Est-ce  que  cette  lettre  renfermait quelque  chose de pr╩cieux  ?
demanda l'hĂte au bout d'un instant d'investigations inutiles.
     -- Sandis ! je le crois bien ! s'╩cria le Gascon qui comptait sur cette
lettre pour faire son chemin ┴ la cour ; elle contenait ma fortune.
     -- Des bons sur l'Epargne ? demanda l'hĂte inquiet.
     --  Des bons sur la tr╩sorerie particuli╔re de Sa  Majest╩ " , r╩pondit
d'Artagnan,  qui,  comptant  entrer  au  service   du  roi  grÎce  ┴   cette
recommandation, croyait pouvoir faire sans mentir cette r╩ponse  quelque peu
hasard╩e.
     " Diable ! fit l'hĂte tout ┴ fait d╩sesp╩r╩.
     --  Mais il  n'importe, continua d'Artagnan avec  l'aplomb national, il
n'importe,  et l'argent n'est rien  : --  cette lettre  ╩tait  tout. J'eusse
mieux aim╩ perdre mille pistoles que de la perdre. "
     Il ne risquait  pas  davantage ┴  dire vingt mille,  mais une  certaine
pudeur juv╩nile le retint.
     Un  trait  de lumi╔re frappa  tout  ┴ coup l'esprit de l'hĂte,  qui  se
donnait au diable en ne trouvant rien.
     " Cette lettre n'est point perdue, s'╩cria-t-il.
     -- Ah ! fit d'Artagnan.
     -- Non ; elle vous a ╩t╩ prise.
     -- Prise ! et par qui ?
     -- Par le gentilhomme  d'hier.  Il est descendu ┴ la  cuisine, oŢ ╩tait
votre pourpoint.  Il y  est rest╩ seul.  Je gagerais que c'est  lui  qui l'a
vol╩e.
     -- Vous  croyez  ? " r╩pondit d'Artagnan  peu convaincu ; car il savait
mieux  que personne l'importance  toute  personnelle de cette lettre, et n'y
voyait rien  qui p┘t tenter la cupidit╩.  Le  fait est qu'aucun des  valets,
aucun des voyageurs pr╩sents n'e┘t rien gagn╩ ┴ poss╩der ce papier.
     "  Vous  dites  donc,  reprit  d'Artagnan,  que   vous  soup┌onnez  cet
impertinent gentilhomme.
     -- Je  vous dis que j'en suis  s┘r, continua l'hĂte ; lorsque je lui ai
annonc╩ que Votre Seigneurie ╩tait le prot╩g╩ de M. de Tr╩ville, et que vous
aviez m╦me une lettre pour cet illustre gentilhomme, il a paru fort inquiet,
m'a demand╩  oŢ ╩tait  cette  lettre,  et est  descendu  imm╩diatement ┴  la
cuisine oŢ il savait qu'╩tait votre pourpoint.
     -- Alors c'est mon voleur, r╩pondit d'Artagnan ; je m'en plaindrai ┴ M.
de  Tr╩ville,  et  M. de  Tr╩ville s'en  plaindra au  roi. "  Puis  il  tira
majestueusement deux ╩cus de sa poche, les donna ┴ l'hĂte, qui l'accompagna,
le chapeau ┴ la main, jusqu'┴ la porte, remonta sur son cheval jaune, qui le
conduisit sans autre incident  jusqu'┴  la porte  Saint- Antoine ┴ Paris, oŢ
son propri╩taire le vendit trois ╩cus, ce qui ╩tait  fort bien pay╩, attendu
que d'Artagnan  l'avait fort  surmen╩  pendant la derni╔re ╩tape.  Aussi  le
maquignon  auquel d'Artagnan  le c╩da  moyennant les neuf livres susdites ne
cacha-t-il  point  au jeune homme qu'il n'en donnait cette somme exorbitante
qu'┴ cause de l'originalit╩ de sa couleur.
     D'Artagnan entra donc dans Paris ┴  pied, portant son petit paquet sous
son bras,  et marcha tant  qu'il  trouvÎt ┴  louer une chambre qui conv¤nt ┴
l'exiguđt╩ de ses ressources. Cette chambre fut une esp╔ce de mansarde, sise
rue des Fossoyeurs, pr╔s du Luxembourg.
     AussitĂt  le denier ┴ Dieu  donn╩,  d'Artagnan prit  possession  de son
logement,  passa le reste  de  la journ╩e ┴ coudre  ┴ son pourpoint et ┴ ses
chausses  des  passementeries que  sa  m╔re avait  d╩tach╩es  d'un pourpoint
presque neuf de M. d'Artagnan p╔re, et qu'elle lui avait donn╩es en cachette
;  puis il alla quai  de la Ferraille, faire remettre une lame ┴ son ╩p╩e  ;
puis  il  revint  au  Louvre  s'informer,   au  premier  mousquetaire  qu'il
rencontra, de la situation de l'hĂtel de M.  de Tr╩ville, lequel ╩tait situ╩
rue du  Vieux-Colombier, c'est-┴-dire  justement  dans  le voisinage  de  la
chambre arr╦t╩e  par  d'Artagnan :  circonstance qui lui  parut d'un heureux
augure pour le succ╔s de son voyage.
     Apr╔s quoi,  content de la fa┌on dont il s'╩tait  conduit ┴ Meung, sans
remords  dans le pass╩, confiant dans le pr╩sent et  plein  d'esp╩rance dans
l'avenir, il se coucha et s'endormit du sommeil du brave.
     Ce sommeil, tout provincial encore, le conduisit jusqu'┴ neuf heures du
matin,  heure ┴  laquelle il se leva pour se rendre chez  ce  fameux  M.  de
Tr╩ville,  le   troisi╔me  personnage  du   royaume   d'apr╔s   l'estimation
paternelle.







     M. de Troisvilles, comme s'appelait encore sa  famille en Gascogne,  ou
M. de Tr╩ville,  comme il avait fini  par s'appeler lui-m╦me ┴ Paris,  avait
r╩ellement commenc╩ comme  d'Artagnan, c'est-┴-dire  sans  un  sou vaillant,
mais avec ce  fonds d'audace, d'esprit et d'entendement qui fait que le plus
pauvre  gentillÎtre  gascon  re┌oit  souvent   plus  en  ses  esp╩rances  de
l'h╩ritage paternel que le  plus riche  gentilhomme p╩rigourdin ou berrichon
ne re┌oit en r╩alit╩.  Sa bravoure  insolente,  son  bonheur  plus  insolent
encore dans un temps oŢ les coups pleuvaient comme gr╦le, l'avaient hiss╩ au
sommet  de cette ╩chelle difficile qu'on appelle la faveur de cour, et  dont
il avait escalad╩ quatre ┴ quatre les ╩chelons.
     Il  ╩tait l'ami du  roi,  lequel honorait fort,  comme chacun sait,  la
m╩moire  de son p╔re  Henri  IV.  Le  p╔re  de  M.  de Tr╩ville  l'avait  si
fid╔lement  servi  dans  ses guerres contre  la  Ligue, qu'┴ d╩faut d'argent
comptant  --  chose  qui  toute  la vie  manqua  au  B╩arnais,  lequel  paya
constamment  ses  dettes  avec  la seule  chose  qu'il  n'e┘t  jamais besoin
d'emprunter,  c'est-┴-dire  avec  de  l'esprit  --,  qu'┴   d╩faut  d'argent
comptant, disons-nous, il l'avait  autoris╩, apr╔s  la reddition de Paris, ┴
prendre  pour armes  un lion  d'or passant  sur gueules avec  cette devise :
Fidelis et fortis  . C'╩tait beaucoup pour l'honneur, mais  c'╩tait m╩diocre
pour le  bien-╦tre. Aussi, quand l'illustre compagnon du grand Henri mourut,
il  laissa  pour seul h╩ritage  ┴ Monsieur son  fils son  ╩p╩e et sa devise.
GrÎce  ┴ ce  double  don et au  nom  sans  tache  qui l'accompagnait,  M. de
Tr╩ville fut admis dans la maison  du jeune prince, oŢ  il servit si bien de
son ╩p╩e et fut si fid╔le ┴ sa devise, que Louis XIII, une des bonnes  lames
du royaume, avait l'habitude de dire que, s'il  avait un  ami qui se batt¤t,
il lui donnerait le conseil de prendre pour second, lui d'abord, et Tr╩ville
apr╔s, et peut-╦tre m╦me avant lui.
     Aussi  Louis  XIII   avait-il   un  attachement   r╩el  pour  Tr╩ville,
attachement royal, attachement ╩gođste, c'est vrai,  mais qui n'en ╩tait pas
moins  un  attachement. C'est que,  dans  ces temps malheureux, on cherchait
fort ┴  s'entourer d'hommes de la  trempe  de Tr╩ville.  Beaucoup  pouvaient
prendre  pour  devise l'╩pith╔te de  fort , qui faisait la seconde partie de
son exergue ;  mais peu  de gentilshommes  pouvaient r╩clamer  l'╩pith╔te de
fid╔le , qui  en formait la  premi╔re. Tr╩ville ╩tait  un de ces derniers  ;
c'╩tait  une de ces rares organisations, ┴  l'intelligence ob╩issante  comme
celle du dogue, ┴  la valeur aveugle, ┴ l'oeil rapide, ┴ la  main prompte, ┴
qui l'oeil n'avait  ╩t╩ donn╩ que pour voir si  le  roi  ╩tait m╩content  de
quelqu'un, et la main que pour frapper ce d╩plaisant quelqu'un, un Besme, un
Maurevers,  un Poltrot de  M╩r╩, un  Vitry.  Enfin,  ┴ Tr╩ville,  il n'avait
manqu╩  jusque-l┴ que l'occasion ; mais il la guettait, et il se  promettait
bien  de la saisir par ses trois cheveux si jamais elle passait ┴ la  port╩e
de sa main.  Aussi  Louis  XIII  fit-il de  Tr╩ville  le  capitaine  de  ses
mousquetaires, lesquels  ╩taient ┴  Louis XIII, pour le d╩vouement ou plutĂt
pour  le fanatisme,  ce que ses ordinaires ╩taient ┴ Henri  III et ce que sa
garde ╩cossaise ╩tait ┴ Louis XI.
     De son cĂt╩, et sous ce rapport,  le cardinal n'╩tait pas en reste avec
le roi. Quand  il avait vu la  formidable ╩lite dont Louis XIII s'entourait,
ce second ou plutĂt ce premier roi de France avait  voulu, lui aussi,  avoir
sa garde. Il eut donc ses mousquetaires comme Louis XIII avait les siens, et
l'on voyait ces deux puissances rivales trier pour leur service, dans toutes
les provinces de  France et m╦me dans  tous les  Etats ╩trangers, les hommes
c╩l╔bres  pour les  grands  coups d'╩p╩e.  Aussi  Richelieu et Louis XIII se
disputaient  souvent, en faisant leur partie d'╩checs, le soir, au sujet  du
m╩rite de leurs serviteurs. Chacun vantait la tenue et le courage des siens,
et tout en se pronon┌ant tout haut contre les duels et contre les rixes, ils
les excitaient tout  bas  ┴ en  venir aux mains, et concevaient un v╩ritable
chagrin  ou une joie immod╩r╩e de  la d╩faite ou  de la victoire des  leurs.
Ainsi,  du  moins,  le  disent  les  M╩moires   d'un  homme  qui   fut  dans
quelques-unes de ces d╩faites et dans beaucoup de ces victoires.
     Tr╩ville avait pris le  cĂt╩ faible  de son  ma¤tre,  et c'est  ┴ cette
adresse qu'il  devait la longue et constante  faveur d'un  roi qui  n'a  pas
laiss╩  la r╩putation d'avoir  ╩t╩ tr╔s  fid╔le  ┴ ses amiti╩s.  Il  faisait
parader ses mousquetaires devant  le cardinal Armand Duplessis avec  un  air
narquois qui  h╩rissait  de  col╔re  la  moustache  grise  de Son  Eminence.
Tr╩ville  entendait admirablement bien  la guerre de cette ╩poque, oŢ, quand
on  ne vivait  pas  aux d╩pens de  l'ennemi,  on  vivait aux  d╩pens de  ses
compatriotes  :  ses  soldats  formaient  une l╩gion de  diables  ┴  quatre,
indisciplin╩e pour tout autre que pour lui.
     D╩braill╩s, avin╩s, ╩corch╩s, les  mousquetaires du roi, ou plutĂt ceux
de M. de Tr╩ville, s'╩pandaient dans les cabarets, dans les promenades, dans
les  jeux publics, criant  fort et  retroussant  leurs  moustaches,  faisant
sonner leurs ╩p╩es, heurtant avec volupt╩ les gardes de M. le cardinal quand
ils   les  rencontraient  ;  puis  d╩gainant  en  pleine  rue,  avec   mille
plaisanteries ;  tu╩s  quelquefois, mais  s┘rs  en ce cas d'╦tre pleur╩s  et
veng╩s ;  tuant souvent,  et  s┘rs alors  de ne pas  moisir en prison, M. de
Tr╩ville ╩tant l┴ pour les r╩clamer. Aussi M. de Tr╩ville ╩tait-il lou╩  sur
tous les  tons, chant╩ sur toutes les gammes par ces hommes qui l'adoraient,
et qui, tout gens de sac et de corde qu'ils  ╩taient, tremblaient devant lui
comme des ╩coliers devant leur ma¤tre, ob╩issant au  moindre mot, et pr╦ts ┴
se faire tuer pour laver le moindre reproche.
     M. de Tr╩ville avait us╩ de ce levier puissant, pour le  roi d'abord et
les amis du  roi, --  puis pour lui-m╦me  et  pour ses  amis. Au reste, dans
aucun  des M╩moires de ce temps, qui a  laiss╩ tant de m╩moires, on ne  voit
que ce digne  gentilhomme ait ╩t╩ accus╩,  m╦me par  ses ennemis -- et il en
avait autant  parmi les gens de plume que chez les  gens d'╩p╩e  -- ,  nulle
part on ne voit, disons-nous, que ce digne gentilhomme  ait ╩t╩ accus╩ de se
faire payer la coop╩ration de ses s╩ides. Avec un rare g╩nie d'intrigue, qui
le rendait l'╩gal des  plus forts intrigants,  il ╩tait rest╩ honn╦te homme.
Bien plus, en  d╩pit  des grandes estocades  qui d╩hanchent et des exercices
p╩nibles qui  fatiguent,  il ╩tait devenu  un des  plus galants coureurs  de
ruelles, un des plus fins damerets, un des plus alambiqu╩s diseurs de ph╩bus
de son ╩poque ;  on  parlait des bonnes fortunes de Tr╩ville  comme on avait
parl╩ vingt ans  auparavant de  celles  de Bassompierre -- et ce n'╩tait pas
peu dire. Le capitaine  des mousquetaires ╩tait donc admir╩, craint et aim╩,
ce qui constitue l'apog╩e des fortunes humaines.
     Louis XIV absorba tous  les  petits  astres de  sa cour  dans son vaste
rayonnement ; mais  son p╔re, soleil  pluribus impar  , laissa  sa splendeur
personnelle ┴ chacun  de ses favoris, sa valeur individuelle ┴ chacun de ses
courtisans. Outre le lever du roi et celui du  cardinal, on comptait alors ┴
Paris plus de deux cents petits  levers, un peu  recherch╩s. Parmi les  deux
cents petits levers, celui de Tr╩ville ╩tait un des plus courus.
     La  cour  de son hĂtel, situ╩ rue du Vieux-Colombier, ressemblait  ┴ un
camp, et  cela d╔s six  heures du  matin en ╩t╩ et d╔s huit heures en hiver.
Cinquante  ┴  soixante  mousquetaires,   qui  semblaient  s'y  relayer  pour
pr╩senter un nombre toujours imposant, s'y promenaient sans cesse, arm╩s  en
guerre  et  pr╦ts  ┴  tout.  Le  long  d'un  de  ses  grands  escaliers  sur
l'emplacement  desquels notre civilisation bÎtirait une maison tout enti╔re,
montaient et descendaient les  solliciteurs de Paris qui couraient apr╔s une
faveur  quelconque,  les gentilshommes de province avides d'╦tre enrĂl╩s, et
les  laquais chamarr╩s de  toutes couleurs,  qui venaient  apporter ┴ M.  de
Tr╩ville les messages de  leurs ma¤tres. Dans l'antichambre, sur  de longues
banquettes circulaires, reposaient  les ╩lus, c'est-┴-dire ceux qui  ╩taient
convoqu╩s. Un  bourdonnement durait l┴ depuis le matin jusqu'au soir, tandis
que  M. de Tr╩ville, dans son  cabinet contigu ┴ cette antichambre, recevait
les visites, ╩coutait  les plaintes, donnait ses ordres  et, comme  le roi ┴
son  balcon du Louvre, n'avait qu'┴  se mettre  ┴ sa fen╦tre  pour passer la
revue des hommes et des armes.
     Le jour oŢ d'Artagnan se pr╩senta, l'assembl╩e ╩tait imposante, surtout
pour  un provincial arrivant de  sa province : il est vrai que ce provincial
╩tait Gascon, et que  surtout ┴ cette ╩poque les  compatriotes de d'Artagnan
avaient la r╩putation de ne point facilement se laisser intimider. En effet,
une fois qu'on avait  franchi  la porte massive,  chevill╩e de longs clous ┴
t╦te quadrangulaire, on tombait au milieu d'une troupe de gens d'╩p╩e qui se
croisaient dans la cour, s'interpellant, se querellant  et jouant entre eux.
Pour se frayer un passage au milieu de  toutes ces  vagues tourbillonnantes,
il e┘t fallu ╦tre officier, grand seigneur ou jolie femme.
     Ce fut donc au milieu de cette cohue et  de ce d╩sordre que notre jeune
homme  s'avan┌a, le  coeur palpitant,  rangeant sa longue rapi╔re le long de
ses jambes maigres,  et tenant  une  main au rebord de  son feutre  avec  ce
demi-sourire  du provincial  embarrass╩ qui  veut  faire  bonne  contenance.
Avait-il  d╩pass╩  un  groupe,  alors  il respirait plus librement, mais  il
comprenait qu'on se retournait pour le regarder, et pour la premi╔re fois de
sa  vie,  d'Artagnan, qui jusqu'┴ ce  jour avait une  assez bonne opinion de
lui-m╦me, se trouva ridicule.
     Arriv╩ ┴ l'escalier, ce fut pis encore : il y  avait  sur les premi╔res
marches  quatre  mousquetaires qui se divertissaient  ┴ l'exercice  suivant,
tandis que  dix ou douze de leurs  camarades attendaient sur  le palier  que
leur tour v¤nt de prendre place ┴ la partie.
     Un d'eux, plac╩ sur le degr╩ sup╩rieur, l'╩p╩e nue ┴ la main, emp╦chait
ou du moins s'effor┌ait d'emp╦cher les trois autres de monter.
     Ces  trois autres s'escrimaient contre  lui de leurs ╩p╩es fort agiles.
D'Artagnan prit  d'abord ces fers  pour des fleurets d'escrime, il  les crut
boutonn╩s :  mais il reconnut  bientĂt ┴  certaines  ╩gratignures que chaque
arme, au contraire, ╩tait affil╩e et aiguis╩e ┴ souhait, et ┴ chacune de ces
╩gratignures, non seulement les spectateurs, mais encore les acteurs riaient
comme des fous.
     Celui  qui occupait le degr╩ en ce moment  tenait merveilleusement  ses
adversaires  en respect.  On  faisait  cercle  autour d'eux :  la  condition
portait qu'┴ chaque coup le touch╩ quitterait la partie, en perdant son tour
d'audience  au profit  du toucheur.  En cinq minutes trois furent effleur╩s,
l'un au poignet, l'autre au menton, l'autre ┴ l'oreille, par le d╩fenseur du
degr╩, qui lui-m╦me  ne  fut pas  atteint : adresse qui lui valut, selon les
conventions arr╦t╩es, trois tours de faveur.
     Si  difficile non  pas qu'il f┘t, mais qu'il voul┘t ╦tre  ┴ ╩tonner, ce
passe-  temps ╩tonna  notre jeune voyageur  ; il avait  vu dans sa province,
cette terre oŢ s'╩chauffent cependant si promptement les t╦tes, un peu  plus
de pr╩liminaires aux duels, et la gasconnade de ces quatre joueurs lui parut
la plus forte de  toutes  celles  qu'il  avait ouđes  jusqu'alors,  m╦me  en
Gascogne. Il se crut transport╩ dans ce fameux pays des  g╩ants  oŢ Gulliver
alla  depuis et eut  si  grand-peur ; et cependant il n'╩tait pas  au bout :
restaient le palier et l'antichambre.
     Sur  le palier on ne  se battait plus, on  racontait  des  histoires de
femmes,  et dans  l'antichambre  des  histoires  de  cour.  Sur  le  palier,
d'Artagnan rougit  ;  dans  l'antichambre,  il  frissonna.  Son  imagination
╩veill╩e et vagabonde,  qui en  Gascogne  le rendait  redoutable  aux jeunes
femmes de chambre et m╦me quelquefois aux  jeunes ma¤tresses, n'avait jamais
r╦v╩,  m╦me  dans  ces  moments  de  d╩lire,  la  moiti╩  de ces  merveilles
amoureuses  et le quart de ces prouesses  galantes, rehauss╩es des  noms les
plus  connus  et des d╩tails les  moins voil╩s. Mais si son amour  pour  les
bonnes  moeurs fut choqu╩ sur le palier, son respect  pour  le  cardinal fut
scandalis╩  dans  l'antichambre.  L┴,  ┴ son  grand  ╩tonnement,  d'Artagnan
entendait critiquer tout haut la politique qui faisait trembler l'Europe, et
la vie priv╩e du  cardinal, que tant de hauts et puissants seigneurs avaient
╩t╩ punis  d'avoir tent╩ d'approfondir  :  ce  grand  homme,  r╩v╩r╩ par  M.
d'Artagnan  p╔re, servait de ris╩e aux mousquetaires de M.  de Tr╩ville, qui
raillaient ses  jambes cagneuses et son dos vo┘t╩ ;  quelques-uns chantaient
des no╠ls sur Mme  d'Aiguillon,  sa ma¤tresse, et Mme de Combalet, sa ni╔ce,
tandis que les autres liaient des parties contre les pages et  les gardes du
cardinal-duc,  toutes choses qui paraissaient  ┴  d'Artagnan de monstrueuses
impossibilit╩s.
     Cependant,  quand  le nom du  roi  intervenait  parfois  tout ┴ coup  ┴
l'improviste au milieu de  tous ces quolibets cardinalesques,  une esp╔ce de
bÎillon  calfeutrait  pour  un  moment  toutes  ces bouches  moqueuses ;  on
regardait  avec  h╩sitation  autour  de  soi,  et   l'on  semblait  craindre
l'indiscr╩tion de la cloison du cabinet de M. de Tr╩ville ; mais bientĂt une
allusion  ramenait la conversation  sur  Son Eminence,  et alors  les ╩clats
reprenaient de plus belle,  et la lumi╔re n'╩tait m╩nag╩e sur  aucune de ses
actions.
     " Certes, voil┴  des  gens qui vont ╦tre embastill╩s et  pendus,  pensa
d'Artagnan avec terreur, et moi sans  aucun doute avec eux, car du moment oŢ
je les ai ╩cout╩s  et entendus, je serai tenu pour leur complice. Que dirait
Monsieur mon p╔re, qui m'a si  fort  recommand╩ le respect du cardinal, s'il
me savait dans la soci╩t╩ de pareils pađens ? "
     Aussi, comme  on s'en doute sans que je le dise, d'Artagnan n'osait  se
livrer ┴ la conversation ; seulement il regardait de tous ses yeux, ╩coutant
de toutes ses oreilles, tendant avidement ses cinq sens pour ne rien perdre,
et malgr╩  sa confiance  dans les recommandations paternelles, il se sentait
port╩ par ses go┘ts et entra¤n╩ par ses instincts ┴ louer plutĂt qu'┴ blÎmer
les choses inouđes qui se passaient l┴.
     Cependant, comme il ╩tait absolument ╩tranger ┴ la foule des courtisans
de M. de Tr╩ville, et que c'╩tait la premi╔re  fois qu'on l'apercevait en ce
lieu, on vint lui demander ce qu'il d╩sirait. A cette demande, d'Artagnan se
nomma fort humblement, s'appuya du titre de compatriote, et pria le valet de
chambre qui ╩tait venu lui faire cette question de demander pour lui ┴ M. de
Tr╩ville  un  moment  d'audience,  demande  que  celui-ci  promit  d'un  ton
protecteur de transmettre en temps et lieu.
     D'Artagnan, un peu revenu  de sa surprise premi╔re, eut donc  le loisir
d'╩tudier un peu les costumes et les physionomies.
     Au  centre du groupe le plus  anim╩  ╩tait  un  mousquetaire  de grande
taille, d'une figure hautaine  et  d'une bizarrerie de  costume qui attirait
sur  lui l'attention g╩n╩rale. Il ne portait pas, pour le moment, la casaque
d'uniforme, qui, au  reste, n'╩tait pas  absolument  obligatoire  dans cette
╩poque  de  libert╩  moindre  mais   d'ind╩pendance  plus  grande,  mais  un
justaucorps bleu de ciel, tant soit  peu fan╩ et rÎp╩, et sur  cet  habit un
baudrier  magnifique, en broderies d'or, et qui reluisait comme les ╩cailles
dont  l'eau se couvre  au grand  soleil. Un manteau long de velours cramoisi
tombait  avec grÎce sur  ses  ╩paules, d╩couvrant  par-  devant seulement le
splendide baudrier, auquel pendait une gigantesque rapi╔re.
     Ce mousquetaire  venait  de descendre  de garde  ┴  l'instant m╦me,  se
plaignait d'╦tre  enrhum╩ et toussait de  temps  en temps  avec affectation.
Aussi avait-il  pris le manteau, ┴ ce qu'il disait autour de  lui, et tandis
qu'il  parlait du haut de sa t╦te,  en frisant d╩daigneusement sa moustache,
on admirait avec enthousiasme le baudrier brod╩, et d'Artagnan plus que tout
autre.
     " Que voulez-vous, disait le mousquetaire, la mode en vient ; c'est une
folie,  je  le  sais bien, mais c'est la  mode.  D'ailleurs,  il  faut  bien
employer ┴ quelque chose l'argent de sa l╩gitime.
     -- Ah ! Porthos ! s'╩cria un des assistants, n'essaie pas de nous faire
croire que ce baudrier te vient de  la g╩n╩rosit╩ paternelle : il t'aura ╩t╩
donn╩  par la dame voil╩e avec  laquelle  je t'ai rencontr╩ l'autre dimanche
vers la porte Saint-Honor╩.
     --  Non,  sur mon  honneur et foi  de gentilhomme,  je l'ai achet╩ moi-
m╦me,  et de  mes propres  deniers, r╩pondit celui qu'on venait  de d╩signer
sous le nom de Porthos.
     -- Oui, comme j'ai achet╩, moi, dit un autre mousquetaire, cette bourse
neuve, avec ce que ma ma¤tresse avait mis dans la vieille.
     -- Vrai,  dit  Porthos,  et  la  preuve  c'est  que  je l'ai pay╩ douze
pistoles. "
     L'admiration redoubla, quoique le doute continuÎt d'exister.
     "  N'est-ce pas, Aramis  ? "  dit  Porthos  se tournant vers  un  autre
mousquetaire.
     Cet autre mousquetaire  formait un  contraste parfait  avec  celui  qui
l'interrogeait  et qui venait de le d╩signer sous le nom  d'Aramis : c'╩tait
un jeune homme de vingt-deux ┴ vingt-trois ans ┴ peine, ┴ la figure nađve et
doucereuse,  ┴ l'oeil noir et doux et aux joues roses et velout╩es comme une
p╦che en automne ; sa moustache fine dessinait sur  sa l╔vre sup╩rieure  une
ligne  d'une  rectitude   parfaite  ;  ses  mains  semblaient  craindre   de
s'abaisser, de peur que leurs veines ne se gonflassent, et de temps en temps
il se pin┌ait le bout  des  oreilles pour les maintenir d'un incarnat tendre
et transparent. D'habitude il  parlait peu  et  lentement, saluait beaucoup,
riait sans bruit en montrant ses dents, qu'il avait belles et dont, comme du
reste de sa personne, il  semblait prendre le plus  grand  soin. Il r╩pondit
par un signe de t╦te affirmatif ┴ l'interpellation de son ami.
     Cette  affirmation parut avoir fix╩  tous  les doutes  ┴  l'endroit  du
baudrier ; on  continua donc de l'admirer, mais on n'en parla  plus ; et par
un de ces revirements rapides  de la  pens╩e,  la conversation  passa tout ┴
coup ┴ un autre sujet.
     " Que pensez-vous de ce que raconte l'╩cuyer  de Chalais ? " demanda un
autre mousquetaire sans  interpeller directement personne,  mais s'adressant
au contraire ┴ tout le monde.
     " Et que raconte-t-il ? demanda Porthos d'un ton suffisant.
     -- Il raconte  qu'il a trouv╩ ┴  Bruxelles  Rochefort, l'Îme  damn╩e du
cardinal, d╩guis╩ en  capucin ; ce Rochefort maudit, grÎce ┴ ce d╩guisement,
avait jou╩ M. de Laigues comme un niais qu'il est.
     -- Comme un vrai niais, dit Porthos ; mais la chose est-elle s┘re ?
     -- Je la tiens d'Aramis, r╩pondit le mousquetaire.
     -- Vraiment ?
     --  Eh !  vous  le savez  bien,  Porthos,  dit Aramis  ;  je  vous l'ai
racont╩e, ┴ vous-m╦me hier, n'en parlons donc plus.
     -- N'en parlons plus, voil┴ votre  opinion ┴ vous, reprit Porthos. N'en
parlons plus !  peste ! comme vous concluez vite. Comment ! le cardinal fait
espionner un  gentilhomme, fait voler sa  correspondance par un tra¤tre,  un
brigand, un pendard ;  fait, avec l'aide  de  cet  espion et grÎce  ┴  cette
correspondance, couper le  cou ┴ Chalais,  sous  le stupide pr╩texte qu'il a
voulu tuer le  roi et marier Monsieur avec la reine ! Personne  ne savait un
mot de cette ╩nigme, vous nous l'apprenez hier,  ┴ la grande satisfaction de
tous, et quand nous  sommes encore tout ╩bahis de cette nouvelle, vous venez
nous dire aujourd'hui : N'en parlons plus !
     -- Parlons-en donc, voyons, puisque vous le d╩sirez, reprit Aramis avec
patience.
     --  Ce  Rochefort, s'╩cria  Porthos,  si  j'╩tais  l'╩cuyer  du  pauvre
Chalais, passerait avec moi un vilain moment.
     -- Et vous,  vous passeriez un triste quart d'heure avec  le duc Rouge,
reprit Aramis.
     -- Ah ! le duc Rouge ! bravo, bravo, le duc Rouge ! r╩pondit Porthos en
battant  des mains  et  en  approuvant de  la  t╦te. Le "  duc  Rouge  " est
charmant.  Je  r╩pandrai le  mot, mon  cher,  soyez  tranquille.  A-t-il  de
l'esprit,  cet Aramis  ! Quel malheur que  vous  n'ayez  pas pu suivre votre
vocation, mon cher ! quel d╩licieux abb╩ vous eussiez fait !
     -- Oh ! ce n'est qu'un retard momentan╩, reprit Aramis ; un jour, je le
serai. Vous savez bien, Porthos, que je continue d'╩tudier la th╩ologie pour
cela.
     -- Il le fera comme il le dit, reprit Porthos, il le fera tĂt ou tard.
     -- TĂt, dit Aramis.
     -- Il  n'attend  qu'une  chose pour le  d╩cider  tout  ┴  fait  et pour
reprendre  sa  soutane,  qui est  pendue  derri╔re  son uniforme,  reprit un
mousquetaire.
     -- Et quelle chose attend-il ? demanda un autre.
     -- Il attend que  la  reine ait  donn╩  un h╩ritier  ┴  la couronne  de
France.
     -- Ne plaisantons pas l┴-dessus, Messieurs, dit Porthos ; grÎce ┴ Dieu,
la reine est encore d'Îge ┴ le donner.
     --  On dit  que M. de Buckingham est en  France,  reprit Aramis avec un
rire  narquois qui donnait  ┴  cette phrase, si  simple  en  apparence,  une
signification passablement scandaleuse.
     --  Aramis, mon  ami,  pour cette  fois  vous  avez  tort,  interrompit
Porthos, et votre manie d'esprit vous entra¤ne toujours au-del┴ des bornes ;
si M. de Tr╩ville vous entendait, vous seriez mal venu de parler ainsi.
     --  Allez-vous me faire la le┌on, Porthos ? s'╩cria Aramis, dans l'oeil
doux duquel on vit passer comme un ╩clair.
     --  Mon cher,  soyez mousquetaire ou abb╩. Soyez l'un  ou l'autre, mais
pas  l'un et l'autre,  reprit  Porthos.  Tenez, Athos vous  l'a  dit  encore
l'autre jour : vous  mangez ┴ tous les rÎteliers.  Ah ! ne nous fÎchons pas,
je vous  prie, ce serait inutile,  vous savez bien ce qui est  convenu entre
vous, Athos et moi.  Vous allez chez Mme d'Aiguillon, et vous lui faites  la
cour ; vous allez chez Mme de Bois-Tracy, la cousine de Mme de Chevreuse, et
vous  passez pour ╦tre fort en avant dans les bonnes grÎces de la dame. Oh !
mon Dieu, n'avouez pas votre bonheur,  on ne vous demande  pas votre secret,
on  conna¤t votre  discr╩tion. Mais puisque vous  poss╩dez cette vertu,  que
diable ! Faites-en usage ┴ l'endroit  de Sa Majest╩. S'occupe qui voudra, et
comme on voudra du roi et du cardinal ; mais la reine est sacr╩e, et si l'on
en parle, que ce soit en bien.
     -- Porthos,  vous ╦tes pr╩tentieux comme Narcisse, je vous en pr╩viens,
r╩pondit Aramis ; vous savez que je hais  la morale, except╩ quand elle  est
faite par Athos.  Quant  ┴ vous,  mon cher, vous  avez  un  trop  magnifique
baudrier  pour ╦tre bien fort l┴-dessus. Je serai abb╩ s'il me convient ; en
attendant,  je suis mousquetaire :  en cette qualit╩,  je dis  ce  qu'il  me
pla¤t, et en ce moment il me pla¤t de vous dire que vous m'impatientez.
     -- Aramis !
     -- Porthos !
     -- Eh ! Messieurs ! Messieurs ! s'╩cria-t-on autour d'eux.
     --  M. de  Tr╩ville attend M. d'Artagnan " , interrompit  le laquais en
ouvrant la porte du cabinet.
     A cette annonce, pendant laquelle la porte demeurait ouverte, chacun se
tut, et au milieu du silence g╩n╩ral  le jeune Gascon traversa l'antichambre
dans une partie de sa longueur et entra chez le capitaine des mousquetaires,
se f╩licitant de tout son coeur d'╩chapper aussi ┴ point ┴ la fin  de  cette
bizarre querelle.







     M. de Tr╩ville ╩tait pour le moment de fort m╩chante humeur ; n╩anmoins
il salua poliment  le jeune homme, qui s'inclina jusqu'┴ terre, et il sourit
en  recevant son compliment, dont l'accent b╩arnais lui rappela ┴ la fois sa
jeunesse et son  pays, double souvenir  qui fait sourire l'homme ┴  tous les
Îges. Mais, se  rapprochant presque aussitĂt de  l'antichambre  et faisant ┴
d'Artagnan  un signe de la main,  comme pour lui demander la permission d'en
finir avec les autres avant de commencer avec lui, il appela  trois fois, en
grossissant la voix ┴ chaque fois, de  sorte  qu'il parcourut tous les  tons
intervallaires entre l'accent imp╩ratif et l'accent irrit╩ :
     " Athos ! Porthos ! Aramis ! "
     Les deux mousquetaires avec lesquels nous avons d╩j┴ fait connaissance,
et qui r╩pondaient aux deux derniers de  ces trois noms, quitt╔rent aussitĂt
les groupes dont ils faisaient  partie et s'avanc╔rent vers le cabinet, dont
la porte se referma derri╔re eux d╔s qu'ils en eurent franchi le seuil. Leur
contenance,  bien  qu'elle  ne  f┘t  pas  tout  ┴  fait  tranquille,  excita
cependant,  par  son  laisser-aller  ┴  la  fois  plein  de  dignit╩  et  de
soumission,  l'admiration de  d'Artagnan,  qui  voyait dans ces  hommes  des
demi-dieux, et dans leur chef un Jupiter olympien arm╩ de tous ses foudres.
     Quand les deux mousquetaires furent entr╩s, quand la porte fut referm╩e
derri╔re eux, quand le murmure bourdonnant  de l'antichambre, auquel l'appel
qui  venait d'╦tre  fait  avait  sans doute  donn╩  un nouvel  aliment,  eut
recommenc╩  ; quand enfin  M. de Tr╩ville eut trois ou quatre fois  arpent╩,
silencieux et le sourcil fronc╩, toute la longueur de  son  cabinet, passant
chaque  fois devant Porthos et Aramis, roides et muets comme ┴ la parade, il
s'arr╦ta tout ┴ coup en face d'eux, et les couvrant des pieds ┴ la t╦te d'un
regard irrit╩ :
     " Savez-vous ce que m'a dit le roi, s'╩cria-t-il, et cela pas plus tard
qu'hier au soir ? le savez-vous, Messieurs ?
     -- Non, r╩pondirent apr╔s  un instant de silence les deux mousquetaires
; non, Monsieur, nous l'ignorons.
     -- Mais j'esp╔re que vous nous ferez l'honneur de nous le  dire, ajouta
Aramis de son ton le plus poli et avec la plus gracieuse r╩v╩rence.
     -- Il  m'a dit  qu'il recruterait d╩sormais ses mousquetaires parmi les
gardes de M. le cardinal !
     --  Parmi  les gardes  de  M. le cardinal ! et pourquoi cela  ? demanda
vivement Porthos.
     --  Parce  qu'il  voyait  bien  que  sa piquette  avait  besoin  d'╦tre
ragaillardie par un m╩lange de bon vin. "
     Les deux mousquetaires rougirent jusqu'au blanc des yeux. D'Artagnan ne
savait oŢ il en ╩tait et e┘t voulu ╦tre ┴ cent pieds sous terre.
     "  Oui,  oui,  continua M. de Tr╩ville en s'animant, oui, et Sa Majest╩
avait  raison, car, sur mon  honneur, il est vrai que les mousquetaires font
triste figure ┴ la cour. M. le cardinal  racontait  hier au jeu du roi, avec
un  air  de  condol╩ance  qui  me  d╩plut  fort,  qu'avant-hier  ces  damn╩s
mousquetaires,  ces  diables ┴ quatre --  il appuyait  sur  ces mots avec un
accent  ironique  qui me  d╩plut  encore  davantage  --,  ces  pourfendeurs,
ajoutait-il en me regardant de  son oeil de  chat-tigre,  s'╩taient attard╩s
rue F╩rou, dans un  cabaret, et qu'une ronde de ses gardes -- j'ai cru qu'il
allait  me rire  au nez  --  avait ╩t╩ forc╩e  d'arr╦ter les  perturbateurs.
Morbleu !  vous devez en savoir quelque chose  ! Arr╦ter des mousquetaires !
Vous  en ╩tiez, vous autres, ne vous en d╩fendez pas, on vous a reconnus, et
le cardinal vous a nomm╩s. Voil┴ bien ma faute, oui, ma faute, puisque c'est
moi   qui   choisis  mes  hommes.  Voyons,  vous,  Aramis,  pourquoi  diable
m'avez-vous  demand╩  la casaque  quand  vous alliez ╦tre  si  bien sous  la
soutane ?  Voyons, vous, Porthos,  n'avez-vous  un si beau baudrier d'or que
pour  y suspendre une  ╩p╩e de paille ? Et Athos ! je ne vois pas Athos.  OŢ
est-il ?
     -- Monsieur, r╩pondit tristement Aramis, il est malade, fort malade.
     -- Malade, fort malade, dites-vous ? et de quelle maladie ?
     -- On  craint  que ce  ne soit de la petite v╩role, Monsieur,  r╩pondit
Porthos voulant m╦ler ┴ son tour un  mot ┴ la conversation, et ce qui serait
fÎcheux en ce que tr╔s certainement cela gÎterait son visage.
     -- De la petite v╩role ! Voil┴ encore  une glorieuse histoire que  vous
me contez  l┴, Porthos !... Malade de la petite  v╩role,  ┴ son Îge ?... Non
pas  !... mais bless╩ sans doute, tu╩ peut-╦tre... Ah ! si je le savais !...
Sangdieu !  Messieurs les mousquetaires,  je  n'entends  pas  que l'on hante
ainsi les mauvais lieux, qu'on se prenne  de querelle  dans la rue et  qu'on
joue de l'╩p╩e dans les carrefours. Je  ne veux pas enfin qu'on pr╦te ┴ rire
aux gardes de M. le cardinal, qui sont de braves gens, tranquilles, adroits,
qui ne se mettent jamais dans le cas d'╦tre arr╦t╩s, et qui d'ailleurs ne se
laisseraient pas  arr╦ter  eux  !... j'en suis s┘r... Ils  aimeraient  mieux
mourir sur la place que de faire  un pas en  arri╔re... Se sauver,  d╩taler,
fuir, c'est bon pour les mousquetaires du roi, cela ! "
     Porthos  et  Aramis  fr╩missaient  de  rage.  Ils  auraient  volontiers
╩trangl╩ M. de Tr╩ville, si au fond de tout cela ils n'avaient pas senti que
c'╩tait le grand amour qu'il leur  portait qui le faisait leur parler ainsi.
Ils frappaient le tapis du pied,  se  mordaient les l╔vres jusqu'au  sang et
serraient  de toute leur force  la garde  de leur  ╩p╩e. Au-dehors on  avait
entendu appeler, comme nous l'avons dit,  Athos, Porthos et Aramis, et  l'on
avait  devin╩, ┴  l'accent  de  la  voix  de  M.  de  Tr╩ville, qu'il  ╩tait
parfaitement en col╔re. Dix t╦tes curieuses ╩taient appuy╩es ┴ la tapisserie
et pÎlissaient de fureur, car leurs oreilles coll╩es ┴ la porte ne perdaient
pas une syllabe de ce qui  se disait, tandis que leurs bouches r╩p╩taient au
fur et ┴ mesure les paroles  insultantes du capitaine  ┴ toute la population
de l'antichambre. En un instant depuis la porte  du cabinet jusqu'┴ la porte
de la rue, tout l'hĂtel fut en ╩bullition.
     " Ah ! les mousquetaires du roi se font arr╦ter par les gardes de M. le
cardinal "  ,  continua M. de Tr╩ville aussi  furieux ┴  l'int╩rieur que ses
soldats,  mais saccadant  ses  paroles et les plongeant une ┴ une pour ainsi
dire et comme autant de coups de stylet dans la poitrine de ses auditeurs. "
Ah ! six gardes de Son Eminence arr╦tent six mousquetaires de  Sa Majest╩  !
Morbleu ! j'ai pris  mon  parti. Je vais de ce pas  au Louvre ;  je donne ma
d╩mission  de  capitaine  des   mousquetaires  du  roi  pour  demander   une
lieutenance dans les  gardes du cardinal, et s'il me refuse, morbleu ! je me
fais abb╩. "
     A ces paroles, le murmure de l'ext╩rieur devint une explosion : partout
on n'entendait  que jurons et blasph╔mes. Les morbleu !  les  sangdieu ! les
morts de tous les diables ! se  croisaient dans l'air.  D'Artagnan cherchait
une  tapisserie  derri╔re  laquelle  se  cacher,  et se  sentait  une  envie
d╩mesur╩e de se fourrer sous la table.
     " Eh bien, mon capitaine, dit Porthos hors de  lui,  la v╩rit╩  est que
nous ╩tions  six  contre six, mais nous avons  ╩t╩ pris en tra¤tre, et avant
que nous eussions eu le temps de tirer nos ╩p╩es, deux  d'entre nous ╩taient
tomb╩s morts, et Athos,  bless╩  gri╔vement, ne valait gu╔re mieux. Car vous
le connaissez, Athos ; eh bien, capitaine, il a essay╩  de  se relever  deux
fois, et il est retomb╩ deux fois. Cependant nous ne nous sommes pas rendus,
non !  l'on nous a  entra¤n╩s de force. En chemin,  nous nous sommes sauv╩s.
Quant ┴ Athos, on l'avait cru mort, et on l'a laiss╩ bien tranquillement sur
le champ de  bataille, ne pensant pas qu'il  val┘t la peine  d'╦tre emport╩.
Voil┴ l'histoire.  Que  diable, capitaine  !  on  ne gagne  pas  toutes  les
batailles. Le grand Pomp╩e  a perdu celle  de Pharsale, et  le  roi Fran┌ois
Ier,  qui, ┴ ce  que  j'ai entendu dire, en  valait  bien  un autre, a perdu
cependant celle de Pavie.
     -- Et j'ai l'honneur de vous assurer  que j'en ai tu╩ un avec sa propre
╩p╩e, dit Aramis, car  la mienne s'est bris╩e ┴ la premi╔re parade... Tu╩ ou
poignard╩, Monsieur, comme il vous sera agr╩able.
     --  Je  ne savais  pas cela, reprit  M.  de Tr╩ville  d'un ton  un  peu
radouci. M. le cardinal avait exag╩r╩, ┴ ce que je vois.
     -- Mais de grÎce, Monsieur, continua Aramis, qui, voyant son  capitaine
s'apaiser,  osait hasarder  une pri╔re,  de  grÎce, Monsieur,  ne  dites pas
qu'Athos lui-m╦me  est bless╩ : il serait au d╩sespoir  que cela parvint aux
oreilles du roi, et  comme la blessure est des plus graves, attendu qu'apr╔s
avoir  travers╩  l'╩paule  elle  p╩n╔tre  dans  la  poitrine,  il  serait  ┴
craindre... "
     Au m╦me instant  la porti╔re se  souleva, et une t╦te  noble et  belle,
mais affreusement pÎle, parut sous la frange.
     " Athos ! s'╩cri╔rent les deux mousquetaires.
     -- Athos ! r╩p╩ta M. de Tr╩ville lui-m╦me.
     -- Vous m'avez mand╩, Monsieur, dit Athos ┴  M. de Tr╩ville  d'une voix
affaiblie  mais parfaitement calme,  vous m'avez demand╩, ┴ ce que m'ont dit
nos camarades, et je m'empresse de me rendre ┴ vos ordres ; voil┴, Monsieur,
que me voulez-vous ? "
     Et ┴ ces mots  le mousquetaire, en tenue irr╩prochable, sangl╩ comme de
coutume, entra d'un pas  ferme dans le cabinet. M. de Tr╩ville, ╩mu jusqu'au
fond du coeur de cette preuve de courage, se pr╩cipita vers lui.
     " J'╩tais en train de dire ┴ ces Messieurs, ajouta-t-il, que je d╩fends
┴ mes  mousquetaires d'exposer leurs  jours sans  n╩cessit╩, car  les braves
gens  sont bien  chers au roi, et le roi sait que ses mousquetaires sont les
plus braves gens de la terre. Votre main, Athos. "
     Et  sans attendre que le  nouveau venu  r╩pond¤t  de lui-m╦me  ┴  cette
preuve  d'affection, M. de  Tr╩ville  saisissait sa  main  droite  et la lui
serrait de toutes ses forces,  sans s'apercevoir qu'Athos, quel que  f┘t son
empire sur lui-m╦me, laissait ╩chapper un  mouvement de douleur et pÎlissait
encore, ce que l'on aurait pu croire impossible.
     La porte ╩tait rest╩e entrouverte, tant l'arriv╩e d'Athos, dont, malgr╩
le  secret  gard╩,  la blessure  ╩tait  connue  de tous,  avait  produit  de
sensation.  Un  brouhaha  de satisfaction accueillit les  derniers  mots  du
capitaine et deux ou trois t╦tes, entra¤n╩es  par l'enthousiasme, apparurent
par  les ouvertures  de la  tapisserie. Sans doute, M.  de  Tr╩ville  allait
r╩primer par  de  vives  paroles cette infraction  aux lois de  l'╩tiquette,
lorsqu'il sentit tout ┴ coup la  main d'Athos se crisper dans la  sienne, et
qu'en portant les yeux sur lui il s'aper┌ut qu'il allait s'╩vanouir. Au m╦me
instant, Athos, qui avait rassembl╩ toutes ses forces  pour lutter contre la
douleur, vaincu enfin par elle, tomba sur le parquet comme s'il f┘t mort.
     "  Un chirurgien  !  cria M.  de Tr╩ville.  Le  mien, celui du  roi, le
meilleur ! Un chirurgien ! ou, sang dieu ! mon brave Athos va tr╩passer. "
     Aux cris de M. de Tr╩ville, tout le monde se pr╩cipita dans son cabinet
sans  qu'il  songeÎt ┴ en  fermer  la porte ┴  personne, chacun s'empressant
autour du bless╩. Mais tout cet empressement e┘t ╩t╩ inutile, si le  docteur
demand╩ ne se f┘t trouv╩ dans l'hĂtel m╦me  ; il fendit la foule, s'approcha
d'Athos toujours  ╩vanoui, et,  comme tout ce bruit et tout ce mouvement  le
g╦nait fort, il demanda comme premi╔re chose et comme la plus urgente que le
mousquetaire  f┘t emport╩ dans une chambre  voisine. AussitĂt M. de Tr╩ville
ouvrit  une porte et montra le chemin ┴ Porthos et ┴ Aramis, qui emport╔rent
leur camarade dans leurs bras. Derri╔re ce groupe marchait le chirurgien, et
derri╔re le chirurgien, la porte se referma.
     Alors le cabinet de M. de Tr╩ville, ce  lieu ordinairement si respect╩,
devint momentan╩ment une  succursale  de  l'antichambre. Chacun  discourait,
p╩rorait, parlait haut, jurant, sacrant, donnant le cardinal et ses gardes ┴
tous les diables.
     Un instant apr╔s, Porthos et Aramis rentr╔rent ; le chirurgien et M. de
Tr╩ville seuls ╩taient rest╩s pr╔s du bless╩.
     Enfin M.  de  Tr╩ville  rentra  ┴  son  tour.  Le  bless╩  avait repris
connaissance ;  le chirurgien d╩clarait que  l'╩tat du  mousquetaire n'avait
rien  qui  p┘t inqui╩ter  ses  amis,  sa  faiblesse ayant  ╩t╩  purement  et
simplement occasionn╩e par la perte de son sang.
     Puis  M. de Tr╩ville  fit  un signe  de la main, et chacun  se  retira,
except╩  d'Artagnan, qui n'oubliait point qu'il avait  audience et qui, avec
sa t╩nacit╩ de Gascon, ╩tait demeur╩ ┴ la m╦me place.
     Lorsque  tout le monde fut sorti et que la  porte fut  referm╩e,  M. de
Tr╩ville se retourna et se trouva seul avec  le jeune homme. L'╩v╩nement qui
venait d'arriver lui avait quelque  peu fait perdre le fil de  ses id╩es. Il
s'informa de ce que  lui voulait l'obstin╩ solliciteur. D'Artagnan  alors se
nomma,  et M. de Tr╩ville, se rappelant d'un seul coup tous ses souvenirs du
pr╩sent et du pass╩, se trouva au courant de sa situation.
     " Pardon lui dit-il en souriant, pardon, mon cher compatriote,  mais je
vous avais parfaitement oubli╩.  Que voulez-vous ! un  capitaine  n'est rien
qu'un p╔re de famille charg╩ d'une plus grande responsabilit╩ qu'un  p╔re de
famille ordinaire. Les soldats  sont de grands enfants ; mais comme je tiens
┴  ce  que les  ordres  du roi, et surtout  ceux de M.  le  cardinal, soient
ex╩cut╩s... "
     D'Artagnan ne put dissimuler  un sourire. A ce sourire, M.  de Tr╩ville
jugea qu'il n'avait point affaire ┴ un sot, et venant droit au fait, tout en
changeant de conversation :
     " J'ai  beaucoup aim╩ Monsieur votre  p╔re,  dit-il.  Que puis-je faire
pour son fils ? hÎtez-vous, mon temps n'est pas ┴ moi.
     -- Monsieur, dit d'Artagnan, en quittant Tarbes et en venant ici, je me
proposais de vous demander, en souvenir de cette amiti╩ dont vous n'avez pas
perdu m╩moire, une casaque de mousquetaire ; mais, apr╔s tout ce que je vois
depuis deux  heures, je comprends  qu'une telle faveur serait  ╩norme, et je
tremble de ne point la m╩riter.
     -- C'est une faveur  en effet,  jeune homme, r╩pondit M.  de Tr╩ville ;
mais elle peut ne pas ╦tre si fort au-dessus de vous que vous  le croyez  ou
que  vous avez  l'air de  le croire. Toutefois  une d╩cision de Sa Majest╩ a
pr╩vu  ce  cas,  et je vous  annonce avec regret  qu'on ne  re┌oit  personne
mousquetaire avant l'╩preuve pr╩alable de quelques  campagnes,  de certaines
actions  d'╩clat,  ou d'un service de deux ans  dans quelque autre  r╩giment
moins favoris╩ que le nĂtre. "
     D'Artagnan s'inclina  sans rien  r╩pondre.  Il se sentait  encore  plus
avide d'endosser  l'uniforme de  mousquetaire depuis  qu'il  y  avait  de si
grandes difficult╩s ┴ l'obtenir.
     "  Mais,  continua Tr╩ville en fixant sur son compatriote un  regard si
per┌ant  qu'on e┘t dit qu'il  voulait lire jusqu'au fond de son coeur, mais,
en faveur de votre p╔re, mon ancien  compagnon, comme je  vous l'ai  dit, je
veux faire quelque chose pour vous, jeune homme. Nos cadets de B╩arn ne sont
ordinairement pas riches, et je doute  que les  choses aient fort  chang╩ de
face depuis mon d╩part de la province. Vous ne devez donc pas avoir de trop,
pour vivre, de l'argent que vous avez apport╩ avec vous. "
     D'Artagnan  se  redressa  d'un  air  fier  qui  voulait  dire qu'il  ne
demandait l'aumĂne ┴ personne.
     "  C'est bien,  jeune homme, c'est  bien, continua Tr╩ville, je connais
ces airs-l┴, je suis venu ┴  Paris avec quatre ╩cus dans ma poche, et  je me
serais  battu  avec  quiconque m'aurait  dit  que  je  n'╩tais pas  en  ╩tat
d'acheter le Louvre. "
     D'Artagnan  se redressa  de  plus  en  plus ; grÎce  ┴ la vente  de son
cheval,  il  commen┌ait  sa  carri╔re  avec quatre  ╩cus de plus que  M.  de
Tr╩ville n'avait commenc╩ la sienne.
     "  Vous devez  donc, disais-je,  avoir besoin de conserver ce  que vous
avez, si forte que soit cette somme ; mais vous devez  avoir besoin aussi de
vous perfectionner  dans  les exercices qui conviennent  ┴  un  gentilhomme.
J'╩crirai d╔s  aujourd'hui une  lettre au directeur de l'Acad╩mie royale, et
d╔s demain il vous recevra sans r╩tribution  aucune.  Ne  refusez  pas cette
petite  douceur. Nos  gentilshommes  les  mieux  n╩s et  les plus riches  la
sollicitent quelquefois, sans pouvoir  l'obtenir. Vous  apprendrez le man╔ge
du cheval,  l'escrime et la danse ; vous y ferez de bonnes connaissances, et
de temps en temps vous reviendrez me voir pour me dire oŢ vous en ╦tes et si
je puis faire quelque chose pour vous. "
     D'Artagnan,  tout  ╩tranger  qu'il  f┘t  encore  aux  fa┌ons  de  cour,
s'aper┌ut de la froideur de cet accueil.
     "  H╩las, Monsieur, dit-il, je vois combien la lettre de recommandation
que mon p╔re m'avait remise pour vous me fait d╩faut aujourd'hui !
     -- En effet,  r╩pondit  M.  de  Tr╩ville,  je  m'╩tonne  que vous  ayez
entrepris  un  aussi  long  voyage  sans  ce  viatique  oblig╩, notre  seule
ressource ┴ nous autres B╩arnais.
     -- Je  l'avais,  Monsieur,  et,  Dieu  merci,  en  bonne forme, s'╩cria
d'Artagnan ; mais on me l'a perfidement d╩rob╩. "
     Et il raconta toute la sc╔ne de Meung, d╩peignit le gentilhomme inconnu
dans  ses  moindres  d╩tails, le  tout  avec  une  chaleur,  une v╩rit╩  qui
charm╔rent M. de Tr╩ville.
     "  Voil┴ qui est ╩trange, dit ce dernier  en m╩ditant ; vous aviez donc
parl╩ de moi tout haut ?
     -- Oui, Monsieur,  sans  doute  j'avais commis cette  imprudence  ; que
voulez-vous, un  nom comme  le vĂtre devait me servir de bouclier en route :
jugez si je me suis mis souvent ┴ couvert ! "
     La  flatterie  ╩tait  fort  de mise  alors,  et M.  de  Tr╩ville aimait
l'encens comme  un roi ou comme un cardinal. Il  ne  put donc  s'emp╦cher de
sourire avec une visible  satisfaction, mais ce sourire s'effa┌a bientĂt, et
revenant de lui-m╦me ┴ l'aventure de Meung :
     " Dites-moi, continua-t-il, ce  gentilhomme  n'avait-il pas  une l╩g╔re
cicatrice ┴ la tempe ?
     -- Oui, comme le ferait l'╩raflure d'une balle.
     -- N'╩tait-ce pas un homme de belle mine ?
     -- Oui.
     -- De haute taille ?
     -- Oui.
     -- PÎle de teint et brun de poil ?
     --  Oui,  oui, c'est  cela. Comment  se  fait-il,  Monsieur,  que  vous
connaissiez cet homme ? Ah ! si jamais je le retrouve, et je le retrouverai,
je vous le jure, f┘t-ce en enfer...
     -- Il attendait une femme ? continua Tr╩ville.
     --  Il est du moins parti apr╔s avoir caus╩ un instant avec celle qu'il
attendait.
     -- Vous ne savez pas quel ╩tait le sujet de leur conversation ?
     -- Il lui remettait une bo¤te, lui disait que cette bo¤te contenait ses
instructions, et lui recommandait de ne l'ouvrir qu'┴ Londres.
     -- Cette femme ╩tait Anglaise ?
     -- Il l'appelait Milady.
     -- C'est lui ! murmura Tr╩ville, c'est  lui  ! je le croyais  encore  ┴
Bruxelles !
     -- Oh ! Monsieur, si vous savez quel est cet homme, s'╩cria d'Artagnan,
indiquez-moi qui il est  et d'oŢ il est, puis je vous  tiens quitte de tout,
m╦me de votre promesse de me faire entrer dans les mousquetaires ; car avant
toute chose je veux me venger.
     --  Gardez-vous-en bien, jeune homme,  s'╩cria Tr╩ville  ; si  vous  le
voyez venir, au contraire, d'un cĂt╩ de la  rue, passez de l'autre ! Ne vous
heurtez pas ┴ un pareil rocher : il vous briserait comme un verre.
     -- Cela n'emp╦che pas, dit d'Artagnan, que si jamais je le retrouve...
     -- En attendant,  reprit  Tr╩ville, ne  le  cherchez  pas, si  j'ai  un
conseil ┴ vous donner. "
     Tout ┴ coup Tr╩ville s'arr╦ta, frapp╩ d'un  soup┌on subit. Cette grande
haine  que manifestait si hautement le  jeune voyageur pour  cet homme, qui,
chose assez peu vraisemblable, lui avait d╩rob╩ la lettre de son p╔re, cette
haine ne  cachait-elle pas quelque perfidie ?  ce jeune homme n'╩tait-il pas
envoy╩  par Son Eminence ? ne venait-il pas pour lui tendre quelque  pi╔ge ?
ce pr╩tendu  d'Artagnan  n'╩tait-il  pas  un  ╩missaire  du  cardinal  qu'on
cherchait ┴ introduire dans sa maison, et qu'on avait plac╩ pr╔s de lui pour
surprendre sa  confiance et  pour le  perdre plus tard,  comme  cela s'╩tait
mille fois  pratiqu╩  ?  Il regarda  d'Artagnan plus fixement  encore  cette
seconde fois que  la  premi╔re. Il fut m╩diocrement rassur╩ par l'aspect  de
cette physionomie p╩tillante d'esprit astucieux et d'humilit╩ affect╩e.
     " Je sais bien qu'il est Gascon, pensa-t-il ; mais il peut l'╦tre aussi
bien pour le cardinal que pour moi. Voyons, ╩prouvons-le. "
     " Mon ami, lui dit-il  lentement, je  veux, comme au fils de mon ancien
ami, car je tiens pour  vraie  l'histoire de cette  lettre  perdue, je veux,
dis-  je, pour r╩parer la froideur que vous  avez d'abord remarqu╩e dans mon
accueil,  vous  d╩couvrir  les  secrets  de notre  politique. Le  roi et  le
cardinal sont les meilleurs amis ; leurs  apparents d╩m╦l╩s ne sont que pour
tromper les sots. Je ne pr╩tends pas qu'un compatriote, un joli cavalier, un
brave gar┌on, fait  pour avancer, soit la dupe  de toutes ces  feintises  et
donne comme un niais  dans le panneau, ┴ la suite de  tant d'autres  qui s'y
sont  perdus.  Songez  bien   que  je  suis  d╩vou╩  ┴   ces   deux  ma¤tres
tout-puissants, et que jamais mes d╩marches s╩rieuses n'auront  d'autre  but
que le  service du  roi et celui  de M. le  cardinal, un des  plus illustres
g╩nies  que  la  France  ait  produits. Maintenant, jeune homme, r╩glez-vous
l┴-dessus, et  si vous avez,  soit  de  famille,  soit  par relations,  soit
d'instinct  m╦me, quelqu'une de  ces inimiti╩s contre le cardinal telles que
nous  les  voyons  ╩clater  chez  les  gentilshommes,  dites-moi  adieu,  et
quittons-nous. Je  vous  aiderai  en  mille  circonstances, mais  sans  vous
attacher  ┴ ma personne. J'esp╔re  que  ma franchise, en tout cas, vous fera
mon ami ; car vous ╦tes  jusqu'┴ pr╩sent  le seul  jeune homme ┴  qui  j'aie
parl╩ comme je le fais. "
     Tr╩ville se disait ┴ part lui :
     " Si le  cardinal  m'a d╩p╦ch╩  ce jeune  renard, il  n'aura certes pas
manqu╩, lui qui sait ┴ quel point je  l'ex╔cre, de dire ┴ son  espion que le
meilleur moyen  de me faire la cour  est de me dire pis que  pendre de lui ;
aussi, malgr╩  mes protestations, le rus╩  comp╔re va-t-il  me r╩pondre bien
certainement qu'il a l'Eminence en horreur. "
     Il  en fut  tout autrement  que  s'y  attendait Tr╩ville  ;  d'Artagnan
r╩pondit avec la plus grande simplicit╩ :
     " Monsieur, j'arrive ┴ Paris avec des intentions toutes semblables. Mon
p╔re m'a recommand╩ de ne souffrir rien que du roi, de M. le cardinal et  de
vous, qu'il tient pour les trois premiers de France. "
     D'Artagnan ajoutait M.  de Tr╩ville aux deux autres, comme on peut s'en
apercevoir, mais il pensait que cette adjonction ne devait rien gÎter.
     "  J'ai  donc  la  plus  grande  v╩n╩ration   pour   M.   le  cardinal,
continua-t-il,  et le plus  profond respect pour ses actes. Tant mieux  pour
moi, Monsieur, si vous  me parlez, comme vous le dites, avec franchise ; car
alors vous me ferez l'honneur d'estimer cette ressemblance de go┘t ; mais si
vous avez  eu quelque d╩fiance, bien naturelle d'ailleurs, je sens que je me
perds  en disant  la v╩rit╩ ;  mais, tant pis, vous ne laisserez  pas que de
m'estimer, et c'est ┴ quoi je tiens plus qu'┴ toute chose au monde. "
     M. de Tr╩ville fut surpris au  dernier point. Tant de p╩n╩tration, tant
de  franchise  enfin,  lui  causait  de l'admiration,  mais  ne  levait  pas
enti╔rement  ses doutes :  plus ce  jeune homme  ╩tait sup╩rieur aux  autres
jeunes  gens, plus il ╩tait ┴ redouter s'il  se trompait. N╩anmoins il serra
la main ┴ d'Artagnan, et lui dit :
     " Vous ╦tes un honn╦te gar┌on, mais dans ce moment je ne puis faire que
ce  que  je vous  ai offert  tout ┴ l'heure.  Mon  hĂtel vous sera  toujours
ouvert.  Plus  tard, pouvant me demander  ┴  toute  heure et par  cons╩quent
saisir  toutes  les occasions,  vous obtiendrez  probablement  ce  que  vous
d╩sirez obtenir.
     --  C'est-┴-dire, Monsieur, reprit d'Artagnan, que vous attendez que je
m'en  sois rendu digne.  Eh  bien, soyez  tranquille,  ajouta-t-il  avec  la
familiarit╩ du Gascon, vous n'attendrez pas longtemps. "
     Et il salua pour se retirer, comme si d╩sormais le reste le regardait.
     " Mais  attendez donc, dit M.  de Tr╩ville  en  l'arr╦tant,  je vous ai
promis une lettre pour le directeur  de l'Acad╩mie. Etes-vous trop fier pour
l'accepter, mon jeune gentilhomme ?
     -- Non, Monsieur, dit d'Artagnan ; je vous  r╩ponds qu'il n'en sera pas
de  celle-ci comme  de l'autre. Je la garderai si bien qu'elle arrivera,  je
vous  le  jure,  ┴  son  adresse,  et malheur ┴  celui  qui  tenterait de me
l'enlever ! "
     M.  de Tr╩ville  sourit ┴ cette  fanfaronnade,  et,  laissant son jeune
compatriote dans l'embrasure de  la fen╦tre oŢ  ils se trouvaient  et oŢ ils
avaient caus╩ ensemble, il  alla s'asseoir ┴ une table et se mit ┴ ╩crire la
lettre  de  recommandation  promise.  Pendant  ce  temps,  d'Artagnan, : qui
n'avait rien  de  mieux  ┴  faire, se  mit ┴ battre  une  marche contre  les
carreaux, regardant les mousquetaires  qui  s'en allaient les  uns apr╔s les
autres,  et les suivant  du regard  jusqu'┴  ce qu'ils  eussent  disparu  au
tournant de la rue.
     M. de Tr╩ville, apr╔s avoir ╩crit la lettre,  la cacheta et, se levant,
s'approcha du  jeune  homme  pour  la  lui donner  ; mais  au moment m╦me oŢ
d'Artagnan ╩tendait la main pour la recevoir, M. de Tr╩ville fut bien ╩tonn╩
de voir son prot╩g╩ faire un soubresaut, rougir de col╔re et  s'╩lancer hors
du cabinet en criant :
     " Ah ! sangdieu ! il ne m'╩chappera pas, cette fois.
     -- Et qui cela ? demanda M. de Tr╩ville.
     -- Lui, mon voleur ! r╩pondit d'Artagnan. Ah ! tra¤tre ! "
     Et il disparut.
     " Diable de fou ! murmura M. de  Tr╩ville. A moins toutefois, ajouta-t-
il,  que ce ne  soit une mani╔re adroite de s'esquiver, en  voyant  qu'il  a
manqu╩ son coup. "







     D'Artagnan,  furieux,  avait travers╩  l'antichambre en  trois bonds et
s'╩lan┌ait sur l'escalier, dont  il comptait  descendre les degr╩s  quatre ┴
quatre, lorsque, emport╩ par sa course, il alla donner t╦te baiss╩e dans  un
mousquetaire qui sortait de chez M. de Tr╩ville par une porte de d╩gagement,
et, le heurtant du front ┴ l'╩paule,  lui  fit  pousser un cri  ou plutĂt un
hurlement.
     "  Excusez-moi,  dit  d'Artagnan,  essayant  de  reprendre  sa  course,
excusez-moi, mais je suis press╩. "
     A  peine avait-il descendu le premier escalier, qu'un poignet de fer le
saisit par son ╩charpe et l'arr╦ta.
     " Vous ╦tes press╩ ! s'╩cria  le mousquetaire,  pÎle comme un linceul ;
sous ce  pr╩texte,  vous me heurtez, vous dites : " Excusez-moi " ,  et vous
croyez  que  cela  suffit ? Pas tout ┴ fait, mon  jeune homme.  Croyez-vous,
parce que vous avez entendu M. de  Tr╩ville nous parler un peu cavali╔rement
aujourd'hui,  que   l'on   peut  nous  traiter   comme   il  nous  parle   ?
D╩trompez-vous, compagnon, vous n'╦tes pas M. de Tr╩ville, vous.
     -- Ma foi, r╩pliqua  d'Artagnan, qui reconnut Athos,  lequel, apr╔s  le
pansement op╩r╩ par  le docteur,  regagnait son appartement, ma foi,  je  ne
l'ai pas fait  expr╔s, j'ai dit  : " Excusez-moi. "  Il  me semble  donc que
c'est assez. Je  vous r╩p╔te cependant, et  cette fois c'est trop peut-╦tre,
parole  d'honneur ! je  suis  press╩, tr╔s press╩.  LÎchez-moi donc, je vous
prie, et laissez-moi aller oŢ j'ai affaire.
     -- Monsieur, dit Athos en le lÎchant, vous n'╦tes pas poli. On voit que
vous venez de loin. "
     D'Artagnan  avait  d╩j┴ enjamb╩  trois  ou  quatre degr╩s,  mais  ┴  la
remarque d'Athos il s'arr╦ta court.
     " Morbleu,  Monsieur ! dit-il, de  si loin que je vienne, ce n'est  pas
vous qui me donnerez une le┌on de belles mani╔res, je vous pr╩viens.
     -- Peut-╦tre, dit Athos.
     -- Ah ! si  je n'╩tais pas si  press╩, s'╩cria d'Artagnan, et si  je ne
courais pas apr╔s quelqu'un...
     --  Monsieur  l'homme  press╩,  vous  me trouverez  sans  courir,  moi,
entendez-vous ?
     -- Et oŢ cela, s'il vous pla¤t ?
     -- Pr╔s des Carmes-Deschaux.
     -- A quelle heure ?
     -- Vers midi.
     -- Vers midi, c'est bien, j'y serai.
     --  TÎchez de  ne pas me faire attendre,  car ┴ midi  un quart  je vous
pr╩viens que c'est moi  qui courrai apr╔s vous et vous couperai les oreilles
┴ la course.
     -- Bon ! lui cria d'Artagnan ; on y sera ┴ midi moins dix minutes. "
     Et  il  se  mit  ┴ courir  comme  si  le  diable l'emportait,  esp╩rant
retrouver  encore son  inconnu,  que son pas tranquille  ne devait pas avoir
conduit bien loin.
     Mais, ┴ la porte de la  rue, causait Porthos avec un soldat aux gardes.
Entre les deux causeurs,  il y  avait juste l'espace  d'un homme. D'Artagnan
crut que cet espace lui suffirait, et  il  s'╩lan┌a  pour passer  comme  une
fl╔che  entre eux deux. Mais d'Artagnan avait compt╩ sans le  vent. Comme il
allait passer, le vent s'engouffra  dans  le long  manteau  de  Porthos,  et
d'Artagnan vint donner droit dans  le manteau. Sans doute, Porthos avait des
raisons de ne pas abandonner cette  partie essentielle de son v╦tement, car,
au lieu de  laisser aller le pan qu'il  tenait, il tira  ┴ lui, de sorte que
d'Artagnan  s'enroula  dans   le  velours  par  un  mouvement   de  rotation
qu'explique la r╩sistance de l'obstin╩ Porthos.
     D'Artagnan,  entendant jurer le mousquetaire, voulut  sortir de dessous
le manteau qui l'aveuglait, et chercha  son chemin dans le pli. Il redoutait
surtout  d'avoir port╩  atteinte  ┴ la fra¤cheur du magnifique  baudrier que
nous connaissons ; mais, en ouvrant timidement les yeux, il se trouva le nez
coll╩  entre les deux ╩paules de  Porthos, c'est- ┴-dire  pr╩cis╩ment sur le
baudrier.
     H╩las ! comme  la plupart  des choses de ce monde qui  n'ont pour elles
que l'apparence,  le baudrier  ╩tait  d'or  par-devant et  de  simple buffle
par-derri╔re. Porthos,  en vrai  glorieux qu'il  ╩tait, ne  pouvant avoir un
baudrier d'or  tout entier, en avait au moins la moiti╩ : on comprenait  d╔s
lors la n╩cessit╩ du rhume et l'urgence du manteau.
     " Vertubleu ! cria Porthos faisant tous ses efforts pour se d╩barrasser
de  d'Artagnan qui lui grouillait dans le dos, vous ╦tes donc enrag╩ de vous
jeter comme cela sur les gens !
     -- Excusez-moi,  dit d'Artagnan reparaissant sous  l'╩paule  du  g╩ant,
mais je suis tr╔s press╩, je cours apr╔s quelqu'un, et...
     --  Est-ce que vous oubliez  vos  yeux  quand vous courez, par hasard ?
demanda Porthos.
     -- Non, r╩pondit  d'Artagnan piqu╩,  non,  et grÎce ┴  mes yeux je vois
m╦me ce que ne voient pas les autres. "
     Porthos comprit ou ne  comprit  pas,  toujours est-il que,  se laissant
aller ┴ sa col╔re :
     "  Monsieur, dit-il, vous vous ferez ╩triller, je vous en  pr╩viens, si
vous vous frottez ainsi aux mousquetaires.
     -- Etriller, Monsieur ! dit d'Artagnan, le mot est dur.
     --  C'est celui qui convient ┴ un homme habitu╩  ┴ regarder en face ses
ennemis.
     -- Ah ! pardieu  ! je  sais  bien que vous ne  tournez  pas le dos  aux
vĂtres, vous. "
     Et  le jeune homme, enchant╩ de  son espi╔glerie, s'╩loigna  en riant ┴
gorge d╩ploy╩e.
     Porthos ╩cuma de  rage  et  fit  un mouvement  pour se  pr╩cipiter  sur
d'Artagnan.
     "  Plus  tard,  plus tard, lui cria  celui-ci, quand vous  n'aurez plus
votre manteau.
     -- A une heure donc, derri╔re le Luxembourg.
     --  Tr╔s bien, ┴ une heure " , r╩pondit d'Artagnan en tournant  l'angle
de la rue.
     Mais ni  dans  la  rue qu'il venait de parcourir,  ni dans celle  qu'il
embrassait  maintenant du  regard,  il ne vit personne. Si  doucement qu'e┘t
march╩ l'inconnu, il avait gagn╩  du chemin ; peut-╦tre aussi ╩tait-il entr╩
dans  quelque  maison.  D'Artagnan  s'informa  de  lui  ┴  tous  ceux  qu'il
rencontra,  descendit  jusqu'au  bac,  remonta  par la  rue  de Seine  et la
Croix-Rouge  ; mais rien, absolument rien.  Cependant cette  course  lui fut
profitable en ce sens qu'┴ mesure que la sueur inondait son front, son coeur
se refroidissait.
     Il  se mit  alors ┴  r╩fl╩chir sur  les ╩v╩nements qui venaient  de  se
passer ; ils ╩taient nombreux et n╩fastes : il  ╩tait onze heures du matin ┴
peine, et d╩j┴  la matin╩e lui avait apport╩ la disgrÎce  de M. de Tr╩ville,
qui ne  pouvait manquer de trouver un peu cavali╔re la fa┌on dont d'Artagnan
l'avait quitt╩.
     En outre, il avait ramass╩ deux bons duels avec deux hommes capables de
tuer chacun trois  d'Artagnan, avec  deux  mousquetaires enfin, c'est-┴-dire
avec deux  de  ces  ╦tres qu'il estimait  si fort qu'il les mettait, dans sa
pens╩e et dans son coeur, au-dessus de tous les autres hommes.
     La conjecture ╩tait triste. S┘r d'╦tre tu╩ par  Athos, on comprend  que
le jeune  homme ne  s'inqui╩tait pas  beaucoup de Porthos.  Pourtant,  comme
l'esp╩rance est  la derni╔re chose qui s'╩teint dans le coeur de l'homme, il
en arriva ┴ esp╩rer  qu'il pourrait survivre, avec  des blessures terribles,
bien entendu,  ┴  ces deux  duels, et, en cas de survivance,  il se fit pour
l'avenir les r╩primandes suivantes :
     " Quel ╩cervel╩ je fais, et quel butor je suis ! Ce brave et malheureux
Athos  ╩tait  bless╩  juste ┴ l'╩paule contre  laquelle  je m'en vais,  moi,
donner de la t╦te comme un b╩lier.  La seule chose qui m'╩tonne, c'est qu'il
ne m'ait pas tu╩ roide ; il  en avait le droit, et la douleur que je lui  ai
caus╩e  a d┘ ╦tre atroce. Quant  ┴  Porthos ! Oh ! quant  ┴ Porthos, ma foi,
c'est plus drĂle. "
     Et malgr╩ lui le jeune homme se mit ┴ rire, tout en regardant n╩anmoins
si  ce  rire isol╩, et sans cause  aux  yeux de ceux  qui  le voyaient rire,
n'allait pas blesser quelque passant.
     " Quant ┴  Porthos, c'est plus drĂle ;  mais je n'en  suis pas moins un
mis╩rable ╩tourdi. Se jette-t-on ainsi sur les gens sans dire gare !  non  !
et va-t-on leur regarder sous le manteau pour y voir ce qui n'y est pas ! Il
m'e┘t pardonn╩  bien certainement ; il m'e┘t pardonn╩ si je  n'eusse pas ╩t╩
lui parler  de  ce  maudit  baudrier, ┴  mots couverts,  c'est vrai  ;  oui,
couverts  joliment ! Ah ! maudit Gascon que je suis, je  ferais de  l'esprit
dans la po╦le ┴ frire. Allons, d'Artagnan mon ami, continua-t-il, se parlant
┴ lui-m╦me avec toute l'am╩nit╩ qu'il croyait se devoir, si tu en r╩chappes,
ce  qui  n'est  pas probable,  il s'agit d'╦tre ┴  l'avenir d'une  politesse
parfaite. D╩sormais il faut qu'on t'admire, qu'on te cite comme mod╔le. Etre
pr╩venant et poli, ce n'est pas ╦tre lÎche. Regardez plutĂt Aramis : Aramis,
c'est la  douceur, c'est  la grÎce  en  personne. Eh bien, personne s'est-il
jamais avis╩ de dire qu'Aramis ╩tait un lÎche ? Non, bien  certainement,  et
d╩sormais je veux en tout point me modeler sur lui. Ah ! justement le voici.
"
     D'Artagnan, tout en marchant et en monologuant, ╩tait arriv╩ ┴ quelques
pas  de l'hĂtel  d'Aiguillon, et devant  cet  hĂtel il  avait  aper┌u Aramis
causant  gaiement  avec trois gentilshommes des gardes du roi. De son  cĂt╩,
Aramis aper┌ut  d'Artagnan ;  mais  comme  il  n'oubliait point que  c'╩tait
devant ce jeune homme que M. de  Tr╩ville s'╩tait si fort emport╩ le  matin,
et  qu'un t╩moin  des reproches que  les mousquetaires avaient re┌us ne  lui
╩tait  d'aucune  fa┌on  agr╩able,  il  fit  semblant  de  ne  pas  le  voir.
D'Artagnan,  tout  entier au  contraire  ┴ ses plans  de conciliation  et de
courtoisie, s'approcha des quatre jeunes gens en leur faisant un grand salut
accompagn╩ du plus gracieux sourire. Aramis inclina l╩g╔rement la t╦te, mais
ne sourit point. Tous quatre, au reste, interrompirent ┴ l'instant m╦me leur
conversation.
     D'Artagnan n'╩tait pas  assez  niais pour  ne point  s'apercevoir qu'il
╩tait  de  trop ; mais  il n'╩tait pas encore assez rompu aux fa┌ons du beau
monde  pour  se  tirer  galamment  d'une  situation fausse  comme l'est,  en
g╩n╩ral, celle d'un homme qui est venu  se m╦ler ┴ des gens qu'il conna¤t  ┴
peine et ┴ une conversation qui  ne le regarde  pas.  Il cherchait  donc  en
lui-m╦me  un  moyen  de  faire sa  retraite  le  moins  gauchement possible,
lorsqu'il  remarqua qu'Aramis  avait  laiss╩  tomber son  mouchoir  et,  par
m╩garde sans doute, avait mis le pied dessus ; le moment lui parut arriv╩ de
r╩parer son inconvenance : il se baissa, et  de l'air le plus gracieux qu'il
p┘t  trouver,  il  tira  le  mouchoir  de  dessous le  pied du mousquetaire,
quelques  efforts que celui-ci  f¤t pour le retenir, et lui dit  en  le  lui
remettant :
     " Je  crois, Monsieur,  que voici un mouchoir que vous seriez fÎch╩  de
perdre. "
     Le mouchoir ╩tait en effet richement  brod╩ et  portait une couronne et
des armes ┴ l'un de ses coins. Aramis rougit excessivement et arracha plutĂt
qu'il ne prit le mouchoir des mains du Gascon.
     " Ah ! Ah ! s'╩cria un des gardes, diras-tu encore, discret Aramis, que
tu es  mal avec Mme de Bois-Tracy, quand cette gracieuse dame a l'obligeance
de te pr╦ter ses mouchoirs ? "
     Aramis lan┌a ┴ d'Artagnan un  de  ces regards qui font comprendre  ┴ un
homme qu'il  vient de s'acqu╩rir un  ennemi mortel ; puis, reprenant son air
doucereux :
     " Vous vous trompez, Messieurs, dit-il, ce mouchoir n'est pas ┴ moi, et
je ne sais pourquoi Monsieur a eu la fantaisie de me le remettre plutĂt qu'┴
l'un de vous, et la preuve de ce que je dis, c'est que voici le mien dans ma
poche. "
     A  ces mots, il tira son propre mouchoir,  mouchoir fort ╩l╩gant aussi,
et  de fine  batiste,  quoique  la batiste  f┘t  ch╔re ┴  cette ╩poque, mais
mouchoir  sans broderie, sans armes et orn╩ d'un seul chiffre,  celui de son
propri╩taire.
     Cette fois, d'Artagnan ne souffla pas mot, il  avait reconnu sa b╩vue ;
mais les amis d'Aramis ne se laiss╔rent pas convaincre par ses  d╩n╩gations,
et l'un d'eux, s'adressant au jeune mousquetaire avec un s╩rieux affect╩ :
     " Si cela ╩tait, dit-il, ainsi que tu le pr╩tends, je serais forc╩, mon
cher Aramis, de  te le redemander ; car, comme tu le sais, Bois-Tracy est de
mes intimes, et je ne veux pas qu'on fasse troph╩e des effets de sa femme.
     -- Tu demandes  cela  mal, r╩pondit Aramis, et tout en reconnaissant la
justesse de ta r╩clamation quant au fond, je refuserais ┴ cause de la forme.
     --  Le fait est,  hasarda  timidement d'Artagnan,  que je  n'ai  pas vu
sortir le mouchoir de la poche de M. Aramis. Il avait le pied  dessus, voil┴
tout, et j'ai pens╩ que, puisqu'il avait le pied dessus, le mouchoir ╩tait ┴
lui.
     -- Et vous vous ╦tes tromp╩, mon  cher Monsieur " , r╩pondit froidement
Aramis, peu sensible ┴ la r╩paration.
     Puis,  se retournant vers celui des gardes qui s'╩tait d╩clar╩ l'ami de
Bois-Tracy :
     "  D'ailleurs,  continua-t-il,  je  r╩fl╩chis,   mon  cher  intime   de
Bois-Tracy, que je suis son ami non moins tendre que tu peux l'╦tre toi-m╦me
; de  sorte qu'┴ la  rigueur  ce mouchoir peut aussi bien  ╦tre sorti de  ta
poche que de la mienne.
     -- Non, sur mon honneur ! s'╩cria le garde de Sa Majest╩.
     --  Tu vas jurer sur ton honneur  et moi sur ma  parole, et  alors il y
aura ╩videmment un de nous deux qui mentira. Tiens, faisons mieux, Montaran,
prenons-en chacun la moiti╩.
     -- Du mouchoir ?
     -- Oui.
     -- Parfaitement, s'╩cri╔rent les deux autres gardes, le jugement du roi
Salomon. D╩cid╩ment, Aramis, tu es plein de sagesse. "
     Les  jeunes  gens  ╩clat╔rent  de rire,  et  comme  on  le  pense bien,
l'affaire n'eut pas  d'autre suite.  Au bout  d'un instant, la  conversation
cessa,  et les trois gardes et  le mousquetaire,  apr╔s  s'╦tre cordialement
serr╩ la main, tir╔rent, les trois gardes de leur cĂt╩ et Aramis du sien.
     " Voil┴ le moment de  faire ma paix avec ce galant homme  " , se dit  ┴
part lui d'Artagnan,  qui  s'╩tait  tenu un peu  ┴ l'╩cart pendant toute  la
derni╔re  partie  de cette  conversation.  Et,  sur  ce  bon  sentiment,  se
rapprochant d'Aramis, qui s'╩loignait sans faire autrement attention ┴ lui :
     " Monsieur, lui dit-il, vous m'excuserez, je l'esp╔re.
     -- Ah  !  Monsieur,  interrompit  Aramis,  permettez-moi de vous  faire
observer que  vous n'avez  point agi en cette  circonstance  comme un galant
homme le devait faire.
     -- Quoi, Monsieur ! s'╩cria d'Artagnan, vous supposez...
     -- Je suppose, Monsieur, que  vous n'╦tes pas un sot, et que vous savez
bien, quoique arrivant de Gascogne,  qu'on ne marche pas sans cause sur  les
mouchoirs de poche. Que diable ! Paris n'est point pav╩ en batiste.
     -- Monsieur, vous avez tort de chercher  ┴ m'humilier,  dit d'Artagnan,
chez  qui le  naturel  querelleur commen┌ait  ┴  parler  plus  haut  que les
r╩solutions pacifiques. Je suis  de Gascogne, c'est vrai, et puisque vous le
savez, je n'aurai pas besoin de vous dire que les Gascons sont peu endurants
; de sorte  que, lorsqu'ils se sont excus╩s une fois, f┘t-ce d'une  sottise,
ils  sont  convaincus  qu'ils ont d╩j┴ fait moiti╩ plus qu'ils  ne  devaient
faire.
     -- Monsieur, ce  que je vous en dis, r╩pondit  Aramis, n'est point pour
vous  chercher une querelle. Dieu  merci !  je ne suis pas un  spadassin, et
n'╩tant mousquetaire  que par int╩rim, je ne  me  bats que lorsque j'y  suis
forc╩,  et toujours  avec une grande r╩pugnance ; mais cette  fois l'affaire
est grave, car voici une dame compromise par vous.
     -- Par nous, c'est-┴-dire, s'╩cria d'Artagnan.
     -- Pourquoi avez-vous eu la maladresse de me rendre le mouchoir ?
     -- Pourquoi avez-vous eu celle de le laisser tomber ?
     -- J'ai dit et je r╩p╔te, Monsieur,  que ce mouchoir  n'est point sorti
de ma poche.
     -- Eh bien, vous  en avez menti  deux fois, Monsieur, car je l'en ai vu
sortir, moi !
     --  Ah ! vous le prenez sur  ce ton, Monsieur le Gascon !  eh bien,  je
vous apprendrai ┴ vivre.
     -- Et moi je vous  renverrai ┴ votre messe, Monsieur l'abb╩ ! D╩gainez,
s'il vous pla¤t, et ┴ l'instant m╦me.
     -- Non pas, s'il vous  pla¤t, mon bel  ami ; non, pas ici, du moins. Ne
voyez-vous pas  que nous sommes en face de l'hĂtel  d'Aiguillon,  lequel est
plein de cr╩atures du  cardinal ? Qui me dit que ce n'est  pas  Son Eminence
qui vous a charg╩ de lui procurer ma  t╦te ? Or j'y tiens ridiculement, ┴ ma
t╦te, attendu  qu'elle me semble aller assez  correctement ┴ mes ╩paules. Je
veux donc vous  tuer, soyez tranquille,  mais vous tuer tout doucement, dans
un endroit clos et couvert, l┴ oŢ vous ne puissiez vous vanter de votre mort
┴ personne.
     --  Je le veux bien,  mais  ne  vous  y  fiez  pas, et  emportez  votre
mouchoir, qu'il vous appartienne ou non ; peut-╦tre aurez-vous l'occasion de
vous en servir.
     -- Monsieur est Gascon ? demanda Aramis.
     -- Oui. Monsieur ne remet pas un rendez-vous par prudence ?
     --  La   prudence,  Monsieur,   est  une   vertu   assez  inutile   aux
mousquetaires, je le sais, mais indispensable aux gens d'Eglise, et comme je
ne suis mousquetaire  que provisoirement, je tiens  ┴ rester prudent. A deux
heures,  j'aurai  l'honneur de vous attendre ┴ l'hĂtel de M. de Tr╩ville. L┴
je vous indiquerai les bons endroits. "
     Les deux jeunes gens  se  salu╔rent, puis Aramis s'╩loigna en remontant
la  rue qui remontait  au Luxembourg,  tandis  que  d'Artagnan,  voyant  que
l'heure s'avan┌ait, prenait le  chemin des Carmes-Deschaux, tout en disant ┴
part soi :
     " D╩cid╩ment, je n'en puis pas revenir ; mais au moins, si je suis tu╩,
je serai tu╩ par un mousquetaire. "







     D'Artagnan ne  connaissait personne  ┴ Paris. Il  alla  donc au rendez-
vous d'Athos sans amener de second, r╩solu de se contenter de ceux qu'aurait
choisis son adversaire. D'ailleurs son  intention ╩tait formelle de faire au
brave  mousquetaire toutes les  excuses  convenables,  mais  sans faiblesse,
craignant qu'il ne r╩sultÎt de  ce duel ce qui r╩sulte  toujours de fÎcheux,
dans une  affaire  de ce  genre, quand un  homme  jeune et vigoureux se  bat
contre un adversaire bless╩  et affaibli : vaincu, il double le triomphe  de
son  antagoniste  ;  vainqueur,  il est  accus╩  de  forfaiture et de facile
audace.
     Au reste, ou  nous  avons mal  expos╩  le caract╔re de  notre chercheur
d'aventures,  ou notre  lecteur a d╩j┴  d┘ remarquer  que d'Artagnan n'╩tait
point un homme ordinaire. Aussi, tout en se r╩p╩tant ┴ lui- m╦me que sa mort
╩tait in╩vitable, il ne se r╩signa point ┴ mourir  tout doucettement,  comme
un autre moins courageux et moins mod╩r╩ que  lui e┘t  fait  ┴  sa place. Il
r╩fl╩chit  aux diff╩rents  caract╔res  de ceux  avec  lesquels  il allait se
battre, et commen┌a ┴  voir plus clair dans sa situation. Il esp╩rait, grÎce
aux excuses loyales qu'il lui r╩servait, se faire un ami d'Athos, dont l'air
grand  seigneur  et la mine aust╔re lui agr╩aient fort.  Il se  flattait  de
faire  peur  ┴  Porthos  avec  l'aventure du baudrier,  qu'il  pouvait, s'il
n'╩tait  pas  tu╩ sur le coup, raconter ┴ tout le  monde, r╩cit  qui, pouss╩
adroitement ┴ l'effet, devait  couvrir Porthos de ridicule ; enfin, quant au
sournois  Aramis, il n'en avait pas tr╔s grand-peur,  et en supposant  qu'il
arrivÎt jusqu'┴ lui,  il se chargeait de l'exp╩dier bel et bien, ou du moins
en le frappant au visage, comme C╩sar avait recommand╩  de faire aux soldats
de Pomp╩e, d'endommager ┴ tout jamais cette beaut╩ dont il ╩tait si fier.
     Ensuite il y  avait chez d'Artagnan ce fonds in╩branlable de r╩solution
qu'avaient d╩pos╩ dans  son coeur les conseils de son p╔re, conseils dont la
substance ╩tait : " Ne  rien souffrir de personne que du roi, du cardinal et
de M. de Tr╩ville. " Il vola donc plutĂt qu'il ne marcha vers le couvent des
Carmes D╩chauss╩s, ou plutĂt Deschaux, comme on disait ┴ cette ╩poque, sorte
de   bÎtiment  sans   fen╦tres,   bord╩   de  pr╩s  arides,   succursale  du
Pr╩-aux-Clercs,  et  qui  servait  d'ordinaire aux rencontres  des  gens qui
n'avaient pas de temps ┴ perdre.
     Lorsque d'Artagnan arriva  en vue du petit terrain vague qui s'╩tendait
au pied  de ce monast╔re,  Athos attendait depuis cinq minutes seulement, et
midi  sonnait.  Il  ╩tait  donc  ponctuel  comme la Samaritaine,  et le plus
rigoureux casuiste ┴ l'╩gard des duels n'avait rien ┴ dire.
     Athos, qui souffrait  toujours cruellement de sa  blessure, quoiqu'elle
e┘t ╩t╩ pans╩e ┴ neuf par le chirurgien de M. de Tr╩ville, s'╩tait assis sur
une borne  et attendait son adversaire avec cette contenance paisible et cet
air digne  qui ne l'abandonnaient  jamais.  A  l'aspect de d'Artagnan, il se
leva et fit poliment  quelques pas au-devant de lui. Celui-ci, de  son cĂt╩,
n'aborda  son adversaire  que  le chapeau ┴ la  main  et sa  plume  tra¤nant
jusqu'┴ terre.
     "  Monsieur,  dit Athos, j'ai  fait pr╩venir  deux de  mes amis  qui me
serviront  de seconds, mais ces deux amis ne sont  point  encore arriv╩s. Je
m'╩tonne qu'ils tardent : ce n'est pas leur habitude.
     -- Je n'ai  pas de seconds,  moi, Monsieur, dit d'Artagnan, car  arriv╩
d'hier seulement ┴ Paris, je n'y connais encore personne que M. de Tr╩ville,
auquel  j'ai ╩t╩ recommand╩ par  mon p╔re qui a l'honneur d'╦tre quelque peu
de ses amis. "
     Athos r╩fl╩chit un instant.
     " Vous ne connaissez que M. de Tr╩ville ? demanda-t-il.
     -- Oui, Monsieur, je ne connais que lui.
     -- Ah ┌┴, mais... , continua Athos parlant  moiti╩ ┴ lui-m╦me, moiti╩ ┴
d'Artagnan, ah... ┌┴,  mais si  je  vous  tue,  j'aurai  l'air d'un  mangeur
d'enfants, moi !
     --  Pas  trop,  Monsieur,  r╩pondit d'Artagnan  avec  un  salut qui  ne
manquait pas  de dignit╩ ;  pas  trop, puisque vous  me faites  l'honneur de
tirer  l'╩p╩e  contre  moi  avec  une  blessure  dont  vous devez  ╦tre fort
incommod╩.
     -- Tr╔s incommod╩, sur ma parole, et vous m'avez fait un mal du diable,
je dois  le dire  ; mais je prendrai  la main  gauche, c'est mon habitude en
pareille circonstance. Ne croyez  donc pas  que je vous fasse une  grÎce, je
tire proprement des deux mains ; et il  y aura m╦me  d╩savantage pour vous :
un  gaucher  est  tr╔s g╦nant pour les gens  qui  ne  sont  pas pr╩venus. Je
regrette de ne pas vous avoir fait part plus tĂt de cette circonstance.
     -- Vous  ╦tes vraiment,  Monsieur,  dit  d'Artagnan  en s'inclinant  de
nouveau, d'une courtoisie dont je vous suis on ne peut plus reconnaissant.
     -- Vous me rendez confus, r╩pondit Athos avec  son air de gentilhomme ;
causons  donc  d'autre chose, je  vous prie, ┴ moins que  cela ne  vous soit
d╩sagr╩able. Ah ! sangbleu ! que vous m'avez fait mal ! l'╩paule me br┘le.
     -- Si vous vouliez permettre... , dit d'Artagnan avec timidit╩.
     -- Quoi, Monsieur ?
     -- J'ai un baume miraculeux pour les blessures, un baume qui  me  vient
de ma m╔re, et dont j'ai fait l'╩preuve sur moi-m╦me.
     -- Eh bien ?
     --  Eh  bien,  je  suis  s┘r qu'en moins de  trois jours ce  baume vous
gu╩rirait,  et  au bout de trois jours,  quand vous  seriez gu╩ri : eh bien,
Monsieur, ce me serait toujours un grand honneur d'╦tre votre homme. "
     D'Artagnan dit ces  mots  avec une simplicit╩ qui faisait  honneur ┴ sa
courtoisie, sans porter aucunement atteinte ┴ son courage.
     " Pardieu, Monsieur, dit Athos, voici une proposition qui me pla¤t, non
pas que je l'accepte,  mais  elle sent  son  gentilhomme d'une lieue.  C'est
ainsi que  parlaient  et faisaient  ces preux du temps  de Charlemagne,  sur
lesquels tout cavalier doit chercher ┴ se modeler. Malheureusement, nous  ne
sommes  plus au  temps  du grand  empereur. Nous sommes  au  temps de  M. le
cardinal,  et  d'ici ┴  trois jours on saurait,  si bien gard╩ que  soit  le
secret,  on  saurait,  dis-je,  que  nous   devons  nous  battre,  et   l'on
s'opposerait ┴ notre  combat. Ah  ┌┴, mais ! ces  flÎneurs ne viendront donc
pas ?
     -- Si vous ╦tes press╩, Monsieur, dit  d'Artagnan  ┴ Athos avec la m╦me
simplicit╩ qu'un instant auparavant il lui avait propos╩ de remettre le duel
┴ trois jours,  si vous ╦tes press╩ et qu'il vous plaise  de m'exp╩dier tout
de suite, ne vous g╦nez pas, je vous en prie.
     --  Voil┴  encore un mot qui me pla¤t, dit Athos en faisant un gracieux
signe  de t╦te ┴ d'Artagnan, il n'est point d'un  homme sans cervelle, et il
est  ┴  coup  s┘r  d'un homme de coeur. Monsieur, j'aime les hommes de votre
trempe, et je vois que si  nous ne nous tuons pas l'un l'autre, j'aurai plus
tard  un vrai  plaisir dans votre conversation. Attendons ces Messieurs,  je
vous prie,  j'ai tout le temps, et cela sera plus correct. Ah ! en voici un,
je crois. "
     En  effet, au bout de la  rue  de Vaugirard commen┌ait ┴  appara¤tre le
gigantesque Porthos.
     " Quoi ! s'╩cria d'Artagnan, votre premier t╩moin est M. Porthos ?
     -- Oui, cela vous contrarie-t-il ?
     -- Non, aucunement.
     -- Et voici le second. "
     D'Artagnan se retourna du cĂt╩ indiqu╩ par Athos, et reconnut Aramis.
     "  Quoi !  s'╩cria-t-il  d'un accent plus ╩tonn╩ que la premi╔re  fois,
votre second t╩moin est M. Aramis ?
     -- Sans doute,  ne savez-vous  pas qu'on ne  nous voit jamais l'un sans
l'autre, et qu'on nous appelle, dans les mousquetaires et dans les gardes, ┴
la cour et ┴  la ville, Athos, Porthos et Aramis ou les trois ins╩parables ?
Apr╔s cela, comme vous arrivez de Dax ou de Pau...
     -- De Tarbes, dit d'Artagnan.
     -- Il vous est permis d'ignorer ce d╩tail, dit Athos.
     -- Ma foi, dit  d'Artagnan,  vous ╦tes  bien  nomm╩s, Messieurs, et mon
aventure,  si  elle fait quelque bruit, prouvera  du  moins que  votre union
n'est point fond╩e sur les contrastes. "
     Pendant  ce  temps, Porthos s'╩tait rapproch╩, avait  salu╩ de  la main
Athos ; puis, se retournant vers d'Artagnan, il ╩tait rest╩ tout ╩tonn╩.
     Disons,  en  passant,  qu'il  avait chang╩  de  baudrier et  quitt╩ son
manteau.
     " Ah ! ah ! fit-il, qu'est-ce que cela ?
     -- C'est avec Monsieur que je me bats, dit Athos en montrant de la main
d'Artagnan, et en le saluant du m╦me geste.
     -- C'est avec lui que je me bats aussi, dit Porthos.
     -- Mais ┴ une heure seulement, r╩pondit d'Artagnan.
     -- Et moi  aussi,  c'est avec Monsieur  que je me bats,  dit Aramis  en
arrivant ┴ son tour sur le terrain.
     -- Mais ┴ deux heures seulement, fit d'Artagnan avec le m╦me calme.
     -- Mais ┴ propos de quoi te bats-tu, toi, Athos ? demanda Aramis.
     --  Ma foi, je ne sais  pas trop, il m'a fait mal ┴ l'╩paule ;  et toi,
Porthos ?
     -- Ma foi, je  me  bats parce que  je me bats  " , r╩pondit Porthos  en
rougissant.
     Athos, qui ne perdait rien, vit passer un fin sourire sur les l╔vres du
Gascon.
     " Nous avons eu une discussion sur la toilette, dit le jeune homme.
     -- Et toi, Aramis ? demanda Athos.
     -- Moi, je me bats pour cause  de th╩ologie " , r╩pondit Aramis tout en
faisant signe ┴ d'Artagnan qu'il le  priait de tenir secr╔te la cause de son
duel.
     Athos vit passer un second sourire sur les l╔vres de d'Artagnan.
     " Vraiment, dit Athos.
     --  Oui,  un point  de saint  Augustin sur lequel  nous  ne sommes  pas
d'accord, dit le Gascon.
     -- D╩cid╩ment c'est un homme d'esprit, murmura Athos.
     -- Et maintenant  que vous ╦tes rassembl╩s,  Messieurs, dit d'Artagnan,
permettez-moi de vous faire mes excuses. "
     A  ce  mot d'excuses , un nuage passa sur  le front d'Athos, un sourire
hautain glissa sur les l╔vres de Porthos, et un signe n╩gatif fut la r╩ponse
d'Aramis.
     " Vous ne me  comprenez pas, Messieurs, dit d'Artagnan  en relevant  sa
t╦te, sur laquelle jouait en ce moment un rayon de soleil  qui en dorait les
lignes  fines et hardies : je  vous demande  excuse  dans  le  cas  oŢ je ne
pourrais vous  payer ma dette ┴ tous trois,  car  M. Athos a  le droit de me
tuer le premier, ce  qui Ăte beaucoup de sa valeur ┴ votre cr╩ance, Monsieur
Porthos, et  ce  qui  rend la  vĂtre ┴ peu pr╔s nulle,  Monsieur Aramis.  Et
maintenant,  Messieurs,  je  vous  le  r╩p╔te,  excusez-moi,  mais  de  cela
seulement, et en garde ! "
     A ces  mots, du geste  le plus cavalier qui se  puisse voir, d'Artagnan
tira son ╩p╩e.
     Le sang ╩tait mont╩ ┴ la t╦te  de d'Artagnan, et dans ce moment  il e┘t
tir╩  son ╩p╩e contre tous  les mousquetaires du royaume, comme il venait de
faire contre Athos, Porthos et Aramis.
     Il  ╩tait  midi  et  un  quart.  Le  soleil  ╩tait  ┴  son  z╩nith,  et
l'emplacement choisi pour ╦tre le th╩Ître du duel se trouvait expos╩ ┴ toute
son ardeur.
     " Il fait  tr╔s  chaud, dit  Athos en tirant son ╩p╩e  ┴ son  tour,  et
cependant je ne  saurais Ăter mon  pourpoint  ; car, tout  ┴ l'heure encore,
j'ai senti que ma blessure saignait, et  je craindrais de g╦ner Monsieur  en
lui montrant du sang qu'il ne m'aurait pas tir╩ lui-m╦me.
     -- C'est vrai, Monsieur, dit d'Artagnan, et  tir╩  par un autre ou  par
moi, je  vous assure que je verrai toujours avec bien du regret le sang d'un
aussi brave gentilhomme ; je me battrai donc en pourpoint comme vous.
     -- Voyons,  voyons, dit Porthos,  assez de  compliments comme cela,  et
songez que nous attendons notre tour.
     -- Parlez pour vous seul, Porthos, quand vous aurez ┴ dire de pareilles
incongruit╩s, interrompit Aramis. Quant ┴ moi, je  trouve les choses que ces
Messieurs  se  disent  fort  bien  dites  et tout  ┴  fait  dignes  de  deux
gentilshommes.
     -- Quand vous voudrez, Monsieur, dit Athos en se mettant en garde.
     -- J'attendais vos ordres " , dit d'Artagnan en croisant le fer.
     Mais les  deux rapi╔res avaient ┴ peine r╩sonn╩ en se touchant,  qu'une
escouade des gardes de Son Eminence, command╩e par M. de Jussac, se montra ┴
l'angle du couvent.
     " Les gardes  du cardinal !  s'╩cri╔rent ┴ la fois Porthos  et  Aramis.
L'╩p╩e au fourreau, Messieurs ! l'╩p╩e au fourreau ! "
     Mais il  ╩tait trop tard. Les deux combattants avaient ╩t╩ vus dans une
pose qui ne permettait pas de douter de leurs intentions.
     "  Hol┴ ! cria Jussac en s'avan┌ant vers eux et  en faisant signe ┴ ses
hommes d'en faire  autant, hol┴ ! mousquetaires, on se bat donc ici ? Et les
╩dits, qu'en faisons-nous ?
     --  Vous ╦tes bien g╩n╩reux, Messieurs les  gardes, dit  Athos plein de
rancune,  car Jussac ╩tait l'un  des agresseurs de  l'avant-veille.  Si nous
vous voyions  battre, je vous r╩ponds, moi, que nous nous garderions bien de
vous en emp╦cher.  Laissez-nous donc faire, et vous allez avoir  du  plaisir
sans prendre aucune peine.
     --  Messieurs,  dit Jussac, c'est avec grand regret que je vous d╩clare
que la chose est impossible. Notre devoir avant tout.  Rengainez  donc, s'il
vous pla¤t, et nous suivez.
     --  Monsieur, dit  Aramis  parodiant  Jussac, ce  serait  avec un grand
plaisir que  nous  ob╩irions ┴ votre gracieuse invitation, si cela d╩pendait
de nous ; mais malheureusement la chose est impossible : M. de Tr╩ville nous
l'a d╩fendu. Passez  donc votre  chemin,  c'est ce  que vous avez de mieux ┴
faire. "
     Cette raillerie exasp╩ra Jussac.
     " Nous vous chargerons donc, dit-il, si vous d╩sob╩issez.
     -- Ils sont cinq,  dit Athos ┴ demi-voix, et nous ne sommes que trois ;
nous serons encore battus, et il nous faudra mourir ici, car je  le d╩clare,
je ne reparais pas vaincu devant le capitaine. "
     Alors  Porthos  et  Aramis  se  rapproch╔rent ┴ l'instant  les uns  des
autres, pendant que Jussac alignait ses soldats.
     Ce seul moment suffit ┴ d'Artagnan pour prendre son parti : c'╩tait  l┴
un de ces ╩v╩nements  qui d╩cident de la vie d'un homme, c'╩tait un  choix ┴
faire  entre le roi et le cardinal ; ce choix fait, il fallait y pers╩v╩rer.
Se battre, c'est-┴-dire d╩sob╩ir ┴ la  loi, c'est-┴-dire  risquer  sa  t╦te,
c'est-┴-dire se faire d'un seul  coup  l'ennemi d'un ministre plus  puissant
que  le roi lui-m╦me : voil┴  ce qu'entrevit le jeune homme, et, disons-le ┴
sa louange, il  n'h╩sita  point une seconde. Se tournant donc vers  Athos et
ses amis :
     "  Messieurs, dit-il,  je reprendrai,  s'il vous pla¤t, quelque chose ┴
vos paroles. Vous  avez dit que vous n'╩tiez que trois, mais il me semble, ┴
moi, que nous sommes quatre.
     -- Mais vous n'╦tes pas des nĂtres, dit Porthos.
     -- C'est  vrai,  r╩pondit d'Artagnan ;  je  n'ai pas l'habit, mais j'ai
l'Îme.  Mon  coeur  est mousquetaire,  je le sens  bien, Monsieur,  et  cela
m'entra¤ne.
     -- Ecartez-vous, jeune homme, cria Jussac, qui  sans doute ┴ ses gestes
et ┴ l'expression de son visage avait devin╩ le dessein de d'Artagnan.  Vous
pouvez vous retirer, nous y consentons. Sauvez votre peau ; allez vite. "
     D'Artagnan ne bougea point.
     " D╩cid╩ment vous ╦tes un joli gar┌on, dit Athos en serrant la  main du
jeune homme.
     -- Allons ! allons ! prenons un parti, reprit Jussac.
     -- Voyons, dirent Porthos et Aramis, faisons quelque chose.
     -- Monsieur est plein de g╩n╩rosit╩ " , dit Athos.
     Mais  tous  trois pensaient ┴ la jeunesse de d'Artagnan  et redoutaient
son inexp╩rience.
     " Nous ne serons  que trois,  dont  un  bless╩,  plus un enfant, reprit
Athos, et l'on n'en dira pas moins que nous ╩tions quatre hommes.
     -- Oui, mais reculer ! dit Porthos.
     -- C'est difficile " , reprit Athos.
     D'Artagnan comprit leur irr╩solution.
     "  Messieurs,  essayez-moi  toujours,  dit-il,  et  je  vous  jure  sur
l'honneur que je ne veux pas m'en aller d'ici si nous sommes vaincus.
     -- Comment vous appelle-t-on, mon brave ? dit Athos.
     -- D'Artagnan, Monsieur.
     -- Eh  bien,  Athos, Porthos, Aramis  et d'Artagnan, en  avant  !  cria
Athos.
     -- Eh bien, voyons, Messieurs, vous d╩cidez-vous  ┴ vous d╩cider ? cria
pour la troisi╔me fois Jussac.
     -- C'est fait, Messieurs, dit Athos.
     -- Et quel parti prenez-vous ? demanda Jussac.
     -- Nous  allons  avoir l'honneur  de  vous charger,  r╩pondit Aramis en
levant son chapeau d'une main et tirant son ╩p╩e de l'autre.
     -- Ah ! vous r╩sistez ! s'╩cria Jussac.
     -- Sangdieu ! cela vous ╩tonne ? "
     Et  les neuf combattants  se pr╩cipit╔rent les  uns sur les autres avec
une furie qui n'excluait pas une certaine m╩thode.
     Athos  prit  un  certain  Cahusac,  favori  du  cardinal  ; Porthos eut
Biscarat, et Aramis se vit en face de deux adversaires.
     Quant ┴ d'Artagnan, il se trouva lanc╩ contre Jussac lui-m╦me.
     Le  coeur du jeune Gascon battait ┴ lui briser  la poitrine, non pas de
peur, Dieu  merci !  il  n'en avait pas l'ombre,  mais  d'╩mulation  ; il se
battait  comme  un  tigre  en  fureur,  tournant  dix  fois  autour  de  son
adversaire, changeant vingt fois  ses gardes et  son  terrain. Jussac ╩tait,
comme on  le  disait alors, friand  de  la lame,  et avait  fort  pratiqu╩ ;
cependant  il avait toutes  les  peines du  monde ┴  se  d╩fendre contre  un
adversaire  qui,  agile et  bondissant, s'╩cartait ┴ tout moment  des r╔gles
re┌ues, attaquant de tous cĂt╩s ┴ la fois, et  tout cela  en parant en homme
qui a le plus grand respect pour son ╩piderme.
     Enfin cette lutte  finit  par faire perdre  patience  ┴ Jussac. Furieux
d'╦tre  tenu  en  ╩chec par celui qu'il  avait regard╩ comme  un  enfant, il
s'╩chauffa et commen┌a ┴ faire  des fautes. D'Artagnan, qui, ┴ d╩faut de  la
pratique, avait une profonde th╩orie, redoubla d'agilit╩. Jussac, voulant en
finir, porta un coup terrible ┴ son adversaire  en  se fendant ┴ fond ; mais
celui-ci para  prime, et tandis que Jussac se relevait, se glissant comme un
serpent  sous son  fer,  il lui passa  son ╩p╩e au travers  du corps. Jussac
tomba comme une masse.
     D'Artagnan  jeta alors un coup d'oeil inquiet et rapide sur le champ de
bataille.
     Aramis avait d╩j┴ tu╩ un de ses adversaires ;  mais l'autre le pressait
vivement. Cependant Aramis ╩tait  en bonne situation et  pouvait  encore  se
d╩fendre.
     Biscarat et Porthos venaient de faire coup fourr╩ : Porthos  avait re┌u
un coup d'╩p╩e au travers du bras, et Biscarat au travers de la cuisse. Mais
comme ni  l'une ni l'autre des deux  blessures n'╩tait  grave,  ils  ne s'en
escrimaient qu'avec plus d'acharnement.
     Athos, bless╩ de nouveau par Cahusac, pÎlissait ┴  vue d'oeil,  mais il
ne reculait pas d'une semelle : il  avait seulement chang╩ son ╩p╩e de main,
et se battait de la main gauche.
     D'Artagnan,  selon  les lois du duel de  cette ╩poque, pouvait secourir
quelqu'un  ; pendant qu'il  cherchait du regard  celui de ses compagnons qui
avait besoin de son aide, il surprit  un coup d'oeil d'Athos. Ce coup d'oeil
╩tait d'une  ╩loquence sublime. Athos serait mort  plutĂt que  d'appeler  au
secours  ;  mais il  pouvait  regarder,  et  du  regard  demander un  appui.
D'Artagnan le devina, fit un bond  terrible et tomba sur le flanc de Cahusac
en criant :
     " A moi, Monsieur le garde, je vous tue ! "
     Cahusac  se retourna  ; il ╩tait temps. Athos, que son  extr╦me courage
soutenait seul, tomba sur un genou.
     "  Sangdieu ! criait-il  ┴  d'Artagnan, ne le tuez pas, jeune homme, je
vous en prie ; j'ai une vieille affaire ┴ terminer avec lui, quand je  serai
gu╩ri  et  bien portant. D╩sarmez-le seulement, liez-lui l'╩p╩e. C'est cela.
Bien ! tr╔s bien ! "
     Cette exclamation  ╩tait  arrach╩e ┴ Athos  par l'╩p╩e  de  Cahusac qui
sautait ┴ vingt  pas de lui. D'Artagnan  et Cahusac  s'╩lanc╔rent  ensemble,
l'un pour la ressaisir,  l'autre pour  s'en emparer ; mais  d'Artagnan, plus
leste, arriva le premier et mit le pied dessus.
     Cahusac courut ┴  celui  des gardes qu'avait tu╩ Aramis, s'empara de sa
rapi╔re,  et voulut  revenir ┴ d'Artagnan ; mais sur son chemin il rencontra
Athos, qui,  pendant  cette  pause  d'un  instant  que  lui  avait  procur╩e
d'Artagnan, avait  repris haleine,  et qui, de crainte que d'Artagnan ne lui
tuÎt son ennemi, voulait recommencer le combat.
     D'Artagnan comprit  que  ce serait  d╩sobliger Athos que  de  ne pas le
laisser  faire. En effet, quelques  secondes apr╔s, Cahusac  tomba  la gorge
travers╩e d'un coup d'╩p╩e.
     Au  m╦me instant,  Aramis appuyait son ╩p╩e  contre la poitrine de  son
adversaire renvers╩, et le for┌ait ┴ demander merci.
     Restaient  Porthos et  Biscarat. Porthos  faisait  mille fanfaronnades,
demandant  ┴ Biscarat  quelle heure il pouvait bien ╦tre, et lui faisait ses
compliments sur la compagnie que venait d'obtenir son fr╔re dans le r╩giment
de Navarre  ; mais, tout  en raillant, il ne gagnait rien. Biscarat ╩tait un
de ces hommes de fer qui ne tombent que morts.
     Cependant il  fallait en finir. Le guet pouvait arriver et prendre tous
les combattants,  bless╩s ou non, royalistes ou cardinalistes. Athos, Aramis
et d'Artagnan  entour╔rent Biscarat et  le somm╔rent  de  se rendre. Quoique
seul  contre  tous, et avec un  coup d'╩p╩e qui  lui traversait  la  cuisse,
Biscarat voulait tenir ;  mais Jussac, qui s'╩tait relev╩ sur son coude, lui
cria de  se rendre. Biscarat ╩tait un  Gascon comme d'Artagnan  ;  il fit la
sourde oreille  et se contenta de  rire, et entre deux parades,  trouvant le
temps de d╩signer, du bout de son ╩p╩e, une place ┴ terre :
     " Ici, dit-il,  parodiant un verset de la  Bible, ici mourra  Biscarat,
seul de ceux qui sont avec lui.
     -- Mais ils sont quatre contre toi ; finis-en, je te l'ordonne.
     -- Ah !  si tu l'ordonnes, c'est autre chose, dit Biscarat, comme tu es
mon brigadier, je dois ob╩ir. "
     Et, faisant un bond en arri╔re, il cassa son ╩p╩e sur son genou pour ne
pas  la rendre,  en  jeta les morceaux  par-dessus  le mur du couvent  et se
croisa les bras en sifflant un air cardinaliste.
     La   bravoure  est  toujours  respect╩e,  m╦me  dans  un   ennemi.  Les
mousquetaires salu╔rent Biscarat de leurs ╩p╩es et les remirent au fourreau.
D'Artagnan  en fit  autant, puis, aid╩ de  Biscarat,  le  seul qui f┘t rest╩
debout, il  porta sous le porche  du  couvent  Jussac,  Cahusac et celui des
adversaires  d'Aramis  qui  n'╩tait que bless╩.  Le  quatri╔me,  comme  nous
l'avons  dit, ╩tait mort. Puis ils sonn╔rent la cloche, et, emportant quatre
╩p╩es  sur  cinq,  ils  s'achemin╔rent  ivres de joie vers l'hĂtel  de M. de
Tr╩ville.  On les voyait entrelac╩s,  tenant toute la largeur de  la rue, et
accostant chaque mousquetaire qu'ils rencontraient,  si bien qu'┴ la fin  ce
fut une marche triomphale. Le coeur de d'Artagnan nageait dans l'ivresse, il
marchait entre Athos et Porthos en les ╩treignant tendrement.
     "  Si je ne suis pas encore mousquetaire, dit-il ┴ ses nouveaux amis en
franchissant la porte de l'hĂtel de M.  de Tr╩ville, au moins  me voil┴ re┌u
apprenti, n'est-ce pas ? "







     L'affaire  fit  grand  bruit.  M. de Tr╩ville gronda beaucoup tout haut
contre ses mousquetaires, et les f╩licita tout bas ; mais comme il n'y avait
pas de temps ┴  perdre pour pr╩venir le roi, M. de Tr╩ville s'empressa de se
rendre  au Louvre. Il ╩tait d╩j┴ trop  tard, le  roi ╩tait  enferm╩ avec  le
cardinal, et l'on dit ┴ M. de Tr╩ville que le roi travaillait et ne  pouvait
recevoir en ce moment. Le  soir, M. de Tr╩ville  vint au jeu du roi.  Le roi
gagnait, et  comme  Sa Majest╩  ╩tait fort avare,  elle  ╩tait  d'excellente
humeur ; aussi, du plus loin que le roi aper┌ut Tr╩ville :
     " Venez ici, Monsieur le capitaine, dit-il, venez que je vous gronde  ;
savez-vous  que  Son  Eminence  est  venue me  faire  des  plaintes  sur vos
mousquetaires, et  cela avec une telle ╩motion, que ce  soir Son Eminence en
est malade  ? Ah ┌┴,  mais ce  sont des diables ┴ quatre, des gens ┴ pendre,
que vos mousquetaires !
     -- Non, Sire, r╩pondit Tr╩ville, qui vit du premier coup d'oeil comment
la  chose  allait  tourner  ; non,  tout au  contraire,  ce sont  de  bonnes
cr╩atures,  douces  comme des agneaux,  et qui n'ont  qu'un  d╩sir,  je m'en
ferais garant : c'est que leur ╩p╩e ne sorte du fourreau que pour le service
de Votre  Majest╩. Mais, que voulez-vous, les gardes de M. le cardinal  sont
sans cesse ┴ leur chercher querelle, et,  pour l'honneur m╦me  du corps, les
pauvres jeunes gens sont oblig╩s de se d╩fendre.
     -- Ecoutez M. de Tr╩ville ! dit le roi,  ╩coutez-le !  ne dirait-on pas
qu'il  parle  d'une  communaut╩ religieuse !  En v╩rit╩, mon cher capitaine,
j'ai envie de vous Ăter votre brevet et de le donner ┴ Mlle de Chemerault, ┴
laquelle  j'ai  promis une  abbaye.  Mais ne pensez pas que je vous  croirai
ainsi sur parole. On m'appelle Louis le Juste, Monsieur de Tr╩ville, et tout
┴ l'heure, tout ┴ l'heure nous verrons.
     -- Ah  !  c'est  parce  que  je  me fie  ┴  cette  justice,  Sire,  que
j'attendrai patiemment et tranquillement le bon plaisir de Votre Majest╩.
     -- Attendez donc, Monsieur, attendez donc, dit le roi, je ne vous ferai
pas longtemps attendre. "
     En  effet, la  chance tournait, et  comme le roi commen┌ait ┴ perdre ce
qu'il avait gagn╩, il n'╩tait pas fÎch╩ de trouver un pr╩texte pour faire --
qu'on nous passe cette expression de joueur, dont,  nous l'avouons, nous  ne
connaissons pas l'origine --, pour faire charlemagne. Le roi se leva donc au
bout d'un instant, et mettant dans sa poche l'argent qui ╩tait devant lui et
dont la majeure partie venait de son gain :
     " La Vieuville, dit-il, prenez ma  place, il faut que  je parle ┴ M. de
Tr╩ville  pour affaire  d'importance.  Ah  !... j'avais quatre-vingts  louis
devant moi ; mettez la m╦me somme, afin que ceux qui ont perdu n'aient point
┴ se plaindre. La justice avant tout. "
     Puis,  se retournant vers M. de  Tr╩ville  et  marchant  avec  lui vers
l'embrasure d'une fen╦tre :
     " Eh bien, Monsieur, continua-t-il, vous  dites que ce sont  les gardes
de l'Eminentissime qui ont ╩t╩ chercher querelle ┴ vos mousquetaires ?
     -- Oui, Sire, comme toujours.
     -- Et comment la chose est-elle venue, voyons ? car, vous le savez, mon
cher capitaine, il faut qu'un juge ╩coute les deux parties.
     --  Ah ! mon Dieu ! de la fa┌on la  plus  simple et  la plus naturelle.
Trois de mes meilleurs  soldats,  que Votre  Majest╩ conna¤t de nom  et dont
elle  a  plus  d'une  fois  appr╩ci╩ le  d╩vouement, et  qui  ont,  je  puis
l'affirmer au  roi,  son service fort ┴ coeur ; --  trois de  mes  meilleurs
soldats, dis-je, MM.  Athos,  Porthos et Aramis,  avaient fait une partie de
plaisir  avec un  jeune cadet de Gascogne  que je  leur avais recommand╩  le
matin m╦me. La partie allait avoir lieu  ┴ Saint- Germain, je crois,  et ils
s'╩taient donn╩ rendez-vous aux  Carmes-  Deschaux, lorsqu'elle fut troubl╩e
par M. de Jussac  et MM. Cahusac,  Biscarat, et deux  autres gardes  qui  ne
venaient certes  pas  l┴ en si  nombreuse  compagnie sans mauvaise intention
contre les ╩dits.
     --  Ah  ! ah ! vous  m'y  faites penser, dit  le roi : sans doute,  ils
venaient pour se battre eux-m╦mes.
     -- Je ne les accuse pas, Sire,  mais je laisse Votre Majest╩  appr╩cier
ce que peuvent aller faire cinq  hommes arm╩s dans un lieu aussi  d╩sert que
le sont les environs du couvent des Carmes.
     -- Oui, vous avez raison, Tr╩ville, vous avez raison.
     -- Alors, quand ils ont vu mes mousquetaires, ils ont  chang╩ d'id╩e et
ils ont  oubli╩ leur haine particuli╔re pour la haine  de  corps ; car Votre
Majest╩ n'ignore pas que les mousquetaires,  qui  sont  au roi et rien qu'au
roi, sont les ennemis naturels des gardes, qui sont ┴ M. le cardinal.
     --  Oui,  Tr╩ville,  oui,  dit  le roi m╩lancoliquement, et  c'est bien
triste,  croyez-moi, de voir ainsi  deux partis en France,  deux t╦tes  ┴ la
royaut╩ ; mais tout cela finira, Tr╩ville, tout cela finira. Vous dites donc
que les gardes ont cherch╩ querelle aux mousquetaires ?
     -- Je dis qu'il est probable que les choses se sont pass╩es ainsi, mais
je  n'en jure pas,  Sire.  Vous  savez combien  la  v╩rit╩ est  difficile  ┴
conna¤tre, et  ┴ moins  d'╦tre dou╩ de cet  instinct admirable  qui  a  fait
nommer Louis XIII le Juste...
     -- Et  vous avez  raison, Tr╩ville ; mais ils n'╩taient  pas seuls, vos
mousquetaires, il y avait avec eux un enfant ?
     -- Oui, Sire,  et un homme bless╩, de  sorte que trois mousquetaires du
roi, dont  un bless╩, et  un  enfant, non seulement ont tenu t╦te ┴ cinq des
plus terribles gardes de M. le cardinal,  mais encore en ont port╩ quatre  ┴
terre.
     -- Mais c'est une victoire, cela ! s'╩cria le roi tout rayonnant  ; une
victoire compl╔te !
     -- Oui, Sire, aussi compl╔te que celle du pont de C╩.
     -- Quatre hommes, dont un bless╩, et un enfant, dites-vous ?
     -- Un jeune  homme ┴ peine  ; lequel s'est m╦me si parfaitement conduit
en  cette occasion,  que je prendrai la libert╩ de le  recommander  ┴  Votre
Majest╩.
     -- Comment s'appelle-t-il ?
     -- D'Artagnan,  Sire.  C'est le fils d'un de mes plus anciens amis ; le
fils d'un homme qui a fait avec le roi  votre p╔re, de glorieuse m╩moire, la
guerre de partisan.
     --  Et vous dites qu'il s'est  bien conduit, ce jeune homme ? Racontez-
moi cela, Tr╩ville  ;  vous  savez  que  j'aime  les r╩cits de guerre  et de
combat. "
     Et le roi Louis XIII releva fi╔rement sa moustache en  se posant sur la
hanche.
     " Sire,  reprit  Tr╩ville, comme je vous l'ai  dit,  M. d'Artagnan  est
presque un  enfant, et comme il  n'a pas  l'honneur d'╦tre  mousquetaire, il
╩tait en  habit bourgeois ; les gardes de  M. le  cardinal, reconnaissant sa
grande jeunesse  et, de  plus, qu'il ╩tait ╩tranger au  corps,  l'invit╔rent
donc ┴ se retirer avant qu'ils attaquassent.
     -- Alors, vous  voyez bien,  Tr╩ville, interrompit  le roi, que ce sont
eux qui ont attaqu╩.
     -- C'est juste, Sire :  ainsi, plus de doute ; ils le somm╔rent donc de
se retirer ; mais il r╩pondit qu'il ╩tait mousquetaire de coeur et tout ┴ Sa
Majest╩, qu'ainsi donc il resterait avec Messieurs les mousquetaires.
     -- Brave jeune homme ! murmura le roi.
     --  En effet, il demeura avec eux ; et Votre Majest╩  a l┴ un  si ferme
champion, que ce fut lui qui donna ┴  Jussac ce terrible coup d'╩p╩e qui met
si fort en col╔re M. le cardinal.
     --  C'est lui qui a bless╩  Jussac ? s'╩cria le roi  ; lui, un enfant !
Ceci, Tr╩ville, c'est impossible.
     -- C'est comme j'ai l'honneur de le dire ┴ Votre Majest╩.
     -- Jussac, une des premi╔res lames du royaume !
     -- Eh bien, Sire ! il a trouv╩ son ma¤tre.
     -- Je veux voir ce jeune homme, Tr╩ville, je veux  le  voir, et si l'on
peut faire quelque chose, Eh bien, nous nous en occuperons.
     -- Quand Votre Majest╩ daignera-t-elle le recevoir ?
     -- Demain ┴ midi, Tr╩ville.
     -- L'am╔nerai-je seul ?
     -- Non, amenez-les-moi tous  les quatre ensemble. Je veux les remercier
tous  ┴  la  fois ; les hommes  d╩vou╩s sont rares,  Tr╩ville,  et  il  faut
r╩compenser le d╩vouement.
     -- A midi, Sire, nous serons au Louvre.
     -- Ah ! par le petit escalier, Tr╩ville, par le petit  escalier. Il est
inutile que le cardinal sache...
     -- Oui, Sire.
     --  Vous comprenez, Tr╩ville,  un  ╩dit est toujours  un ╩dit  ; il est
d╩fendu de se battre, au bout du compte.
     --  Mais  cette  rencontre,  Sire,  sort  tout  ┴  fait des  conditions
ordinaires  d'un duel : c'est  une rixe, et la  preuve, c'est qu'ils ╩taient
cinq gardes du cardinal contre mes trois mousquetaires et M. d'Artagnan.
     -- C'est juste,  dit le roi ; mais n'importe, Tr╩ville, venez  toujours
par le petit escalier. "
     Tr╩ville sourit. Mais  comme  c'╩tait d╩j┴  beaucoup  pour lui  d'avoir
obtenu  de  cet  enfant  qu'il  se  r╩voltÎt  contre  son  ma¤tre,  il salua
respectueusement le roi, et avec son agr╩ment prit cong╩ de lui.
     D╔s le soir m╦me,  les trois mousquetaires furent pr╩venus de l'honneur
qui leur ╩tait accord╩. Comme ils connaissaient depuis longtemps le roi, ils
n'en  furent  pas  trop ╩chauff╩s  :  mais  d'Artagnan, avec son imagination
gasconne, y vit sa fortune ┴ venir, et passa la nuit ┴ faire des r╦ves d'or.
Aussi, d╔s huit heures du matin, ╩tait-il chez Athos.
     D'Artagnan trouva le mousquetaire  tout habill╩ et pr╦t ┴ sortir. Comme
on n'avait rendez-vous chez le roi qu'┴ midi, il avait form╩ le projet, avec
Porthos  et Aramis, d'aller  faire une partie de  paume dans un tripot situ╩
tout  pr╔s des ╩curies du Luxembourg. Athos invita d'Artagnan ┴  les suivre,
et malgr╩ son ignorance de ce jeu, auquel il n'avait  jamais  jou╩, celui-ci
accepta,  ne  sachant  que faire  de son  temps, depuis neuf heures du matin
qu'il ╩tait ┴ peine jusqu'┴ midi.
     Les deux  mousquetaires  ╩taient  d╩j┴  arriv╩s et pelotaient ensemble.
Athos,  qui  ╩tait  tr╔s  fort  ┴ tous les  exercices  du corps,  passa avec
d'Artagnan du cĂt╩ oppos╩, et leur fit d╩fi. Mais au premier mouvement qu'il
essaya, quoiqu'il jouÎt de la main gauche,  il comprit que sa blessure ╩tait
encore  trop r╩cente pour lui permettre un pareil exercice. D'Artagnan resta
donc seul, et  comme il d╩clara qu'il ╩tait trop maladroit pour soutenir une
partie en r╔gle, on continua  seulement ┴ s'envoyer des  balles sans compter
le jeu. Mais une de ces balles, lanc╩e par le  poignet hercul╩en de Porthos,
passa si pr╔s du visage de d'Artagnan, qu'il pensa que si, au lieu de passer
┴  cĂt╩,  elle e┘t donn╩  dedans,  son  audience ╩tait  probablement perdue,
attendu  qu'il  lui e┘t ╩t╩ de  toute impossibilit╩  de se pr╩senter chez le
roi. Or, comme  de cette audience, dans son  imagination gasconne, d╩pendait
tout son avenir, il salua  poliment Porthos et  Aramis, d╩clarant  qu'il  ne
reprendrait la partie que lorsqu'il serait en ╩tat de leur tenir t╦te, et il
s'en revint prendre place pr╔s de la corde et dans la galerie.
     Malheureusement pour d'Artagnan, parmi les spectateurs  se trouvait  un
garde de  Son  Eminence, lequel, tout  ╩chauff╩ encore  de la d╩faite de ses
compagnons,  arriv╩e  la veille  seulement,  s'╩tait  promis  de  saisir  la
premi╔re occasion de la venger. Il crut donc que cette occasion ╩tait venue,
et s'adressant ┴ son voisin :
     " Il  n'est pas  ╩tonnant, dit-il, que ce jeune homme ait eu peur d'une
balle, c'est sans doute un apprenti mousquetaire. "
     D'Artagnan  se retourna  comme si un  serpent  l'e┘t mordu, et  regarda
fixement le garde qui venait de tenir cet insolent propos.
     "  Pardieu !  reprit  celui-ci  en frisant insolemment,  sa  moustache,
regardez-moi tant que vous voudrez, mon petit Monsieur, j'ai dit ce que j'ai
dit.
     -- Et comme ce que vous  avez  dit est trop  clair pour que vos paroles
aient besoin d'explication,  r╩pondit  d'Artagnan  ┴  voix  basse,  je  vous
prierai de me suivre.
     -- Et quand cela ? demanda le garde avec le m╦me air railleur.
     -- Tout de suite, s'il vous pla¤t.
     -- Et vous savez qui je suis, sans doute ?
     -- Moi, je l'ignore compl╔tement, et je ne m'en inqui╔te gu╔re.
     --  Et  vous  avez  tort,  car,  si  vous  saviez  mon  nom,  peut-╦tre
seriez-vous moins press╩.
     -- Comment vous appelez-vous ?
     -- Bernajoux, pour vous servir.
     -- Eh bien,  Monsieur Bernajoux, dit tranquillement d'Artagnan, je vais
vous attendre sur la porte.
     -- Allez, Monsieur, je vous suis.
     -- Ne vous  pressez pas  trop, Monsieur, qu'on ne s'aper┌oive  pas  que
nous  sortons ensemble ; vous  comprenez  que pour ce que nous allons faire,
trop de monde nous g╦nerait.
     --  C'est  bien "  , r╩pondit le  garde, ╩tonn╩ que  son nom  n'e┘t pas
produit plus d'effet sur le jeune homme.
     En effet,  le  nom  de  Bernajoux  ╩tait  connu  de tout  le  monde, de
d'Artagnan seul except╩, peut-╦tre ;  car c'╩tait un  de ceux qui figuraient
le plus souvent  dans les rixes journali╔res que tous les ╩dits du roi et du
cardinal n'avaient pu r╩primer.
     Porthos  et Aramis  ╩taient  si occup╩s  de leur partie,  et Athos  les
regardait avec tant d'attention, qu'ils ne virent pas m╦me sortir leur jeune
compagnon,  lequel,  ainsi qu'il  l'avait dit  au  garde  de  Son  Eminence,
s'arr╦ta  sur la porte ; un  instant apr╔s,  celui-ci descendit ┴  son tour.
Comme d'Artagnan  n'avait  pas de temps  ┴ perdre, vu l'audience du  roi qui
╩tait fix╩e ┴  midi, il  jeta les yeux autour  de lui, et voyant que  la rue
╩tait d╩serte :
     "  Ma foi, dit-il  ┴ son adversaire,  il est  bien  heureux  pour vous,
quoique vous  vous  appeliez Bernajoux, de n'avoir  affaire qu'┴ un apprenti
mousquetaire ; cependant, soyez tranquille, je ferai de mon  mieux. En garde
!
     -- Mais, dit celui que d'Artagnan provoquait ainsi, il me semble que le
lieu  est assez mal choisi,  et que nous  serions mieux derri╔re l'abbaye de
Saint-Germain ou dans le Pr╩-aux-Clercs.
     --  Ce  que  vous  dites  est  plein  de sens,  r╩pondit  d'Artagnan  ;
malheureusement j'ai peu de temps ┴ moi, ayant un rendez-vous ┴  midi juste.
En garde donc, Monsieur, en garde ! "
     Bernajoux  n'╩tait pas  homme ┴  se  faire r╩p╩ter  deux fois un pareil
compliment. Au m╦me instant son ╩p╩e brilla ┴ sa main,  et il fondit sur son
adversaire que, grÎce ┴ sa grande jeunesse, il esp╩rait intimider.
     Mais d'Artagnan avait fait la veille son apprentissage, et  tout  frais
╩moulu de sa victoire, tout gonfl╩ de sa future faveur, il ╩tait r╩solu ┴ ne
pas reculer d'un pas : aussi les deux fers se trouv╔rent-ils engag╩s jusqu'┴
la garde, et comme d'Artagnan tenait ferme ┴ sa place, ce fut son adversaire
qui fit un pas  de retraite.  Mais d'Artagnan saisit le  moment  oŢ, dans ce
mouvement, le fer de Bernajoux d╩viait de la ligne, il d╩gagea, se fendit et
toucha son  adversaire ┴ l'╩paule. AussitĂt d'Artagnan,  ┴ son tour,  fit un
pas  de retraite et releva son ╩p╩e ; mais Bernajoux lui cria que ce n'╩tait
rien,  et  se  fendant  aveugl╩ment  sur  lui,  il  s'enferra  de  lui-m╦me.
Cependant, comme il  ne  tombait  pas, comme il ne se d╩clarait  pas vaincu,
mais que seulement  il rompait du cĂt╩ de l'hĂtel de  M. de La Tr╩mouille au
service duquel il avait un parent, d'Artagnan, ignorant lui-m╦me la  gravit╩
de  la derni╔re  blessure  que  son  adversaire  avait  re┌ue,  le  pressait
vivement, et sans  doute  allait l'achever d'un  troisi╔me coup, lorsque  la
rumeur qui  s'╩levait  de la rue s'╩tant ╩tendue jusqu'au jeu de paume, deux
des amis du  garde,  qui l'avaient entendu  ╩changer  quelques  paroles avec
d'Artagnan et  qui  l'avaient  vu  sortir  ┴ la suite  de  ces  paroles,  se
pr╩cipit╔rent l'╩p╩e ┴ la main hors du tripot et tomb╔rent sur le vainqueur.
Mais aussitĂt Athos, Porthos et Aramis parurent ┴ leur tour, et au moment oŢ
les  deux  gardes  attaquaient  leur  jeune  camarade, les  forc╔rent  ┴  se
retourner. En  ce  moment, Bernajoux tomba ; et  comme  les  gardes  ╩taient
seulement deux  contre quatre, ils se mirent ┴ crier : " A  nous, l'hĂtel de
La Tr╩mouille !  "  A ces cris, tout ce qui  ╩tait  dans  l'hĂtel sortit, se
ruant sur les quatre compagnons,  qui de leur cĂt╩  se mirent ┴ crier  : " A
nous, mousquetaires ! "
     Ce cri ╩tait ordinairement entendu  ;  car on savait les  mousquetaires
ennemis de Son Eminence, et on les aimait  pour la haine qu'ils portaient au
cardinal. Aussi  les gardes des autres compagnies  que celles appartenant au
duc Rouge, comme l'avait  appel╩ Aramis, prenaient-ils en g╩n╩ral parti dans
ces sortes de querelles pour les mousquetaires du roi. De trois gardes de la
compagnie  de M. des Essarts qui passaient,  deux vinrent  donc  en aide aux
quatre compagnons, tandis que l'autre  courait ┴  l'hĂtel de M. de Tr╩ville,
criant : " A nous, mousquetaires, ┴ nous ! " Comme d'habitude, l'hĂtel de M.
de Tr╩ville ╩tait plein de soldats de cette arme, qui accoururent au secours
de  leurs camarades ;  la  m╦l╩e devint  g╩n╩rale, mais  la force ╩tait  aux
mousquetaires : les gardes du cardinal et les gens de M. de La Tr╩mouille se
retir╔rent dans  l'hĂtel, dont ils ferm╔rent  les  portes assez ┴ temps pour
emp╦cher que leurs ennemis n'y fissent irruption en m╦me temps qu'eux. Quant
au bless╩,  il  y  avait ╩t╩ tout d'abord transport╩  et, comme nous l'avons
dit, en fort mauvais ╩tat.
     L'agitation ╩tait ┴ son comble parmi les mousquetaires et leurs alli╩s,
et  l'on  d╩lib╩rait  d╩j┴  si,  pour punir  l'insolence  qu'avaient eue les
domestiques de M. de La Tr╩mouille de faire une sortie sur les mousquetaires
du roi, on ne mettrait pas le feu ┴  son hĂtel. La proposition  en avait ╩t╩
faite et  accueillie  avec  enthousiasme, lorsque heureusement  onze  heures
sonn╔rent ; d'Artagnan et ses compagnons se souvinrent de leur audience,  et
comme ils eussent  regrett╩ que  l'on  f¤t  un  si beau coup sans  eux,  ils
parvinrent  ┴ calmer les t╦tes. On  se contenta donc de jeter quelques pav╩s
dans  les  portes,  mais  les  portes  r╩sist╔rent  : alors  on se  lassa  ;
d'ailleurs ceux qui devaient ╦tre regard╩s comme les chefs  de  l'entreprise
avaient depuis un instant quitt╩ le groupe et s'acheminaient vers l'hĂtel de
M. de Tr╩ville, qui les attendait, d╩j┴ au courant de cette algarade.
     " Vite, au Louvre, dit-il, au Louvre sans perdre un instant, et tÎchons
de  voir  le  roi  avant  qu'il  soit pr╩venu  par  le cardinal  ;  nous lui
raconterons  la  chose comme  une  suite de  l'affaire  d'hier, et les  deux
passeront ensemble. "
     M. de Tr╩ville, accompagn╩ des quatre jeunes gens, s'achemina donc vers
le Louvre ; mais, au grand ╩tonnement du capitaine des mousquetaires, on lui
annon┌a que le roi ╩tait all╩ courre le cerf dans la for╦t de Saint-Germain.
M. de Tr╩ville se fit r╩p╩ter deux fois cette nouvelle, et ┴ chaque fois ses
compagnons virent son visage se rembrunir.
     " Est-ce  que Sa  Majest╩, demanda-t-il, avait  d╔s  hier le  projet de
faire cette chasse ?
     -- Non, Votre Excellence, r╩pondit le valet de  chambre, c'est le grand
veneur qui est venu lui annoncer ce matin qu'on avait d╩tourn╩ cette nuit un
cerf ┴ son  intention.  Il a d'abord r╩pondu qu'il  n'irait pas, puis il n'a
pas  su r╩sister  au  plaisir que lui promettait cette chasse,  et  apr╔s le
d¤ner il est parti.
     -- Et le roi a-t-il vu le cardinal ? demanda M. de Tr╩ville.
     -- Selon  toute probabilit╩, r╩pondit le valet  de chambre, car j'ai vu
ce matin  les  chevaux  au carrosse  de Son Eminence, j'ai  demand╩ oŢ  elle
allait, et l'on m'a r╩pondu : " A Saint-Germain. "
     -- Nous sommes pr╩venus, dit M.  de Tr╩ville, Messieurs, je  verrai  le
roi  ce  soir  ;  mais  quant ┴ vous,  je  ne vous conseille  pas de  vous y
hasarder. "
     L'avis  ╩tait  trop  raisonnable  et  surtout  venait  d'un  homme  qui
connaissait trop bien le roi, pour que les quatre jeunes gens essayassent de
le combattre. M. de Tr╩ville les invita donc ┴ rentrer  chacun chez eux et ┴
attendre de ses nouvelles.
     En  entrant  ┴  son  hĂtel, M. de Tr╩ville songea qu'il fallait prendre
date en portant  plainte le premier. Il envoya un de ses domestiques chez M.
de La Tr╩mouille avec une lettre  dans laquelle il le  priait de mettre hors
de chez lui  le  garde  de M.  le  cardinal,  et  de r╩primander ses gens de
l'audace  qu'ils  avaient eue de faire leur sortie contre les mousquetaires.
Mais  M.  de La Tr╩mouille, d╩j┴ pr╩venu par son  ╩cuyer dont, comme  on  le
sait, Bernajoux ╩tait le parent, lui fit r╩pondre que ce  n'╩tait ni ┴ M. de
Tr╩ville,  ni ┴  ses mousquetaires  de se plaindre, mais bien au contraire ┴
lui dont les  mousquetaires avaient charg╩ les gens et voulu br┘ler l'hĂtel.
Or, comme le  d╩bat entre ces deux seigneurs e┘t pu  durer longtemps, chacun
devant naturellement s'ent╦ter  dans  son opinion, M.  de Tr╩ville  avisa un
exp╩dient qui avait  pour but  de  tout terminer : c'╩tait  d'aller  trouver
lui-m╦me M. de La Tr╩mouille.
     Il se rendit donc aussitĂt ┴ son hĂtel et se fit annoncer.
     Les  deux  seigneurs  se  salu╔rent  poliment,  car, s'il n'y avait pas
amiti╩ entre eux,  il y  avait  du moins estime. Tous  deux  ╩taient gens de
coeur et d'honneur ; et comme  M. de  La  Tr╩mouille,  protestant, et voyant
rarement le roi, n'╩tait d'aucun parti, il n'apportait en  g╩n╩ral dans  ses
relations  sociales aucune  pr╩vention.  Cette fois,  n╩anmoins, son accueil
quoique poli fut plus froid que d'habitude.
     " Monsieur,  dit M. de  Tr╩ville, nous croyons  avoir  ┴ nous  plaindre
chacun l'un  de l'autre, et  je suis venu moi-m╦me pour que nous tirions  de
compagnie cette affaire au clair.
     -- Volontiers, r╩pondit M. de La Tr╩mouille ; mais je vous pr╩viens que
je suis bien renseign╩, et tout le tort est ┴ vos mousquetaires.
     -- Vous ╦tes  un homme trop juste et trop raisonnable, Monsieur, dit M.
de Tr╩ville, pour ne pas accepter la proposition que je vais faire.
     -- Faites, Monsieur, j'╩coute.
     -- Comment se trouve M. Bernajoux, le parent de votre ╩cuyer ?
     -- Mais, Monsieur, fort mal. Outre le coup d'╩p╩e  qu'il a re┌u dans le
bras, et qui n'est pas autrement dangereux, il en a encore  ramass╩ un autre
qui  lui  a travers╩ le poumon, de  sorte  que le m╩decin  en dit de pauvres
choses.
     -- Mais le bless╩ a-t-il conserv╩ sa connaissance ?
     -- Parfaitement.
     -- Parle-t-il ?
     -- Avec difficult╩, mais il parle.
     --  Eh bien, Monsieur ! rendons-nous pr╔s de lui ; adjurons-le, au  nom
du Dieu devant lequel il va ╦tre appel╩ peut-╦tre,  de dire la v╩rit╩. Je le
prends pour juge  dans sa propre cause,  Monsieur, et  ce  qu'il dira  je le
croirai. "
     M.  de  La  Tr╩mouille  r╩fl╩chit un  instant,  puis,  comme  il  ╩tait
difficile de faire une proposition plus raisonnable, il accepta.
     Tous deux descendirent dans la chambre oŢ ╩tait le bless╩. Celui-ci, en
voyant  entrer  ces deux nobles  seigneurs  qui  venaient lui  faire visite,
essaya de se relever  sur son lit, mais il ╩tait trop faible, et, ╩puis╩ par
l'effort qu'il avait fait, il retomba presque sans connaissance.
     M. de La Tr╩mouille s'approcha de lui  et lui fit respirer des sels qui
le rappel╔rent  ┴  la vie. Alors  M.  de Tr╩ville,  ne voulant pas qu'on p┘t
l'accuser  d'avoir  influenc╩  le  malade, invita  M.  de  La  Tr╩mouille  ┴
l'interroger lui-m╦me.
     Ce qu'avait pr╩vu M. de Tr╩ville  arriva. Plac╩ entre la vie et la mort
comme  l'╩tait Bernajoux, il  n'eut pas  m╦me l'id╩e de taire  un instant la
v╩rit╩,  et  il raconta  aux deux seigneurs les  choses  exactement,  telles
qu'elles s'╩taient pass╩es.
     C'╩tait  tout ce que  voulait M. de Tr╩ville  ; il souhaita ┴ Bernajoux
une prompte convalescence, prit cong╩ de M. de La Tr╩mouille, rentra  ┴  son
hĂtel et fit aussitĂt pr╩venir les quatre amis qu'il les attendait ┴ d¤ner.
     M.  de Tr╩ville recevait fort  bonne compagnie,  toute anticardinaliste
d'ailleurs. On comprend donc que la conversation roula pendant tout le d¤ner
sur les deux ╩checs que venaient d'╩prouver les  gardes de Son Eminence. Or,
comme d'Artagnan avait ╩t╩ le h╩ros de ces deux journ╩es, ce fut sur lui que
tomb╔rent  toutes  les   f╩licitations,  qu'Athos,  Porthos  et  Aramis  lui
abandonn╔rent non seulement en bons camarades, mais en hommes qui avaient eu
assez souvent leur tour pour qu'ils lui laissassent le sien.
     Vers  six  heures, M. de Tr╩ville  annon┌a qu'il  ╩tait tenu d'aller au
Louvre ; mais  comme  l'heure de l'audience  accord╩e  par Sa  Majest╩ ╩tait
pass╩e, au lieu de r╩clamer l'entr╩e par le petit escalier, il se pla┌a avec
les quatre jeunes gens dans l'antichambre. Le roi  n'╩tait pas encore revenu
de  la chasse.  Nos jeunes  gens attendaient depuis une demi-heure ┴  peine,
m╦l╩s ┴  la foule des courtisans, lorsque toutes  les  portes s'ouvrirent et
qu'on annon┌a Sa Majest╩.
     A cette annonce, d'Artagnan se sentit fr╩mir jusqu'┴  la moelle des os.
L'instant  qui  allait suivre devait, selon  toute  probabilit╩,  d╩cider du
reste de sa vie. Aussi ses yeux  se  fix╔rent-ils avec angoisse sur la porte
par laquelle devait entrer le roi.
     Louis XIII parut, marchant  le premier ; il ╩tait en costume de chasse,
encore tout poudreux, ayant de grandes bottes et tenant un fouet ┴  la main.
Au  premier  coup d'oeil,  d'Artagnan  jugea  que  l'esprit du  roi  ╩tait ┴
l'orage.
     Cette  disposition,  toute  visible  qu'elle  ╩tait  chez  Sa  Majest╩,
n'emp╦cha  pas les  courtisans  de  se ranger  sur  son  passage : dans  les
antichambres  royales,  mieux vaut  encore  ╦tre vu  d'un oeil irrit╩ que de
n'╦tre  pas  vu  du tout. Les trois mousquetaires n'h╩sit╔rent donc  pas, et
firent un  pas en  avant,  tandis que d'Artagnan au contraire  restait cach╩
derri╔re eux ;  mais quoique le roi conn┘t personnellement Athos, Porthos et
Aramis,  il passa devant eux sans les regarder, sans  leur  parler  et comme
s'il ne les avait jamais vus. Quant ┴ M.  de Tr╩ville, lorsque  les  yeux du
roi  s'arr╦t╔rent un  instant  sur lui,  il  soutint ce regard  avec tant de
fermet╩,  que ce fut  le roi qui d╩tourna  la  vue ;  apr╔s  quoi,  tout  en
grommelant, Sa Majest╩ rentra dans son appartement.
     " Les affaires  vont mal,  dit Athos en souriant, et nous ne serons pas
encore fait chevaliers de l'ordre cette fois-ci.
     -- Attendez ici dix minutes,  dit M. de Tr╩ville ; et si au bout de dix
minutes vous ne me voyez pas  sortir, retournez  ┴  mon hĂtel : car  il sera
inutile que vous m'attendiez plus longtemps. "
     Les quatre jeunes gens attendirent dix minutes, un quart d'heure, vingt
minutes ; et voyant que M. de Tr╩ville ne  reparaissait point, ils sortirent
fort inquiets de ce qui allait arriver.
     M.  de Tr╩ville ╩tait entr╩ hardiment dans le  cabinet du roi, et avait
trouv╩ Sa Majest╩ de tr╔s m╩chante humeur, assise sur un fauteuil et battant
ses  bottes du manche de son  fouet, ce qui ne l'avait  pas  emp╦ch╩ de  lui
demander avec le plus grand flegme des nouvelles de sa sant╩.
     " Mauvaise, Monsieur, mauvaise, r╩pondit le roi, je m'ennuie. "
     C'╩tait en effet la pire maladie de Louis XIII, qui souvent prenait  un
de ses  courtisans, l'attirait ┴  une  fen╦tre et lui disait : " Monsieur un
tel, ennuyons-nous ensemble. "
     " Comment  ! Votre Majest╩ s'ennuie ! dit  M.  de  Tr╩ville. N'a-t-elle
donc pas pris aujourd'hui le plaisir de la chasse ?
     -- Beau plaisir, Monsieur ! Tout  d╩g╩n╔re, sur mon Îme, et je  ne sais
si c'est le gibier qui n'a plus de voie ou les chiens qui n'ont plus de nez.
Nous lan┌ons un cerf  dix cors, nous le courons six heures,  et quand il est
pr╦t  ┴ tenir, quand  Saint-Simon met d╩j┴ le  cor ┴  sa  bouche pour sonner
l'hallali, crac ! toute la meute prend le change et s'emporte sur un daguet.
Vous verrez que je serai oblig╩ de  renoncer ┴ la chasse ┴ courre comme j'ai
renonc╩ ┴ la chasse au vol. Ah ! je suis un roi bien malheureux, Monsieur de
Tr╩ville ! je n'avais plus qu'un gerfaut, et il est mort avant-hier.
     -- En  effet, Sire,  je  comprends  votre d╩sespoir, et le  malheur est
grand  ; mais  il vous  reste  encore,  ce me semble, bon nombre de faucons,
d'╩perviers et de tiercelets.
     -- Et  pas  un homme pour  les instruire, les fauconniers s'en vont, il
n'y a  plus que moi  qui connaisse l'art de la v╩nerie. Apr╔s moi tout  sera
dit, et  l'on chassera  avec  des traquenards, des  pi╔ges, des  trappes. Si
j'avais le temps encore de former des ╩l╔ves  ! mais oui, M. le cardinal est
l┴ qui ne me laisse pas un instant de repos, qui  me parle de l'Espagne, qui
me  parle de l'Autriche, qui me parle de l'Angleterre ! Ah !  ┴ propos de M.
le cardinal, Monsieur de Tr╩ville, je suis m╩content de vous. "
     M. de Tr╩ville attendait le roi ┴ cette chute. Il connaissait le roi de
longue main ;  il  avait  compris que  toutes ses plaintes  n'╩taient qu'une
pr╩face, une esp╔ce d'excitation pour s'encourager lui-m╦me, et  que c'╩tait
oŢ il ╩tait arriv╩ enfin qu'il en voulait venir.
     " Et en quoi ai-je ╩t╩ assez malheureux pour d╩plaire ┴ Votre Majest╩ ?
demanda M. de Tr╩ville en feignant le plus profond ╩tonnement.
     --  Est-ce  ainsi que vous faites votre charge,  Monsieur ? continua le
roi sans r╩pondre directement ┴ la question de M. de Tr╩ville ; est-ce  pour
cela  que  je vous ai nomm╩ capitaine  de mes mousquetaires,  que  ceux-  ci
assassinent un homme, ╩meuvent tout un quartier et veulent br┘ler Paris sans
que vous en disiez  un mot ? Mais, au reste, continua le roi, sans doute que
je me hÎte de vous accuser,  sans doute que les perturbateurs sont en prison
et que vous venez m'annoncer que justice est faite.
     --  Sire, r╩pondit  tranquillement M.  de Tr╩ville,  je  viens vous  la
demander au contraire.
     -- Et contre qui ? s'╩cria le roi.
     -- Contre les calomniateurs, dit M. de Tr╩ville.
     -- Ah ! voil┴ qui est nouveau, reprit le roi. N'allez-vous pas dire que
vos trois mousquetaires  damn╩s, Athos,  Porthos et Aramis et votre cadet de
B╩arn, ne se sont pas jet╩s comme des furieux sur le pauvre Bernajoux, et ne
l'ont pas maltrait╩ de  telle fa┌on qu'il est probable qu'il est en train de
tr╩passer ┴ cette  heure  ! N'allez-vous pas  dire  qu'ensuite ils n'ont pas
fait  le si╔ge  de l'hĂtel du  duc de La Tr╩mouille,  et qu'ils  n'ont point
voulu le br┘ler ! ce qui n'aurait peut-╦tre pas ╩t╩ un tr╔s grand malheur en
temps de guerre, vu que c'est un nid de huguenots,  mais ce qui, en temps de
paix, est un fÎcheux exemple. Dites, n'allez-vous pas nier tout cela ?
     -- Et  qui vous a fait ce beau r╩cit, Sire  ? demanda tranquillement M.
de Tr╩ville.
     -- Qui m'a  fait ce  beau r╩cit, Monsieur  !  et qui voulez-vous que ce
soit, si  ce n'est  celui qui veille  quand je dors,  qui travaille quand je
m'amuse, qui m╔ne tout au-dedans et au-dehors du royaume, en France comme en
Europe ?
     --  Sa Majest╩ veut parler de Dieu, sans doute, dit M. de Tr╩ville, car
je ne connais que Dieu qui soit si fort au-dessus de Sa Majest╩.
     --  Non  Monsieur, je  veux  parler du soutien de  l'Etat, de mon  seul
serviteur, de mon seul ami, de M. le cardinal.
     -- Son Eminence n'est pas Sa Saintet╩, Sire.
     -- Qu'entendez-vous par l┴, Monsieur ?
     --  Qu'il  n'y  a  que  le  pape  qui  soit infaillible, et  que  cette
infaillibilit╩ ne s'╩tend pas aux cardinaux.
     -- Vous voulez dire qu'il me trompe,  vous voulez dire qu'il me trahit.
Vous l'accusez alors. Voyons, dites, avouez franchement que vous l'accusez.
     -- Non, Sire ; mais  je dis qu'il se trompe  lui-m╦me ; je dis  qu'il a
╩t╩ mal renseign╩ ; je dis qu'il  a  eu  hÎte d'accuser les mousquetaires de
Votre Majest╩, pour lesquels il est injuste, et qu'il n'a pas ╩t╩ puiser ses
renseignements aux bonnes sources.
     --  L'accusation vient de  M. de  La  Tr╩mouille,  du duc lui-m╦me. Que
r╩pondrez-vous ┴ cela ?
     --  Je  pourrais r╩pondre,  Sire,  qu'il est  trop  int╩ress╩  dans  la
question  pour  ╦tre  un  t╩moin bien impartial ; mais loin  de l┴, Sire, je
connais le duc pour un loyal gentilhomme, et je m'en rapporterai ┴ lui, mais
┴ une condition, Sire.
     -- Laquelle ?
     --  C'est  que  Votre  Majest╩  le   fera  venir,  l'interrogera,  mais
elle-m╦me, en t╦te ┴  t╦te,  sans  t╩moins, et que je reverrai Votre Majest╩
aussitĂt qu'elle aura re┌u le duc.
     -- Oui-da ! fit le roi, et vous vous en rapporterez ┴ ce que dira M. de
La Tr╩mouille ?
     -- Oui, Sire.
     -- Vous accepterez son jugement ?
     -- Sans doute.
     -- Et vous vous soumettrez aux r╩parations qu'il exigera ?
     -- Parfaitement.
     -- La Chesnaye ! fit le roi. La Chesnaye ! "
     Le  valet de chambre de confiance de Louis XIII, qui se tenait toujours
┴ la porte, entra.
     " La Chesnaye, dit le roi, qu'on aille ┴ l'instant m╦me me qu╩rir M. de
La Tr╩mouille ; je veux lui parler ce soir.
     --  Votre Majest╩ me donne sa parole qu'elle ne verra personne entre M.
de La Tr╩mouille et moi ?
     -- Personne, foi de gentilhomme.
     -- A demain, Sire, alors.
     -- A demain, Monsieur.
     -- A quelle heure, s'il pla¤t ┴ Votre Majest╩ ?
     -- A l'heure que vous voudrez.
     -- Mais,  en venant  par  trop  matin,  je crains  de  r╩veiller  Votre
Majest╩.
     -- Me r╩veiller ? Est-ce que je dors ?  Je ne dors plus,  Monsieur ; je
r╦ve quelquefois, voil┴ tout. Venez donc d'aussi bon matin que vous voudrez,
┴ sept heures ; mais gare ┴ vous, si vos mousquetaires sont coupables !
     -- Si  mes  mousquetaires  sont coupables, Sire,  les coupables  seront
remis aux mains de Votre Majest╩, qui ordonnera d'eux selon son bon plaisir.
Votre  Majest╩ exige-t-elle quelque chose de plus  ?  qu'elle parle, je suis
pr╦t ┴ lui ob╩ir.
     -- Non, Monsieur, non, et  ce  n'est pas  sans raison qu'on  m'a appel╩
Louis le Juste. A demain donc, Monsieur, ┴ demain.
     -- Dieu garde jusque-l┴ Votre Majest╩ ! "
     Si  peu que dormit le roi, M. de Tr╩ville dormit plus mal  encore  ; il
avait  fait  pr╩venir d╔s  le  soir  m╦me  ses trois  mousquetaires et  leur
compagnon  de se trouver chez  lui  ┴ six heures  et  demie du matin. Il les
emmena avec lui sans  rien  leur  affirmer, sans leur rien promettre,  et ne
leur  cachant pas que leur  faveur et m╦me la sienne tenaient  ┴ un  coup de
d╩s.
     Arriv╩  au  bas du petit escalier, il les fit attendre. Si le roi ╩tait
toujours irrit╩  contre eux,  ils s'╩loigneraient sans ╦tre vus ;  si le roi
consentait ┴ les recevoir, on n'aurait qu'┴ les faire appeler.
     En arrivant dans  l'antichambre particuli╔re  du  roi,  M.  de Tr╩ville
trouva La Chesnaye, qui  lui apprit qu'on n'avait pas rencontr╩ le duc de La
Tr╩mouille la  veille au soir ┴ son hĂtel, qu'il ╩tait rentr╩ trop tard pour
se pr╩senter  au Louvre, qu'il venait seulement d'arriver, et qu'il ╩tait  ┴
cette heure chez le roi.
     Cette circonstance plut beaucoup ┴ M. de Tr╩ville, qui, de cette fa┌on,
fut  certain  qu'aucune  suggestion  ╩trang╔re  ne  se  glisserait  entre la
d╩position de M. de La Tr╩mouille et lui.
     En  effet, dix minutes  s'╩taient  ┴  peine ╩coul╩es, que la  porte  du
cabinet  s'ouvrit  et  que  M.  de  Tr╩ville  en  vit  sortir le duc  de  La
Tr╩mouille, lequel vint ┴ lui et lui dit :
     "  Monsieur  de  Tr╩ville, Sa Majest╩  vient de  m'envoyer qu╩rir  pour
savoir  comment les choses s'╩taient pass╩es hier matin ┴  mon hĂtel. Je lui
ai dit la v╩rit╩, c'est-┴-dire que la faute ╩tait ┴ mes gens, et que j'╩tais
pr╦t ┴  vous en faire mes  excuses.  Puisque je vous rencontre, veuillez les
recevoir, et me tenir toujours pour un de vos amis.
     -- Monsieur le duc, dit M. de Tr╩ville, j'╩tais  si plein  de confiance
dans  votre  loyaut╩, que je n'avais pas voulu  pr╔s de  Sa Majest╩  d'autre
d╩fenseur que  vous-m╦me.  Je vois que je  ne m'╩tais pas  abus╩, et je vous
remercie de ce  qu'il y  a encore en France un homme de qui on  puisse  dire
sans se tromper ce que j'ai dit de vous.
     --  C'est  bien,  c'est  bien ! dit  le roi  qui avait ╩cout╩ tous  ces
compliments  entre  les  deux  portes  ;   seulement,  dites-lui,  Tr╩ville,
puisqu'il  se  pr╩tend un  de vos  amis, que moi aussi je  voudrais ╦tre des
siens, mais qu'il me n╩glige ; qu'il y a tantĂt trois ans que je ne l'ai vu,
et que je ne le vois que quand  je l'envoie chercher. Dites-lui tout cela de
ma part, car ce sont de ces choses qu'un roi ne peut dire lui-m╦me.
     --  Merci, Sire, merci,  dit le duc ; mais que Votre Majest╩ croie bien
que ce ne sont pas ceux, je ne dis point cela pour M. de Tr╩ville, que ce ne
sont point  ceux  qu'elle  voit ┴ toute heure du  jour qui  lui sont le plus
d╩vou╩s.
     --  Ah ! vous avez entendu ce  que  j'ai  dit  ; tant mieux, duc,  tant
mieux, dit le  roi  en  s'avan┌ant  jusque sur  la  porte. Ah  ! c'est vous,
Tr╩ville ! oŢ sont vos mousquetaires  ? Je vous  avais dit avant-hier de  me
les amener, pourquoi ne l'avez-vous pas fait ?
     -- Ils sont en bas, Sire, et avec votre  cong╩ La Chesnaye va leur dire
de monter.
     -- Oui, oui, qu'ils viennent tout de suite ; il va ╦tre huit heures, et
┴  neuf heures  j'attends  une  visite. Allez, Monsieur le  duc, et  revenez
surtout. Entrez, Tr╩ville. "
     Le duc salua  et sortit. Au moment oŢ  il  ouvrait la porte,  les trois
mousquetaires  et  d'Artagnan, conduits  par La  Chesnaye, apparaissaient au
haut de l'escalier.
     " Venez, mes braves, dit le roi, venez ; j'ai ┴ vous gronder. "
     Les  mousquetaires  s'approch╔rent  en  s'inclinant  ;  d'Artagnan  les
suivait par-derri╔re.
     " Comment diable ! continua le roi  ; ┴ vous quatre, sept gardes de Son
Eminence  mis hors de  combat en  deux jours !  C'est trop, Messieurs, c'est
trop. A ce compte-l┴, Son Eminence serait forc╩e de renouveler  sa compagnie
dans  trois semaines, et moi de faire  appliquer les  ╩dits dans  toute leur
rigueur. Un par hasard,  je ne  dis  pas  ; mais sept en deux  jours,  je le
r╩p╔te, c'est trop, c'est beaucoup trop.
     -- Aussi, Sire,  Votre Majest╩ voit  qu'ils  viennent  tout contrits et
tout repentants lui faire leurs excuses.
     -- Tout contrits et tout repentants ! Hum ! fit le  roi, je  ne me  fie
point ┴ leurs faces hypocrites ; il y a surtout l┴-bas une figure de Gascon.
Venez ici, Monsieur. "
     D'Artagnan,  qui  comprit   que  c'╩tait  ┴  lui   que  le   compliment
s'adressait, s'approcha en prenant son air le plus d╩sesp╩r╩.
     " Eh bien, que  me disiez-vous donc que c'╩tait un jeune  homme ? c'est
un enfant, Monsieur de Tr╩ville, un v╩ritable enfant ! Et c'est celui-l┴ qui
a donn╩ ce rude coup d'╩p╩e ┴ Jussac ?
     -- Et ces deux beaux coups d'╩p╩e ┴ Bernajoux.
     -- V╩ritablement !
     -- Sans compter, dit Athos, que s'il ne  m'avait pas tir╩ des  mains de
Biscarat,  je  n'aurais  tr╔s  certainement pas  l'honneur  de  faire  en ce
moment-ci ma tr╔s humble r╩v╩rence ┴ Votre Majest╩.
     -- Mais c'est donc  un v╩ritable  d╩mon que ce B╩arnais,  ventre-saint-
gris ! Monsieur de  Tr╩ville, comme e┘t dit le roi mon p╔re. A ce m╩tier-l┴,
on  doit trouer force  pourpoints et briser force ╩p╩es. Or les Gascons sont
toujours pauvres, n'est-ce pas ?
     -- Sire, je dois dire qu'on n'a pas encore trouv╩  des mines d'or  dans
leurs montagnes, quoique  le Seigneur leur d┘t bien ce miracle en r╩compense
de la mani╔re dont ils ont soutenu les pr╩tentions du roi votre p╔re.
     -- Ce qui veut  dire que ce sont les Gascons  qui  m'ont fait  roi moi-
m╦me, n'est-ce pas, Tr╩ville, puisque je suis le fils de mon p╔re ? Eh bien,
┴  la bonne  heure, je  ne  dis  pas non. La Chesnaye,  allez  voir  si,  en
fouillant  dans toutes mes poches, vous trouverez quarante pistoles  ; et si
vous les trouvez, apportez-les-moi. Et maintenant, voyons,  jeune homme,  la
main sur la conscience, comment cela s'est-il pass╩ ? "
     D'Artagnan raconta  l'aventure de  la veille  dans tous ses  d╩tails  :
comment, n'ayant pas pu dormir de la joie qu'il ╩prouvait ┴ voir Sa Majest╩,
il ╩tait  arriv╩  chez ses amis  trois heures avant  l'heure de l'audience ;
comment  ils ╩taient  all╩s ensemble au tripot, et  comment,  sur la crainte
qu'il avait  manifest╩e de recevoir une balle au visage, il avait ╩t╩ raill╩
par Bernajoux, lequel avait failli payer  cette  raillerie de la perte de la
vie, et M. de La  Tr╩mouille, qui  n'y ╩tait pour rien, de la  perte  de son
hĂtel.
     " C'est bien cela, murmurait le roi  ;  oui, c'est ainsi que le duc m'a
racont╩  la  chose.  Pauvre cardinal ! sept hommes en deux  jours, et de ses
plus  chers ; mais c'est assez comme cela, Messieurs,  entendez-vous ! c'est
assez : vous  avez pris  votre revanche de la rue F╩rou,  et au-del┴  ; vous
devez ╦tre satisfaits.
     -- Si Votre Majest╩ l'est, dit Tr╩ville, nous le sommes.
     --  Oui, je  le suis, ajouta le roi en prenant une poign╩e  d'or  de la
main de La Chesnaye, et la mettant dans celle de d'Artagnan. Voici,  dit-il,
une preuve de ma satisfaction. "
     A  cette ╩poque, les  id╩es de fiert╩  qui  sont de  mise  de nos jours
n'╩taient point encore de mode. Un gentilhomme recevait de la main ┴ la main
de l'argent du roi, et n'en ╩tait pas le moins du monde humili╩.  D'Artagnan
mit donc les quarante pistoles dans sa poche sans  faire aucune fa┌on, et en
remerciant tout au contraire grandement Sa Majest╩.
     " L┴, dit le roi en regardant sa  pendule, l┴, et maintenant qu'il  est
huit heures  et  demie, retirez-vous  ;  car, je  vous  l'ai dit,  j'attends
quelqu'un  ┴ neuf heures. Merci  de  votre d╩vouement,  Messieurs.  J'y puis
compter, n'est-ce pas ?
     --  Oh ! Sire, s'╩cri╔rent d'une m╦me  voix les quatre compagnons, nous
nous ferions couper en morceaux pour Votre Majest╩.
     -- Bien, bien ; mais restez entiers : cela vaut mieux, et vous me serez
plus  utiles. Tr╩ville,  ajouta le roi ┴ demi-voix pendant que les autres se
retiraient,  comme vous n'avez pas de  place dans  les mousquetaires  et que
d'ailleurs pour  entrer dans ce corps nous avons d╩cid╩ qu'il fallait  faire
un noviciat, placez ce jeune homme dans la  compagnie des gardes  de  M. des
Essarts, votre  beau-fr╔re. Ah  ! pardieu  ! Tr╩ville,  je me r╩jouis  de la
grimace que va faire le cardinal : il sera furieux, mais  cela m'est  ╩gal ;
je suis dans mon droit. "
     Et le roi salua de  la main Tr╩ville, qui sortit et s'en vint rejoindre
ses mousquetaires,  qu'il  trouva  partageant  avec d'Artagnan  les quarante
pistoles.
     Et  le  cardinal,  comme  l'avait  dit  Sa Majest╩,  fut  effectivement
furieux, si furieux  que pendant huit jours il abandonna  le  jeu du roi, ce
qui n'emp╦chait pas le roi de lui faire la plus charmante  mine du monde, et
toutes les  fois  qu'il le rencontrait  de lui demander de  sa voix  la plus
caressante :
     " Eh bien, Monsieur le cardinal, comment vont ce pauvre Bernajoux et ce
pauvre Jussac, qui sont ┴ vous ? "







     Lorsque d'Artagnan fut hors  du Louvre, et qu'il  consulta ses amis sur
l'emploi qu'il  devait faire de  sa  part  des quarante  pistoles, Athos lui
conseilla  de commander un bon repas ┴ la Pomme de Pin ,  Porthos de prendre
un laquais, et Aramis de se faire une ma¤tresse convenable.
     Le repas fut ex╩cut╩  le jour m╦me, et le laquais y servit  ┴ table. Le
repas avait  ╩t╩  command╩ par  Athos,  et  le  laquais fourni  par Porthos.
C'╩tait  un Picard que  le glorieux mousquetaire avait embauch╩ le jour m╦me
et ┴  cette occasion  sur le pont de la Tournelle, pendant qu'il faisait des
ronds en crachant dans l'eau.
     Porthos  avait  pr╩tendu que  cette  occupation  ╩tait la  preuve d'une
organisation  r╩fl╩chie et contemplative,  et il  l'avait emmen╩  sans autre
recommandation. La grande mine de ce gentilhomme,  pour le compte duquel  il
se  crut engag╩, avait s╩duit Planchet -- c'╩tait le nom du Picard -- ; il y
eut chez lui  un l╩ger d╩sappointement lorsqu'il vit que la place ╩tait d╩j┴
prise par  un confr╔re nomm╩ Mousqueton, et lorsque Porthos lui eut signifi╩
que son ╩tat de maison, quoi que grand, ne comportait pas  deux domestiques,
et  qu'il lui fallait  entrer au service de d'Artagnan. Cependant, lorsqu'il
assista  au d¤ner  que  donnait  son ma¤tre  et qu'il vit  celui-ci tirer en
payant une poign╩e d'or de sa poche, il crut sa fortune faite et remercia le
Ciel d'╦tre tomb╩  en  la possession d'un pareil Cr╩sus ;  il pers╩v╩ra dans
cette opinion jusqu'apr╔s le festin, des reliefs duquel il r╩para de longues
abstinences. Mais en faisant, le soir, le lit de son ma¤tre, les chim╔res de
Planchet  s'╩vanouirent.  Le  lit  ╩tait le seul  de  l'appartement,  qui se
composait d'une antichambre et d'une chambre ┴ coucher. Planchet coucha dans
l'antichambre  sur  une  couverture  tir╩e  du lit  de  d'Artagnan,  et dont
d'Artagnan se passa depuis.
     Athos, de son cĂt╩, avait  un valet qu'il  avait dress╩  ┴  son service
d'une fa┌on toute particuli╔re,  et que l'on appelait Grimaud. Il ╩tait fort
silencieux, ce  digne  seigneur. Nous  parlons d'Athos, bien entendu. Depuis
cinq  ou six  ans qu'il  vivait  dans  la  plus  profonde intimit╩  avec ses
compagnons  Porthos  et  Aramis,  ceux-ci  se rappelaient l'avoir vu sourire
souvent, mais  jamais ils  ne  l'avaient  entendu  rire. Ses paroles ╩taient
br╔ves et  expressives, disant  toujours ce qu'elles voulaient dire, rien de
plus  :  pas  d'enjolivements,  pas  de  broderies,   pas  d'arabesques.  Sa
conversation ╩tait un fait sans aucun ╩pisode.
     Quoique  Athos e┘t ┴  peine trente ans  et  f┘t d'une grande  beaut╩ de
corps  et d'esprit, personne ne lui connaissait de  ma¤tresse. Jamais  il ne
parlait de femmes. Seulement il  n'emp╦chait pas qu'on en parlÎt devant lui,
quoiqu'il  f┘t facile de voir que ce genre de conversation, auquel  il ne se
m╦lait  que  par  des mots amers et  des  aper┌us misanthropiques, lui ╩tait
parfaitement  d╩sagr╩able.  Sa  r╩serve, sa  sauvagerie  et son  mutisme  en
faisaient presque un vieillard ; il avait donc,  pour ne point d╩roger ┴ ses
habitudes, habitu╩ Grimaud ┴  lui ob╩ir sur un simple geste ou sur un simple
mouvement des l╔vres. Il ne lui parlait que dans des circonstances supr╦mes.
     Quelquefois Grimaud, qui craignait son ma¤tre  comme  le  feu, tout  en
ayant  pour  sa personne un grand attachement  et pour son g╩nie une  grande
v╩n╩ration, croyait avoir parfaitement compris ce qu'il d╩sirait, s'╩lan┌ait
pour ex╩cuter l'ordre re┌u, et faisait pr╩cis╩ment le contraire. Alors Athos
haussait  les  ╩paules et, sans se mettre en  col╔re,  rossait Grimaud.  Ces
jours-l┴, il parlait un peu.
     Porthos, comme on a pu le  voir, avait un caract╔re tout oppos╩ ┴ celui
d'Athos : non seulement il parlait beaucoup, mais il parlait haut  ; peu lui
importait au reste, il faut lui rendre cette justice, qu'on l'╩coutÎt ou non
; il parlait pour le plaisir de parler et pour le plaisir de s'entendre ; il
parlait  de toutes  choses except╩ de sciences, excipant ┴ cet endroit de la
haine inv╩t╩r╩e  que depuis  son enfance il portait, disait-il, aux savants.
Il  avait moins grand air qu'Athos, et le sentiment de son inf╩riorit╩ ┴  ce
sujet l'avait,  dans le commencement de leur liaison,  rendu souvent injuste
pour  ce  gentilhomme,  qu'il  s'╩tait  alors  efforc╩ de d╩passer  par  ses
splendides toilettes.  Mais, avec sa simple casaque de mousquetaire  et rien
que par la fa┌on dont il rejetait la t╦te  en arri╔re et avan┌ait  le  pied,
Athos prenait  ┴ l'instant m╦me la place qui lui  ╩tait due et rel╩guait  le
fastueux  Porthos au  second  rang. Porthos  s'en  consolait en  remplissant
l'antichambre de M. de Tr╩ville  et les corps de garde du Louvre du bruit de
ses bonnes  fortunes, dont Athos ne parlait jamais, et pour le moment, apr╔s
avoir pass╩ de la noblesse de robe ┴ la noblesse  d'╩p╩e, de la  robine ┴ la
baronne,  il  n'╩tait question  de rien  de  moins  pour  Porthos  que d'une
princesse ╩trang╔re qui lui voulait un bien ╩norme.
     Un vieux  proverbe dit  : " Tel  ma¤tre, tel valet. " Passons  donc  du
valet d'Athos au valet de Porthos, de Grimaud ┴ Mousqueton.
     Mousqueton  ╩tait un  Normand  dont  son  ma¤tre  avait  chang╩  le nom
pacifique  de Boniface en celui infiniment plus sonore et plus belliqueux de
Mousqueton. Il ╩tait entr╩ au service de Porthos ┴ la condition qu'il serait
habill╩ et log╩ seulement, mais d'une fa┌on magnifique ; il ne r╩clamait que
deux heures par jour pour les consacrer ┴ une industrie qui devait suffire ┴
pourvoir ┴ ses autres  besoins.  Porthos avait accept╩ le march╩  ; la chose
lui allait ┴ merveille. Il faisait  tailler ┴ Mousqueton des pourpoints dans
ses vieux  habits et dans ses manteaux de rechange, et, grÎce ┴  un tailleur
fort intelligent qui lui remettait ses hardes ┴ neuf en  les retournant,  et
dont la femme  ╩tait soup┌onn╩e  de vouloir  faire  descendre Porthos de ses
habitudes  aristocratiques, Mousqueton faisait ┴ la suite de son ma¤tre fort
bonne figure.
     Quant  ┴  Aramis,  dont  nous  croyons  avoir  suffisamment  expos╩  le
caract╔re,  caract╔re  du reste que,  comme  celui de ses  compagnons,  nous
pourrons suivre dans son  d╩veloppement, son laquais s'appelait Bazin. GrÎce
┴ l'esp╩rance qu'avait son ma¤tre d'entrer un jour dans les ordres, il ╩tait
toujours v╦tu de noir, comme  doit l'╦tre  le serviteur d'un homme d'Eglise.
C'╩tait  un  Berrichon  de  trente-cinq  ┴  quarante  ans,  doux,  paisible,
grassouillet, occupant ┴ lire de pieux ouvrages les loisirs que lui laissait
son ma¤tre, faisant  ┴ la rigueur  pour deux un d¤ner de peu  de plats, mais
excellent. Au reste, muet, aveugle, sourd et d'une fid╩lit╩ ┴ toute ╩preuve.
     Maintenant  que  nous  connaissons,  superficiellement  du  moins,  les
ma¤tres et les valets, passons aux demeures occup╩es par chacun d'eux.
     Athos habitait rue F╩rou, ┴ deux pas du Luxembourg ; son appartement se
composait  de  deux  petites  chambres,  fort  proprement meubl╩es, dans une
maison garnie dont l'hĂtesse encore jeune  et v╩ritablement encore belle lui
faisait inutilement les doux yeux. Quelques fragments d'une grande splendeur
pass╩e ╩clataient ┌┴ et l┴ aux murailles  de  ce modeste logement  : c'╩tait
une ╩p╩e, par exemple, richement damasquin╩e, qui  remontait pour la fa┌on ┴
l'╩poque de  Fran┌ois Ier, et dont  la  poign╩e seule,  incrust╩e de pierres
pr╩cieuses, pouvait valoir deux  cents pistoles,  et que cependant, dans ses
moments  de plus grande d╩tresse, Athos n'avait jamais consenti ┴ engager ni
┴  vendre.  Cette  ╩p╩e avait longtemps fait l'ambition de Porthos.  Porthos
aurait donn╩ dix ann╩es de sa vie pour poss╩der cette ╩p╩e.
     Un jour qu'il avait rendez-vous avec  une  duchesse, il  essaya m╦me de
l'emprunter ┴ Athos. Athos, sans rien dire,  vida  ses  poches, ramassa tous
ses bijoux : bourses, aiguillettes et cha¤nes d'or, il offrit tout ┴ Porthos
;  mais quant  ┴ l'╩p╩e, lui  dit-il, elle ╩tait scell╩e ┴  sa  place et  ne
devait  la quitter que lorsque  son ma¤tre quitterait lui-m╦me son logement.
Outre son  ╩p╩e,  il  y avait encore un portrait repr╩sentant un seigneur du
temps  de  Henri III, v╦tu avec  la plus grande  ╩l╩gance,  et  qui  portait
l'ordre  du  Saint-Esprit,  et  ce  portrait  avait  avec   Athos  certaines
ressemblances de lignes,  certaines similitudes de famille,  qui indiquaient
que ce grand seigneur, chevalier des ordres du roi, ╩tait son anc╦tre.
     Enfin, un coffre  de magnifique orf╔vrerie,  aux m╦mes armes que l'╩p╩e
et le portrait, faisait un milieu de chemin╩e qui jurait effroyablement avec
le reste  de la garniture. Athos portait toujours la clef de  ce  coffre sur
lui. Mais un  jour  il  l'avait ouvert  devant  Porthos, et Porthos avait pu
s'assurer que ce coffre  ne contenait que  des lettres et des  papiers : des
lettres d'amour et des papiers de famille, sans doute.
     Porthos habitait  un  appartement tr╔s  vaste et d'une tr╔s  somptueuse
apparence,  rue du Vieux-Colombier. Chaque fois  qu'il passait  avec quelque
ami devant ses fen╦tres, ┴ l'une desquelles Mousqueton se tenait toujours en
grande livr╩e,  Porthos levait  la t╦te et la  main,  et  disait :  Voil┴ ma
demeure ! Mais  jamais  on ne le  trouvait  chez  lui, jamais il  n'invitait
personne ┴  y  monter, et nul ne  pouvait se faire  une id╩e de ce que cette
somptueuse apparence renfermait de richesses r╩elles.
     Quant ┴  Aramis,  il habitait un  petit logement compos╩ d'un  boudoir,
d'une  salle ┴ manger et d'une  chambre  ┴ coucher, laquelle chambre, situ╩e
comme  le reste de l'appartement au  rez-de-chauss╩e, donnait  sur  un petit
jardin frais, vert, ombreux et imp╩n╩trable aux yeux du voisinage.
     Quant  ┴ d'Artagnan, nous savons  comment il ╩tait log╩, et  nous avons
d╩j┴ fait connaissance avec son laquais, ma¤tre Planchet.
     D'Artagnan, qui ╩tait fort curieux  de sa nature, comme sont les  gens,
du reste, qui  ont le  g╩nie de l'intrigue, fit tous ses efforts pour savoir
ce  qu'╩taient  au juste  Athos, Porthos et Aramis ; car, sous  ces  noms de
guerre,  chacun  des  jeunes  gens  cachait  son nom  de gentilhomme,  Athos
surtout, qui sentait son grand seigneur d'une  lieue.  Il s'adressa  donc  ┴
Porthos pour avoir des renseignements sur Athos  et Aramis, et ┴ Aramis pour
conna¤tre Porthos.
     Malheureusement, Porthos lui-m╦me ne savait de la vie de son silencieux
camarade que ce qui en  avait transpir╩. On disait qu'il avait  eu de grands
malheurs  dans  ses  affaires amoureuses, et  qu'une affreuse trahison avait
empoisonn╩ ┴ jamais la vie de ce galant homme. Quelle ╩tait cette trahison ?
Tout le monde l'ignorait.
     Quant ┴ Porthos, except╩ son v╩ritable nom,  que M. de  Tr╩ville savait
seul,  ainsi  que  celui  de  ses  deux camarades, sa  vie  ╩tait  facile  ┴
conna¤tre. Vaniteux et indiscret, on voyait ┴ travers lui comme ┴ travers un
cristal. La seule chose qui e┘t pu ╩garer l'investigateur  e┘t ╩t╩  que l'on
e┘t cru tout le bien qu'il disait de lui.
     Quant ┴ Aramis, tout en ayant l'air de n'avoir aucun secret, c'╩tait un
gar┌on  tout  confit  de myst╔res,  r╩pondant peu  aux questions  qu'on  lui
faisait sur les autres, et ╩ludant celles que l'on  faisait sur lui-m╦me. Un
jour, d'Artagnan, apr╔s l'avoir longtemps interrog╩ sur Porthos et en  avoir
appris ce bruit  qui  courait de la bonne  fortune  du mousquetaire avec une
princesse,  voulut  savoir  aussi  ┴  quoi  s'en  tenir  sur  les  aventures
amoureuses de son interlocuteur.
     "  Et  vous,  mon  cher  compagnon, lui  dit-il,  vous  qui  parlez des
baronnes, des comtesses et des princesses des autres ?
     -- Pardon, interrompit Aramis, j'ai parl╩  parce  que  Porthos en parle
lui- m╦me, parce  qu'il a  cri╩  toutes  ces belles choses  devant moi. Mais
croyez bien, mon cher Monsieur d'Artagnan, que si je les tenais  d'une autre
source ou qu'il me les e┘t confi╩es, il n'y aurait pas eu de confesseur plus
discret que moi.
     --  Je n'en doute pas, reprit d'Artagnan ; mais enfin, il me semble que
vous-m╦me  vous ╦tes assez  familier  avec  les  armoiries,  t╩moin  certain
mouchoir brod╩ auquel je dois l'honneur de votre connaissance. "
     Aramis,  cette fois, ne se fÎcha  point,  mais  il prit son air le plus
modeste et r╩pondit affectueusement :
     "  Mon  cher, n'oubliez pas que je veux ╦tre  d'Eglise,  et que je fuis
toutes  les occasions  mondaines. Ce mouchoir que  vous avez  vu ne  m'avait
point ╩t╩ confi╩, mais il avait ╩t╩ oubli╩ chez moi par un de mes amis. J'ai
d┘ le  recueillir  pour ne pas les compromettre, lui et la dame  qu'il aime.
Quant ┴ moi, je  n'ai point et ne  veux point avoir de ma¤tresse, suivant en
cela l'exemple tr╔s judicieux d'Athos, qui n'en a pas plus que moi.
     --  Mais,  que  diable  ! vous  n'╦tes  pas  abb╩,  puisque  vous  ╦tes
mousquetaire.
     --  Mousquetaire   par  int╩rim,  mon  cher,  comme  dit  le  cardinal,
mousquetaire contre mon gr╩, mais homme  d'Eglise dans le coeur, croyez-moi.
Athos et Porthos m'ont fourr╩ l┴-dedans pour  m'occuper : j'ai eu, au moment
d'╦tre ordonn╩, une  petite  difficult╩ avec... Mais  cela ne vous int╩resse
gu╔re, et je vous prends un temps pr╩cieux.
     -- Point du tout, cela m'int╩resse fort, s'╩cria d'Artagnan, et je n'ai
pour le moment absolument rien ┴ faire.
     --  Oui, mais  moi  j'ai  mon br╩viaire  ┴  dire, r╩pondit Aramis, puis
quelques  vers ┴ composer que m'a demand╩s Mme d'Aiguillon ; ensuite je dois
passer rue Saint-Honor╩, afin d'acheter du rouge pour Mme de Chevreuse. Vous
voyez, mon cher ami, que si rien ne vous presse, je suis tr╔s press╩, moi. "
     Et Aramis tendit affectueusement la main ┴ son compagnon, et prit cong╩
de lui.
     D'Artagnan  ne put, quelque  peine qu'il se donnÎt, en savoir davantage
sur ses  trois  nouveaux  amis. Il  prit  donc son parti de  croire dans  le
pr╩sent  tout  ce qu'on disait de leur pass╩, esp╩rant des r╩v╩lations  plus
s┘res  et plus ╩tendues de l'avenir. En attendant, il consid╩ra Athos  comme
un Achille, Porthos comme un Ajax, et Aramis comme un Joseph.
     Au reste, la vie des quatre  jeunes gens ╩tait joyeuse : Athos  jouait,
et toujours malheureusement. Cependant  il n'empruntait jamais un sou  ┴ ses
amis, quoique sa  bourse f┘t sans  cesse ┴ leur service, et  lorsqu'il avait
jou╩ sur parole, il faisait toujours r╩veiller son cr╩ancier ┴ six heures du
matin pour lui payer sa dette de la veille.
     Porthos  avait des fougues : ces jours-l┴, s'il  gagnait, on le  voyait
insolent et splendide ; s'il perdait, il disparaissait compl╔tement  pendant
quelques jours, apr╔s lesquels il  reparaissait le visage  bl╦me  et la mine
allong╩e, mais avec de l'argent dans ses poches.
     Quant  ┴  Aramis, il  ne  jouait jamais. C'╩tait  bien  le plus mauvais
mousquetaire et le plus m╩chant convive qui se p┘t voir... Il avait toujours
besoin  de travailler. Quelquefois, au milieu d'un d¤ner, quand chacun, dans
l'entra¤nement du vin et  dans  la chaleur de  la conversation,  croyait que
l'on en avait encore pour  deux ou trois  heures  ┴ rester  ┴ table,  Aramis
regardait sa montre,  se levait avec un gracieux sourire et prenait cong╩ de
la  soci╩t╩, pour  aller, disait-il,  consulter un casuiste avec  lequel  il
avait  rendez-vous. D'autres fois, il retournait ┴ son logis pour ╩crire une
th╔se, et priait ses amis de ne pas le distraire.
     Cependant Athos souriait  de ce charmant sourire m╩lancolique,  si bien
s╩ant ┴ sa  noble  figure,  et Porthos buvait en  jurant qu'Aramis ne serait
jamais qu'un cur╩ de village.
     Planchet, le valet de d'Artagnan, supporta noblement la bonne fortune ;
il recevait  trente sous par jour, et pendant un mois  il revenait  au logis
gai comme pinson et affable envers son  ma¤tre. Quand le vent de l'adversit╩
commen┌a ┴ souffler  sur  le  m╩nage  de la rue des Fossoyeurs, c'est-┴-dire
quand les quarante pistoles du roi Louis XIII  furent mang╩es ou ┴ peu pr╔s,
il commen┌a  des plaintes qu'Athos  trouva naus╩abondes, Porthos ind╩centes,
et Aramis  ridicules. Athos  conseilla donc ┴  d'Artagnan  de  cong╩dier  le
drĂle,  Porthos voulait qu'on le  bÎtonnÎt auparavant,  et  Aramis pr╩tendit
qu'un ma¤tre ne devait entendre que les compliments qu'on fait de lui.
     " Cela  vous est  bien ais╩ ┴  dire, reprit d'Artagnan : ┴ vous, Athos,
qui  vivez  muet  avec Grimaud, qui  lui  d╩fendez  de parler, et  qui,  par
cons╩quent, n'avez jamais de mauvaises paroles avec lui ; ┴  vous,  Porthos,
qui  menez  un  train  magnifique  et  qui ╦tes  un  dieu  pour votre  valet
Mousqueton ; ┴ vous  enfin, Aramis,  qui, toujours  distrait par vos  ╩tudes
th╩ologiques, inspirez  un  profond  respect ┴  votre serviteur Bazin, homme
doux et religieux ; mais moi  qui suis sans consistance  et sans ressources,
moi  qui  ne suis  pas  mousquetaire ni m╦me garde,  moi, que  ferai-je pour
inspirer de l'affection, de la terreur ou du respect ┴ Planchet ?
     -- La  chose  est grave, r╩pondirent les trois  amis, c'est une affaire
d'int╩rieur ; il en est des valets comme des femmes, il faut les mettre tout
de suite sur le pied oŢ l'on d╩sire qu'ils restent. R╩fl╩chissez donc. "
     D'Artagnan r╩fl╩chit  et se r╩solut ┴  rouer Planchet par provision, ce
qui fut ex╩cut╩ avec la conscience que d'Artagnan mettait en toutes choses ;
puis, apr╔s l'avoir bien ross╩, il lui d╩fendit de  quitter son service sans
sa permission.  "  Car,  ajouta-t-il,  l'avenir  ne  peut  me faire faute  ;
j'attends  in╩vitablement des temps meilleurs. Ta fortune  est donc faite si
tu restes pr╔s de moi, et je  suis  trop bon ma¤tre pour te faire manquer ta
fortune en t'accordant le cong╩ que tu me demandes. "
     Cette mani╔re d'agir donna beaucoup  de respect aux mousquetaires  pour
la politique de d'Artagnan. Planchet fut ╩galement saisi d'admiration et  ne
parla plus de s'en aller.
     La vie des quatre jeunes gens ╩tait  devenue commune ; d'Artagnan,  qui
n'avait  aucune  habitude,  puisqu'il arrivait de  sa province et tombait au
milieu d'un monde tout nouveau pour lui, prit aussitĂt les habitudes  de ses
amis.
     On se levait vers huit heures en hiver, vers six heures en ╩t╩, et l'on
allait prendre le mot d'ordre et  l'air des  affaires chez  M.  de Tr╩ville.
D'Artagnan, bien qu'il ne f┘t pas mousquetaire,  en faisait le service  avec
une ponctualit╩ touchante : il ╩tait toujours de  garde,  parce qu'il tenait
toujours  compagnie ┴ celui de ses trois amis qui montait la  sienne. On  le
connaissait ┴  l'hĂtel des mousquetaires, et chacun  le  tenait pour  un bon
camarade ; M. de Tr╩ville, qui l'avait appr╩ci╩  du premier coup d'oeil,  et
qui lui  portait une  v╩ritable affection, ne  cessait de  le recommander au
roi.
     De  leur  cĂt╩,  les  trois  mousquetaires  aimaient  fort  leur  jeune
camarade. L'amiti╩  qui unissait  ces quatre hommes, et le besoin de se voir
trois ou quatre fois par jour, soit pour duel, soit pour affaires, soit pour
plaisir, les faisaient sans cesse courir l'un apr╔s l'autre comme des ombres
; et l'on rencontrait toujours les ins╩parables se cherchant du Luxembourg ┴
la place Saint-Sulpice, ou de la rue du Vieux-Colombier au Luxembourg.
     En attendant, les promesses  de M. de Tr╩ville allaient  leur train. Un
beau  jour,  le  roi  commanda  ┴  M.  le chevalier  des Essarts de  prendre
d'Artagnan  comme cadet  dans sa compagnie des gardes. D'Artagnan endossa en
soupirant  cet  habit,  qu'il  e┘t  voulu,  au  prix de  dix ann╩es  de  son
existence, troquer  contre la casaque  de mousquetaire.  Mais M. de Tr╩ville
promit cette faveur apr╔s un noviciat de deux ans, noviciat qui pouvait ╦tre
abr╩g╩  au reste,  si  l'occasion se  pr╩sentait pour d'Artagnan  de  rendre
quelque  service  au roi ou de faire quelque action d'╩clat.  D'Artagnan  se
retira sur cette promesse et, d╔s le lendemain, commen┌a son service.
     Alors ce fut le tour d'Athos, de Porthos et d'Aramis de monter la garde
avec d'Artagnan quand il ╩tait de garde. La compagnie de M. le chevalier des
Essarts  prit  ainsi  quatre hommes au  lieu  d'un,  le  jour  oŢ  elle prit
d'Artagnan.







     Cependant les quarante pistoles du roi Louis XIII, ainsi que toutes les
choses de  ce monde, apr╔s  avoir eu un commencement avaient eu une fin,  et
depuis cette  fin nos quatre compagnons ╩taient tomb╩s dans la g╦ne. D'abord
Athos  avait soutenu pendant  quelque  temps l'association  de  ses  propres
deniers. Porthos  lui avait succ╩d╩,  et, grÎce ┴  une  de  ces disparitions
auxquelles on  ╩tait habitu╩, il avait pendant  pr╔s de quinze jours  encore
subvenu aux besoins de  tout le monde ; enfin ╩tait arriv╩ le tour d'Aramis,
qui s'╩tait  ex╩cut╩ de  bonne grÎce,  et qui  ╩tait  parvenu, disait-il, en
vendant ses livres de th╩ologie, ┴ se procurer quelques pistoles.
     On eut  alors,  comme d'habitude, recours  ┴ M. de  Tr╩ville,  qui  fit
quelques avances sur la solde ; mais ces  avances ne pouvaient conduire bien
loin  trois mousquetaires qui  avaient  d╩j┴  force comptes  arri╩r╩s, et un
garde qui n'en avait pas encore.
     Enfin, quand on  vit qu'on allait manquer tout ┴ fait, on rassembla par
un dernier effort huit ou dix pistoles que Porthos joua. Malheureusement, il
╩tait dans une mauvaise veine : il perdit tout, plus vingt-cinq pistoles sur
parole.
     Alors  la  g╦ne devint de  la  d╩tresse ; on vit les affam╩s  suivis de
leurs  laquais courir les quais  et les corps de garde, ramassant chez leurs
amis du  dehors tous les d¤ners qu'ils  purent trouver ; car, suivant l'avis
d'Aramis, on devait dans la prosp╩rit╩ semer des repas ┴ droite  et ┴ gauche
pour en r╩colter quelques-uns dans la disgrÎce.
     Athos fut invit╩ quatre fois et mena chaque fois  ses  amis avec  leurs
laquais. Porthos eut six occasions et en fit ╩galement jouir ses camarades ;
Aramis en eut  huit. C'╩tait  un homme, comme on a d╩j┴ pu  s'en apercevoir,
qui faisait peu de bruit et beaucoup de besogne.
     Quant  ┴  d'Artagnan,  qui  ne  connaissait  encore  personne  dans  la
capitale, il  ne  trouva qu'un  d╩jeuner  de chocolat chez un pr╦tre de  son
pays, et  un d¤ner  chez un cornette  des gardes. Il mena  son arm╩e chez le
pr╦tre, auquel on d╩vora sa provision de deux mois, et chez le cornette, qui
fit des  merveilles ; mais, comme le  disait Planchet, on ne  mange toujours
qu'une fois, m╦me quand on mange beaucoup.
     D'Artagnan se  trouva donc assez  humili╩  de n'avoir eu qu'un repas et
demi, car  le  d╩jeuner  chez  le  pr╦tre  ne pouvait  compter  que  pour un
demi-repas, ┴ offrir  ┴ ses compagnons en  ╩change des festins que s'╩taient
procur╩s  Athos, Porthos  et Aramis. Il se croyait ┴  charge  ┴  la soci╩t╩,
oubliant  dans sa bonne foi toute juv╩nile qu'il avait nourri cette  soci╩t╩
pendant un mois, et son  esprit pr╩occup╩ se mit ┴ travailler activement. Il
r╩fl╩chit que cette coalition de quatre hommes jeunes, braves, entreprenants
et  actifs devait  avoir un  autre  but  que des  promenades d╩hanch╩es, des
le┌ons d'escrime et des lazzi plus ou moins spirituels.
     En effet, quatre  hommes comme eux, quatre hommes d╩vou╩s  les  uns aux
autres depuis la bourse jusqu'┴ la vie, quatre hommes se soutenant toujours,
ne reculant  jamais,  ex╩cutant isol╩ment ou ensemble les r╩solutions prises
en commun ; quatre bras mena┌ant les quatre points cardinaux ou se  tournant
vers un  seul point,  devaient in╩vitablement, soit souterrainement, soit au
jour, soit par la mine, soit par la tranch╩e,  soit par la ruse, soit par la
force, s'ouvrir un  chemin vers le  but qu'ils voulaient  atteindre, si bien
d╩fendu  ou si ╩loign╩ qu'il  f┘t. La  seule chose  qui  ╩tonnÎt d'Artagnan,
c'est que ses compagnons n'eussent point song╩ ┴ cela.
     Il y songeait, lui,  et s╩rieusement m╦me, se creusant la cervelle pour
trouver une  direction ┴  cette force  unique  quatre fois  multipli╩e  avec
laquelle  il  ne  doutait pas  que,  comme  avec  le  levier  que  cherchait
Archim╔de,  on  ne  parv¤nt  ┴ soulever  le monde, --  lorsque  l'on  frappa
doucement ┴ la porte. D'Artagnan r╩veilla  Planchet et  lui  ordonna d'aller
ouvrir.
     Que  de cette phrase : d'Artagnan r╩veilla Planchet, le lecteur n'aille
pas augurer qu'il faisait nuit ou que le jour n'╩tait point encore venu. Non
! quatre heures venaient de sonner. Planchet,  deux heures auparavant, ╩tait
venu demander ┴ d¤ner ┴ son ma¤tre, lequel lui avait r╩pondu par le proverbe
: " Qui dort d¤ne. " Et Planchet d¤nait en dormant.
     Un homme fut introduit,  de  mine  assez simple et qui avait l'air d'un
bourgeois.
     Planchet, pour son dessert,  e┘t bien voulu entendre la conversation  ;
mais le  bourgeois d╩clara ┴ d'Artagnan que ce qu'il avait  ┴ lui dire ╩tant
important et confidentiel, il d╩sirait demeurer en t╦te ┴ t╦te avec lui.
     D'Artagnan cong╩dia Planchet et fit asseoir son visiteur.
     Il  y  eut un moment  de  silence  pendant lequel  les deux  hommes  se
regard╔rent  comme  pour  faire  une  connaissance  pr╩alable,  apr╔s   quoi
d'Artagnan s'inclina en signe qu'il ╩coutait.
     "  J'ai  entendu  parler de  M. d'Artagnan comme d'un jeune homme  fort
brave, dit le bourgeois, et cette r╩putation dont il jouit ┴ juste titre m'a
d╩cid╩ ┴ lui confier un secret.
     -- Parlez, Monsieur, parlez " , dit d'Artagnan,  qui d'instinct  flaira
quelque chose d'avantageux.
     Le bourgeois fit une nouvelle pause et continua :
     " J'ai ma  femme  qui est ling╔re chez  la  reine, Monsieur, et qui  ne
manque ni de  sagesse, ni  de beaut╩. On me  l'a fait ╩pouser  voil┴ bientĂt
trois ans, quoiqu'elle n'e┘t qu'un petit avoir, parce que M. de La Porte, le
portemanteau de la reine, est son parrain et la prot╔ge...
     -- Eh bien, Monsieur ? demanda d'Artagnan.
     --  Eh  bien, reprit le bourgeois,  Eh bien, Monsieur, ma  femme  a ╩t╩
enlev╩e hier matin, comme elle sortait de sa chambre de travail.
     -- Et par qui votre femme a-t-elle ╩t╩ enlev╩e ?
     -- Je n'en sais rien s┘rement, Monsieur, mais je soup┌onne quelqu'un.
     -- Et quelle est cette personne que vous soup┌onnez ?
     -- Un homme qui la poursuivait depuis longtemps.
     -- Diable !
     -- Mais voulez-vous  que je vous dise, Monsieur, continua le bourgeois,
je suis convaincu, moi, qu'il y a moins d'amour que  de politique  dans tout
cela.
     --  Moins d'amour  que de politique, reprit  d'Artagnan  d'un air  fort
r╩fl╩chi, et que soup┌onnez-vous ?
     -- Je ne sais pas si je devrais vous dire ce que je soup┌onne...
     -- Monsieur, je  vous ferai observer  que je ne vous demande absolument
rien, moi.  C'est vous qui ╦tes venu.  C'est  vous qui m'avez  dit que  vous
aviez un secret ┴ me confier. Faites donc ┴ votre guise, il est encore temps
de vous retirer.
     -- Non, Monsieur, non ; vous m'avez l'air d'un honn╦te jeune homme,  et
j'aurai confiance en  vous. Je crois donc que ce  n'est pas ┴  cause  de ses
amours que ma femme a ╩t╩ arr╦t╩e,  mais ┴ cause de celles d'une plus grande
dame qu'elle.
     --  Ah !  ah ! serait-ce ┴ cause des amours de Mme de Bois-Tracy  ? fit
d'Artagnan,  qui voulut avoir l'air, vis-┴-vis  de son bourgeois, d'╦tre  au
courant des affaires de la cour.
     -- Plus haut, Monsieur, plus haut.
     -- De Mme d'Aiguillon ?
     -- Plus haut encore.
     -- De Mme de Chevreuse ?
     -- Plus haut, beaucoup plus haut !
     -- De la... d'Artagnan s'arr╦ta.
     -- Oui, Monsieur,  r╩pondit si bas, qu'┴ peine si on put l'entendre, le
bourgeois ╩pouvant╩.
     -- Et avec qui ?
     -- Avec qui cela peut-il ╦tre, si ce n'est avec le duc de...
     -- Le duc de...
     --  Oui,  Monsieur ! r╩pondit le  bourgeois, en donnant ┴  sa  voix une
intonation plus sourde encore.
     -- Mais comment savez-vous tout cela, vous ?
     -- Ah ! comment je le sais ?
     -- Oui, comment le savez-vous  ?  Pas  de  demi-confidence, ou...  vous
comprenez.
     -- Je le sais par ma femme, Monsieur, par ma femme elle-m╦me.
     -- Qui le sait, elle, par qui ?
     -- Par M.  de La Porte. Ne vous ai-je pas dit qu'elle ╩tait la filleule
de M. de La Porte, l'homme de confiance de la reine  ?  Eh  bien,  M.  de La
Porte l'avait mise  pr╔s de Sa Majest╩ pour que notre pauvre reine au  moins
e┘t quelqu'un  ┴  qui se fier, abandonn╩e  comme  elle  l'est  par  le  roi,
espionn╩e comme elle l'est  par le  cardinal,  trahie comme  elle l'est  par
tous.
     -- Ah ! ah ! voil┴ qui se dessine, dit d'Artagnan.
     -- Or ma femme est venue il y  a quatre jours,  Monsieur  ; une  de ses
conditions ╩tait qu'elle devait  me venir  voir deux fois la semaine  ; car,
ainsi  que j'ai eu  l'honneur de vous le dire, ma femme m'aime beaucoup ; ma
femme est donc venue, et m'a confi╩ que la reine, en ce moment- ci, avait de
grandes craintes.
     -- Vraiment ?
     -- Oui, M. le cardinal, ┴ ce qu'il para¤t,  la poursuit et la pers╩cute
plus que  jamais. Il ne  peut  pas lui pardonner l'histoire de la sarabande.
Vous savez l'histoire de la sarabande ?
     -- Pardieu, si je la sais !  r╩pondit d'Artagnan, qui ne savait rien du
tout, mais qui voulait avoir l'air d'╦tre au courant.
     --  De sorte  que, maintenant, ce n'est plus de la  haine, c'est  de la
vengeance.
     -- Vraiment ?
     -- Et la reine croit...
     -- Eh bien, que croit la reine ?
     -- Elle croit qu'on a ╩crit ┴ M. le duc de Buckingham en son nom.
     -- Au nom de la reine ?
     -- Oui,  pour  le faire venir ┴  Paris, et une fois venu  ┴ Paris, pour
l'attirer dans quelque pi╔ge.
     --  Diable ! mais votre femme, mon cher Monsieur,  qu'a-t-elle ┴  faire
dans tout cela ?
     -- On conna¤t son d╩vouement pour la  reine, et l'on veut ou l'╩loigner
de sa ma¤tresse, ou l'intimider pour avoir les secrets de  Sa Majest╩, ou la
s╩duire pour se servir d'elle comme d'un espion.
     --  C'est probable, dit d'Artagnan  ; mais  l'homme qui l'a enlev╩e, le
connaissez-vous ?
     -- Je vous ai dit que je croyais le conna¤tre.
     -- Son nom ?
     -- Je ne le sais pas ; ce  que je  sais seulement, c'est  que c'est une
cr╩ature du cardinal, son Îme damn╩e.
     -- Mais vous l'avez vu ?
     -- Oui, ma femme me l'a montr╩ un jour.
     -- A-t-il un signalement auquel on puisse le reconna¤tre ?
     -- Oh ! certainement, c'est un seigneur de haute mine, poil noir, teint
basan╩, oeil per┌ant, dents blanches et une cicatrice ┴ la tempe.
     -- Une cicatrice ┴ la tempe !  s'╩cria  d'Artagnan, et  avec cela dents
blanches, oeil per┌ant, teint  basan╩, poil noir, et haute mine ;  c'est mon
homme de Meung !
     -- C'est votre homme, dites-vous ?
     -- Oui, oui  ; mais cela  ne fait rien  ┴ la chose. Non,  je me trompe,
cela  la  simplifie beaucoup, au contraire  : si votre homme est le mien, je
ferai d'un coup deux vengeances, voil┴ tout ; mais oŢ rejoindre cet homme ?
     -- Je n'en sais rien.
     -- Vous n'avez aucun renseignement sur sa demeure ?
     --  Aucun ; un jour  que  je  reconduisais ma  femme au Louvre,  il  en
sortait comme elle allait y entrer, et elle me l'a fait voir.
     -- Diable ! diable ! murmura d'Artagnan, tout ceci est bien vague ; par
qui avez-vous su l'enl╔vement de votre femme ?
     -- Par M. de La Porte.
     -- Vous a-t-il donn╩ quelque d╩tail ?
     -- Il n'en avait aucun.
     -- Et vous n'avez rien appris d'un autre cĂt╩ ?
     -- Si fait, j'ai re┌u...
     -- Quoi ?
     -- Mais je ne sais pas si je ne commets pas une grande imprudence ?
     --  Vous revenez  encore  l┴-dessus ; cependant je vous ferai  observer
que, cette fois, il est un peu tard pour reculer.
     -- Aussi  je  ne recule pas, mordieu ! s'╩cria  le bourgeois  en jurant
pour se monter la t╦te. D'ailleurs, foi de Bonacieux...
     -- Vous vous appelez Bonacieux ? interrompit d'Artagnan.
     -- Oui, c'est mon nom.
     --  Vous  disiez  donc  : foi de  Bonacieux !  pardon  si  je  vous  ai
interrompu ; mais il me semblait que ce nom ne m'╩tait pas inconnu.
     -- C'est possible, Monsieur. Je suis votre propri╩taire.
     -- Ah ! ah ! fit d'Artagnan en  se soulevant ┴ demi et en saluant, vous
╦tes mon propri╩taire ?
     -- Oui, Monsieur,  oui. Et comme depuis trois mois que  vous ╦tes  chez
moi, et que distrait sans doute par vos grandes occupations vous avez oubli╩
de me payer mon loyer ; comme, dis-je, je ne  vous ai pas tourment╩ un  seul
instant, j'ai pens╩ que vous auriez ╩gard ┴ ma d╩licatesse.
     -- Comment donc !  mon  cher  Monsieur  Bonacieux,  reprit  d'Artagnan,
croyez  que je suis plein de reconnaissance pour un  pareil proc╩d╩, et que,
comme je vous l'ai dit, si je puis vous ╦tre bon ┴ quelque chose...
     --  Je vous crois,  Monsieur, je vous crois, et comme j'allais  vous le
dire, foi de Bonacieux, j'ai confiance en vous .
     -- Achevez donc ce que vous avez commenc╩ ┴ me dire. "
     Le bourgeois tira un papier de sa poche, et le pr╩senta ┴ d'Artagnan.
     " Une lettre ! fit le jeune homme.
     -- Que j'ai re┌ue ce matin. "
     D'Artagnan  l'ouvrit,  et  comme  le  jour  commen┌ait  ┴  baisser,  il
s'approcha de la fen╦tre. Le bourgeois le suivit.
     " Ne cherchez  pas votre femme, lut d'Artagnan,  elle vous sera  rendue
quand on n'aura plus besoin d'elle. Si vous  faites une  seule d╩marche pour
la retrouver, vous ╦tes perdu. "
     " Voil┴  qui  est positif,  continua d'Artagnan  ; mais apr╔s  tout, ce
n'est qu'une menace.
     --  Oui, mais cette  menace m'╩pouvante ; moi, Monsieur, je ne suis pas
homme d'╩p╩e du tout, et j'ai peur de la Bastille.
     -- Hum ! fit d'Artagnan ; mais c'est que je ne me soucie pas plus de la
Bastille que  vous, moi.  S'il  ne s'agissait  que  d'un coup d'╩p╩e,  passe
encore.
     --  Cependant,  Monsieur,  j'avais  bien compt╩  sur  vous  dans  cette
occasion.
     -- Oui ?
     --  Vous voyant  sans  cesse  entour╩  de  mousquetaires ┴  l'air  fort
superbe,  et  reconnaissant  que ces  mousquetaires  ╩taient  ceux  de M. de
Tr╩ville, et par  cons╩quent des ennemis du cardinal, j'avais pens╩ que vous
et vos amis, tout en rendant justice ┴  notre pauvre reine, seriez enchant╩s
de jouer un mauvais tour ┴ Son Eminence.
     -- Sans doute.

     -- Et puis j'avais pens╩ que, me devant trois mois de loyer  dont je ne
vous ai jamais parl╩...
     -- Oui,  oui,  vous m'avez  d╩j┴  donn╩ cette raison, et  je la  trouve
excellente.
     -- Comptant  de  plus,  tant que vous me ferez l'honneur de rester chez
moi, ne jamais vous parler de votre loyer ┴ venir...
     -- Tr╔s bien.
     --  Et  ajoutez  ┴  cela,  si  besoin  est,  comptant  vous  offrir une
cinquantaine de pistoles  si,  contre toute probabilit╩, vous  vous trouviez
g╦n╩ en ce moment.
     -- A merveille ; mais vous ╦tes donc riche, mon cher Monsieur Bonacieux
?
     --  Je suis ┴ mon  aise, Monsieur, c'est  le  mot ; j'ai amass╩ quelque
chose  comme  deux  ou  trois mille  ╩cus de  rente  dans le  commerce de la
mercerie,  et  surtout en  pla┌ant quelques fonds sur  le  dernier voyage du
c╩l╔bre navigateur Jean  Mocquet ; de sorte que, vous comprenez, Monsieur...
Ah ! mais... s'╩cria le bourgeois.
     -- Quoi ? demanda d'Artagnan.
     -- Que vois-je l┴ ?
     -- OŢ ?
     --  Dans la rue,  en face de vos  fen╦tres,  dans l'embrasure  de cette
porte : un homme envelopp╩ dans un manteau.
     -- C'est lui ! s'╩cri╔rent ┴ la fois d'Artagnan et le bourgeois, chacun
d'eux en m╦me temps ayant reconnu son homme.
     -- Ah  ! cette  fois-ci,  s'╩cria  d'Artagnan en  sautant sur son ╩p╩e,
cette fois-ci, il ne m'╩chappera pas. "
     Et tirant son ╩p╩e du fourreau, il se pr╩cipita hors de l'appartement.
     Sur l'escalier, il rencontra Athos et Porthos qui le venaient voir. Ils
s'╩cart╔rent, d'Artagnan passa entre eux comme un trait.
     "  Ah  ┌┴,  oŢ  cours-tu  ainsi  ?  lui  cri╔rent  ┴ la fois  les  deux
mousquetaires.
     -- L'homme de Meung ! " r╩pondit d'Artagnan, et il disparut.
     D'Artagnan avait plus  d'une fois racont╩ ┴ ses amis  son aventure avec
l'inconnu, ainsi que l'apparition de la belle voyageuse ┴ laquelle cet homme
avait paru confier une si importante missive.
     L'avis d'Athos avait ╩t╩  que d'Artagnan avait perdu sa lettre  dans la
bagarre. Un gentilhomme,  selon lui  -- et, au portrait que d'Artagnan avait
fait de l'inconnu, ce ne pouvait  ╦tre qu'un gentilhomme --,  un gentilhomme
devait ╦tre incapable de cette bassesse, de voler une lettre.
     Porthos n'avait vu  dans tout cela qu'un rendez-vous amoureux donn╩ par
une  dame ┴  un  cavalier ou  par un cavalier ┴ une  dame, et qu'╩tait venue
troubler la pr╩sence de d'Artagnan et de son cheval jaune.
     Aramis  avait dit que ces  sortes de choses  ╩tant  myst╩rieuses, mieux
valait ne les point approfondir.
     Ils comprirent donc,  sur les quelques mots  ╩chapp╩s  ┴ d'Artagnan, de
quelle affaire  il  ╩tait question,  et comme ils  pens╔rent  qu'apr╔s avoir
rejoint son homme ou l'avoir perdu de vue, d'Artagnan finirait  toujours par
remonter chez lui, ils continu╔rent leur chemin.
     Lorsqu'ils entr╔rent dans  la chambre de d'Artagnan, la  chambre  ╩tait
vide : le propri╩taire, craignant les suites de la rencontre qui allait sans
doute  avoir lieu entre le  jeune  homme et l'inconnu, avait,  par  suite de
l'exposition qu'il avait  faite  lui-m╦me de son caract╔re, jug╩ qu'il ╩tait
prudent de d╩camper.







     Comme  l'avaient  pr╩vu  Athos  et Porthos,  au bout  d'une  demi-heure
d'Artagnan rentra. Cette  fois encore il avait manqu╩ son  homme, qui  avait
disparu comme par  enchantement. D'Artagnan  avait couru, l'╩p╩e ┴  la main,
toutes les rues environnantes, mais il n'avait rien trouv╩  qui ressemblÎt ┴
celui qu'il cherchait, puis enfin il en ╩tait revenu ┴ la chose par laquelle
il aurait d┘ commencer peut-╦tre, et  qui ╩tait de frapper ┴ la porte contre
laquelle l'inconnu ╩tait appuy╩ ; mais  c'╩tait  inutilement qu'il avait dix
ou douze fois de suite fait r╩sonner le marteau, personne  n'avait  r╩pondu,
et des voisins qui, attir╩s par le bruit,  ╩taient accourus sur le  seuil de
leur  porte ou  avaient mis  le nez ┴ leurs fen╦tres, lui avaient assur╩ que
cette  maison,  dont  au  reste toutes les ouvertures  ╩taient closes, ╩tait
depuis six mois compl╔tement inhabit╩e.
     Pendant que d'Artagnan courait les  rues et frappait aux portes, Aramis
avait  rejoint  ses  deux compagnons,  de  sorte  qu'en  revenant chez  lui,
d'Artagnan trouva la r╩union au grand complet.
     "  Eh bien  ? dirent ensemble  les trois mousquetaires en voyant entrer
d'Artagnan, la sueur sur le front et la figure boulevers╩e par la col╔re.
     -- Eh bien, s'╩cria celui-ci en jetant son ╩p╩e sur le lit, il faut que
cet homme  soit le diable en personne ; il a disparu comme un fantĂme, comme
une ombre, comme un spectre.
     -- Croyez-vous aux apparitions ? demanda Athos ┴ Porthos.
     --  Moi,  je ne  crois que ce que j'ai  vu, et comme  je n'ai jamais vu
d'apparitions, je n'y crois pas.
     -- La Bible, dit Aramis, nous fait une  loi  d'y croire  :  l'ombre  de
Samuel apparut ┴ Saěl,  et c'est un  article  de foi que  je serais fÎch╩ de
voir mettre en doute, Porthos.
     --  Dans  tous les cas,  homme ou diable, corps ou  ombre, illusion  ou
r╩alit╩, cet homme est n╩ pour ma damnation, car sa  fuite nous fait manquer
une affaire superbe, Messieurs, une affaire dans  laquelle il  y avait  cent
pistoles et peut-╦tre plus ┴ gagner.
     -- Comment cela ? " dirent ┴ la fois Porthos et Aramis.
     Quant  ┴  Athos,  fid╔le  ┴  son syst╔me  de  mutisme,  il  se contenta
d'interroger d'Artagnan du regard.
     " Planchet, dit d'Artagnan ┴ son domestique, qui passait en  ce  moment
la t╦te par la porte entrebÎill╩e pour tÎcher de  surprendre quelques bribes
de  la  conversation,  descendez chez  mon  propri╩taire,  M.  Bonacieux, et
dites-lui  de  nous  envoyer  une  demi-douzaine  de  bouteilles  de  vin de
Beaugency : c'est celui que je pr╩f╔re.
     -- Ah ┌┴, mais  vous  avez donc cr╩dit ouvert chez votre propri╩taire ?
demanda Porthos.
     --  Oui,  r╩pondit  d'Artagnan,   ┴  compter  d'aujourd'hui,  et  soyez
tranquilles, si son vin est mauvais, nous lui en enverrons qu╩rir d'autre.
     -- Il faut user et non abuser, dit sentencieusement Aramis.
     -- J'ai toujours dit que d'Artagnan ╩tait la forte t╦te de nous quatre,
fit  Athos,  qui, apr╔s  avoir  ╩mis cette  opinion  ┴  laquelle  d'Artagnan
r╩pondit par un salut, retomba aussitĂt dans son silence accoutum╩.
     -- Mais enfin, voyons, qu'y a-t-il ? demanda Porthos.
     -- Oui, dit  Aramis,  confiez-nous cela,  mon  cher  ami,  ┴ moins  que
l'honneur de  quelque dame ne se trouve int╩ress╩  ┴ cette confidence,  ┴ ce
quel cas vous feriez mieux de la garder pour vous.
     -- Soyez tranquilles, r╩pondit d'Artagnan, l'honneur de personne n'aura
┴ se plaindre de ce que j'ai ┴ vous dire. "
     Et alors  il raconta  mot ┴ mot ┴ ses amis ce qui venait  de se  passer
entre lui et son hĂte, et comment l'homme qui avait enlev╩ la femme du digne
propri╩taire  ╩tait  le m╦me avec  lequel  il avait  eu  maille  ┴ partir  ┴
l'hĂtellerie du Franc Meunier .
     " Votre affaire n'est pas mauvaise,  dit Athos apr╔s avoir go┘t╩ le vin
en connaisseur  et indiqu╩ d'un signe de t╦te qu'il le trouvait bon, et l'on
pourra tirer de  ce brave  homme cinquante ┴ soixante  pistoles. Maintenant,
reste  ┴ savoir si cinquante ┴  soixante pistoles valent la peine de risquer
quatre t╦tes.
     -- Mais faites  attention, s'╩cria d'Artagnan, qu'il y a une femme dans
cette affaire, une femme enlev╩e,  une femme qu'on menace sans  doute, qu'on
torture peut-╦tre, et tout cela parce qu'elle est fid╔le ┴ sa ma¤tresse !
     --  Prenez  garde,  d'Artagnan,  prenez  garde,  dit Aramis, vous  vous
╩chauffez un peu trop, ┴ mon avis,  sur le sort de Mme Bonacieux. La femme a
╩t╩  cr╩╩e pour  notre perte, et c'est d'elle que nous  viennent toutes  nos
mis╔res. "
     Athos,  ┴ cette sentence d'Aramis, fron┌a le  sourcil  et se mordit les
l╔vres.
     "  Ce  n'est  point  de  Mme   Bonacieux  que  je  m'inqui╔te,  s'╩cria
d'Artagnan,  mais  de la  reine,  que le  roi  abandonne,  que  le  cardinal
pers╩cute, et qui  voit tomber, les unes apr╔s les autres, les t╦tes de tous
ses amis.
     -- Pourquoi aime-t-elle  ce que  nous d╩testons le plus au  monde,  les
Espagnols et les Anglais ?
     -- L'Espagne  est sa patrie, r╩pondit d'Artagnan, et il est tout simple
qu'elle aime les Espagnols, qui sont enfants de la m╦me terre qu'elle. Quant
au second reproche que vous lui faites, j'ai entendu dire qu'elle aimait non
pas les Anglais, mais un Anglais.
     -- Eh  ! ma foi, dit Athos, il faut avouer  que cet  Anglais ╩tait bien
digne d'╦tre aim╩. Je n'ai jamais vu un plus grand air que le sien.
     -- Sans compter qu'il s'habille comme personne, dit Porthos. J'╩tais au
Louvre le  jour oŢ il a  sem╩ ses perles, et pardieu !  j'en ai ramass╩ deux
que j'ai bien vendues dix pistoles pi╔ce. Et toi, Aramis, le connais-tu ?
     -- Aussi bien que vous, Messieurs, car j'╩tais de ceux qui l'ont arr╦t╩
dans le jardin d'Amiens, oŢ m'avait  introduit M. de Putange, l'╩cuyer de la
reine. J'╩tais au  s╩minaire ┴ cette ╩poque, et l'aventure me  parut cruelle
pour le roi.
     -- Ce qui ne m'emp╦cherait pas, dit d'Artagnan, si je  savais oŢ est le
duc de  Buckingham, de le prendre par la main et de le  conduire  pr╔s de la
reine,  ne f┘t-ce que  pour  faire  enrager  M.  le  cardinal  ;  car  notre
v╩ritable, notre seul,  notre  ╩ternel ennemi, Messieurs, c'est le cardinal,
et  si  nous pouvions trouver  moyen de  lui  jouer quelque tour bien cruel,
j'avoue que j'y engagerais volontiers ma t╦te.
     -- Et, reprit  Athos, le mercier  vous a  dit, d'Artagnan, que la reine
pensait qu'on avait fait venir Buckingham sur un faux avis ?
     -- Elle en a peur.
     -- Attendez donc, dit Aramis.
     -- Quoi ? demanda Porthos.
     -- Allez toujours, je cherche ┴ me rappeler des circonstances.
     -- Et maintenant je suis convaincu, dit d'Artagnan, que l'enl╔vement de
cette femme de la reine se rattache  aux  ╩v╩nements dont  nous  parlons, et
peut-╦tre ┴ la pr╩sence de M. de Buckingham ┴ Paris.
     -- Le Gascon est plein d'id╩es, dit Porthos avec admiration.
     -- J'aime beaucoup l'entendre parler, dit Athos, son patois m'amuse.
     -- Messieurs, reprit Aramis, ╩coutez ceci.
     -- Ecoutons Aramis, dirent les trois amis.
     -- Hier je me trouvais chez  un  savant docteur  en  th╩ologie  que  je
consulte quelquefois pour mes ╩tudes... "
     Athos sourit.
     "  Il habite un  quartier  d╩sert, continua  Aramis  :  ses  go┘ts,  sa
profession l'exigent. Or, au moment oŢ je sortais de chez lui... "
     Ici Aramis s'arr╦ta.
     "  Eh  bien ? demand╔rent ses auditeurs, au  moment oŢ vous sortiez  de
chez lui ? "
     Aramis parut faire un effort sur lui-m╦me, comme un homme qui, en plein
courant de mensonge, se voit arr╦ter par quelque obstacle impr╩vu ; mais les
yeux  de  ses  trois  compagnons  ╩taient  fix╩s  sur  lui,  leurs  oreilles
attendaient b╩antes, il n'y avait pas moyen de reculer.
     " Ce docteur a une ni╔ce, continua Aramis.
     -- Ah ! il a une ni╔ce ! interrompit Porthos.
     -- Dame fort respectable " , dit Aramis.
     Les trois amis se mirent ┴ rire.
     " Ah ! si vous riez ou  si vous doutez,  reprit Aramis, vous ne  saurez
rien.
     -- Nous sommes  croyants  comme  des  mahom╩tistes et  muets comme  des
catafalques, dit Athos.
     -- Je  continue donc, reprit Aramis. Cette ni╔ce vient quelquefois voir
son oncle ; or elle s'y trouvait hier en m╦me temps  que moi, par hasard, et
je dus m'offrir pour la conduire ┴ son carrosse.
     -- Ah ! elle a un carrosse, la ni╔ce du docteur ? interrompit  Porthos,
dont  un  des  d╩fauts ╩tait  une  grande  incontinence  de  langue ;  belle
connaissance, mon ami.
     --  Porthos, reprit  Aramis,  je vous ai d╩j┴ fait  observer plus d'une
fois que vous ╦tes fort indiscret, et que cela vous nuit pr╔s des femmes.
     -- Messieurs, Messieurs, s'╩cria d'Artagnan, qui entrevoyait le fond de
l'aventure, la chose  est s╩rieuse ; tÎchons  donc de  ne  pas plaisanter si
nous pouvons. Allez, Aramis, allez.
     -- Tout ┴ coup, un homme  grand, brun, aux mani╔res de gentilhomme... ,
tenez, dans le genre du vĂtre, d'Artagnan.
     -- Le m╦me peut-╦tre, dit celui-ci.
     -- C'est  possible,  continua Aramis, ... s'approcha de moi, accompagn╩
de cinq ou six  hommes  qui le suivaient ┴ dix pas en arri╔re, et du ton  le
plus poli :
     "  Monsieur le  duc,  me dit-il,  et vous, Madame " , continua-t-il  en
s'adressant ┴ la dame que j'avais sous le bras...
     -- A la ni╔ce du docteur ?
     -- Silence donc, Porthos ! dit Athos, vous ╦tes insupportable.
     -- "  Veuillez  monter  dans  ce carrosse, et  cela  sans " essayer  la
moindre r╩sistance, sans faire le moindre bruit. "
     -- Il vous avait pris pour Buckingham ! s'╩cria d'Artagnan.
     -- Je le crois, r╩pondit Aramis.
     -- Mais cette dame ? demanda Porthos.
     -- Il l'avait prise pour la reine ! dit d'Artagnan.
     -- Justement, r╩pondit Aramis.
     -- Le Gascon est le diable ! s'╩cria Athos, rien ne lui ╩chappe.
     -- Le  fait est,  dit Porthos, qu'Aramis est de la taille et  a quelque
chose de la tournure du beau duc ; mais cependant, il me semble que  l'habit
de mousquetaire...
     -- J'avais un manteau ╩norme, dit Aramis.
     -- Au mois  de juillet, diable  ! fit Porthos,  est-ce  que le  docteur
craint que tu ne sois reconnu ?
     -- Je  comprends encore, dit Athos, que l'espion se soit laiss╩ prendre
par la tournure ; mais le visage...
     -- J'avais un grand chapeau, dit Aramis.
     -- Oh ! mon Dieu,  s'╩cria Porthos,  que de pr╩cautions pour ╩tudier la
th╩ologie !
     --  Messieurs, Messieurs,  dit d'Artagnan, ne perdons pas notre temps ┴
badiner ;  ╩parpillons-nous et cherchons la femme du mercier, c'est  la clef
de l'intrigue.
     -- Une femme de condition si inf╩rieure ! vous croyez, d'Artagnan ? fit
Porthos en allongeant les l╔vres avec m╩pris.
     -- C'est la filleule de La Porte, le valet de confiance de la reine. Ne
vous l'ai-je pas dit,  Messieurs  ? Et d'ailleurs, c'est peut-╦tre un calcul
de  Sa Majest╩  d'avoir ╩t╩,  cette fois,  chercher  ses appuis si  bas. Les
hautes t╦tes se voient de loin, et le cardinal a bonne vue.
     -- Eh bien, dit Porthos, faites  d'abord  prix  avec le mercier, et bon
prix.
     --  C'est inutile,  dit d'Artagnan, car je crois que s'il ne  nous paie
pas, nous serons assez pay╩s d'un autre cĂt╩. "
     En ce  moment, un bruit pr╩cipit╩ de pas  retentit dans l'escalier,  la
porte  s'ouvrit avec  fracas, et  le  malheureux  mercier s'╩lan┌a  dans  la
chambre oŢ se tenait le conseil.
     " Ah ! Messieurs, s'╩cria-t-il, sauvez-moi, au  nom du Ciel, sauvez-moi
! Il y a quatre hommes qui viennent pour m'arr╦ter ; sauvez-moi,  sauvez-moi
! "
     Porthos et Aramis se lev╔rent.
     " Un moment, s'╩cria d'Artagnan en  leur faisant  signe de repousser au
fourreau leurs  ╩p╩es ┴ demi  tir╩es ; un moment,  ce  n'est pas du  courage
qu'il faut ici, c'est de la prudence.
     -- Cependant, s'╩cria Porthos, nous ne laisserons pas...
     --  Vous laisserez faire d'Artagnan, dit Athos, c'est, je le r╩p╔te, la
forte t╦te de  nous tous, et moi, pour mon compte,  je d╩clare  que  je  lui
ob╩is. Fais ce que tu voudras, d'Artagnan. "
     En ce moment, les quatre gardes apparurent ┴ la porte de l'antichambre,
et voyant quatre mousquetaires debout et l'╩p╩e au  cĂt╩, h╩sit╔rent ┴ aller
plus loin.
     " Entrez, Messieurs, entrez, cria d'Artagnan ;  vous ╦tes ici chez moi,
et nous sommes tous de fid╔les serviteurs du roi et de M. le cardinal.
     --  Alors,  Messieurs, vous  ne  vous  opposerez  pas  ┴  ce  que  nous
ex╩cutions les ordres que nous avons re┌us ? demanda celui qui paraissait le
chef de l'escouade.
     --  Au  contraire,  Messieurs,  et nous vous  pr╦terions main-forte, si
besoin ╩tait.
     -- Mais que dit-il donc ? marmotta Porthos.
     -- Tu es un niais, dit Athos, silence !
     -- Mais vous m'avez promis... , dit tout bas le pauvre mercier.
     --   Nous  ne  pouvons  vous  sauver  qu'en  restant  libres,  r╩pondit
rapidement et tout bas d'Artagnan, et si nous faisons mine de vous d╩fendre,
on nous arr╦te avec vous.
     -- Il me semble, cependant...
     --  Venez,  Messieurs, venez, dit tout haut d'Artagnan ; je n'ai  aucun
motif de d╩fendre Monsieur. Je l'ai vu aujourd'hui pour la premi╔re fois, et
encore ┴ quelle occasion, il  vous le dira lui-m╦me, pour me venir  r╩clamer
le prix de mon loyer. Est-ce vrai, Monsieur Bonacieux ? R╩pondez !
     --  C'est la v╩rit╩ pure, s'╩cria le mercier, mais Monsieur ne vous dit
pas...
     -- Silence sur moi, silence sur mes amis, silence sur la reine surtout,
ou vous perdriez  tout le monde sans  vous sauver. Allez, allez,  Messieurs,
emmenez cet homme ! "
     Et d'Artagnan poussa le  mercier tout ╩tourdi aux  mains des gardes, en
lui disant :
     " Vous ╦tes un maraud, mon cher ; vous venez me demander de l'argent, ┴
moi ! ┴  un mousquetaire ! En prison, Messieurs, encore une fois, emmenez-le
en prison,  et  gardez-le  sous clef  le  plus longtemps  possible,  cela me
donnera du temps pour payer. "
     Les sbires se confondirent en remerciements et emmen╔rent leur proie.
     Au moment oŢ ils descendaient, d'Artagnan frappa sur l'╩paule du chef :
     "  Ne  boirai-je pas ┴ votre sant╩  et vous ┴  la  mienne ? dit-il,  en
remplissant deux verres du vin de Beaugency qu'il tenait de la lib╩ralit╩ de
M. Bonacieux.
     -- Ce  sera bien  de  l'honneur pour moi,  dit  le chef  des sbires, et
j'accepte avec reconnaissance.
     -- Donc, ┴ la vĂtre, Monsieur... comment vous nommez-vous ?
     -- Boisrenard.
     -- Monsieur Boisrenard !
     --  A  la vĂtre,  mon gentilhomme  : comment  vous nommez-vous, ┴ votre
tour, s'il vous pla¤t ?
     -- D'Artagnan.
     -- A la vĂtre, Monsieur d'Artagnan !
     -- Et par-dessus toutes celles-l┴, s'╩cria d'Artagnan comme emport╩ par
son enthousiasme, ┴ celle du roi et du cardinal. "
     Le chef des sbires e┘t peut-╦tre dout╩ de la  sinc╩rit╩ de  d'Artagnan,
si le vin e┘t ╩t╩ mauvais ; mais le vin ╩tait bon, il fut convaincu.
     "  Mais quelle diable de vilenie avez-vous donc  faite l┴ ? dit Porthos
lorsque  l'alguazil  en chef  eut  rejoint ses compagnons, et que les quatre
amis se retrouv╔rent seuls. Fi donc ! quatre  mousquetaires  laisser arr╦ter
au milieu  d'eux  un malheureux  qui crie ┴ l'aide ! Un gentilhomme trinquer
avec un recors !
     -- Porthos, dit Aramis, Athos t'a d╩j┴  pr╩venu  que tu ╩tais un niais,
et je  me range de son  avis. D'Artagnan,  tu es un grand homme, et quand tu
seras  ┴  la place de  M. de Tr╩ville, je te  demande ta  protection pour me
faire avoir une abbaye.
     -- Ah ┌┴, je m'y perds, dit Porthos, vous approuvez ce  que  d'Artagnan
vient de faire ?
     -- Je le  crois parbleu bien, dit  Athos ;  non seulement j'approuve ce
qu'il vient de faire, mais encore je l'en f╩licite.
     --  Et maintenant, Messieurs,  dit  d'Artagnan sans se  donner la peine
d'expliquer sa conduite ┴ Porthos, tous pour un,  un pour tous, c'est  notre
devise, n'est-ce pas ?
     -- Cependant... dit Porthos.
     -- Etends la main et jure ! " s'╩cri╔rent ┴ la fois Athos et Aramis.
     Vaincu par l'exemple,  maugr╩ant tout  bas, Porthos ╩tendit la main, et
les quatre amis r╩p╩t╔rent d'une seule voix la formule dict╩e par d'Artagnan
:
     " Tous pour un, un pour tous. "
     " C'est bien,  que chacun se retire maintenant chez soi, dit d'Artagnan
comme s'il n'avait  fait  autre  chose que  de  commander toute sa  vie,  et
attention,  car ┴  partir  de ce  moment,  nous  voil┴  aux  prises avec  le
cardinal. "







     L'invention de la sourici╔re ne  date  pas de nos jours  ; d╔s  que les
soci╩t╩s, en se formant, eurent invent╩ une police quelconque, cette police,
┴ son tour, inventa les sourici╔res.
     Comme  peut-╦tre nos  lecteurs ne  sont pas  familiaris╩s  encore  avec
l'argot de la rue de J╩rusalem, et que c'est, depuis que nous ╩crivons -- et
il y a quelque quinze ans de cela --, la premi╔re fois que nous employons ce
mot appliqu╩ ┴ cette chose, expliquons-leur ce que c'est qu'une sourici╔re.
     Quand,  dans une maison  quelle  qu'elle soit, on  a arr╦t╩ un individu
soup┌onn╩ d'un crime  quelconque, on tient secr╔te l'arrestation ; on  place
quatre ou cinq hommes en embuscade dans la premi╔re pi╔ce, on ouvre la porte
┴ tous ceux qui frappent, on la referme  sur eux et on les arr╦te ; de cette
fa┌on,  au bout  de  deux ou  trois  jours, on  tient  ┴ peu  pr╔s  tous les
familiers de l'╩tablissement.
     Voil┴ ce que c'est qu'une sourici╔re.
     On fit  donc  une  sourici╔re de l'appartement  de ma¤tre Bonacieux, et
quiconque y apparut fut pris et interrog╩ par les gens de M. le cardinal. Il
va sans  dire  que, comme une all╩e particuli╔re conduisait au premier ╩tage
qu'habitait d'Artagnan, ceux  qui venaient  chez  lui  ╩taient  exempt╩s  de
toutes visites.
     D'ailleurs les trois mousquetaires y venaient seuls ; ils s'╩taient mis
en qu╦te chacun de son cĂt╩, et n'avaient rien trouv╩, rien d╩couvert. Athos
avait  ╩t╩ m╦me jusqu'┴ questionner M. de Tr╩ville, chose qui, vu le mutisme
habituel du digne  mousquetaire, avait fort ╩tonn╩ son capitaine. Mais M. de
Tr╩ville ne savait rien,  sinon  que, la derni╔re  fois  qu'il  avait vu  le
cardinal, le roi et la reine, le cardinal avait l'air fort soucieux,  que le
roi ╩tait  inquiet, et  que les yeux rouges de la reine  indiquaient qu'elle
avait veill╩ ou pleur╩. Mais cette derni╔re circonstance l'avait peu frapp╩,
la reine, depuis son mariage, veillant et pleurant beaucoup.
     M. de Tr╩ville recommanda en  tout cas ┴ Athos  le  service  du roi  et
surtout celui  de la  reine, le priant de faire la m╦me recommandation ┴ ses
camarades.
     Quant ┴ d'Artagnan, il ne bougeait pas  de chez lui. Il avait  converti
sa chambre en observatoire. Des fen╦tres il voyait arriver ceux qui venaient
se faire prendre ; puis, comme il avait Ăt╩ les carreaux  du plancher, qu'il
avait creus╩  le parquet et qu'un  simple plafond le s╩parait de  la chambre
au-dessous, oŢ se faisaient les interrogatoires, il entendait tout ce qui se
passait entre les inquisiteurs et les accus╩s.
     Les interrogatoires, pr╩c╩d╩s d'une perquisition minutieuse  op╩r╩e sur
la personne arr╦t╩e, ╩taient presque toujours ainsi con┌us :
     " Mme Bonacieux vous a-t-elle remis quelque chose pour son mari ou pour
quelque autre personne ?
     -- M. Bonacieux vous a-t-il remis quelque chose  pour sa  femme ou pour
quelque autre personne ?
     -- L'un et l'autre vous ont-ils  fait quelque confidence de vive voix ?
"
     " S'ils savaient quelque chose,  ils ne  questionneraient pas ainsi, se
dit ┴ lui-m╦me d'Artagnan. Maintenant,  que cherchent-ils  ┴ savoir ?  Si le
duc de Buckingham ne se trouve point ┴ Paris et s'il  n'a pas eu ou s'il  ne
doit point avoir quelque entrevue avec la reine. "
     D'Artagnan  s'arr╦ta ┴ cette  id╩e,  qui, d'apr╔s tout  ce qu'il  avait
entendu, ne manquait pas de probabilit╩.
     En  attendant,  la sourici╔re ╩tait en permanence, et  la  vigilance de
d'Artagnan aussi.
     Le soir du lendemain de l'arrestation du pauvre Bonacieux, comme  Athos
venait de quitter d'Artagnan pour se rendre chez M. de Tr╩ville, comme  neuf
heures venaient de sonner, et comme Planchet, qui n'avait pas encore fait le
lit,  commen┌ait sa besogne, on entendit  frapper ┴  la  porte  de  la rue ;
aussitĂt cette porte s'ouvrit et se referma : quelqu'un venait de se prendre
┴ la sourici╔re.
     D'Artagnan s'╩lan┌a vers l'endroit d╩carrel╩, se  coucha ventre ┴ terre
et ╩couta.
     Des cris retentirent bientĂt,  puis  des g╩missements qu'on cherchait ┴
╩touffer. D'interrogatoire, il n'en ╩tait pas question.
     " Diable !  se dit d'Artagnan, il me semble que c'est une femme : on la
fouille, elle r╩siste, -- on la violente, -- les mis╩rables ! "
     Et d'Artagnan, malgr╩ sa prudence,  se  tenait ┴ quatre  pour ne pas se
m╦ler ┴ la sc╔ne qui se passait au-dessous de lui.
     " Mais je vous dis que  je  suis la ma¤tresse de la maison, Messieurs ;
je vous dis que je suis Mme Bonacieux ;, je vous dis que j'appartiens  ┴  la
reine ! " s'╩criait la malheureuse femme.
     "  Mme Bonacieux  ! murmura d'Artagnan  ; serais-je assez  heureux pour
avoir trouv╩ ce que tout le monde cherche ? "
     "  C'est  justement  vous  que   nous  attendions  "  ,  reprirent  les
interrogateurs.
     La voix devint de plus  en plus ╩touff╩e :  un mouvement tumultueux fit
retentir  les  boiseries.  La victime  r╩sistait  autant  qu'une  femme peut
r╩sister ┴ quatre hommes.
     "  Pardon,  Messieurs,  par...  "  , murmura  la  voix, qui ne fit plus
entendre que des sons inarticul╩s.
     " Ils la bÎillonnent,  ils  vont l'entra¤ner,  s'╩cria d'Artagnan en se
redressant comme  par  un ressort. Mon  ╩p╩e ;  bon, elle  est  ┴ mon  cĂt╩.
Planchet !
     -- Monsieur ?
     --  Cours  chercher  Athos,  Porthos  et Aramis.  L'un des  trois  sera
s┘rement  chez  lui,  peut-╦tre  tous les trois  seront-ils rentr╩s.  Qu'ils
prennent des armes, qu'ils viennent, qu'ils accourent. Ah  ! je me souviens,
Athos est chez M. de Tr╩ville.
     -- Mais oŢ allez-vous, Monsieur, oŢ allez-vous ?
     -- Je descends par la fen╦tre, s'╩cria d'Artagnan, afin d'╦tre plus tĂt
arriv╩  ; toi, remets les carreaux, balaie le plancher, sors par la porte et
cours oŢ je te dis.
     -- Oh ! Monsieur, Monsieur, vous allez vous tuer, s'╩cria Planchet.
     -- Tais-toi, imb╩cile " , dit d'Artagnan. Et s'accrochant de la main au
rebord de sa fen╦tre, il se laissa tomber du premier ╩tage, qui heureusement
n'╩tait pas ╩lev╩, sans se faire une ╩corchure.
     Puis il alla aussitĂt frapper ┴ la porte en murmurant :
     " Je vais me faire  prendre ┴ mon  tour dans la  sourici╔re, et malheur
aux chats qui se frotteront ┴ pareille souris. "
     A peine le  marteau eut-il r╩sonn╩ sous la main  du jeune homme, que le
tumulte cessa,  que des pas  s'approch╔rent, que  la porte  s'ouvrit, et que
d'Artagnan, l'╩p╩e  nue,  s'╩lan┌a  dans l'appartement de  ma¤tre Bonacieux,
dont la porte,  sans  doute mue par un  ressort,  se referma d'elle-m╦me sur
lui.
     Alors ceux  qui habitaient encore la malheureuse maison de Bonacieux et
les voisins les  plus proches entendirent de grands cris, des tr╩pignements,
un cliquetis d'╩p╩es et un bruit prolong╩ de meubles. Puis, un moment apr╔s,
ceux qui, surpris par ce bruit, s'╩taient mis aux fen╦tres pour en conna¤tre
la cause, purent voir la porte se rouvrir et quatre hommes v╦tus de noir non
pas en sortir, mais s'envoler  comme des  corbeaux effarouch╩s, laissant par
terre et aux angles des tables des plumes de  leurs ailes,  c'est-┴-dire des
loques de leurs habits et des bribes de leurs manteaux.
     D'Artagnan ╩tait vainqueur sans beaucoup de peine, il faut le dire, car
un seul des  alguazils ╩tait arm╩,  encore se d╩fendit-il  pour la forme. Il
est vrai que les trois autres  avaient essay╩ d'assommer le jeune homme avec
les chaises, les tabourets et les poteries ; mais deux ou trois ╩gratignures
faites  par la  flamberge  du  Gascon  les avaient  ╩pouvant╩s.  Dix minutes
avaient  suffi ┴ leur d╩faite  et d'Artagnan ╩tait rest╩  ma¤tre du champ de
bataille.
     Les voisins,  qui  avaient  ouvert  leurs fen╦tres  avec  le sang-froid
particulier  aux habitants  de Paris dans ces temps  d'╩meutes  et de  rixes
perp╩tuelles,  les referm╔rent  d╔s  qu'ils  eurent vu  s'enfuir  les quatre
hommes noirs :  leur instinct  leur disait que, pour le  moment, tout  ╩tait
fini.
     D'ailleurs  il  se  faisait  tard,  et  alors comme  aujourd'hui  on se
couchait de bonne heure dans le quartier du Luxembourg.
     D'Artagnan, rest╩ seul  avec Mme Bonacieux, se retourna vers elle :  la
pauvre femme ╩tait renvers╩e sur un fauteuil et  ┴ demi ╩vanouie. D'Artagnan
l'examina d'un coup d'oeil rapide.
     C'╩tait une  charmante femme de  vingt-cinq ┴ vingt-six ans, brune avec
des yeux bleus, ayant un nez l╩g╔rement retrouss╩,  des dents admirables, un
teint marbr╩ de  rose et d'opale. L┴ cependant s'arr╦taient  les  signes qui
pouvaient  la  faire  confondre  avec  une grande  dame.  Les mains  ╩taient
blanches,  mais sans  finesse  :  les  pieds n'annon┌aient  pas la femme  de
qualit╩. Heureusement, d'Artagnan  n'en ╩tait  pas encore ┴ se pr╩occuper de
ces d╩tails.
     Tandis que d'Artagnan examinait Mme  Bonacieux,  et en ╩tait aux pieds,
comme  nous l'avons dit,  il vit ┴ terre  un fin  mouchoir de batiste, qu'il
ramassa selon son habitude, et au coin  duquel il reconnut le  m╦me  chiffre
qu'il avait vu au mouchoir qui avait failli  lui faire couper  la gorge avec
Aramis.
     Depuis ce temps,  d'Artagnan  se  m╩fiait  des mouchoirs armori╩s  ; il
remit donc  sans  rien dire  celui qu'il avait  ramass╩ dans la poche de Mme
Bonacieux.  En  ce moment, Mme Bonacieux reprenait ses sens. Elle ouvrit les
yeux,  regarda avec terreur autour d'elle, vit que l'appartement ╩tait vide,
et qu'elle ╩tait seule  avec  son lib╩rateur. Elle  lui tendit  aussitĂt les
mains en souriant. Mme Bonacieux avait le plus charmant sourire du monde.
     " Ah ! Monsieur ! dit-elle, c'est  vous qui m'avez sauv╩e ;  permettez-
moi que je vous remercie.
     -- Madame, dit d'Artagnan, je n'ai fait que ce que tout gentilhomme e┘t
fait ┴ ma place, vous ne me devez donc aucun remerciement.
     -- Si fait, Monsieur, si fait, et j'esp╔re vous prouver que vous n'avez
pas rendu service ┴ une ingrate. Mais  que me voulaient donc ces hommes, que
j'ai pris d'abord pour des voleurs, et pourquoi M. Bonacieux n'est- il point
ici ?
     --  Madame,  ces  hommes  ╩taient  bien  autrement  dangereux   que  ne
pourraient ╦tre  des voleurs, car ce sont des  agents  de M. le cardinal, et
quant  ┴ votre mari,  M. Bonacieux, il n'est point ici parce qu'hier  on est
venu le prendre pour le conduire ┴ la Bastille.
     --  Mon mari  ┴  la Bastille ! s'╩cria  Mme Bonacieux, oh ! mon  Dieu !
qu'a-t-il donc fait ? pauvre cher homme ! lui, l'innocence m╦me ! "
     Et  quelque chose  comme un  sourire per┌ait  sur la figure encore tout
effray╩e de la jeune femme.
     " Ce qu'il a fait, Madame ? dit d'Artagnan. Je crois que son seul crime
est d'avoir ┴ la fois le bonheur et le malheur d'╦tre votre mari.
     -- Mais, Monsieur, vous savez donc...
     -- Je sais que vous avez ╩t╩ enlev╩e, Madame.
     -- Et par qui ? Le savez-vous ? Oh ! si vous le savez, dites-le-moi.
     -- Par  un homme de quarante ┴ quarante-cinq ans, aux cheveux noirs, au
teint basan╩, avec une cicatrice ┴ la tempe gauche.
     -- C'est cela, c'est cela ; mais son nom ?
     -- Ah ! son nom ? c'est ce que j'ignore.
     -- Et mon mari savait-il que j'avais ╩t╩ enlev╩e ?
     --  Il en  avait  ╩t╩ pr╩venu  par une lettre que  lui avait  ╩crite le
ravisseur lui-m╦me.
     -- Et soup┌onne-t-il, demanda Mme Bonacieux avec embarras,  la cause de
cet ╩v╩nement ?
     -- Il l'attribuait, je crois, ┴ une cause politique.
     --  J'en ai  dout╩  d'abord, et maintenant je le pense comme lui. Ainsi
donc, ce cher M. Bonacieux ne m'a pas soup┌onn╩e un seul instant... ?
     --  Ah  ! loin de l┴,  Madame, il ╩tait  trop fier de votre  sagesse et
surtout de votre amour. "
     Un second sourire presque  imperceptible effleura les l╔vres ros╩es  de
la belle jeune femme.
     " Mais, continua d'Artagnan, comment vous ╦tes-vous enfuie ?
     -- J'ai profit╩ d'un  moment oŢ  l'on  m'a  laiss╩e  seule, et comme je
savais depuis ce matin ┴ quoi m'en tenir sur mon enl╔vement, ┴ l'aide de mes
draps  je  suis descendue par la fen╦tre ; alors,  comme je croyais mon mari
ici, je suis accourue.
     -- Pour vous mettre sous sa protection ?
     -- Oh ! non, pauvre cher homme, je savais bien qu'il ╩tait incapable de
me d╩fendre ; mais comme il pouvait nous servir ┴ autre chose, je voulais le
pr╩venir.
     -- De quoi ?
     -- Oh ! ceci n'est pas mon secret, je ne puis donc pas vous le dire.
     -- D'ailleurs,  dit d'Artagnan  (pardon, Madame, si,  tout garde que je
suis,  je  vous  rappelle ┴  la  prudence), d'ailleurs je crois  que nous ne
sommes pas ici  en lieu opportun pour faire  des confidences. Les hommes que
j'ai mis en fuite  vont revenir avec main-forte ; s'ils nous retrouvent ici,
nous sommes perdus. J'ai bien fait pr╩venir trois de mes amis, mais qui sait
si on les aura trouv╩s chez eux !
     -- Oui, oui, vous avez raison, s'╩cria Mme Bonacieux effray╩e ; fuyons,
sauvons-nous. "
     A ces mots, elle passa  son bras sous celui de d'Artagnan et l'entra¤na
vivement.
     " Mais oŢ fuir ? dit d'Artagnan, oŢ nous sauver ?
     -- Eloignons-nous d'abord de cette maison, puis apr╔s nous verrons. "
     Et  la  jeune femme  et  le  jeune  homme, sans se  donner la  peine de
refermer   la   porte,  descendirent  rapidement  la  rue  des   Fossoyeurs,
s'engag╔rent dans  la rue des Foss╩s-Monsieur-le-Prince  et  ne s'arr╦t╔rent
qu'┴ la place Saint-Sulpice.
     "  Et  maintenant,  qu'allons-nous  faire,  demanda d'Artagnan,  et  oŢ
voulez-vous que je vous conduise ?
     -- Je suis fort  embarrass╩e de vous r╩pondre, je vous l'avoue, dit Mme
Bonacieux ; mon intention ╩tait  de  faire pr╩venir M.  de La Porte  par mon
mari, afin que M. de La Porte p┘t nous dire pr╩cis╩ment ce qui s'╩tait pass╩
au Louvre  depuis trois jours, et s'il n'y avait pas danger pour moi de  m'y
pr╩senter.
     -- Mais moi, dit d'Artagnan, je puis aller pr╩venir M. de La Porte.
     -- Sans doute ; seulement il n'y a qu'un malheur  : c'est qu'on conna¤t
M. Bonacieux au Louvre et qu'on le laisserait  passer, lui,  tandis qu'on ne
vous conna¤t pas, vous, et que l'on vous fermera la porte.
     -- Ah ! bah, dit d'Artagnan, vous avez bien ┴ quelque guichet du Louvre
un concierge qui vous est d╩vou╩, et qui grÎce ┴ un mot d'ordre... "
     Mme Bonacieux regarda fixement le jeune homme.
     " Et  si je vous donnais ce mot  d'ordre,  dit-elle,  l'oublieriez-vous
aussitĂt que vous vous en seriez servi ?
     -- Parole d'honneur, foi de gentilhomme ! dit d'Artagnan avec un accent
┴ la v╩rit╩ duquel il n'y avait pas ┴ se tromper.
     --  Tenez, je  vous  crois ;  vous avez  l'air d'un brave  jeune homme,
d'ailleurs votre fortune est peut-╦tre au bout de votre d╩vouement.
     -- Je ferai sans promesse et de conscience tout ce  que je pourrai pour
servir le roi et ╦tre agr╩able ┴ la reine, dit d'Artagnan ; disposez donc de
moi comme d'un ami.
     -- Mais moi, oŢ me mettrez-vous pendant ce temps-l┴ ?
     --  N'avez-vous pas une personne  chez laquelle  M. de La Porte  puisse
revenir vous prendre ?
     -- Non, je ne veux me fier ┴ personne.
     -- Attendez, dit d'Artagnan  ;  nous sommes ┴  la  porte d'Athos.  Oui,
c'est cela.
     -- Qu'est-ce qu'Athos ?
     -- Un de mes amis.
     -- Mais s'il est chez lui et qu'il me voie ?
     -- Il n'y est pas, et j'emporterai la clef apr╔s vous avoir fait entrer
dans son appartement.
     -- Mais s'il revient ?
     -- Il ne reviendra pas  ;  d'ailleurs on  lui dirait que j'ai amen╩ une
femme, et que cette femme est chez lui.
     -- Mais cela me compromettra tr╔s fort, savez-vous !
     --  Que vous importe ! on ne vous conna¤t pas ; d'ailleurs nous  sommes
dans une situation ┴ passer par-dessus quelques convenances !
     -- Allons donc chez votre ami. OŢ demeure-t-il ?
     -- Rue F╩rou, ┴ deux pas d'ici.
     -- Allons. "
     Et  tous  deux  reprirent leur course. Comme l'avait  pr╩vu d'Artagnan,
Athos n'╩tait  pas chez lui : il prit la clef, qu'on avait l'habitude de lui
donner comme ┴  un  ami  de la maison, monta l'escalier et  introduisit  Mme
Bonacieux   dans  le  petit  appartement  dont   nous  avons  d╩j┴  fait  la
description.
     " Vous ╦tes  chez vous, dit-il ; attendez, fermez la porte en dedans et
n'ouvrez ┴ personne, ┴  moins que vous n'entendiez frapper trois coups ainsi
: tenez ; et il frappa trois fois : deux coups rapproch╩s l'un de l'autre et
assez forts, un coup plus distant et plus l╩ger.
     --  C'est bien,  dit Mme  Bonacieux  ; maintenant, ┴ mon  tour de  vous
donner mes instructions.
     -- J'╩coute.
     -- Pr╩sentez-vous au guichet du Louvre, du cĂt╩ de la rue de l'Echelle,
et demandez Germain.
     -- C'est bien. Apr╔s ?
     -- Il  vous demandera ce que  vous voulez, et alors vous lui  r╩pondrez
par ces deux mots : Tours et Bruxelles. AussitĂt il se mettra ┴ vos ordres.
     -- Et que lui ordonnerai-je ?
     -- D'aller chercher M. de La Porte, le valet de chambre de la reine.
     -- Et quand il l'aura ╩t╩ chercher et que M. de La Porte sera venu ?
     -- Vous me l'enverrez.
     -- C'est bien, mais oŢ et comment vous reverrai-je ?
     -- Y tenez-vous beaucoup ┴ me revoir ?
     -- Certainement.
     -- Eh bien, reposez-vous sur moi de ce soin, et soyez tranquille.
     -- Je compte sur votre parole.
     -- Comptez-y. "
     D'Artagnan salua  Mme Bonacieux en lui  lan┌ant le  coup d'oeil le plus
amoureux  qu'il  lui  f┘t  possible  de  concentrer  sur sa charmante petite
personne, et  tandis qu'il  descendait l'escalier, il entendit  la porte  se
fermer derri╔re lui ┴ double tour. En deux bonds il fut au Louvre : comme il
entrait  au guichet de  l'Echelle, dix heures sonnaient. Tous les ╩v╩nements
que nous venons de raconter s'╩taient succ╩d╩ en une demi-heure.
     Tout  s'ex╩cuta comme  l'avait annonc╩  Mme  Bonacieux. Au  mot d'ordre
convenu, Germain s'inclina ; dix minutes  apr╔s, La Porte ╩tait dans la loge
; en  deux  mots, d'Artagnan le mit  au fait  et  lui  indiqua  oŢ ╩tait Mme
Bonacieux. La Porte s'assura par deux fois  de l'exactitude de l'adresse, et
partit en courant. Cependant, ┴ peine eut-il fait dix pas, qu'il revint.
     " Jeune homme, dit-il ┴ d'Artagnan, un conseil.
     -- Lequel ?
     -- Vous pourriez ╦tre inqui╩t╩ pour ce qui vient de se passer.
     -- Vous croyez ?
     -- Oui.
     -- Avez-vous quelque ami dont la pendule retarde ?
     -- Eh bien ?
     -- Allez le  voir pour qu'il puisse t╩moigner que vous ╩tiez chez lui ┴
neuf heures et demie. En justice, cela s'appelle un alibi. "
     D'Artagnan trouva le conseil prudent ; il prit ses jambes ┴ son cou, il
arriva chez M. de Tr╩ville ; mais, au lieu de passer au salon avec  tout  le
monde, il demanda ┴ entrer dans  son cabinet. Comme d'Artagnan ╩tait un  des
habitu╩s de l'hĂtel, on ne fit aucune difficult╩ d'acc╩der ┴ sa demande ; et
l'on alla pr╩venir  M. de Tr╩ville que son jeune compatriote, ayant  quelque
chose d'important  ┴  lui dire,  sollicitait une audience particuli╔re. Cinq
minutes  apr╔s, M. de Tr╩ville demandait ┴ d'Artagnan ce qu'il pouvait faire
pour son service et ce qui lui valait sa visite ┴ une heure si avanc╩e.
     " Pardon, Monsieur  ! dit d'Artagnan, qui avait profit╩ du moment oŢ il
╩tait rest╩  seul pour retarder  l'horloge de trois quarts  d'heure  ;  j'ai
pens╩ que, comme il n'╩tait  que neuf  heures vingt-cinq  minutes, il  ╩tait
encore temps de me pr╩senter chez vous.
     -- Neuf heures vingt-cinq minutes ! s'╩cria M. de Tr╩ville en regardant
sa pendule ; mais c'est impossible !
     -- Voyez plutĂt, Monsieur, dit d'Artagnan, voil┴ qui fait foi.
     -- C'est juste, dit M. de Tr╩ville, j'aurais cru qu'il ╩tait plus tard.
Mais voyons, que me voulez-vous ? "
     Alors d'Artagnan fit ┴ M. de Tr╩ville une longue histoire sur la reine.
Il lui exposa les craintes qu'il avait con┌ues ┴ l'╩gard de Sa Majest╩ ;  il
lui raconta ce qu'il avait entendu dire  des projets du cardinal ┴ l'endroit
de Buckingham, et tout cela avec  une tranquillit╩  et un aplomb dont M.  de
Tr╩ville fut d'autant mieux la dupe, que  lui-m╦me, comme nous l'avons  dit,
avait  remarqu╩ quelque chose de nouveau  entre  le cardinal, le roi  et  la
reine.
     A dix heures sonnant, d'Artagnan quitta M. de Tr╩ville, qui le remercia
de ses renseignements, lui recommanda d'avoir toujours ┴ coeur le service du
roi et de la reine, et qui rentra dans le salon. Mais, au bas de l'escalier,
d'Artagnan se  souvint  qu'il avait  oubli╩ sa canne  :  en cons╩quence,  il
remonta pr╩cipitamment, rentra dans le cabinet, d'un tour  de doigt remit la
pendule ┴ son  heure,  pour  qu'on ne p┘t  pas  s'apercevoir, le  lendemain,
qu'elle avait ╩t╩ d╩rang╩e, et s┘r d╩sormais qu'il y  avait  un  t╩moin pour
prouver son alibi, il descendit l'escalier et se trouva bientĂt dans la rue.







     Sa visite faite ┴ M. de Tr╩ville, d'Artagnan prit, tout pensif, le plus
long pour rentrer chez lui.
     A  quoi  pensait  d'Artagnan,  qu'il  s'╩cartait  ainsi  de  sa  route,
regardant les ╩toiles du ciel, et tantĂt soupirant, tantĂt souriant ?
     Il pensait  ┴ Mme Bonacieux.  Pour un  apprenti mousquetaire,  la jeune
femme ╩tait  presque une  id╩alit╩ amoureuse. Jolie, myst╩rieuse,  initi╩e ┴
presque tous les secrets de  cour, qui refl╩taient tant de charmante gravit╩
sur ses traits gracieux, elle ╩tait soup┌onn╩e de n'╦tre  pas insensible, ce
qui  est  un  attrait  irr╩sistible  pour  les  amants novices  ;  de  plus,
d'Artagnan  l'avait  d╩livr╩e  des  mains  de  ces  d╩mons qui  voulaient la
fouiller et la maltraiter, et cet important service avait ╩tabli  entre elle
et lui un  de ces sentiments de reconnaissance qui prennent si facilement un
plus tendre caract╔re.
     D'Artagnan se  voyait  d╩j┴, tant les r╦ves marchent vite sur les ailes
de  l'imagination,  accost╩  par un messager  de  la  jeune  femme  qui  lui
remettait quelque billet de rendez-vous, une cha¤ne d'or ou un diamant. Nous
avons dit que les  jeunes  cavaliers  recevaient sans  honte de  leur  roi ;
ajoutons qu'en ce temps de facile morale, ils n'avaient pas plus de vergogne
┴ l'endroit de  leurs ma¤tresses,  et que celles-ci  leur laissaient presque
toujours de pr╩cieux et durables souvenirs, comme si elles eussent essay╩ de
conqu╩rir la fragilit╩ de leurs sentiments par la solidit╩ de leurs dons.
     On faisait alors son chemin  par les femmes, sans en rougir. Celles qui
n'╩taient que  belles donnaient leur beaut╩,  et  de l┴ vient sans  doute le
proverbe, que la plus belle  fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a.
Celles qui  ╩taient riches donnaient en outre une partie de  leur argent, et
l'on  pourrait citer  bon  nombre  de  h╩ros  de cette  galante  ╩poque  qui
n'eussent gagn╩ ni  leurs ╩perons d'abord, ni leurs batailles ensuite,  sans
la  bourse plus ou moins garnie  que leur  ma¤tresse attachait ┴  l'ar┌on de
leur selle.
     D'Artagnan  ne  poss╩dait  rien ;  l'h╩sitation  du  provincial, vernis
l╩ger,  fleur  ╩ph╩m╔re, duvet  de  la  p╦che, s'╩tait ╩vapor╩e au  vent des
conseils peu orthodoxes  que les  trois mousquetaires donnaient  ┴ leur ami.
D'Artagnan, suivant l'╩trange coutume du temps, se  regardait ┴  Paris comme
en  campagne, et  cela ni plus ni  moins que dans  les Flandres : l'Espagnol
l┴-bas,  la   femme  ici.  C'╩tait  partout  un  ennemi   ┴  combattre,  des
contributions ┴ frapper.
     Mais, disons-le, pour le moment d'Artagnan ╩tait m┘ d'un sentiment plus
noble et plus d╩sint╩ress╩. Le mercier lui avait dit qu'il ╩tait riche ;  le
jeune homme avait pu deviner qu'avec un niais comme l'╩tait M. Bonacieux, ce
devait ╦tre la femme qui tenait la clef de la bourse. Mais tout cela n'avait
influ╩  en  rien sur le sentiment produit  par la vue de Mme  Bonacieux,  et
l'int╩r╦t ╩tait rest╩ ┴ peu pr╔s ╩tranger ┴  ce commencement d'amour qui  en
avait ╩t╩ la suite. Nous disons : ┴ peu pr╔s, car l'id╩e qu'une jeune femme,
belle, gracieuse, spirituelle, est riche  en m╦me  temps, n'Ăte  rien  ┴  ce
commencement d'amour, et tout au contraire le corrobore.
     Il y a dans l'aisance une foule de soins et de caprices aristocratiques
qui vont bien ┴ la beaut╩. Un bas fin et blanc, une robe de soie, une guimpe
de dentelle, un joli soulier au pied, un frais ruban  sur la  t╦te,  ne font
point jolie une femme  laide, mais font belle une femme jolie,  sans compter
les mains qui gagnent ┴ tout  cela ; les mains, chez les femmes surtout, ont
besoin de rester oisives pour rester belles.
     Puis d'Artagnan, comme le sait bien le lecteur, auquel nous n'avons pas
cach╩  l'╩tat de  sa  fortune, d'Artagnan  n'╩tait pas  un millionnaire ; il
esp╩rait bien le devenir un  jour, mais le temps  qu'il se  fixait  lui-m╦me
pour  cet  heureux  changement  ╩tait  assez  ╩loign╩.  En  attendant,  quel
d╩sespoir que de  voir une femme qu'on aime d╩sirer ces mille riens dont les
femmes composent leur bonheur, et de ne pouvoir lui donner ces mille riens !
Au moins, quand la femme est riche et que l'amant ne  l'est pas, ce qu'il ne
peut lui offrir elle se l'offre elle-m╦me ; et quoique ce soit ordinairement
avec l'argent du  mari qu'elle se passe cette jouissance, il est rare que ce
soit ┴ lui qu'en revienne la reconnaissance.
     Puis  d'Artagnan, dispos╩  ┴ ╦tre  l'amant  le  plus  tendre,  ╩tait en
attendant un ami tr╔s d╩vou╩. Au milieu de ses projets amoureux sur la femme
du mercier, il n'oubliait pas les siens. La jolie Mme  Bonacieux ╩tait femme
┴  promener dans  la plaine Saint-Denis  ou dans la foire  Saint- Germain en
compagnie d'Athos, de Porthos et d'Aramis, auxquels d'Artagnan  serait  fier
de montrer  une  telle conqu╦te. Puis, quand on a march╩ longtemps, la  faim
arrive  ; d'Artagnan depuis  quelque temps avait remarqu╩ cela. On ferait de
ces petits d¤ners charmants oŢ l'on touche d'un cĂt╩ la main d'un ami, et de
l'autre le pied d'une ma¤tresse. Enfin, dans les moments pressants, dans les
positions extr╦mes, d'Artagnan serait le sauveur de ses amis.
     Et M. Bonacieux, que d'Artagnan avait  pouss╩ dans les mains des sbires
en le  reniant bien haut  et ┴ qui il avait promis tout  bas  de le sauver ?
Nous devons  avouer ┴  nos  lecteurs  que d'Artagnan  n'y songeait en aucune
fa┌on, ou que, s'il y songeait, c'╩tait pour se  dire qu'il ╩tait bien oŢ il
╩tait, quelque  part  qu'il  f┘t. L'amour est la plus ╩gođste de  toutes les
passions.
     Cependant,  que nos  lecteurs se rassurent  : si d'Artagnan  oublie son
hĂte ou fait semblant de l'oublier, sous  pr╩texte  qu'il ne sait pas oŢ  on
l'a conduit, nous ne  l'oublions pas, nous, et nous savons  oŢ  il est. Mais
pour le moment, faisons comme le  Gascon  amoureux. Quant  au digne mercier,
nous reviendrons ┴ lui plus tard.
     D'Artagnan, tout en r╩fl╩chissant ┴ ses futures amours, tout en parlant
┴ la nuit, tout en souriant aux ╩toiles, remontait la rue du Cherche-Midi ou
Chasse-Midi,  ainsi qu'on l'appelait  alors.  Comme il se  trouvait dans  le
quartier d'Aramis, l'id╩e  lui ╩tait  venue d'aller  faire une  visite ┴ son
ami, pour lui donner quelques  explications sur les motifs qui  lui  avaient
fait  envoyer  Planchet  avec  invitation  de se  rendre imm╩diatement ┴  la
sourici╔re.  Or, si Aramis  s'╩tait trouv╩ chez lui lorsque Planchet y ╩tait
venu,  il avait  sans aucun doute couru rue des Fossoyeurs, et n'y  trouvant
personne que ses deux  autres compagnons peut-╦tre, ils n'avaient d┘ savoir,
ni les uns ni  les autres, ce que cela voulait dire. Ce d╩rangement m╩ritait
donc une explication, voil┴ ce que disait tout haut d'Artagnan.
     Puis, tout bas, il  pensait que c'╩tait pour lui une occasion de parler
de  la  jolie  petite Mme Bonacieux, dont son esprit, sinon son coeur, ╩tait
d╩j┴ tout  plein.  Ce  n'est  pas ┴ propos  d'un  premier  amour  qu'il faut
demander de la discr╩tion.  Ce premier amour est accompagn╩  d'une si grande
joie, qu'il faut que cette joie d╩borde, sans cela elle vous ╩toufferait.
     Paris depuis deux  heures ╩tait sombre et commen┌ait ┴ se faire d╩sert.
Onze heures sonnaient ┴ toutes les  horloges du  faubourg Saint- Germain, il
faisait   un   temps   doux.  D'Artagnan  suivait  une   ruelle  situ╩e  sur
l'emplacement oŢ passe aujourd'hui la rue  d'Assas, respirant les ╩manations
embaum╩es qui venaient avec le vent de la rue  de Vaugirard et qu'envoyaient
les jardins rafra¤chis par la ros╩e  du soir et par la  brise de la nuit. Au
loin r╩sonnaient, assourdis  cependant  par de bons volets,  les chants  des
buveurs dans quelques cabarets  perdus dans la plaine. Arriv╩ au bout  de la
ruelle, d'Artagnan tourna ┴ gauche. La maison qu'habitait Aramis se trouvait
situ╩e entre la rue Cassette et la rue Servandoni.
     D'Artagnan venait de d╩passer la rue Cassette et reconnaissait d╩j┴  la
porte de  la maison de  son  ami, enfouie sous un massif  de sycomores et de
cl╩matites qui  formaient  un  vaste  bourrelet  au-dessus d'elle  lorsqu'il
aper┌ut quelque chose comme une ombre qui sortait de  la rue Servandoni.  Ce
quelque chose ╩tait  envelopp╩  d'un manteau, et d'Artagnan crut d'abord que
c'╩tait un homme ; mais, ┴ la petitesse de la taille, ┴  l'incertitude de la
d╩marche, ┴ l'embarras du pas, il reconnut bientĂt une femme. De plus, cette
femme, comme si elle n'e┘t pas ╩t╩ bien s┘re de la maison qu'elle cherchait,
levait les yeux pour se reconna¤tre, s'arr╦tait, retournait en arri╔re, puis
revenait encore. D'Artagnan fut intrigu╩.
     " Si  j'allais lui  offrir mes  services ! pensa-t-il. A son allure, on
voit qu'elle est jeune ; peut-╦tre jolie. Oh ! oui. Mais une femme qui court
les rues  ┴ cette  heure ne sort gu╔re  que pour  aller rejoindre son amant.
Peste ! si j'allais  troubler les rendez-vous, ce  serait une mauvaise porte
pour entrer en relations. "
     Cependant, la jeune femme s'avan┌ait  toujours, comptant les maisons et
les  fen╦tres. Ce n'╩tait, au  reste, chose ni longue,  ni difficile. Il n'y
avait que  trois hĂtels dans cette partie de la rue, et deux  fen╦tres ayant
vue  sur  cette  rue  ; l'une  ╩tait celle d'un  pavillon  parall╔le ┴ celui
qu'occupait Aramis, l'autre ╩tait celle d'Aramis lui-m╦me.
     " Pardieu ! se dit d'Artagnan, auquel la ni╔ce du th╩ologien revenait ┴
l'esprit ; pardieu !  il serait drĂle que cette colombe attard╩e cherchÎt la
maison de notre ami. Mais, sur mon Îme, cela y ressemble fort. Ah ! mon cher
Aramis, pour cette fois, j'en veux avoir le coeur net. "
     Et d'Artagnan, se faisant le plus mince  qu'il  put,  s'abrita  dans le
cĂt╩ le plus obscur de la rue, pr╔s d'un banc de pierre situ╩ au  fond d'une
niche.
     La  jeune  femme continua de  s'avancer, car outre la  l╩g╔ret╩  de son
allure,  qui l'avait trahie,  elle  venait de faire entendre une petite toux
qui d╩non┌ait une voix des plus  fra¤ches. D'Artagnan  pensa que  cette toux
╩tait un signal.
     Cependant, soit qu'on  e┘t r╩pondu ┴ cette toux par un signe ╩quivalent
qui avait fix╩ les  irr╩solutions  de  la nocturne chercheuse, soit que sans
secours ╩tranger  elle  e┘t  reconnu  qu'elle ╩tait  arriv╩e  au bout  de sa
course, elle  s'approcha r╩solument  du volet d'Aramis  et  frappa  ┴  trois
intervalles ╩gaux avec son doigt recourb╩.
     " C'est bien chez Aramis, murmura d'Artagnan. Ah ! Monsieur l'hypocrite
! je vous y prends ┴ faire de la th╩ologie ! "
     Les  trois  coups  ╩taient ┴ peine frapp╩s,  que  la crois╩e int╩rieure
s'ouvrit et qu'une lumi╔re parut ┴ travers les vitres du volet.
     " Ah ! ah ! fit l'╩couteur non  pas aux portes, mais aux fen╦tres, ah !
la  visite ╩tait  attendue. Allons, le volet va s'ouvrir et la  dame entrera
par escalade. Tr╔s bien ! "
     Mais, au grand ╩tonnement de d'Artagnan, le volet resta ferm╩. De plus,
la  lumi╔re qui avait  flamboy╩ un instant, disparut, et  tout  rentra  dans
l'obscurit╩.
     D'Artagnan  pensa  que  cela ne  pouvait durer  ainsi,  et  continua de
regarder de tous ses yeux et d'╩couter de toutes ses oreilles.
     Il  avait raison  : au  bout  de  quelques secondes,  deux  coups  secs
retentirent dans l'int╩rieur.
     La jeune femme  de  la rue r╩pondit  par  un  seul coup,  et  le  volet
s'entrouvrit.
     On juge si d'Artagnan regardait et ╩coutait avec avidit╩.
     Malheureusement,  la  lumi╔re  avait  ╩t╩  transport╩e  dans  un  autre
appartement. Mais les yeux du  jeune homme  s'╩taient  habitu╩s  ┴ la  nuit.
D'ailleurs les  yeux  des Gascons ont,  ┴  ce qu'on assure, comme  ceux  des
chats, la propri╩t╩ de voir pendant la nuit.
     D'Artagnan vit donc que la jeune  femme  tirait de sa  poche  un  objet
blanc qu'elle d╩ploya vivement et qui prit la forme d'un mouchoir. Cet objet
d╩ploy╩, elle en fit remarquer le coin ┴ son interlocuteur.
     Cela rappela  ┴ d'Artagnan ce  mouchoir qu'il avait trouv╩ aux pieds de
Mme Bonacieux, lequel lui avait  rappel╩ celui qu'il avait trouv╩  aux pieds
d'Aramis.
     " Que diable pouvait donc signifier ce mouchoir ? "
     Plac╩  oŢ il ╩tait, d'Artagnan ne pouvait voir le visage d'Aramis, nous
disons d'Aramis, parce que le jeune homme ne faisait aucun  doute que ce f┘t
son ami  qui  dialoguÎt de  l'int╩rieur  avec la dame de  l'ext╩rieur  ;  la
curiosit╩ l'emporta donc sur la prudence, et,  profitant de la pr╩occupation
dans laquelle la vue du mouchoir paraissait plonger les deux personnages que
nous avons mis en sc╔ne, il sortit de sa cachette, et prompt comme l'╩clair,
mais ╩touffant le  bruit  de ses  pas, il  alla se coller  ┴ un  angle de la
muraille, d'oŢ  son oeil  pouvait parfaitement  plonger dans l'int╩rieur  de
l'appartement d'Aramis.
     Arriv╩ l┴,  d'Artagnan  pensa jeter un cri de surprise : ce n'╩tait pas
Aramis qui causait avec la nocturne visiteuse, c'╩tait une femme. Seulement,
d'Artagnan y voyait assez  pour reconna¤tre la forme de ses  v╦tements, mais
pas assez pour distinguer ses traits.
     Au m╦me  instant, la femme de l'appartement tira un second  mouchoir de
sa  poche,  et l'╩changea avec  celui qu'on venait  de  lui  montrer.  Puis,
quelques  mots  furent prononc╩s entre  les deux femmes. Enfin  le  volet se
referma ; la femme qui se trouvait ┴ l'ext╩rieur de la  fen╦tre se retourna,
et vint passer ┴ quatre pas de d'Artagnan en abaissant la coiffe de sa mante
; mais la  pr╩caution  avait  ╩t╩  prise  trop tard,  d'Artagnan  avait d╩j┴
reconnu Mme Bonacieux.
     Mme  Bonacieux ! Le  soup┌on que  c'╩tait elle  lui avait d╩j┴ travers╩
l'esprit quand  elle  avait  tir╩ le  mouchoir de  sa  poche  ;  mais quelle
probabilit╩ que Mme Bonacieux, qui avait envoy╩ chercher M. de La Porte pour
se faire reconduire par lui au Louvre, cour┘t les rues de Paris seule ┴ onze
heures et demie du soir, au risque de se faire enlever une seconde fois ?
     Il fallait donc que ce f┘t pour une affaire bien importante ; et quelle
est l'affaire importante d'une femme de vingt-cinq ans ? L'amour.
     Mais ╩tait-ce pour son compte ou  pour le compte d'une  autre  personne
qu'elle s'exposait  ┴  de semblables hasards  ? Voil┴ ce que se  demandait ┴
lui-m╦me  le  jeune  homme, que le d╩mon  de la jalousie mordait au coeur ni
plus ni moins qu'un amant en titre.
     Il y avait, au  reste, un moyen bien simple de s'assurer oŢ  allait Mme
Bonacieux  : c'╩tait de la suivre. Ce moyen ╩tait si simple, que  d'Artagnan
l'employa tout naturellement et d'instinct.
     Mais, ┴ la vue du jeune homme qui se d╩tachait de la muraille comme une
statue  de sa  niche, et au bruit des pas qu'elle entendit retentir derri╔re
elle, Mme Bonacieux jeta un petit cri et s'enfuit.
     D'Artagnan courut apr╔s elle. Ce n'╩tait  pas une  chose difficile pour
lui que de rejoindre une femme embarrass╩e dans son manteau. Il la rejoignit
donc au tiers de la rue  dans  laquelle elle s'╩tait engag╩e. La malheureuse
╩tait ╩puis╩e, non pas  de fatigue, mais de terreur, et quand d'Artagnan lui
posa la main sur l'╩paule, elle  tomba  sur  un genou en  criant d'une  voix
╩trangl╩e :
     " Tuez-moi si vous voulez, mais vous ne saurez rien. "
     D'Artagnan la releva en lui passant  le bras autour de la taille ; mais
comme il sentait ┴ son poids qu'elle ╩tait  sur le  point de se trouver mal,
il  s'empressa  de  la rassurer  par des protestations  de  d╩vouement.  Ces
protestations  n'╩taient   rien  pour  Mme  Bonacieux  ;  car  de  pareilles
protestations peuvent se faire avec les plus mauvaises intentions du monde ;
mais  la voix ╩tait tout. La jeune femme crut  reconna¤tre le  son  de cette
voix : elle rouvrit  les yeux, jeta un regard sur l'homme qui lui avait fait
si grand-peur, et, reconnaissant d'Artagnan, elle poussa un cri de joie.
     " Oh ! c'est vous, c'est vous ! dit-elle ; merci, mon Dieu !
     -- Oui, c'est moi, dit d'Artagnan, moi que Dieu  a envoy╩  pour veiller
sur vous.
     -- Etait-ce  dans cette intention que vous me suiviez ? "  demanda avec
un sourire plein  de coquetterie  la jeune femme, dont le  caract╔re un  peu
railleur reprenait  le dessus, et  chez laquelle toute crainte avait disparu
du moment oŢ elle avait reconnu un ami dans celui qu'elle avait pris pour un
ennemi.
     "  Non, dit  d'Artagnan, non, je l'avoue  ; c'est le hasard qui m'a mis
sur votre route ; j'ai vu une femme frapper ┴ la fen╦tre d'un de mes amis...
     -- D'un de vos amis ? interrompit Mme Bonacieux.
     -- Sans doute ; Aramis est de mes meilleurs amis.
     -- Aramis ! qu'est-ce que cela ?
     -- Allons donc ! allez-vous me dire que vous ne connaissez pas Aramis ?
     -- C'est la premi╔re fois que j'entends prononcer ce nom.
     -- C'est donc la premi╔re fois que vous venez ┴ cette maison ?
     -- Sans doute.
     -- Et vous ne saviez pas qu'elle f┘t habit╩e par un jeune homme ?
     -- Non.
     -- Par un mousquetaire ?
     -- Nullement.
     -- Ce n'est donc pas lui que vous veniez chercher ?
     -- Pas le moins du  monde. D'ailleurs, vous l'avez bien vu, la personne
┴ qui j'ai parl╩ est une femme.
     -- C'est vrai ; mais cette femme est des amies d'Aramis.
     -- Je n'en sais rien.
     -- Puisqu'elle loge chez lui.
     -- Cela ne me regarde pas.
     -- Mais qui est-elle ?
     -- Oh ! cela n'est point mon secret.
     --  Ch╔re  Madame Bonacieux, vous ╦tes charmante  ; mais en  m╦me temps
vous ╦tes la femme la plus myst╩rieuse...
     -- Est-ce que je perds ┴ cela ?
     -- Non ; vous ╦tes, au contraire, adorable.
     -- Alors, donnez-moi le bras.
     -- Bien volontiers. Et maintenant ?
     -- Maintenant, conduisez-moi.
     -- OŢ cela ?
     -- OŢ je vais.
     -- Mais oŢ allez-vous ?
     -- Vous le verrez, puisque vous me laisserez ┴ la porte.
     -- Faudra-t-il vous attendre ?
     -- Ce sera inutile.
     -- Vous reviendrez donc seule ?
     -- Peut-╦tre oui, peut-╦tre non.
     -- Mais la personne qui vous accompagnera ensuite sera-t-elle un homme,
sera-t-elle une femme ?
     -- Je n'en sais rien encore.
     -- Je le saurai bien, moi !
     -- Comment cela ?
     -- Je vous attendrai pour vous voir sortir.
     -- En ce cas, adieu !
     -- Comment cela ?
     -- Je n'ai pas besoin de vous.
     -- Mais vous aviez r╩clam╩...
     -- L'aide d'un gentilhomme, et non la surveillance d'un espion.
     -- Le mot est un peu dur !
     -- Comment appelle-t-on ceux qui suivent les gens malgr╩ eux ?
     -- Des indiscrets.
     -- Le mot est trop doux.
     --  Allons, Madame,  je  vois  bien qu'il  faut faire tout  ce que vous
voulez.
     -- Pourquoi vous ╦tre priv╩ du m╩rite de le faire tout de suite ?
     -- N'y en a-t-il donc aucun ┴ se repentir ?
     -- Et vous repentez-vous r╩ellement ?
     -- Je n'en sais  rien moi-m╦me. Mais ce que je sais, c'est que  je vous
promets  de  faire  tout  ce  que  vous  voudrez  si  vous me  laissez  vous
accompagner jusqu'oŢ vous allez.
     -- Et vous me quitterez apr╔s ?
     -- Oui.
     -- Sans m'╩pier ┴ ma sortie ?
     -- Non.
     -- Parole d'honneur ?
     -- Foi de gentilhomme !
     -- Prenez mon bras et marchons alors. "
     D'Artagnan offrit son  bras ┴ Mme Bonacieux, qui s'y  suspendit, moiti╩
rieuse, moiti╩  tremblante,  et tous  deux gagn╔rent le haut de la rue de La
Harpe. Arriv╩e l┴, la jeune femme parut h╩siter, comme elle  avait d╩j┴ fait
dans  la rue de  Vaugirard.  Cependant, ┴  de certains signes,  elle  sembla
reconna¤tre une porte ; et s'approchant de cette porte :
     " Et maintenant, Monsieur, dit-elle, c'est ici que j'ai affaire ; mille
fois merci  de votre honorable compagnie, qui m'a sauv╩e de tous les dangers
auxquels, seule, j'eusse ╩t╩ expos╩e. Mais le moment est venu de tenir votre
parole : je suis arriv╩e ┴ ma destination.
     -- Et vous n'aurez plus rien ┴ craindre en revenant ?
     -- Je n'aurai ┴ craindre que les voleurs.
     -- N'est-ce donc rien ?
     -- Que pourraient-ils me prendre ? je n'ai pas un denier sur moi.
     -- Vous oubliez ce beau mouchoir brod╩, armori╩.
     -- Lequel ?
     --  Celui  que j'ai trouv╩ ┴ vos pieds  et que  j'ai  remis  dans votre
poche.
     --  Taisez-vous,  taisez-vous, malheureux  !  s'╩cria  la jeune  femme,
voulez-vous me perdre ?
     -- Vous voyez bien qu'il y a encore du danger pour vous, puisqu'un seul
mot vous fait trembler, et que vous avouez que, si on entendait ce mot, vous
seriez perdue. Ah  ! tenez, Madame, s'╩cria  d'Artagnan en lui saisissant la
main  et  la couvrant d'un  ardent regard,  tenez !  soyez  plus  g╩n╩reuse,
confiez-vous ┴ moi ; n'avez-vous donc pas lu dans mes yeux  qu'il  n'y a que
d╩vouement et sympathie dans mon coeur ?
     -- Si fait, r╩pondit Mme Bonacieux ; aussi demandez-moi mes secrets, et
je vous les dirai ; mais ceux des autres, c'est autre chose.
     -- C'est bien, dit d'Artagnan, je les d╩couvrirai ; puisque ces secrets
peuvent avoir  une  influence  sur  votre  vie,  il  faut  que  ces  secrets
deviennent les miens.
     -- Gardez-vous-en bien,  s'╩cria la jeune femme avec un s╩rieux qui fit
frissonner  d'Artagnan malgr╩ lui. Oh  ! ne vous m╦lez en rien  de ce qui me
regarde, ne cherchez  point ┴ m'aider dans  ce que j'accomplis ; et cela, je
vous le  demande au nom  de l'int╩r╦t que je vous inspire, au nom du service
que vous m'avez rendu, et que je n'oublierai de ma vie. Croyez bien plutĂt ┴
ce que je vous dis. Ne vous occupez plus de moi, je n'existe plus pour vous,
que ce soit comme si vous ne m'aviez jamais vue.
     --  Aramis  doit-il en  faire autant  que moi,  Madame ? dit d'Artagnan
piqu╩.
     --  Voil┴  d╩j┴ deux ou  trois  fois que  vous avez  prononc╩  ce  nom,
Monsieur, et cependant je vous ai dit que je ne le connaissais pas.
     -- Vous  ne  connaissez  pas  l'homme  au  volet  duquel  vous avez ╩t╩
frapper. Allons donc, Madame ! vous me croyez par trop cr╩dule, aussi !
     --  Avouez que  c'est  pour me faire  parler  que  vous  inventez cette
histoire, et que vous cr╩ez ce personnage.
     -- Je n'invente rien, Madame, je ne cr╩e rien, je dis l'exacte v╩rit╩.
     -- Et vous dites qu'un de vos amis demeure dans cette maison ?
     -- Je le dis et je le r╩p╔te pour  la  troisi╔me fois, cette maison est
celle qu'habite mon ami, et cet ami est Aramis.
     --  Tout  cela  s'╩claircira  plus  tard,  murmura  la  jeune  femme  :
maintenant, Monsieur, taisez-vous.
     -- Si vous  pouviez voir  mon  coeur  tout ┴ d╩couvert, dit d'Artagnan,
vous y liriez  tant de curiosit╩,  que vous  auriez piti╩  de moi,  et  tant
d'amour, que vous satisferiez ┴ l'instant  m╦me ma curiosit╩. On n'a rien  ┴
craindre de ceux qui vous aiment.
     --  Vous parlez  bien vite d'amour,  Monsieur  ! dit la  jeune femme en
secouant la t╦te.
     -- C'est que l'amour m'est venu vite et pour  la premi╔re fois,  et que
je n'ai pas vingt ans. "
     La jeune femme le regarda ┴ la d╩rob╩e.
     " Ecoutez,  je  suis d╩j┴ sur  la trace, dit d'Artagnan.  Il y a  trois
mois, j'ai manqu╩ avoir un duel avec  Aramis pour un mouchoir pareil ┴ celui
que vous avez  montr╩ ┴ cette femme  qui ╩tait  chez  lui, pour  un mouchoir
marqu╩ de la m╦me mani╔re, j'en suis s┘r.
     -- Monsieur,  dit  la  jeune femme, vous me fatiguez fort,  je vous  le
jure, avec ces questions.
     -- Mais vous, si prudente, Madame, songez-y, si vous ╩tiez arr╦t╩e avec
ce mouchoir, et que ce mouchoir f┘t saisi, ne seriez-vous pas compromise ?
     -- Pourquoi cela, les initiales ne sont-elles pas les miennes : C. B. ,
Constance Bonacieux ?
     -- Ou Camille de Bois-Tracy.
     --  Silence,  Monsieur,  encore  une  fois  silence ! Ah !  puisque les
dangers que je cours pour moi-m╦me  ne vous arr╦tent pas, songez  ┴ ceux que
vous pouvez courir, vous !
     -- Moi ?
     --  Oui, vous. Il y a danger de la prison, il y a danger de la vie ┴ me
conna¤tre.
     -- Alors, je ne vous quitte plus.
     --  Monsieur,  dit  la jeune femme  suppliant  et  joignant les  mains,
Monsieur, au nom du Ciel, au nom  de l'honneur d'un  militaire, au nom de la
courtoisie d'un gentilhomme, ╩loignez-vous  ; tenez, voil┴ minuit qui sonne,
c'est l'heure oŢ l'on m'attend.
     -- Madame, dit le jeune homme en s'inclinant, je ne sais rien refuser ┴
qui me demande ainsi ; soyez contente, je m'╩loigne.
     -- Mais vous ne me suivrez pas, vous ne m'╩pierez pas ?
     -- Je rentre chez moi ┴ l'instant.
     --  Ah  ! je le savais bien, que vous  ╩tiez un brave  jeune homme  ! "
s'╩cria  Mme Bonacieux en lui tendant une main et en posant l'autre  sur  le
marteau d'une petite porte presque perdue dans la muraille.
     -- D'Artagnan saisit la main qu'on lui tendait et la baisa ardemment.
     "  Ah ! j'aimerais mieux ne vous avoir jamais  vue, s'╩cria  d'Artagnan
avec cette brutalit╩ nađve que  les femmes pr╩f╔rent  souvent aux aff╩teries
de la  politesse, parce  qu'elle  d╩couvre  le  fond de la pens╩e et qu'elle
prouve que le sentiment l'emporte sur la raison.
     --  Eh bien, reprit Mme Bonacieux d'une voix presque caressante,  et en
serrant la main de d'Artagnan qui n'avait pas abandonn╩ la sienne ; Eh bien,
je n'en dirai pas autant que vous : ce qui est perdu pour aujourd'hui  n'est
pas perdu pour l'avenir. Qui sait si, lorsque je serai d╩li╩e un jour, je ne
satisferai pas votre curiosit╩ ?
     -- Et faites-vous la m╦me promesse ┴ mon  amour ? s'╩cria d'Artagnan au
comble de la joie.
     --  Oh ! de ce cĂt╩,  je ne  veux  point  m'engager,  cela d╩pendra des
sentiments que vous saurez m'inspirer.
     -- Ainsi, aujourd'hui, Madame...
     -- Aujourd'hui, Monsieur, je n'en suis encore qu'┴ la reconnaissance.
     -- Ah ! vous ╦tes trop charmante,  dit  d'Artagnan  avec  tristesse, et
vous abusez de mon amour.
     -- Non, j'use de votre  g╩n╩rosit╩,  voil┴ tout. Mais, croyez-le  bien,
avec certaines gens tout se retrouve.
     -- Oh ! vous  me rendez le plus heureux des hommes. N'oubliez pas cette
soir╩e, n'oubliez pas cette promesse.
     -- Soyez  tranquille,  en  temps et lieu je  me souviendrai de tout. Eh
bien, partez donc, partez, au nom du  Ciel ! On m'attendait  ┴ minuit juste,
et je suis en retard.
     -- De cinq minutes.
     --  Oui  ; mais  dans  certaines circonstances, cinq  minutes sont cinq
si╔cles.
     -- Quand on aime.
     -- Eh bien, qui vous dit que je n'ai pas affaire ┴ un amoureux ?
     -- C'est un homme qui vous attend ? s'╩cria d'Artagnan, un homme !
     --  Allons, voil┴ la discussion qui  va recommencer, fit Mme  Bonacieux
avec   un  demi-sourire  qui   n'╩tait  pas  exempt  d'une  certaine  teinte
d'impatience.
     --  Non, non, je m'en  vais, je pars ; je crois  en vous, je veux avoir
tout le m╩rite de mon  d╩vouement, ce d╩vouement  d┘t-il ╦tre une stupidit╩.
Adieu, Madame, adieu ! "
     Et comme s'il ne se f┘t senti la force de se  d╩tacher de la main qu'il
tenait  que  par une  secousse, il  s'╩loigna  tout  courant, tandis que Mme
Bonacieux frappait,  comme  au volet, trois coups lents et r╩guliers ; puis,
arriv╩ ┴  l'angle de  la rue, il se retourna  : la porte s'╩tait ouverte  et
referm╩e, la jolie merci╔re avait disparu.
     D'Artagnan  continua son chemin,  il avait  donn╩ sa  parole  de ne pas
╩pier Mme Bonacieux,  et sa vie e┘t-elle d╩pendu de l'endroit oŢ elle allait
se rendre,  ou  de la personne  qui  devait l'accompagner, d'Artagnan serait
rentr╩ chez lui,  puisqu'il avait dit qu'il y rentrait. Cinq minutes  apr╔s,
il ╩tait dans la rue des Fossoyeurs.
     " Pauvre Athos, disait-il, il ne saura pas ce que cela veut dire. Il se
sera endormi en m'attendant, ou il sera retourn╩ chez lui, et en rentrant il
aura appris qu'une femme  y ╩tait venue.  Une femme chez Athos ! Apr╔s tout,
continua d'Artagnan, il y en avait bien une chez  Aramis. Tout cela est fort
╩trange, et je serais bien curieux de savoir comment cela finira.
     -- Mal, Monsieur, mal " , r╩pondit une voix que le jeune homme reconnut
pour celle de Planchet ; car tout en monologuant tout haut, ┴ la mani╔re des
gens  tr╔s pr╩occup╩s, il s'╩tait engag╩ dans  l'all╩e  au fond de  laquelle
╩tait l'escalier qui conduisait ┴ sa chambre.
     " Comment,  mal  ? que  veux-tu dire, imb╩cile  ?  demanda  d'Artagnan,
qu'est-il donc arriv╩ ?
     -- Toutes sortes de malheurs.
     -- Lesquels ?
     -- D'abord M. Athos est arr╦t╩.
     -- Arr╦t╩ ! Athos ! arr╦t╩ ! pourquoi ?
     -- On l'a trouv╩ chez vous ; on l'a pris pour vous.
     -- Et par qui a-t-il ╩t╩ arr╦t╩ ?
     -- Par la garde  qu'ont ╩t╩ chercher les hommes noirs que vous avez mis
en fuite.
     -- Pourquoi  ne s'est-il pas  nomm╩ ?  pourquoi  n'a-t-il pas dit qu'il
╩tait ╩tranger ┴ cette affaire ?
     -- Il s'en est bien gard╩, Monsieur ; il s'est au contraire approch╩ de
moi et m'a dit : " C'est ton ma¤tre qui a besoin de sa libert╩ en ce moment,
et non  pas moi, puisqu'il  sait tout et que je ne  sais rien.  On le croira
arr╦t╩, et  cela  lui donnera du  temps  ; dans trois jours  je dirai qui je
suis, et il faudra bien qu'on me fasse sortir. "
     -- Bravo, Athos ! noble coeur, murmura d'Artagnan, je le reconnais bien
l┴ ! Et qu'ont fait les sbires ?
     -- Quatre l'ont emmen╩ je ne sais oŢ, ┴ la Bastille ou au Fort-l'Ev╦que
; deux sont rest╩s avec les hommes noirs, qui ont fouill╩ partout et qui ont
pris tous les papiers.  Enfin les deux  derniers,  pendant cette exp╩dition,
montaient  la garde ┴ la  porte  ; puis,  quand  tout  a  ╩t╩ fini, ils sont
partis, laissant la maison vide et tout ouvert.
     -- Et Porthos et Aramis ?
     -- Je ne les avais pas trouv╩s, ils ne sont pas venus.
     -- Mais ils peuvent venir  d'un  moment ┴ l'autre,  car tu leur as fait
dire que je les attendais ?
     -- Oui, Monsieur.
     -- Eh bien, ne bouge pas d'ici ; s'ils viennent, pr╩viens-les de ce qui
m'est arriv╩, qu'ils m'attendent au cabaret  de  la Pomme  de Pin ; ici il y
aurait danger, la maison peut ╦tre espionn╩e. Je  cours chez M.  de Tr╩ville
pour lui annoncer tout cela, et je les y rejoins.
     -- C'est bien, Monsieur, dit Planchet.
     -- Mais tu resteras, tu  n'auras  pas peur ! dit d'Artagnan en revenant
sur ses pas pour recommander le courage ┴ son laquais.
     -- Soyez tranquille, Monsieur, dit Planchet, vous ne me  connaissez pas
encore ;  je  suis brave  quand je  m'y  mets,  allez ; c'est le tout de m'y
mettre ; d'ailleurs je suis Picard.
     -- Alors, c'est convenu, dit d'Artagnan, tu te fais tuer plutĂt  que de
quitter ton poste.
     -- Oui, Monsieur,  et  il n'y  a rien que  je ne fasse  pour  prouver ┴
Monsieur que je lui suis attach╩. "
     "  Bon, dit en lui-m╦me  d'Artagnan, il para¤t que la m╩thode que  j'ai
employ╩e ┴ l'╩gard de ce gar┌on est d╩cid╩ment la  bonne : j'en userai  dans
l'occasion. "
     Et  de  toute  la  vitesse  de  ses  jambes, d╩j┴ quelque peu fatigu╩es
cependant par les courses de la journ╩e, d'Artagnan  se dirigea vers la  rue
du Colombier.
     M. de  Tr╩ville n'╩tait point ┴ son hĂtel ; sa compagnie ╩tait de garde
au Louvre ; il ╩tait au Louvre avec sa compagnie.
     Il  fallait arriver jusqu'┴ M. de Tr╩ville ;  il  ╩tait important qu'il
f┘t pr╩venu de ce qui  se passait. D'Artagnan r╩solut d'essayer  d'entrer au
Louvre. Son costume  de garde dans la compagnie de M. des Essarts lui devait
╦tre un passeport.
     Il descendit  donc la rue des Petits-Augustins, et remonta le quai pour
prendre le Pont-Neuf. Il avait  eu un instant l'id╩e de passer le bac ; mais
en arrivant au bord de  l'eau, il avait machinalement introduit sa main dans
sa poche et s'╩tait aper┌u qu'il n'avait pas de quoi payer le passeur.
     Comme il arrivait ┴ la hauteur de la rue Gu╩n╩gaud, il vit d╩boucher de
la  rue  Dauphine un  groupe  compos╩ de deux  personnes et dont l'allure le
frappa.
     Les deux personnes qui composaient le groupe ╩taient : l'un, un homme ;
l'autre, une femme.
     La femme avait  la tournure de Mme Bonacieux, et l'homme  ressemblait ┴
s'y m╩prendre ┴ Aramis.
     En outre, la femme avait cette mante noire que d'Artagnan voyait encore
se dessiner sur le volet de la rue de Vaugirard et sur la porte de la rue de
La Harpe.
     De plus, l'homme portait l'uniforme des mousquetaires.
     Le capuchon  de la femme ╩tait rabattu, l'homme tenait son mouchoir sur
son  visage  ;  tous deux,  cette  double pr╩caution l'indiquait, tous  deux
avaient donc int╩r╦t ┴ n'╦tre point reconnus.
     Ils  prirent  le  pont  :  c'╩tait le  chemin  de  d'Artagnan,  puisque
d'Artagnan se rendait au Louvre ; d'Artagnan les suivit.
     D'Artagnan  n'avait pas fait  vingt pas, qu'il fut  convaincu que cette
femme, c'╩tait Mme Bonacieux, et que cet homme, c'╩tait Aramis.
     Il sentit  ┴  l'instant  m╦me  tous  les  soup┌ons de  la jalousie  qui
s'agitaient dans son coeur.
     Il ╩tait doublement trahi et par son ami et par celle qu'il aimait d╩j┴
comme  une ma¤tresse. Mme  Bonacieux lui avait jur╩ ses grands dieux qu'elle
ne connaissait pas Aramis,  et un quart d'heure apr╔s qu'elle lui avait fait
ce serment, il la retrouvait au bras d'Aramis.
     D'Artagnan  ne  r╩fl╩chit  pas  seulement qu'il  connaissait  la  jolie
merci╔re depuis trois heures seulement, qu'elle ne lui devait rien qu'un peu
de  reconnaissance  pour  l'avoir  d╩livr╩e des  hommes noirs  qui voulaient
l'enlever, et qu'elle ne lui avait rien promis. Il se regarda comme un amant
outrag╩,  trahi, bafou╩ ; le sang et la  col╔re lui mont╔rent  au visage, il
r╩solut de tout ╩claircir.
     La  jeune  femme  et  le  jeune homme  s'╩taient aper┌us qu'ils ╩taient
suivis, et  ils  avaient  doubl╩  le  pas. D'Artagnan  prit sa  course,  les
d╩passa,  puis  revint sur  eux au moment  oŢ  ils se  trouvaient devant  la
Samaritaine,  ╩clair╩e par  un  r╩verb╔re  qui projetait sa  lueur sur toute
cette partie du pont.
     D'Artagnan s'arr╦ta devant eux, et ils s'arr╦t╔rent devant lui.
     " Que voulez-vous,  Monsieur ? demanda le mousquetaire en reculant d'un
pas et  avec  un  accent  ╩tranger qui  prouvait  ┴ d'Artagnan qu'il s'╩tait
tromp╩ dans une partie de ses conjectures.
     -- Ce n'est pas Aramis ! s'╩cria-t-il.
     -- Non, Monsieur, ce n'est point Aramis, et ┴ votre exclamation je vois
que vous m'avez pris pour un autre, et je vous pardonne.
     -- Vous me pardonnez ! s'╩cria d'Artagnan.
     -- Oui, r╩pondit l'inconnu.  Laissez-moi donc passer,  puisque ce n'est
pas ┴ moi que vous avez affaire.
     -- Vous avez raison, Monsieur,  dit d'Artagnan, ce n'est pas ┴ vous que
j'ai affaire, c'est ┴ Madame.
     -- A Madame ! vous ne la connaissez pas, dit l'╩tranger.
     -- Vous vous trompez, Monsieur, je la connais.
     -- Ah ! fit Mme Bonacieux d'un ton de reproche ; ah, Monsieur ! j'avais
votre parole de  militaire  et votre foi de gentilhomme ; j'esp╩rais pouvoir
compter dessus.
     -- Et moi, Madame, dit d'Artagnan embarrass╩, vous m'aviez promis...
     -- Prenez mon bras, Madame, dit l'╩tranger, et continuons notre chemin.
"
     Cependant  d'Artagnan, ╩tourdi,  atterr╩, an╩anti  par tout ce qui  lui
arrivait, restait debout et les bras  crois╩s devant le mousquetaire et  Mme
Bonacieux.
     Le mousquetaire  fit  deux  pas  en avant et ╩carta d'Artagnan avec  la
main.
     D'Artagnan fit un bond en arri╔re et tira son ╩p╩e.
     En  m╦me  temps et avec  la rapidit╩ de  l'╩clair,  l'inconnu  tira  la
sienne.
     " Au nom du Ciel, Milord ! s'╩cria Mme Bonacieux en se jetant entre les
combattants et prenant les ╩p╩es ┴ pleines mains.
     -- Milord  ! s'╩cria  d'Artagnan illumin╩ d'une id╩e subite,  Milord  !
pardon, Monsieur ; mais est-ce que vous seriez...
     -- Milord  duc  de Buckingham,  dit Mme  Bonacieux  ┴  demi-voix  ;  et
maintenant vous pouvez nous perdre tous.
     -- Milord, Madame, pardon, cent fois pardon ; mais je l'aimais, Milord,
et  j'╩tais  jaloux  ;  vous  savez  ce  que  c'est  que  d'aimer,  Milord ;
pardonnez-moi, et dites-moi comment je puis me faire tuer pour Votre GrÎce.
     --  Vous  ╦tes  un  brave  jeune  homme, dit  Buckingham  en  tendant ┴
d'Artagnan une  main que celui-ci serra respectueusement ; vous m'offrez vos
services, je les accepte ; suivez-nous ┴ vingt pas jusqu'au Louvre  ;  et si
quelqu'un nous ╩pie, tuez-le ! "
     D'Artagnan  mit  son  ╩p╩e  nue sous  son bras, laissa  prendre  ┴  Mme
Bonacieux et au duc vingt pas d'avance et les suivit,  pr╦t  ┴ ex╩cuter ┴ la
lettre les instructions du noble et ╩l╩gant ministre de Charles Ier.
     Mais heureusement le jeune s╩ide n'eut aucune occasion de donner au duc
cette preuve  de son  d╩vouement, et la jeune femme et le  beau mousquetaire
rentr╔rent au Louvre par le guichet de l'Echelle sans avoir ╩t╩ inqui╩t╩s.
     Quant ┴ d'Artagnan, il se rendit aussitĂt au cabaret de la Pomme de Pin
, oŢ il trouva Porthos et Aramis qui l'attendaient.
     Mais, sans  leur donner  d'autre  explication sur  le d╩rangement qu'il
leur  avait  caus╩, il  leur  dit qu'il  avait termin╩  seul l'affaire  pour
laquelle il  avait  cru  un instant avoir  besoin de leur  intervention.  Et
maintenant,  emport╩s que nous sommes  par  notre  r╩cit, laissons nos trois
amis rentrer chacun chez soi, et suivons, dans les d╩tours du Louvre, le duc
de Buckingham et son guide.







     Madame Bonacieux  et le duc entr╔rent  au Louvre sans difficult╩ ;  Mme
Bonacieux  ╩tait  connue  pour  appartenir  ┴  la  reine  ; le  duc  portait
l'uniforme des mousquetaires de M. de Tr╩ville, qui, comme nous l'avons dit,
╩tait de garde ce soir-l┴. D'ailleurs Germain ╩tait dans les  int╩r╦ts de la
reine,  et si  quelque chose arrivait, Mme  Bonacieux serait accus╩e d'avoir
introduit son amant au Louvre, voil┴ tout ; elle prenait sur elle le crime :
sa r╩putation ╩tait perdue, il est vrai, mais de quelle valeur ╩tait dans le
monde la r╩putation d'une petite merci╔re ?
     Une fois entr╩s dans l'int╩rieur  de la cour, le duc et  la jeune femme
suivirent le pied de la muraille pendant l'espace d'environ vingt-cinq pas ;
cet  espace  parcouru, Mme Bonacieux  poussa  une  petite  porte de service,
ouverte le jour, mais ordinairement ferm╩e la nuit ;  la porte  c╩da ;  tous
deux  entr╔rent  et  se  trouv╔rent  dans  l'obscurit╩,  mais  Mme Bonacieux
connaissait tous les tours et d╩tours de  cette partie du  Louvre,  destin╩e
aux gens de la suite. Elle referma les portes derri╔re elle, prit le duc par
la main, fit  quelques pas en tÎtonnant, saisit une rampe, toucha du pied un
degr╩, et commen┌a de monter un escalier :  le duc compta deux ╩tages. Alors
elle  prit ┴  droite,  suivit un  long corridor, redescendit un  ╩tage,  fit
quelques pas encore, introduisit une clef dans une serrure, ouvrit une porte
et poussa le  duc  dans un appartement ╩clair╩ seulement  par une  lampe  de
nuit, en disant : "  Restez ici, Milord duc, on va venir. " Puis elle sortit
par  la m╦me  porte,  qu'elle ferma ┴ la clef, de sorte que le duc se trouva
litt╩ralement prisonnier.
     Cependant, tout  isol╩ qu'il se trouvait, il faut le  dire,  le duc  de
Buckingham n'╩prouva pas  un instant de crainte ;  un des cĂt╩s saillants de
son caract╔re  ╩tait  la  recherche de l'aventure  et l'amour du romanesque.
Brave, hardi, entreprenant, ce  n'╩tait pas  la premi╔re fois qu'il risquait
sa  vie dans  de  pareilles  tentatives  ; il  avait  appris que ce pr╩tendu
message d'Anne d'Autriche, sur la foi duquel il ╩tait venu ┴ Paris, ╩tait un
pi╔ge, et au lieu de regagner l'Angleterre, il avait, abusant de la position
qu'on lui avait faite,  d╩clar╩  ┴ la  reine  qu'il  ne  partirait  pas sans
l'avoir vue. La reine  avait  positivement refus╩ d'abord,  puis enfin  elle
avait craint que  le  duc, exasp╩r╩, ne  f¤t  quelque folie. D╩j┴ elle ╩tait
d╩cid╩e ┴ le recevoir et ┴ le  supplier de partir aussitĂt, lorsque, le soir
m╦me de cette d╩cision, Mme Bonacieux, qui ╩tait charg╩e d'aller chercher le
duc  et de le  conduire au Louvre, fut enlev╩e. Pendant deux jours on ignora
compl╔tement  ce qu'elle ╩tait devenue, et tout resta en  suspens.  Mais une
fois libre, une fois remise  en  rapport  avec La Porte, les choses  avaient
repris leur cours, et elle venait  d'accomplir la p╩rilleuse entreprise que,
sans son arrestation, elle e┘t ex╩cut╩e trois jours plus tĂt.
     Buckingham,  rest╩  seul,   s'approcha  d'une   glace.  Cet  habit   de
mousquetaire lui allait ┴ merveille.
     A trente-cinq ans qu'il avait alors, il passait ┴ juste  titre  pour le
plus  beau  gentilhomme  et  pour  le plus  ╩l╩gant  cavalier  de France  et
d'Angleterre.
     Favori de deux rois, riche  ┴ millions,  tout-puissant  dans un royaume
qu'il  bouleversait ┴  sa  fantaisie  et  calmait  ┴  son  caprice,  Georges
Villiers,  duc  de  Buckingham,   avait  entrepris  une  de  ces  existences
fabuleuses qui restent dans le cours des si╔cles comme un ╩tonnement pour la
post╩rit╩.
     Aussi, s┘r de lui-m╦me, convaincu de sa puissance, certain que les lois
qui r╩gissent les autres hommes ne pouvaient l'atteindre, allait-il droit au
but  qu'il s'╩tait fix╩, ce but f┘t-il si ╩lev╩  et si ╩blouissant que c'e┘t
╩t╩  folie  pour un  autre que  de l'envisager seulement.  C'est ainsi qu'il
╩tait  arriv╩  ┴ s'approcher  plusieurs  fois  de  la  belle  et fi╔re  Anne
d'Autriche et ┴ s'en faire aimer, ┴ force d'╩blouissement.
     Georges Villiers  se pla┌a donc devant  une  glace, comme nous  l'avons
dit, rendit ┴ sa belle chevelure  blonde les ondulations que le poids de son
chapeau lui avait fait perdre,  retroussa  sa moustache,  et le  coeur  tout
gonfl╩  de joie, heureux  et  fier  de toucher  au  moment  qu'il  avait  si
longtemps d╩sir╩, se sourit ┴ lui-m╦me d'orgueil et d'espoir.
     En ce moment, une porte cach╩e dans la tapisserie s'ouvrit et une femme
apparut. Buckingham  vit  cette apparition dans la glace ;  il jeta un  cri,
c'╩tait la reine !
     Anne d'Autriche avait alors  vingt-six ou  vingt-sept ans, c'est-┴-dire
qu'elle se trouvait dans tout l'╩clat de sa beaut╩.
     Sa  d╩marche ╩tait  celle d'une reine ou d'une d╩esse ;  ses yeux,  qui
jetaient des reflets d'╩meraude, ╩taient parfaitement beaux,  et  tout ┴  la
fois pleins de douceur et de majest╩.
     Sa bouche ╩tait petite  et vermeille,  et quoique  sa l╔vre inf╩rieure,
comme  celle  des  princes de  la maison d'Autriche, avan┌Ît  l╩g╔rement sur
l'autre,  elle ╩tait  ╩minemment  gracieuse  dans  le  sourire,  mais  aussi
profond╩ment d╩daigneuse dans le m╩pris.
     Sa peau ╩tait cit╩e pour sa douceur et son velout╩, sa main et ses bras
╩taient d'une beaut╩ surprenante, et tous les po╔tes du temps les chantaient
comme incomparables.
     Enfin  ses cheveux,  qui,  de blonds  qu'ils ╩taient dans sa  jeunesse,
╩taient devenus  chÎtains, et  qu'elle  portait  fris╩s  tr╔s clair et  avec
beaucoup de poudre, encadraient  admirablement son visage, auquel le censeur
le  plus rigide n'e┘t pu souhaiter qu'un peu moins de rouge, et le statuaire
le plus exigeant qu'un peu plus de finesse dans le nez.
     Buckingham  resta  un  instant  ╩bloui ; jamais Anne d'Autriche ne  lui
╩tait  apparue aussi belle, au milieu des bals, des  f╦tes,  des carrousels,
qu'elle lui apparut en ce moment, v╦tue  d'une simple robe de satin blanc et
accompagn╩e  de doËa Est╩fania,  la seule de ses femmes espagnoles qui n'e┘t
pas ╩t╩ chass╩e par la jalousie du roi et par les pers╩cutions de Richelieu.
     Anne d'Autriche fit deux pas en avant  ; Buckingham se pr╩cipita  ┴ ses
genoux, et  avant que la reine e┘t pu l'en emp╦cher, il  baisa le bas  de sa
robe.
     " Duc, vous savez d╩j┴ que ce n'est pas moi qui vous ai fait ╩crire.
     --  Oh ! oui, Madame,  oui, Votre Majest╩, s'╩cria le duc ; je sais que
j'ai  ╩t╩  un  fou, un insens╩ de  croire que la  neige s'animerait,  que le
marbre  s'╩chaufferait  ;  mais, que voulez-vous, quand  on  aime,  on croit
facilement ┴  l'amour ; d'ailleurs  je n'ai  pas  tout  perdu  ┴  ce voyage,
puisque je vous vois.
     -- Oui,  r╩pondit  Anne, mais  vous savez  pourquoi et  comment je vous
vois, Milord. Je  vous vois par  piti╩ pour  vous-m╦me ;  je vous vois parce
qu'insensible ┴  toutes mes peines, vous vous ╦tes obstin╩ ┴ rester dans une
ville oŢ,  en  restant,  vous  courez  risque  de la vie et me faites courir
risque de mon  honneur ; je  vous vois pour  vous dire que tout nous s╩pare,
les  profondeurs  de  la  mer,  l'inimiti╩  des royaumes,  la  saintet╩  des
serments. Il est sacril╔ge de lutter contre tant de choses, Milord. Je  vous
vois enfin pour vous dire qu'il ne faut plus nous voir.
     -- Parlez, Madame ; parlez, reine, dit Buckingham ; la douceur de votre
voix  couvre la  duret╩ de vos paroles. Vous parlez de sacril╔ge  ! mais  le
sacril╔ge est dans la s╩paration des coeurs que Dieu  avait form╩s l'un pour
l'autre.
     -- Milord,  s'╩cria la reine, vous oubliez que je ne vous ai jamais dit
que je vous aimais.
     -- Mais vous ne m'avez jamais dit non plus que vous ne m'aimiez point ;
et vraiment, me  dire de semblables paroles, ce  serait  de la part de Votre
Majest╩ une  trop  grande ingratitude. Car, dites-moi, oŢ trouvez-  vous  un
amour  pareil  au mien,  un  amour que  ni le  temps,  ni l'absence,  ni  le
d╩sespoir  ne peuvent ╩teindre ; un amour qui se contente  d'un ruban ╩gar╩,
d'un regard perdu, d'une parole ╩chapp╩e ?
     " Il y a trois ans, Madame,  que je vous ai vue pour la premi╔re  fois,
et depuis trois ans je vous aime ainsi.
     " Voulez-vous que  je vous  dise  comment vous ╩tiez v╦tue  la premi╔re
fois que je vous vis ?  voulez-vous que je d╩taille chacun des  ornements de
votre toilette ? Tenez,  je  vous vois encore : vous ╩tiez  assise  sur  des
carreaux,  ┴  la mode d'Espagne ; vous aviez une robe de satin vert avec des
broderies d'or et d'argent ; des manches pendantes et renou╩es sur vos beaux
bras, sur ces bras admirables, avec de gros diamants ; vous aviez une fraise
ferm╩e, un petit bonnet sur  votre t╦te, de la couleur de votre robe, et sur
ce bonnet une plume de h╩ron.
     " Oh  ! tenez, tenez, je ferme les yeux, et je vous vois telle que vous
╩tiez alors ; je les rouvre, et je vous vois telle que vous ╦tes maintenant,
c'est-┴-dire cent fois plus belle encore !
     -- Quelle folie !  murmura Anne d'Autriche, qui n'avait  pas le courage
d'en  vouloir  au duc d'avoir si bien conserv╩ son portrait dans son coeur ;
quelle folie de nourrir une passion inutile avec de pareils souvenirs !
     --  Et  avec  quoi voulez-vous  donc que je vive  ?  je  n'ai  que  des
souvenirs, moi.  C'est mon  bonheur, mon tr╩sor, mon esp╩rance. Chaque  fois
que je vous vois, c'est un diamant de plus que  je renferme dans l'╩crin  de
mon  coeur. Celui-ci est le  quatri╔me que  vous laissez tomber  et  que  je
ramasse ;  car  en trois ans,  Madame, je ne vous  ai vue  que quatre fois :
cette premi╔re que je viens de vous dire, la  seconde chez Mme de Chevreuse,
la troisi╔me dans les jardins d'Amiens.
     -- Duc, dit la reine en rougissant, ne parlez pas de cette soir╩e.
     -- Oh  ! parlons-en, au contraire, Madame, parlons-en : c'est la soir╩e
heureuse  et  rayonnante  de ma  vie. Vous rappelez-vous la belle nuit qu'il
faisait  ?  Comme l'air ╩tait doux et parfum╩, comme le ciel ╩tait  bleu  et
tout ╩maill╩ d'╩toiles ! Ah ! cette fois, Madame, j'avais pu ╦tre un instant
seul avec vous ; cette fois, vous ╩tiez pr╦te ┴ tout me dire, l'isolement de
votre vie, les  chagrins  de  votre coeur.  Vous ╩tiez  appuy╩e ┴  mon bras,
tenez,  ┴ celui-ci. Je sentais, en inclinant ma t╦te ┴ votre cĂt╩, vos beaux
cheveux  effleurer  mon  visage,  et  chaque  fois qu'ils l'effleuraient  je
frissonnais de la t╦te aux pieds. Oh ! reine, reine ! oh ! vous ne savez pas
tout ce qu'il y a de f╩licit╩s du ciel, de joies  du  paradis enferm╩es dans
un moment pareil.  Tenez, mes biens, ma fortune, ma gloire, tout ce qu'il me
reste de jours ┴ vivre, pour un pareil instant  et pour une semblable nuit !
car cette nuit-l┴, Madame, cette nuit-l┴ vous m'aimiez, je vous le jure.
     -- Milord, il est possible, oui, que l'influence du lieu, que le charme
de  cette  belle soir╩e,  que la  fascination de votre regard, que ces mille
circonstances enfin  qui  se r╩unissent  parfois pour  perdre  une  femme se
soient  group╩es autour de moi dans cette fatale  soir╩e  ; mais vous l'avez
vu, Milord, la reine est venue  au secours de  la femme qui faiblissait : au
premier mot que vous avez os╩ dire, ┴  la premi╔re hardiesse ┴ laquelle j'ai
eu ┴ r╩pondre, j'ai appel╩.
     -- Oh !  oui, oui, cela est vrai, et  un autre amour que le mien aurait
succomb╩ ┴  cette ╩preuve  ; mais mon amour, ┴ moi, en est sorti plus ardent
et plus  ╩ternel. Vous avez cru me fuir  en revenant ┴ Paris,  vous avez cru
que je n'oserais quitter le tr╩sor sur lequel  mon ma¤tre m'avait  charg╩ de
veiller. Ah ! que m'importent  ┴ moi  tous les tr╩sors du  monde et tous les
rois de la terre ! Huit jours apr╔s, j'╩tais de retour,  Madame. Cette fois,
vous n'avez rien eu ┴ me dire  : j'avais risqu╩ ma faveur, ma vie, pour vous
voir  une seconde,  je  n'ai  pas  m╦me touch╩  votre main,  et vous  m'avez
pardonn╩ en me voyant si soumis et si repentant.
     --  Oui, mais  la  calomnie s'est  empar╩e  de  toutes ces folies  dans
lesquelles je n'╩tais pour rien, vous le savez bien, Milord. Le  roi, excit╩
par M. le cardinal, a fait un ╩clat terrible :  Mme de Vernet a ╩t╩ chass╩e,
Putange exil╩, Mme de Chevreuse est tomb╩e en d╩faveur, et lorsque vous avez
voulu   revenir   comme    ambassadeur   en   France,   le   roi   lui-m╦me,
souvenez-vous-en, Milord, le roi lui-m╦me s'y est oppos╩.
     -- Oui, et la France va payer d'une guerre  le refus de son  roi. Je ne
puis plus  vous  voir,  Madame ;  eh  bien,  je veux  chaque jour  que  vous
entendiez parler de moi.
     " Quel but  pensez-vous  qu'aient eu cette  exp╩dition  de R╩ et  cette
ligue avec les protestants de La Rochelle  que je  projette ?  Le plaisir de
vous voir !
     " Je n'ai  pas l'espoir de  p╩n╩trer ┴  main arm╩e jusqu'┴ Paris, je le
sais bien ; mais cette guerre pourra amener une paix, cette paix n╩cessitera
un n╩gociateur,  ce n╩gociateur ce  sera  moi.  On  n'osera  plus me refuser
alors, et je reviendrai ┴ Paris, et je vous reverrai, et je serai heureux un
instant. Des milliers d'hommes, il est vrai, auront pay╩ mon bonheur de leur
vie ; mais que m'importera, ┴ moi, pourvu que je vous revoie ! Tout cela est
peut-╦tre bien fou, peut-╦tre bien  insens╩ ; mais, dites- moi, quelle femme
a un amant plus amoureux ? quelle reine a eu un serviteur plus ardent ?
     -- Milord, Milord, vous invoquez pour votre d╩fense des choses qui vous
accusent encore  ;  Milord,  toutes ces preuves d'amour que  vous voulez  me
donner sont presque des crimes.
     --  Parce  que  vous  ne  m'aimez pas, Madame :  si vous m'aimiez, vous
verriez tout cela autrement ; si vous m'aimiez, oh ! mais, si vous m'aimiez,
ce serait trop de bonheur et je deviendrais fou. Ah ! Mme de Chevreuse, dont
vous parliez tout ┴ l'heure, Mme de Chevreuse a ╩t╩ moins cruelle que vous ;
Holland l'a aim╩e, et elle a r╩pondu ┴ son amour.
     -- Mme de Chevreuse n'╩tait pas reine, murmura Anne d'Autriche, vaincue
malgr╩ elle par l'expression d'un amour si profond.
     --  Vous m'aimeriez donc  si vous ne l'╩tiez pas, vous, Madame,  dites,
vous m'aimeriez  donc  ? Je puis donc croire  que c'est la  dignit╩ seule de
votre rang qui vous fait cruelle pour moi ; je puis  donc croire que si vous
eussiez ╩t╩ Mme de Chevreuse, le pauvre Buckingham aurait pu esp╩rer ? Merci
de ces douces paroles, Ă ma belle Majest╩, cent fois merci.
     --  Ah ! Milord, vous avez mal  entendu, mal  interpr╩t╩ ; je  n'ai pas
voulu dire...
     -- Silence  ! Silence !  dit le  duc, si je  suis heureux d'une erreur,
n'ayez  pas la  cruaut╩ de me l'enlever. Vous l'avez  dit vous-m╦me,  on m'a
attir╩  dans un pi╔ge,  j'y  laisserai ma vie  peut-╦tre, car,  tenez, c'est
╩trange, depuis quelque temps j'ai des pressentiments que je  vais mourir. "
Et le duc sourit d'un sourire triste et charmant ┴ la fois.
     " Oh  ! mon Dieu !  s'╩cria Anne d'Autriche avec un accent d'effroi qui
prouvait quel int╩r╦t plus  grand qu'elle ne le voulait dire elle prenait au
duc.
     -- Je ne vous dis  point  cela  pour vous effrayer, Madame, non ; c'est
m╦me ridicule ce que je vous dis, et croyez que je ne me pr╩occupe point  de
pareils r╦ves. Mais ce mot que vous venez de dire, cette esp╩rance, que vous
m'avez presque donn╩e, aura tout pay╩, f┘t-ce m╦me ma vie.
     --  Eh bien,  dit  Anne  d'Autriche,  moi  aussi,  duc,  moi,  j'ai des
pressentiments, moi aussi j'ai  des  r╦ves. J'ai song╩  que  je  vous voyais
couch╩ sanglant, frapp╩ d'une blessure.
     -- Au  cĂt╩  gauche,  n'est-ce  pas,  avec  un  couteau  ?  interrompit
Buckingham.
     -- Oui, c'est cela, Milord, c'est cela, au cĂt╩ gauche avec un couteau.
Qui a pu vous dire  que j'avais  fait ce r╦ve ? Je ne l'ai confi╩ qu'┴ Dieu,
et encore dans mes pri╔res.
     -- Je n'en veux pas davantage, et vous m'aimez, Madame, c'est bien.
     -- Je vous aime, moi ?
     -- Oui, vous. Dieu vous enverrait-il les  m╦mes r╦ves qu'┴ moi, si vous
ne  m'aimiez pas  ?  Aurions-nous les  m╦mes  pressentiments,  si  nos  deux
existences  ne se  touchaient pas par le coeur ? Vous m'aimez,  Ă  reine, et
vous me pleurerez ?
     --  Oh !  mon Dieu ! mon Dieu ! s'╩cria Anne d'Autriche, c'est plus que
je n'en  puis supporter. Tenez, duc, au nom du Ciel,  partez, retirez-vous ;
je ne sais si je vous aime, ou si je ne vous aime pas ; mais ce que je sais,
c'est que je ne serai point parjure. Prenez donc piti╩ de moi, et partez. Oh
! si vous  ╦tes frapp╩ en France, si vous  mourez en  France,  si je pouvais
supposer  que  votre  amour  pour moi f┘t  cause  de  votre  mort,  je ne me
consolerais jamais, j'en deviendrais folle. Partez donc, partez, je vous  en
supplie.
     --  Oh  ! que vous ╦tes belle  ainsi  ! Oh  ! que je  vous  aime !  dit
Buckingham.
     -- Partez ! partez ! je vous en supplie, et revenez plus tard ; revenez
comme  ambassadeur, revenez  comme ministre, revenez entour╩  de  gardes qui
vous  d╩fendront, de  serviteurs  qui veilleront  sur vous, et alors  je  ne
craindrai plus pour vos jours, et j'aurai du bonheur ┴ vous revoir.
     -- Oh ! est-ce bien vrai ce que vous me dites ?
     -- Oui...
     -- Eh bien, un gage de votre indulgence, un objet qui vienne de vous et
qui me rappelle que je n'ai point fait un r╦ve ; quelque chose que vous ayez
port╩ et que je puisse porter ┴ mon tour, une bague, un collier, une cha¤ne.
     -- Et partirez-vous, partirez-vous, si je  vous donne ce  que  vous  me
demandez ?
     -- Oui.
     -- A l'instant m╦me ?
     -- Oui.
     -- Vous quitterez la France, vous retournerez en Angleterre ?
     -- Oui, je vous le jure !
     -- Attendez, alors, attendez. "
     Et Anne  d'Autriche  rentra dans son appartement et  en sortit  presque
aussitĂt, tenant ┴ la main un petit coffret en bois de rose ┴  son  chiffre,
tout incrust╩ d'or.
     " Tenez, Milord duc, tenez, dit-elle, gardez cela en m╩moire de moi. "
     Buckingham prit le coffret et tomba une seconde fois ┴ genoux.
     " Vous m'avez promis de partir, dit la reine.
     -- Et je tiens ma parole. Votre main, votre main, Madame, et je pars. "
     Anne d'Autriche tendit sa main en fermant  les yeux et en s'appuyant de
l'autre sur Est╩fania, car elle sentait que les forces allaient lui manquer.
     Buckingham appuya avec passion ses l╔vres sur cette belle main, puis se
relevant :
     " Avant six  mois, dit-il, si je ne suis pas mort, je vous aurai revue,
Madame, duss╩-je bouleverser le monde pour cela. "
     Et,  fid╔le  ┴  la  promesse  qu'il  avait  faite, il s'╩lan┌a  hors de
l'appartement.
     Dans le corridor, il rencontra  Mme  Bonacieux qui l'attendait, et qui,
avec les  m╦mes  pr╩cautions  et  le m╦me  bonheur, le  reconduisit hors  du
Louvre.







     Il y  avait dans tout cela,  comme on  a pu le remarquer, un personnage
dont, malgr╩  sa  position pr╩caire,  on  n'avait paru s'inqui╩ter  que fort
m╩diocrement ;  ce personnage ╩tait M.  Bonacieux,  respectable  martyr  des
intrigues politiques et amoureuses qui s'enchev╦traient si bien les unes aux
autres, dans cette ╩poque ┴ la fois si chevaleresque et si galante.
     Heureusement -- le lecteur se le rappelle  ou ne se le  rappelle pas --
heureusement que nous avons promis de ne pas le perdre de vue.
     Les estafiers qui l'avaient arr╦t╩ le conduisirent droit ┴ la Bastille,
oŢ  on  le fit  passer  tout tremblant devant  un  peloton  de  soldats  qui
chargeaient leurs mousquets.
     De l┴,  introduit dans une galerie demi-souterraine, il fut, de la part
de ceux qui l'avaient amen╩, l'objet des plus grossi╔res injures et des plus
farouches traitements. Les sbires voyaient qu'ils n'avaient pas affaire ┴ un
gentilhomme, et ils le traitaient en v╩ritable croquant.
     Au bout d'une demi-heure ┴ peu pr╔s, un greffier vint  mettre fin ┴ ses
tortures, mais non pas  ┴ ses inqui╩tudes, en donnant l'ordre de conduire M.
Bonacieux dans la chambre des interrogatoires. Ordinairement on interrogeait
les prisonniers chez eux, mais avec M. Bonacieux on n'y  faisait pas tant de
fa┌ons.
     Deux  gardes s'empar╔rent du mercier, lui firent traverser une cour, le
firent entrer dans  un corridor  oŢ il y avait trois  sentinelles, ouvrirent
une porte et le pouss╔rent dans une chambre basse, oŢ il n'y avait pour tous
meubles  qu'une  table, une  chaise et un commissaire. Le  commissaire ╩tait
assis sur la chaise et occup╩ ┴ ╩crire sur la table.
     Les deux  gardes conduisirent le prisonnier devant la table et, sur  un
signe du commissaire, s'╩loign╔rent hors de la port╩e de la voix.
     Le  commissaire,  qui jusque-l┴  avait tenu  sa  t╦te baiss╩e  sur  ses
papiers, la releva pour voir ┴ qui il avait affaire. Ce commissaire ╩tait un
homme  ┴  la  mine r╩barbative,  au  nez  pointu, aux  pommettes  jaunes  et
saillantes,  aux yeux petits  mais investigateurs et vifs, ┴  la physionomie
tenant ┴ la  fois  de la fouine et du renard. Sa  t╦te, support╩e par un cou
long et mobile, sortait de sa large  robe  noire  en  se  balan┌ant  avec un
mouvement ┴ peu pr╔s pareil  ┴ celui de la tortue tirant  sa t╦te hors de sa
carapace.
     Il  commen┌a par demander ┴ M. Bonacieux ses nom  et pr╩noms, son  Îge,
son ╩tat et son domicile.
     L'accus╩  r╩pondit qu'il  s'appelait  Jacques-Michel  Bonacieux,  qu'il
╩tait Îg╩ de  cinquante et un ans, mercier retir╩ et qu'il demeurait rue des
Fossoyeurs, n 11.
     Le  commissaire alors, au lieu de continuer ┴ l'interroger, lui  fit un
grand discours sur le danger qu'il y a  pour un bourgeois obscur ┴ se  m╦ler
des choses publiques.

     Il compliqua  cet exorde d'une exposition  dans laquelle il raconta  la
puissance  et les  actes  de M. le cardinal,  ce ministre  incomparable,  ce
vainqueur des ministres pass╩s, cet exemple des ministres ┴ venir : actes et
puissance que nul ne contrecarrait impun╩ment.
     Apr╔s  cette  deuxi╔me  partie  de  son  discours,  fixant  son  regard
d'╩pervier sur le pauvre Bonacieux,  il l'invita ┴ r╩fl╩chir ┴ la gravit╩ de
sa situation.
     Les r╩flexions du mercier ╩taient toutes faites  : il donnait au diable
l'instant oŢ M. de La Porte avait  eu  l'id╩e de le marier avec sa filleule,
et l'instant  surtout oŢ cette filleule avait ╩t╩ re┌ue dame  de la lingerie
chez la reine.
     Le fond du caract╔re de ma¤tre  Bonacieux ╩tait un profond ╩gođsme m╦l╩
┴  une  avarice  sordide,  le tout  assaisonn╩ d'une  poltronnerie  extr╦me.
L'amour que  lui  avait  inspir╩ sa  jeune  femme, ╩tant  un  sentiment tout
secondaire, ne pouvait lutter avec les sentiments primitifs  que nous venons
d'╩num╩rer.
     Bonacieux r╩fl╩chit, en effet, sur ce qu'on venait de lui dire.
     " Mais, Monsieur le commissaire, dit-il timidement,  croyez bien que je
connais et  que  j'appr╩cie plus que  personne  le m╩rite  de l'incomparable
Eminence par laquelle nous avons l'honneur d'╦tre gouvern╩s.
     -- Vraiment  ? demanda le commissaire d'un air de  doute ; mais s'il en
╩tait v╩ritablement ainsi, comment seriez-vous ┴ la Bastille ?
     --  Comment  j'y  suis,  ou  plutĂt  pourquoi  j'y  suis,  r╩pliqua  M.
Bonacieux, voil┴ ce qu'il m'est parfaitement impossible de vous dire, vu que
je l'ignore moi-m╦me ; mais, ┴ coup s┘r,  ce n'est pas pour avoir d╩soblig╩,
sciemment du moins, M. le cardinal.
     -- Il faut cependant que  vous ayez commis un crime,  puisque vous ╦tes
ici accus╩ de haute trahison.
     -- De haute trahison ! s'╩cria Bonacieux ╩pouvant╩, de haute trahison !
et comment voulez-vous qu'un pauvre mercier qui d╩teste les huguenots et qui
abhorre  les  Espagnols  soit  accus╩  de  haute  trahison  ?  R╩fl╩chissez,
Monsieur, la chose est mat╩riellement impossible.
     --  Monsieur Bonacieux, dit le commissaire en regardant  l'accus╩ comme
si  ses  petits yeux  avaient la  facult╩ de lire jusqu'au  plus profond des
coeurs, Monsieur Bonacieux, vous avez une femme ?
     --  Oui,  Monsieur, r╩pondit  le  mercier  tout tremblant, sentant  que
c'╩tait l┴ oŢ les affaires allaient s'embrouiller ; c'est-┴-dire, j'en avais
une.
     -- Comment  ? vous  en  aviez une ! qu'en  avez-vous  fait,  si vous ne
l'avez plus ?
     -- On me l'a enlev╩e, Monsieur.
     -- On vous l'a enlev╩e ? dit le commissaire. Ah ! "
     Bonacieux sentit ┴ ce " ah ! "  que l'affaire s'embrouillait de plus en
plus.
     "  On  vous l'a enlev╩e ! reprit le commissaire, et savez-vous quel est
l'homme qui a commis ce rapt ?
     -- Je crois le conna¤tre.
     -- Quel est-il ?
     --  Songez que je n'affirme  rien, Monsieur le  commissaire, et  que je
soup┌onne seulement.
     -- Qui soup┌onnez-vous ? Voyons, r╩pondez franchement. "
     M. Bonacieux ╩tait dans la plus grande perplexit╩ : devait-il tout nier
ou tout dire ? En  niant  tout, on pouvait  croire qu'il en savait trop long
pour avouer  ; en disant tout, il faisait  preuve  de  bonne  volont╩. Il se
d╩cida donc ┴ tout dire.
     "  Je soup┌onne,  dit-il, un grand brun, de haute mine, lequel a tout ┴
fait l'air d'un grand seigneur ; il nous a suivis plusieurs fois, ┴ ce qu'il
m'a sembl╩, quand j'attendais  ma femme devant le  guichet du Louvre pour la
ramener chez moi. "
     Le commissaire parut ╩prouver quelque inqui╩tude.
     " Et son nom ? dit-il.
     -- Oh ! quant ┴ son nom,  je n'en  sais rien, mais  si  je le rencontre
jamais,  je le reconna¤trai ┴ l'instant  m╦me, je  vous  en r╩ponds,  f┘t-il
entre mille personnes. "
     Le front du commissaire se rembrunit.
     " Vous le reconna¤triez entre mille, dites-vous ? continua-t-il...
     --  C'est-┴-dire,  reprit Bonacieux, qui  vit qu'il  avait fait  fausse
route, c'est-┴-dire...
     -- Vous avez  r╩pondu que vous le  reconna¤triez, dit le  commissaire ;
c'est  bien,  en  voici  assez  pour aujourd'hui ;  il faut, avant que  nous
allions  plus  loin,  que  quelqu'un  soit  pr╩venu  que  vous connaissez le
ravisseur de votre femme.
     -- Mais je ne vous ai pas dit que je le connaissais ! s'╩cria Bonacieux
au d╩sespoir. Je vous ai dit au contraire...
     -- Emmenez le prisonnier, dit le commissaire aux deux gardes.
     -- Et oŢ faut-il le conduire ? demanda le greffier.
     -- Dans un cachot.
     -- Dans lequel ?
     -- Oh ! mon  Dieu, dans le premier  venu,  pourvu qu'il ferme bien  " ,
r╩pondit le  commissaire  avec une  indiff╩rence  qui p╩n╩tra  d'horreur  le
pauvre Bonacieux.
     " H╩las ! h╩las ! se dit-il, le malheur est sur ma t╦te ; ma femme aura
commis  quelque  crime  effroyable  ; on me croit  son complice, et  l'on me
punira avec elle : elle en aura parl╩, elle aura avou╩ qu'elle m'avait  tout
dit ; une femme, c'est si faible ! Un cachot, le premier venu ! c'est cela !
une nuit est bientĂt pass╩e ; et demain, ┴ la roue, ┴ la potence !  Oh ! mon
Dieu ! mon Dieu ! ayez piti╩ de moi ! "
     Sans  ╩couter le  moins du monde les lamentations de ma¤tre  Bonacieux,
lamentations auxquelles  d'ailleurs  ils  devaient ╦tre  habitu╩s, les  deux
gardes  prirent le  prisonnier par  un bras,  et l'emmen╔rent, tandis que le
commissaire ╩crivait en hÎte une lettre que son greffier attendait.
     Bonacieux ne  ferma  pas l'oeil, non pas  que  son  cachot f┘t par trop
d╩sagr╩able, mais parce que  ses inqui╩tudes ╩taient trop grandes.  Il resta
toute la nuit sur son escabeau, tressaillant au moindre bruit ; et quand les
premiers  rayons du jour se  gliss╔rent dans  sa chambre, l'aurore lui parut
avoir pris des teintes fun╔bres.
     Tout ┴ coup,  il entendit  tirer les verrous, et il fit  un  soubresaut
terrible.  Il croyait qu'on venait le chercher pour le conduire ┴ l'╩chafaud
;  aussi,  lorsqu'il  vit  purement  et  simplement  para¤tre,  au  lieu  de
l'ex╩cuteur qu'il attendait, son commissaire  et  son greffier de la veille,
il fut tout pr╔s de leur sauter au cou.
     " Votre  affaire s'est fort compliqu╩e depuis  hier au soir,  mon brave
homme, lui dit le commissaire, et je  vous conseille de dire toute la v╩rit╩
; car votre repentir peut seul conjurer la col╔re du cardinal.
     -- Mais je suis pr╦t ┴  tout dire, s'╩cria Bonacieux,  du moins tout ce
que je sais. Interrogez, je vous prie.
     -- OŢ est votre femme, d'abord ?
     -- Mais puisque je vous ai dit qu'on me l'avait enlev╩e.
     -- Oui,  mais depuis hier cinq  heures de  l'apr╔s-midi, grÎce ┴  vous,
elle s'est ╩chapp╩e.
     -- Ma femme s'est  ╩chapp╩e ! s'╩cria Bonacieux. Oh ! la malheureuse  !
Monsieur, si elle s'est ╩chapp╩e, ce n'est pas ma faute, je vous le jure.
     -- Qu'alliez-vous donc  alors faire  chez  M. d'Artagnan, votre voisin,
avec lequel vous avez eu une longue conf╩rence dans la journ╩e ?
     -- Ah ! oui, Monsieur le  commissaire, oui, cela  est vrai, et  j'avoue
que j'ai eu tort. J'ai ╩t╩ chez M. d'Artagnan.
     -- Quel ╩tait le but de cette visite ?
     --  De le prier de m'aider ┴ retrouver ma femme. Je croyais que j'avais
droit de  la r╩clamer ;  je  me trompais, ┴ ce qu'il para¤t,  et  je vous en
demande bien pardon.
     -- Et qu'a r╩pondu M. d'Artagnan ?
     -- M. d'Artagnan m'a promis son aide ; mais  je me suis bientĂt  aper┌u
qu'il me trahissait.
     --  Vous en imposez  ┴ la justice ! M. d'Artagnan  a fait un pacte avec
vous,  et  en vertu de  ce pacte il a mis en fuite les hommes  de police qui
avaient arr╦t╩ votre femme, et l'a soustraite ┴ toutes les recherches.
     -- M. d'Artagnan a enlev╩ ma femme ! Ah ┌┴, mais que me dites-vous l┴ ?
     -- Heureusement M. d'Artagnan  est entre nos mains,  et vous  allez lui
╦tre confront╩.
     -- Ah ! ma foi, je  ne  demande pas mieux,  s'╩cria Bonacieux  ;  je ne
serais pas fÎch╩ de voir une figure de connaissance.
     -- Faites entrer M. d'Artagnan " , dit le commissaire aux deux gardes.
     Les deux gardes firent entrer Athos.
     "  Monsieur  d'Artagnan,  dit  le commissaire  en s'adressant  ┴ Athos,
d╩clarez ce qui s'est pass╩ entre vous et Monsieur.
     --  Mais ! s'╩cria  Bonacieux, ce n'est pas M. d'Artagnan  que  vous me
montrez l┴ !
     -- Comment ! ce n'est pas M. d'Artagnan ? s'╩cria le commissaire.
     -- Pas le moins du monde, r╩pondit Bonacieux.
     -- Comment se nomme Monsieur ? demanda le commissaire.
     -- Je ne puis vous le dire, je ne le connais pas.
     -- Comment ! vous ne le connaissez pas ?
     -- Non.
     -- Vous ne l'avez jamais vu ?
     -- Si fait ; mais je ne sais comment il s'appelle.
     -- Votre nom ? demanda le commissaire.
     -- Athos, r╩pondit le mousquetaire.
     -- Mais  ce n'est pas un nom  d'homme, ┌a, c'est un nom  de montagne  !
s'╩cria le pauvre interrogateur qui commen┌ait ┴ perdre la t╦te.
     -- C'est mon nom, dit tranquillement Athos.
     -- Mais vous avez dit que vous vous nommiez d'Artagnan.
     -- Moi ?
     -- Oui, vous.
     -- C'est-┴-dire que c'est ┴ moi qu'on a dit : " Vous ╦tes M. d'Artagnan
? "  J'ai r╩pondu :  " Vous croyez ? " Mes gardes  se  sont ╩cri╩s qu'ils en
╩taient s┘rs.  Je n'ai pas  voulu les contrarier.  D'ailleurs je pouvais  me
tromper.
     -- Monsieur, vous insultez ┴ la majest╩ de la justice.
     -- Aucunement, fit tranquillement Athos.
     -- Vous ╦tes M. d'Artagnan.
     -- Vous voyez bien que vous me le dites encore.
     -- Mais,  s'╩cria ┴  son tour  M. Bonacieux, je vous  dis,  Monsieur le
commissaire, qu'il n'y a pas un instant  de doute ┴ avoir. M. d'Artagnan est
mon hĂte,  et par  cons╩quent,  quoiqu'il ne  me  paie pas  mes  loyers,  et
justement m╦me ┴ cause de cela,  je dois  le conna¤tre. M. d'Artagnan est un
jeune  homme  de  dix-neuf ┴ vingt  ans  ┴ peine, et Monsieur en a trente au
moins. M. d'Artagnan est dans les gardes de M. des Essarts,  et Monsieur est
dans la compagnie des mousquetaires de M. de Tr╩ville : regardez l'uniforme,
Monsieur le commissaire, regardez l'uniforme.
     -- C'est vrai, murmura le commissaire ; c'est pardieu vrai. "
     En ce moment la porte s'ouvrit vivement, et  un messager, introduit par
un des guichetiers de la Bastille, remit une lettre au commissaire.
     " Oh ! la malheureuse ! s'╩cria le commissaire.
     -- Comment ? que dites-vous ? de qui  parlez-vous ? Ce n'est pas de  ma
femme, j'esp╔re !
     -- Au contraire, c'est d'elle. Votre affaire est bonne, allez.
     -- Ah  ┌┴ !, s'╩cria  le  mercier exasp╩r╩, faites-moi le plaisir de me
dire,  Monsieur, comment  mon affaire ┴ moi peut s'empirer de ce que fait ma
femme pendant que je suis en prison !
     -- Parce que ce qu'elle  fait est la suite d'un plan arr╦t╩ entre vous,
plan infernal !
     -- Je  vous jure, Monsieur  le commissaire, que vous  ╦tes dans la plus
profonde erreur,  que  je ne sais rien au monde de  ce que  devait  faire ma
femme, que je suis enti╔rement ╩tranger ┴ ce qu'elle a fait, et que, si elle
a fait des sottises, je la renie, je la d╩mens, je la maudis.
     -- Ah ┌┴ ! dit Athos au commissaire, si vous n'avez plus besoin  de moi
ici,  renvoyez-moi  quelque part,  il  est  tr╔s  ennuyeux,  votre  Monsieur
Bonacieux.
     -- Reconduisez les  prisonniers  dans leurs cachots, dit le commissaire
en d╩signant  d'un  m╦me geste  Athos et Bonacieux,  et qu'ils soient gard╩s
plus s╩v╔rement que jamais.
     --  Cependant,  dit Athos  avec  son  calme  habituel,  si c'est  ┴  M.
d'Artagnan  que vous avez affaire, je  ne vois pas trop  en quoi  je puis le
remplacer.
     --  Faites ce que j'ai  dit ! s'╩cria le  commissaire,  et le secret le
plus absolu ! Vous entendez ! "
     Athos  suivit  ses gardes en levant les  ╩paules,  et  M. Bonacieux  en
poussant des lamentations ┴ fendre le coeur d'un tigre.
     On ramena le  mercier dans le m╦me cachot oŢ il avait pass╩ la nuit, et
l'on l'y laissa toute la journ╩e. Toute la journ╩e Bonacieux pleura comme un
v╩ritable  mercier, n'╩tant  pas  du  tout homme  d'╩p╩e, il  nous  l'a  dit
lui-m╦me.
     Le soir, vers les  neuf heures, au moment oŢ  il allait se d╩cider ┴ se
mettre  au  lit,  il  entendit  des  pas  dans  son  corridor.  Ces  pas  se
rapproch╔rent de son cachot, sa porte s'ouvrit, des gardes parurent.
     " Suivez-moi, dit un exempt qui venait ┴ la suite des gardes.
     -- Vous suivre ! s'╩cria Bonacieux ; vous suivre  ┴ cette heure-ci ! et
oŢ cela, mon Dieu ?
     -- OŢ nous avons l'ordre de vous conduire.
     -- Mais ce n'est pas une r╩ponse, cela.
     -- C'est cependant la seule que nous puissions vous faire.
     -- Ah ! mon  Dieu, mon Dieu, murmura le pauvre mercier, pour cette fois
je suis perdu ! "
     Et il suivit machinalement  et  sans r╩sistance les gardes qui venaient
le qu╩rir.
     Il prit le m╦me corridor qu'il avait  d╩j┴ pris,  traversa une premi╔re
cour, puis un second corps de logis ; enfin, ┴ la porte de la cour d'entr╩e,
il  trouva une voiture entour╩e  de quatre gardes ┴ cheval. On le fit monter
dans cette voiture, l'exempt se pla┌a pr╔s de  lui, on  ferma  la porti╔re ┴
clef, et tous deux se trouv╔rent dans une prison roulante.
     La voiture  se mit en mouvement, lente comme un char fun╔bre. A travers
la grille cadenass╩e, le prisonnier apercevait les maisons et le pav╩, voil┴
tout  ;  mais,  en  v╩ritable Parisien qu'il ╩tait,  Bonacieux reconnaissait
chaque rue aux bornes, aux enseignes,  aux r╩verb╔res. Au moment d'arriver ┴
Saint-Paul, lieu oŢ l'on ex╩cutait les condamn╩s de la Bastille, il  faillit
s'╩vanouir et  se signa  deux  fois.  Il  avait  cru que  la  voiture devait
s'arr╦ter l┴. La voiture passa cependant.
     Plus  loin, une grande terreur  le  prit encore, ce fut en cĂtoyant  le
cimeti╔re Saint-Jean oŢ on enterrait  les  criminels d'Etat. Une seule chose
le  rassura  un  peu,  c'est  qu'avant  de  les  enterrer  on  leur  coupait
g╩n╩ralement  la t╦te, et que sa  t╦te ┴  lui ╩tait  encore sur ses ╩paules.
Mais  lorsqu'il vit  que la  voiture  prenait la route  de la  Gr╔ve,  qu'il
aper┌ut  les toits aigus de  l'HĂtel de Ville, que la voiture s'engagea sous
l'arcade,  il  crut  que  tout ╩tait fini pour  lui, voulut  se confesser  ┴
l'exempt, et, sur son refus, poussa des  cris  si  pitoyables  que  l'exempt
annon┌a  que,  s'il  continuait  ┴  l'assourdir ainsi,  il  lui mettrait  un
bÎillon.
     Cette menace rassura quelque peu Bonacieux : si l'on  e┘t d┘ l'ex╩cuter
en Gr╔ve, ce n'╩tait  pas la peine de le bÎillonner, puisqu'on ╩tait presque
arriv╩ au lieu de l'ex╩cution. En effet, la voiture traversa la place fatale
sans s'arr╦ter. Il ne restait plus ┴ craindre que la Croix-du- Trahoir  : la
voiture en prit justement le chemin.
     Cette fois,  il n'y  avait plus de doute, c'╩tait ┴ la Croix-du-Trahoir
qu'on  ex╩cutait  les criminels  subalternes. Bonacieux s'╩tait flatt╩ en se
croyant  digne de Saint-Paul ou de la  place de  Gr╔ve : c'╩tait ┴ la Croix-
du-Trahoir qu'allaient finir son voyage et sa destin╩e  ! Il ne pouvait voir
encore cette malheureuse croix,  mais  il la sentait en quelque  sorte venir
au-devant de lui.  Lorsqu'il  n'en fut plus  qu'┴  une  vingtaine de pas, il
entendit une rumeur, et la voiture s'arr╦ta.  C'╩tait  plus que n'en pouvait
supporter  le pauvre  Bonacieux,  d╩j┴ ╩cras╩ par  les  ╩motions successives
qu'il  avait  ╩prouv╩es  ; il  poussa un faible  g╩missement,  qu'on e┘t  pu
prendre pour le dernier soupir d'un moribond, et il s'╩vanouit.





     Ce rassemblement ╩tait produit non point par l'attente d'un homme qu'on
devait pendre, mais par la contemplation d'un pendu.
     La voiture, arr╦t╩e  un  instant, reprit donc  sa marche,  traversa  la
foule,  continua  son chemin, enfila la rue  Saint-Honor╩, tourna la rue des
Bons-Enfants et s'arr╦ta devant une porte basse.
     La  porte  s'ouvrit,  deux gardes  re┌urent dans leurs  bras Bonacieux,
soutenu par  l'exempt ; on le poussa dans  une  all╩e, on lui fit  monter un
escalier, et on le d╩posa dans une antichambre.
     Tous ces mouvements s'╩taient op╩r╩s pour lui d'une fa┌on machinale.
     Il avait march╩ comme on marche en r╦ve ; il avait entrevu les objets ┴
travers  un brouillard  ;  ses  oreilles  avaient per┌u  des  sons  sans les
comprendre  ; on e┘t pu  l'ex╩cuter  dans ce moment qu'il n'e┘t pas  fait un
geste pour  entreprendre  sa d╩fense,  qu'il n'e┘t  pas pouss╩ un  cri  pour
implorer la piti╩.
     Il resta  donc ainsi sur la banquette, le dos appuy╩ au mur et les bras
pendants, ┴ l'endroit m╦me oŢ les gardes l'avaient d╩pos╩.
     Cependant,  comme, en regardant autour de lui, il ne voyait aucun objet
mena┌ant,  comme  rien  n'indiquait  qu'il cour┘t  un danger r╩el, comme  la
banquette  ╩tait   convenablement  rembourr╩e,  comme   la   muraille  ╩tait
recouverte d'un beau cuir de Cordoue, comme de grands rideaux de damas rouge
flottaient devant la fen╦tre, retenus par des embrasses d'or, il comprit peu
┴ peu que  sa frayeur ╩tait exag╩r╩e, et il  commen┌a de  remuer  la t╦te  ┴
droite et ┴ gauche et de bas en haut.
     A  ce  mouvement, auquel  personne  ne  s'opposa,  il reprit  un peu de
courage  et se risqua ┴ ramener une jambe, puis l'autre ; enfin, en s'aidant
de  ses deux  mains, il  se souleva  sur sa  banquette et se trouva  sur ses
pieds.
     En ce moment, un officier de  bonne  mine ouvrit une porti╔re, continua
d'╩changer encore quelques paroles avec une personne qui se trouvait dans la
pi╔ce voisine, et se retournant vers le prisonnier :
     " C'est vous qui vous nommez Bonacieux ? dit-il.
     -- Oui, Monsieur l'officier,  balbutia le mercier, plus mort  que  vif,
pour vous servir.
     -- Entrez " , dit l'officier.
     Et il  s'effa┌a  pour que  le mercier p┘t passer.  Celui-ci ob╩it  sans
r╩plique, et entra dans la chambre oŢ il paraissait ╦tre attendu.
     C'╩tait un grand cabinet,  aux murailles garnies d'armes  offensives et
d╩fensives, clos et  ╩touff╩, et dans lequel il y avait d╩j┴ du feu, quoique
l'on f┘t ┴ peine ┴ la fin du  mois  de septembre. Une table carr╩e, couverte
de  livres et  de papiers sur  lesquels  ╩tait d╩roul╩ un plan immense de la
ville de La Rochelle, tenait le milieu de l'appartement.
     Debout devant la  chemin╩e ╩tait un  homme de moyenne taille, ┴ la mine
haute et fi╔re, aux yeux per┌ants,  au front large,  ┴  la  figure  amaigrie
qu'allongeait encore une royale surmont╩e d'une paire de moustaches. Quoique
cet  homme e┘t trente-six  ┴ trente-sept ans ┴ peine, cheveux, moustache  et
royale  s'en  allaient grisonnant.  Cet homme,  moins l'╩p╩e, avait toute la
mine  d'un homme  de  guerre, et  ses  bottes  de  buffle encore  l╩g╔rement
couvertes  de  poussi╔re  indiquaient  qu'il avait mont╩  ┴  cheval  dans la
journ╩e.
     Cet  homme, c'╩tait Armand-Jean Duplessis, cardinal  de  Richelieu, non
point  tel qu'on  nous  le repr╩sente, cass╩ comme  un  vieillard, souffrant
comme  un martyr,  le corps  bris╩, la voix ╩teinte, enterr╩ dans  un  grand
fauteuil comme dans une tombe anticip╩e, ne vivant plus que par la force  de
son g╩nie, et ne  soutenant plus la lutte avec l'Europe que par  l'╩ternelle
application de sa pens╩e ;  mais tel qu'il ╩tait r╩ellement ┴  cette ╩poque,
c'est-┴-dire  adroit et galant cavalier, faible de corps  d╩j┴, mais soutenu
par  cette puissance morale qui  a  fait  de  lui un  des  hommes  les  plus
extraordinaires qui aient exist╩ ; se pr╩parant enfin, apr╔s  avoir  soutenu
le duc de Nevers dans son duch╩ de Mantoue, apr╔s avoir pris N¤mes,  Castres
et Uz╔s, ┴  chasser  les Anglais de l'¤le de R╩ et  ┴ faire  le si╔ge de  La
Rochelle.
     A  la  premi╔re  vue, rien  ne d╩notait donc  le cardinal, et  il ╩tait
impossible ┴ ceux-l┴ qui ne connaissaient point son visage de deviner devant
qui ils se trouvaient.
     Le pauvre mercier demeura  debout ┴ la  porte, tandis que les  yeux  du
personnage que  nous venons  de  d╩crire se  fixaient sur lui, et semblaient
vouloir p╩n╩trer jusqu'au fond du pass╩.
     " C'est l┴ ce Bonacieux ? demanda-t-il apr╔s un moment de silence.
     -- Oui, Monseigneur, reprit l'officier.
     -- C'est bien, donnez-moi ces papiers et laissez-nous. "
     L'officier prit  sur  la table les papiers d╩sign╩s, les remit ┴  celui
qui les demandait, s'inclina jusqu'┴ terre, et sortit.
     Bonacieux reconnut dans ces papiers ses interrogatoires de la Bastille.
De  temps en temps, l'homme de  la  chemin╩e levait les  yeux  de dessus les
╩critures, et les plongeait comme  deux poignards jusqu'au fond du  coeur du
pauvre mercier.
     Au bout de dix minutes de lecture et dix secondes d'examen, le cardinal
╩tait fix╩.
     " Cette t╦te-l┴  n'a jamais conspir╩,  murmura-t-il ;  mais  n'importe,
voyons toujours.
     -- Vous ╦tes accus╩ de haute trahison, dit lentement le cardinal.
     -- C'est ce  qu'on  m'a d╩j┴  appris,  Monseigneur, s'╩cria  Bonacieux,
donnant ┴ son  interrogateur  le titre  qu'il avait  entendu l'officier  lui
donner ; mais je vous jure que je n'en savais rien. "
     Le cardinal r╩prima un sourire.
     " Vous  avez conspir╩ avec votre  femme, avec Mme de Chevreuse  et avec
Milord duc de Buckingham.
     --  En  effet,  Monseigneur, r╩pondit  le  mercier,  je  l'ai  entendue
prononcer tous ces noms-l┴.
     -- Et ┴ quelle occasion ?
     --  Elle  disait  que le cardinal de  Richelieu avait attir╩ le duc  de
Buckingham ┴ Paris pour le perdre et pour perdre la reine avec lui.
     -- Elle disait cela ? s'╩cria le cardinal avec violence.
     --  Oui, Monseigneur ; mais  moi je lui  ai dit  qu'elle  avait tort de
tenir de pareils propos, et que Son Eminence ╩tait incapable...
     -- Taisez-vous, vous ╦tes un imb╩cile, reprit le cardinal.
     -- C'est justement ce que ma femme m'a r╩pondu, Monseigneur.
     -- Savez-vous qui a enlev╩ votre femme ?
     -- Non, Monseigneur.
     -- Vous avez des soup┌ons, cependant ?
     --  Oui,  Monseigneur ; mais ces  soup┌ons  ont  paru contrarier M.  le
commissaire, et je ne les ai plus.
     -- Votre femme s'est ╩chapp╩e, le saviez-vous ?
     -- Non, Monseigneur, je  l'ai appris  depuis que je suis en  prison, et
toujours par l'entremise de M. le commissaire, un homme bien aimable ! "
     Le cardinal r╩prima un second sourire.
     " Alors vous ignorez ce que votre femme est devenue depuis sa fuite ?
     -- Absolument, Monseigneur ; mais elle a d┘ rentrer au Louvre.
     -- A une heure du matin elle n'y ╩tait pas rentr╩e encore.
     -- Ah ! mon Dieu ! mais qu'est-elle devenue alors ?
     -- On le saura, soyez tranquille ;  on ne cache rien au cardinal  ;  le
cardinal sait tout.
     --  En ce  cas,  Monseigneur, est-ce que vous  croyez que  le  cardinal
consentira ┴ me dire ce qu'est devenue ma femme ?
     -- Peut-╦tre ; mais il faut d'abord que vous  avouiez tout  ce que vous
savez relativement aux relations de votre femme avec Mme de Chevreuse.
     -- Mais, Monseigneur, je n'en sais rien ; je ne l'ai jamais vue.
     --  Quand vous  alliez chercher votre  femme au  Louvre,  revenait-elle
directement chez vous ?
     -- Presque jamais : elle avait affaire ┴ des  marchands de  toile, chez
lesquels je la conduisais.
     -- Et combien y en avait-il de marchands de toile ?
     -- Deux, Monseigneur.
     -- OŢ demeurent-ils ?
     -- Un, rue de Vaugirard ; l'autre, rue de La Harpe.
     -- Entriez-vous chez eux avec elle ?
     -- Jamais, Monseigneur ; je l'attendais ┴ la porte.
     -- Et quel pr╩texte vous donnait-elle pour entrer ainsi toute seule ?
     --   Elle  ne  m'en  donnait  pas  ;  elle  me  disait  d'attendre,  et
j'attendais.
     -- Vous ╦tes un mari complaisant, mon cher  Monsieur Bonacieux ! "  dit
le cardinal.
     " Il m'appelle son cher Monsieur !  dit en lui-m╦me le mercier. Peste !
les affaires vont bien ! "
     " Reconna¤triez-vous ces portes ?
     -- Oui.
     -- Savez-vous les num╩ros ?
     -- Oui.
     -- Quels sont-ils ?
     -- N 25, dans la rue de Vaugirard ; n 75, dans la rue de La Harpe.
     -- C'est bien " , dit le cardinal.
     A  ces  mots,  il  prit  une  sonnette  d'argent, et sonna ; l'officier
rentra.
     " Allez, dit-il ┴ demi-voix,  me chercher Rochefort ; et qu'il vienne ┴
l'instant m╦me, s'il est rentr╩.
     -- Le  comte est  l┴,  dit l'officier, il demande instamment ┴ parler ┴
Votre Eminence ! "
     " A  Votre Eminence !  murmura Bonacieux, qui  savait que tel  ╩tait le
titre qu'on donnait d'ordinaire ┴ M. le cardinal, ... ┴ Votre Eminence ! "
     " Qu'il vienne alors, qu'il vienne ! " dit vivement Richelieu.
     L'officier  s'╩lan┌a  hors  de l'appartement,  avec cette rapidit╩  que
mettaient d'ordinaire tous les serviteurs du cardinal ┴ lui ob╩ir.
     " A Votre Eminence ! " murmurait Bonacieux en roulant des yeux ╩gar╩s.
     Cinq secondes  ne  s'╩taient  pas  ╩coul╩es depuis  la  disparition  de
l'officier, que la porte s'ouvrit et qu'un nouveau personnage entra.
     " C'est lui, s'╩cria Bonacieux.
     -- Qui lui ? demanda le cardinal.
     -- Celui qui m'a enlev╩ ma femme. "
     Le cardinal sonna une seconde fois. L'officier reparut.
     " Remettez cet homme aux mains de ses deux gardes, et qu'il attende que
je le rappelle devant moi.
     --  Non, Monseigneur ! non, ce n'est pas lui ! s'╩cria Bonacieux ; non,
je  m'╩tais tromp╩  :  c'est un autre  qui ne lui  ressemble pas  du tout  !
Monsieur est un honn╦te homme.
     -- Emmenez cet imb╩cile ! " dit le cardinal.
     L'officier  prit  Bonacieux  sous  le  bras,  et  le  reconduisit  dans
l'antichambre oŢ il trouva ses deux gardes.
     Le nouveau personnage qu'on  venait  d'introduire suivit  des yeux avec
impatience Bonacieux  jusqu'┴ ce qu'il f┘t sorti, et d╔s que la porte se fut
referm╩e sur lui :
     " Ils se sont vus, dit-il en s'approchant vivement du cardinal.
     -- Qui ? demanda Son Eminence.
     -- Elle et lui.
     -- La reine et le duc ? s'╩cria Richelieu.
     -- Oui.
     -- Et oŢ cela ?
     -- Au Louvre.
     -- Vous en ╦tes s┘r ?
     -- Parfaitement s┘r.
     -- Qui vous l'a dit ?
     -- Mme de Lannoy, qui est toute ┴ Votre Eminence, comme vous le savez.
     -- Pourquoi ne l'a-t-elle pas dit plus tĂt ?
     -- Soit  hasard, soit d╩fiance,  la reine a fait coucher Mme  de Fargis
dans sa chambre, et l'a gard╩e toute la journ╩e.
     -- C'est bien, nous sommes battus. TÎchons de prendre notre revanche.
     -- Je vous y aiderai de toute mon Îme, Monseigneur, soyez tranquille.
     -- Comment cela s'est-il pass╩ ?
     -- A minuit et demi, la reine ╩tait avec ses femmes...
     -- OŢ cela ?
     -- Dans sa chambre ┴ coucher...
     -- Bien.
     -- Lorsqu'on est venu lui remettre un mouchoir de la part de sa dame de
lingerie...
     -- Apr╔s ?
     --  AussitĂt  la reine a manifest╩ une grande  ╩motion,  et,  malgr╩ le
rouge dont elle avait le visage couvert, elle a pÎli.
     -- Apr╔s ! apr╔s !
     -- Cependant,  elle s'est  lev╩e, et d'une voix  alt╩r╩e :  " Mesdames,
a-t- elle dit, attendez-moi dix minutes, puis je reviens. " Et elle a ouvert
la porte de son alcĂve, puis elle est sortie.
     --  Pourquoi Mme  de  Lannoy  n'est-elle  pas  venue  vous  pr╩venir  ┴
l'instant m╦me ?
     -- Rien  n'╩tait bien certain encore ; d'ailleurs, la reine avait dit :
" Mesdames, attendez-moi " ; et elle n'osait d╩sob╩ir ┴ la reine.
     -- Et combien de temps la reine est-elle rest╩e hors de la chambre ?
     -- Trois quarts d'heure.
     -- Aucune de ses femmes ne l'accompagnait ?
     -- DoËa Est╩fania seulement.
     -- Et elle est rentr╩e ensuite ?
     -- Oui,  mais  pour  prendre un  petit coffret de  bois de  rose ┴  son
chiffre, et sortir aussitĂt.
     -- Et quand elle est rentr╩e, plus tard, a-t-elle rapport╩ le coffret ?
     -- Non.
     -- Mme de Lannoy savait-elle ce qu'il y avait dans ce coffret ?
     -- Oui : les ferrets en diamants que Sa Majest╩ a donn╩s ┴ la reine.
     -- Et elle est rentr╩e sans ce coffret ?
     -- Oui.
     --  L'opinion  de  Mme de  Lannoy  est  qu'elle  les a  remis  alors  ┴
Buckingham ?
     -- Elle en est s┘re.
     -- Comment cela ?
     -- Pendant la journ╩e, Mme de Lannoy, en  sa qualit╩ de dame d'atour de
la reine, a cherch╩  ce  coffret, a paru inqui╔te de ne  pas le trouver et a
fini par en demander des nouvelles ┴ la reine.
     -- Et alors, la reine... ?
     --  La  reine  est  devenue fort rouge  et a r╩pondu  qu'ayant bris╩ la
veille un de ses ferrets, elle l'avait envoy╩ raccommoder chez son orf╔vre.
     -- Il faut y passer et s'assurer si la chose est vraie ou non.
     -- J'y suis pass╩.
     -- Eh bien, l'orf╔vre ?
     -- L'orf╔vre n'a entendu parler de rien.
     -- Bien ! bien  !  Rochefort, tout  n'est pas  perdu,  et  peut-╦tre...
peut-╦tre tout est-il pour le mieux !
     -- Le fait est que je ne doute pas que le g╩nie de Votre Eminence...
     -- Ne r╩pare les b╦tises de mon agent, n'est-ce pas ?
     --  C'est  justement ce que j'allais dire,  si  Votre Eminence  m'avait
laiss╩ achever ma phrase.
     --  Maintenant,  savez-vous oŢ se cachaient la duchesse de Chevreuse et
le duc de Buckingham ?
     --  Non, Monseigneur, mes gens  n'ont pu rien me dire  de  positif  l┴-
dessus.
     -- Je le sais, moi.
     -- Vous, Monseigneur ?
     -- Oui, ou  du  moins  je m'en doute.  Ils  se  tenaient,  l'un rue  de
Vaugirard, n 25, et l'autre rue de La Harpe, n 75.
     -- Votre Eminence veut-elle que je les fasse arr╦ter tous deux ?
     -- Il sera trop tard, ils seront partis.
     -- N'importe, on peut s'en assurer.
     -- Prenez dix hommes de mes gardes, et fouillez les deux maisons.
     -- J'y vais, Monseigneur. "
     Et Rochefort s'╩lan┌a hors de l'appartement.
     Le cardinal, rest╩ seul, r╩fl╩chit un instant  et sonna  une  troisi╔me
fois.
     Le m╦me officier reparut.
     " Faites entrer le prisonnier " , dit le cardinal.
     Ma¤tre  Bonacieux  fut introduit  de  nouveau,  et,  sur  un  signe  du
cardinal, l'officier se retira.
     " Vous m'avez tromp╩, dit s╩v╔rement le cardinal.
     -- Moi, s'╩cria Bonacieux, moi, tromper Votre Eminence !
     -- Votre femme, en allant rue de Vaugirard et rue de La Harpe, n'allait
pas chez des marchands de toile.
     -- Et oŢ allait-elle, juste Dieu ?
     --  Elle allait  chez  la  duchesse  de  Chevreuse  et  chez le  duc de
Buckingham.
     -- Oui, dit  Bonacieux rappelant tous ses souvenirs  ; oui, c'est cela,
Votre  Eminence a  raison. J'ai dit plusieurs  fois ┴ ma  femme  qu'il ╩tait
╩tonnant que des marchands de toile demeurassent dans des maisons pareilles,
dans des maisons  qui n'avaient pas d'enseignes,  et  chaque fois  ma  femme
s'est  mise ┴ rire. Ah ! Monseigneur,  continua Bonacieux  en se  jetant aux
pieds de l'Eminence, ah ! que vous ╦tes bien le cardinal, le grand cardinal,
l'homme de g╩nie que tout le monde r╩v╔re. "
     Le cardinal, tout m╩diocre qu'╩tait  le  triomphe  remport╩ sur un ╦tre
aussi vulgaire que  l'╩tait  Bonacieux, n'en  jouit pas moins  un  instant ;
puis,  presque  aussitĂt, comme si une  nouvelle pens╩e se pr╩sentait  ┴ son
esprit, un sourire plissa ses l╔vres, et tendant la main au mercier :
     " Relevez-vous, mon ami, lui dit-il, vous ╦tes un brave homme.
     -- Le cardinal m'a touch╩ la  main ! j'ai touch╩ la main du grand homme
! s'╩cria Bonacieux ; le grand homme m'a appel╩ son ami !
     -- Oui, mon  ami ;  oui  !  dit  le cardinal avec  ce ton paterne qu'il
savait prendre  quelquefois,  mais qui ne trompait que  les gens  qui ne  le
connaissaient pas  ; et comme on vous a soup┌onn╩ injustement, Eh  bien,  il
vous  faut une  indemnit╩ :  tenez  ! prenez ce  sac  de  cent  pistoles, et
pardonnez-moi.
     -- Que je vous pardonne, Monseigneur ! dit Bonacieux h╩sitant ┴ prendre
le sac, craignant sans doute que ce pr╩tendu don ne f┘t qu'une plaisanterie.
Mais vous ╩tiez bien  libre  de me faire arr╦ter, vous ╦tes bien libre de me
faire  torturer, vous  ╦tes  bien libre de  me faire pendre  : vous ╦tes  le
ma¤tre,  et je  n'aurais pas eu le  plus  petit mot ┴ dire. Vous  pardonner,
Monseigneur ! Allons donc, vous n'y pensez pas !
     -- Ah ! mon cher Monsieur Bonacieux ! vous  y mettez  de la g╩n╩rosit╩,
je le vois, et je vous en remercie. Ainsi donc, vous  prenez ce sac, et vous
vous en allez sans ╦tre trop m╩content ?
     -- Je m'en vais enchant╩, Monseigneur.
     --  Adieu  donc,  ou  plutĂt  ┴  revoir, car  j'esp╔re  que  nous  nous
reverrons.
     --  Tant  que Monseigneur  voudra, et  je suis  bien aux ordres de  Son
Eminence.
     -- Ce sera souvent, soyez tranquille, car j'ai trouv╩ un charme extr╦me
┴ votre conversation.
     -- Oh ! Monseigneur !
     -- Au revoir, Monsieur Bonacieux, au revoir. "
     Et le cardinal  lui fit  un signe de la main, auquel Bonacieux r╩pondit
en s'inclinant jusqu'┴ terre ; puis il sortit  ┴ reculons, et quand  il  fut
dans  l'antichambre,  le cardinal l'entendit  qui,  dans  son  enthousiasme,
criait  ┴ tue-t╦te : " Vive Monseigneur  ! vive Son Eminence ! vive le grand
cardinal ! "  Le  cardinal ╩couta en  souriant cette brillante manifestation
des sentiments enthousiastes de ma¤tre Bonacieux  ; puis, quand  les cris de
Bonacieux se furent perdus dans l'╩loignement :
     " Bien, dit-il, voici d╩sormais un homme qui se fera tuer pour moi. "
     Et le cardinal se mit ┴ examiner avec la plus grande attention la carte
de La  Rochelle qui,  ainsi  que  nous l'avons dit,  ╩tait ╩tendue  sur  son
bureau, tra┌ant  avec un crayon la ligne oŢ  devait passer  la fameuse digue
qui, dix-huit mois plus tard, fermait le port de la cit╩ assi╩g╩e.
     Comme il en  ╩tait  au plus profond de ses m╩ditations strat╩giques, la
porte se rouvrit, et Rochefort rentra.
     " Eh bien ? dit vivement le  cardinal en se levant avec une promptitude
qui prouvait le degr╩ d'importance qu'il attachait  ┴  la commission dont il
avait charg╩ le comte.
     -- Eh bien, dit celui-ci, une jeune femme de vingt-six ┴ vingt-huit ans
et  un  homme de trente-cinq ┴  quarante  ans  ont log╩ effectivement,  l'un
quatre  jours et l'autre cinq, dans les maisons indiqu╩es par Votre Eminence
: mais la femme est partie cette nuit, et l'homme ce matin.
     -- C'╩taient eux ! s'╩cria le cardinal, qui regardait ┴ la pendule ; et
maintenant, continua-t-il, il est trop tard  pour  faire  courir apr╔s :  la
duchesse est ┴  Tours, et le duc  ┴ Boulogne. C'est ┴ Londres qu'il faut les
rejoindre.
     -- Quels sont les ordres de Votre Eminence ?
     -- Pas  un mot de  ce  qui s'est pass╩ ; que la reine  reste  dans  une
s╩curit╩  parfaite ;  qu'elle  ignore  que nous savons son  secret ; qu'elle
croie que nous sommes ┴ la recherche d'une conspiration quelconque. Envoyez-
moi le garde des sceaux S╩guier.
     -- Et cet homme, qu'en a fait Votre Eminence ?
     -- Quel homme ? demanda le cardinal.
     -- Ce Bonacieux ?
     -- J'en ai  fait tout  ce qu'on pouvait en faire. J'en ai fait l'espion
de sa femme. "
     Le  comte de  Rochefort  s'inclina  en  homme  qui reconna¤t la  grande
sup╩riorit╩ du ma¤tre, et se retira.
     Rest╩ seul,  le cardinal s'assit de  nouveau, ╩crivit une  lettre qu'il
cacheta  de  son sceau particulier, puis il  sonna. L'officier entra pour la
quatri╔me fois.
     "  Faites-moi  venir Vitray, dit-il, et dites-lui de s'appr╦ter pour un
voyage. "
     Un instant apr╔s, l'homme qu'il avait demand╩ ╩tait  debout devant lui,
tout bott╩ et tout ╩peronn╩.
     " Vitray, dit-il, vous allez partir tout  courant pour Londres. Vous ne
vous arr╦terez  pas  un instant  en  route. Vous remettrez  cette  lettre  ┴
Milady.  Voici  un bon de deux cents pistoles,  passez chez mon tr╩sorier et
faites-vous payer. Il y  en a  autant ┴ toucher si  vous ╦tes  ici de retour
dans six jours et si vous avez bien fait ma commission. "
     Le  messager, sans r╩pondre un seul mot, s'inclina, prit la  lettre, le
bon de deux cents pistoles, et sortit.
     Voici ce que contenait la lettre :
     " Milady,
     Trouvez-vous au  premier bal oŢ  se  trouvera le  duc de Buckingham. Il
aura ┴ son  pourpoint douze ferrets  de diamants, approchez-vous  de  lui et
coupez-en deux.
     AussitĂt que ces ferrets seront en votre possession, pr╩venez-moi. "







     Le lendemain du jour oŢ  ces ╩v╩nements ╩taient  arriv╩s, Athos n'ayant
point reparu, M. de Tr╩ville avait ╩t╩ pr╩venu par d'Artagnan et par Porthos
de sa disparition.
     Quant ┴ Aramis, il avait demand╩  un cong╩ de cinq jours, et il ╩tait ┴
Rouen, disait-on, pour affaires de famille.
     M. de  Tr╩ville  ╩tait le p╔re  de ses soldats.  Le  moindre et le plus
inconnu  d'entre eux, d╔s  qu'il  portait l'uniforme  de la compagnie, ╩tait
aussi certain  de son aide et  de  son  appui qu'aurait  pu l'╦tre son fr╔re
lui-m╦me.
     Il se rendit donc ┴ l'instant chez le lieutenant criminel. On fit venir
l'officier  qui commandait le poste de la Croix-Rouge, et les renseignements
successifs apprirent qu'Athos ╩tait momentan╩ment log╩ au Fort-l'Ev╦que.
     Athos avait pass╩ par toutes les  ╩preuves que nous avons vu  Bonacieux
subir.
     Nous avons assist╩  ┴ la sc╔ne de confrontation entre les deux captifs.
Athos, qui n'avait rien dit jusque-l┴ de peur que d'Artagnan, inqui╩t╩ ┴ son
tour, n'e┘t point le temps qu'il lui fallait,  Athos d╩clara, ┴ partir de ce
moment, qu'il se nommait Athos et non d'Artagnan.
     Il  ajouta qu'il ne connaissait ni Monsieur, ni Madame Bonacieux, qu'il
n'avait jamais parl╩ ni ┴ l'un, ni ┴ l'autre ; qu'il ╩tait venu vers les dix
heures du soir pour faire visite ┴ M.  d'Artagnan, son ami, mais que jusqu'┴
cette heure il ╩tait rest╩  chez M. de  Tr╩ville, oŢ il  avait d¤n╩ ;  vingt
t╩moins, ajouta-t-il,  pouvaient attester  le  fait,  et il nomma  plusieurs
gentilshommes distingu╩s, entre autres M. le duc de La Tr╩mouille.
     Le  second   commissaire  fut  aussi  ╩tourdi  que  le  premier  de  la
d╩claration simple  et ferme de ce mousquetaire,  sur lequel  il aurait bien
voulu prendre la revanche que les gens de  robe aiment tant ┴ gagner sur les
gens  d'╩p╩e  ; mais le nom  de M. de Tr╩ville et celui de  M. le  duc de La
Tr╩mouille m╩ritaient r╩flexion.
     Athos  fut aussi  envoy╩ au  cardinal, mais malheureusement le cardinal
╩tait au Louvre chez le roi.
     C'╩tait  pr╩cis╩ment  le moment oŢ M.  de Tr╩ville, sortant  de chez le
lieutenant criminel et de chez le gouverneur du Fort-l'Ev╦que, sans avoir pu
trouver Athos, arriva chez Sa Majest╩.
     Comme capitaine des mousquetaires, M.  de  Tr╩ville avait ┴ toute heure
ses entr╩es chez le roi.
     On sait  quelles  ╩taient  les  pr╩ventions  du  roi  contre  la reine,
pr╩ventions  habilement   entretenues  par  le   cardinal,  qui,   en   fait
d'intrigues, se  d╩fiait  infiniment plus des femmes que des hommes. Une des
grandes causes surtout de cette pr╩vention  ╩tait l'amiti╩ d'Anne d'Autriche
pour Mme de  Chevreuse. Ces  deux femmes l'inqui╩taient plus que les guerres
avec l'Espagne, les d╩m╦l╩s avec l'Angleterre et l'embarras des finances.  A
ses yeux et  dans  sa  conviction,  Mme de Chevreuse  servait  la  reine non
seulement dans ses intrigues  politiques,  mais, ce qui  le tourmentait bien
plus encore, dans ses intrigues amoureuses.
     Au premier mot de ce qu'avait dit M. le cardinal, que Mme de Chevreuse,
exil╩e ┴ Tours  et qu'on croyait dans cette ville, ╩tait  venue ┴  Paris et,
pendant  cinq jours  qu'elle y ╩tait rest╩e, avait d╩pist╩ la police, le roi
╩tait entr╩ dans une furieuse col╔re. Capricieux et infid╔le, le roi voulait
╦tre  Louis  le  Juste  et  Louis  le   Chaste  .  La  post╩rit╩  comprendra
difficilement ce  caract╔re, que l'histoire n'explique que  par des faits et
jamais par des raisonnements.
     Mais lorsque le  cardinal  ajouta  que non  seulement  Mme de Chevreuse
╩tait  venue  ┴  Paris, mais encore  que la reine avait  renou╩ avec  elle ┴
l'aide  d'une  de  ces  correspondances  myst╩rieuses qu'┴  cette ╩poque  on
nommait une cabale ; lorsqu'il affirma  que lui, le cardinal, allait d╩m╦ler
les fils les plus obscurs de cette intrigue,  quand, au moment d'arr╦ter sur
le  fait, en flagrant d╩lit, nanti  de toutes les preuves, l'╩missaire de la
reine pr╔s de l'exil╩e, un mousquetaire avait os╩ interrompre violemment  le
cours de la justice en tombant, l'╩p╩e ┴ la main, sur d'honn╦tes gens de loi
charg╩s d'examiner avec impartialit╩ toute l'affaire pour la mettre sous les
yeux du roi, Louis XIII ne se contint plus, il fit un pas vers l'appartement
de la reine avec cette pÎle et muette indignation qui, lorsqu'elle ╩clatait,
conduisait ce prince jusqu'┴ la plus froide cruaut╩.
     Et cependant, dans tout cela, le cardinal n'avait pas encore dit un mot
du duc de Buckingham.
     Ce fut  alors que M. de  Tr╩ville entra, froid, poli et dans une  tenue
irr╩prochable.
     Averti de ce qui venait de se passer par la pr╩sence du cardinal et par
l'alt╩ration de la figure du roi, M. de Tr╩ville se sentit fort comme Samson
devant les Philistins.
     Louis XIII mettait d╩j┴ la main  sur  le bouton  de la porte ; au bruit
que fit M. de Tr╩ville en entrant, il se retourna.
     " Vous arrivez bien,  Monsieur,  dit le roi, qui, lorsque ses  passions
╩taient  mont╩es ┴  un  certain  point, ne savait  pas  dissimuler,  et j'en
apprends de belles sur le compte de vos mousquetaires.
     -- Et moi, dit froidement M. de Tr╩ville, j'en ai de belles ┴ apprendre
┴ Votre Majest╩ sur ses gens de robe.
     -- Pla¤t-il ? dit le roi avec hauteur.
     -- J'ai  l'honneur d'apprendre ┴ Votre Majest╩, continua M. de Tr╩ville
du  m╦me ton,  qu'un  parti  de  procureurs, de commissaires  et de gens  de
police, gens fort estimables mais fort acharn╩s, ┴ ce qu'il  para¤t,  contre
l'uniforme, s'est permis d'arr╦ter dans une maison,  d'emmener en pleine rue
et de jeter au Fort-l'Ev╦que, tout cela sur un ordre que l'on a refus╩ de me
repr╩senter,  un  de mes  mousquetaires, ou  plutĂt  des vĂtres, Sire, d'une
conduite  irr╩prochable,  d'une r╩putation  presque  illustre, et que  Votre
Majest╩ conna¤t favorablement, M. Athos.
     -- Athos, dit le roi machinalement ; oui, au fait, je connais ce nom.
     -- Que Votre Majest╩ se  le rappelle, dit M. de Tr╩ville ; M. Athos est
ce mousquetaire qui, dans le fÎcheux duel que vous savez, a eu le malheur de
blesser  gri╔vement  M. de  Cahusac.  --  A  propos,  Monseigneur,  continua
Tr╩ville en  s'adressant au cardinal, M. de Cahusac est tout ┴ fait r╩tabli,
n'est-ce pas ?
     -- Merci ! dit le cardinal en se pin┌ant les l╔vres de col╔re.
     -- M. Athos ╩tait donc  all╩  rendre visite  ┴ l'un  de  ses amis alors
absent, continua M. de Tr╩ville, ┴ un jeune B╩arnais, cadet aux gardes de Sa
Majest╩,  compagnie des Essarts ; mais ┴ peine venait-il de s'installer chez
son  ami et de prendre un livre en l'attendant, qu'une nu╩e de recors et  de
soldats m╦l╩s ensemble vint faire le  si╔ge de la maison,  enfon┌a plusieurs
portes... "
     Le cardinal fit au roi un signe qui signifiait : " C'est pour l'affaire
dont je vous ai parl╩. "
     " Nous savons tout cela, r╩pliqua le roi, car tout cela s'est fait pour
notre service.
     --  Alors, dit  Tr╩ville, c'est aussi pour le service de Votre  Majest╩
qu'on a saisi un de mes mousquetaires  innocent, qu'on  l'a plac╩ entre deux
gardes comme  un  malfaiteur,  et qu'on a promen╩ au  milieu d'une  populace
insolente ce galant homme, qui a vers╩ dix fois  son sang pour le service de
Votre Majest╩ et qui est pr╦t ┴ le r╩pandre encore.
     -- Bah ! dit le roi ╩branl╩, les choses se sont pass╩es ainsi ?
     -- M. de Tr╩ville ne dit pas, reprit le  cardinal  avec  le  plus grand
flegme, que ce  mousquetaire innocent, que ce galant homme venait, une heure
auparavant, de  frapper  ┴ coups  d'╩p╩e  quatre  commissaires  instructeurs
d╩l╩gu╩s par moi afin d'instruire une affaire de la plus haute importance.
     -- Je d╩fie Votre Eminence de  le prouver, s'╩cria  M. de Tr╩ville avec
sa franchise  toute gasconne et sa rudesse  toute  militaire, car, une heure
auparavant, M. Athos, qui, je le confierai ┴ Votre Majest╩, est un homme  de
la plus haute qualit╩,  me faisait l'honneur, apr╔s avoir d¤n╩ chez moi,  de
causer dans le  salon de mon hĂtel avec M. le duc de  La Tr╩mouille et M. le
comte de ChÎlus, qui s'y trouvaient. "
     Le roi regarda le cardinal.
     "  Un proc╔s-verbal  fait foi, dit le cardinal  r╩pondant  tout haut  ┴
l'interrogation muette  de Sa Majest╩, et les gens maltrait╩s  ont dress╩ le
suivant, que j'ai l'honneur de pr╩senter ┴ Votre Majest╩.
     -- Proc╔s-verbal de gens de robe vaut-il  la parole d'honneur, r╩pondit
fi╔rement Tr╩ville, d'homme d'╩p╩e ?
     -- Allons, allons, Tr╩ville, taisez-vous, dit le roi.
     -- Si Son  Eminence a quelque soup┌on contre  un  de mes mousquetaires,
dit Tr╩ville, la  justice  de  M.  le cardinal  est assez connue pour que je
demande moi-m╦me une enqu╦te.
     -- Dans la maison oŢ cette descente de justice a ╩t╩ faite, continua le
cardinal impassible, loge, je crois, un B╩arnais ami du mousquetaire.
     -- Votre Eminence veut parler de M. d'Artagnan ?
     -- Je  veux parler d'un  jeune  homme  que vous prot╩gez,  Monsieur  de
Tr╩ville.
     -- Oui, Votre Eminence, c'est cela m╦me.
     --  Ne  soup┌onnez-vous  pas  ce jeune  homme d'avoir donn╩ de  mauvais
conseils...
     -- A M. Athos, ┴ un homme qui a le  double de son Îge ? interrompit  M.
de Tr╩ville  ; non, Monseigneur. D'ailleurs, M. d'Artagnan a pass╩ la soir╩e
chez moi.
     -- Ah ┌┴, dit le  cardinal, tout  le monde a donc pass╩  la soir╩e chez
vous ?
     -- Son Eminence douterait-elle de ma parole ? dit Tr╩ville, le rouge de
la col╔re au front.
     -- Non, Dieu m'en garde  !  dit le cardinal ; mais, seulement, ┴ quelle
heure ╩tait-il chez vous ?
     -- Oh ! cela je puis le dire  sciemment ┴ Votre Eminence, car, comme il
entrait, je remarquai qu'il ╩tait neuf heures et demie ┴ la pendule, quoique
j'eusse cru qu'il ╩tait plus tard.
     -- Et ┴ quelle heure est-il sorti de votre hĂtel ?
     -- A dix heures et demie : une heure apr╔s l'╩v╩nement.
     -- Mais, enfin, r╩pondit le cardinal, qui ne soup┌onnait pas un instant
la loyaut╩ de Tr╩ville, et qui sentait que la victoire  lui ╩chappait, mais,
enfin, Athos a ╩t╩ pris dans cette maison de la rue des Fossoyeurs.
     -- Est-il d╩fendu ┴  un ami de visiter un ami ? ┴ un mousquetaire de ma
compagnie de fraterniser avec un garde de la compagnie de M. des Essarts ?
     -- Oui, quand la maison oŢ il fraternise avec cet ami est suspecte.
     --  C'est  que  cette  maison  est  suspecte,  Tr╩ville, dit  le  roi ;
peut-╦tre ne le saviez-vous pas ?
     -- En effet, Sire, je l'ignorais. En tout cas, elle peut  ╦tre suspecte
partout ; mais je nie qu'elle le soit dans la partie qu'habite M. d'Artagnan
;  car je puis vous affirmer, Sire, que, si j'en crois  ce  qu'il a dit,  il
n'existe  pas un plus  d╩vou╩ serviteur de Sa  Majest╩,  un admirateur  plus
profond de M. le cardinal.
     -- N'est-ce  pas ce d'Artagnan qui  a bless╩  un jour Jussac dans cette
malheureuse rencontre qui a eu lieu pr╔s du couvent des Carmes- D╩chauss╩s ?
demanda le roi en regardant le cardinal, qui rougit de d╩pit.
     -- Et le  lendemain,  Bernajoux. Oui, Sire, oui,  c'est  bien  cela, et
Votre Majest╩ a bonne m╩moire.
     -- Allons, que r╩solvons-nous ? dit le roi.
     --  Cela  regarde  Votre  Majest╩  plus  que  moi,  dit  le   cardinal.
J'affirmerais la culpabilit╩.
     -- Et moi je  la nie, dit Tr╩ville. Mais Sa Majest╩ a des juges, et ses
juges d╩cideront.
     -- C'est cela, dit  le roi, renvoyons la cause devant les juges : c'est
leur affaire de juger, et ils jugeront.
     --  Seulement,  reprit  Tr╩ville,  il  est  bien triste qu'en ce  temps
malheureux  oŢ  nous  sommes,  la  vie  la  plus  pure,  la  vertu  la  plus
incontestable n'exemptent pas  un homme de  l'infamie et  de la pers╩cution.
Aussi l'arm╩e sera-t-elle peu contente, je puis en r╩pondre, d'╦tre en butte
┴ des traitements rigoureux ┴ propos d'affaires de police. "
     Le  mot ╩tait imprudent  ; mais  M.  de  Tr╩ville  l'avait  lanc╩  avec
connaissance  de cause. Il  voulait une explosion, parce  qu'en cela la mine
fait du feu, et que le feu ╩claire.
     "  Affaires de police !  s'╩cria  le roi, relevant les paroles de M. de
Tr╩ville : affaires de police ! et qu'en savez-vous,  Monsieur ? M╦lez- vous
de  vos  mousquetaires,  et ne me  rompez  pas  la  t╦te. Il  semble, ┴ vous
entendre, que, si par malheur on  arr╦te un mousquetaire, la  France  est en
danger. Eh  !  que de bruit pour  un mousquetaire !  j'en ferai arr╦ter dix,
ventrebleu ! cent, m╦me  ; toute la compagnie  ! et je ne veux  pas que l'on
souffle mot.
     -- Du moment  oŢ ils sont suspects ┴  Votre  Majest╩, dit Tr╩ville, les
mousquetaires  sont  coupables ;  aussi,  me  voyez-vous, Sire,  pr╦t ┴ vous
rendre mon ╩p╩e  ; car apr╔s  avoir accus╩ mes soldats,  M. le cardinal,  je
n'en doute pas,  finira par m'accuser  moi-m╦me ; ainsi mieux vaut que je me
constitue prisonnier  avec M. Athos, qui est arr╦t╩  d╩j┴, et M. d'Artagnan,
qu'on va arr╦ter sans doute.
     -- T╦te gasconne, en finirez-vous ? dit le roi.
     --  Sire,  r╩pondit Tr╩ville  sans  baisser  le  moindrement  la  voix,
ordonnez qu'on me rende mon mousquetaire, ou qu'il soit jug╩.
     -- On le jugera, dit le cardinal.
     -- Eh bien, tant  mieux ;  car, dans ce cas, je demanderai ┴ Sa Majest╩
la permission de plaider pour lui. "
     Le roi craignit un ╩clat.
     " Si Son Eminence, dit-il, n'avait pas personnellement des motifs... "
     Le cardinal vit venir le roi, et alla au-devant de lui :
     "  Pardon, dit-il, mais du moment oŢ  Votre Majest╩ voit en moi un juge
pr╩venu, je me retire.
     -- Voyons, dit le roi, me jurez-vous, par mon p╔re, que M. Athos  ╩tait
chez vous pendant l'╩v╩nement, et qu'il n'y a point pris part ?
     -- Par  votre glorieux p╔re et par vous-m╦me, qui ╦tes ce que j'aime et
ce que je v╩n╔re le plus au monde, je le jure !
     -- Veuillez r╩fl╩chir, Sire, dit le  cardinal. Si nous  relÎchons ainsi
le prisonnier, on ne pourra plus conna¤tre la v╩rit╩.
     -- M.  Athos  sera toujours l┴, reprit M. de  Tr╩ville, pr╦t ┴ r╩pondre
quand  il plaira aux gens de  robe  de l'interroger.  Il  ne  d╩sertera pas,
Monsieur le cardinal ; soyez tranquille, je r╩ponds de lui, moi.
     --  Au  fait,  il  ne d╩sertera  pas,  dit  le  roi ; on  le retrouvera
toujours, comme dit  M. de Tr╩ville. D'ailleurs, ajouta-t-il en baissant  la
voix  et  en regardant d'un air suppliant Son  Eminence,  donnons-leur de la
s╩curit╩ : cela est politique. "
     Cette politique de Louis XIII fit sourire Richelieu.
     " Ordonnez, Sire, dit-il, vous avez le droit de grÎce.
     -- Le droit de grÎce ne s'applique  qu'aux coupables, dit Tr╩ville, qui
voulait avoir le  dernier  mot,  et mon  mousquetaire est innocent. Ce n'est
donc pas grÎce que vous allez faire, Sire, c'est justice.
     -- Et il est au Fort-l'Ev╦que ? dit le roi.
     --  Oui,  Sire, et au secret, dans  un  cachot,  comme  le dernier  des
criminels.
     -- Diable ! diable ! murmura le roi, que faut-il faire ?
     -- Signer l'ordre de  mise en  libert╩,  et tout  sera  dit,  reprit le
cardinal ; je crois, comme Votre Majest╩,  que la garantie de M. de Tr╩ville
est plus que suffisante. "
     Tr╩ville s'inclina respectueusement avec une  joie qui n'╩tait pas sans
m╩lange de crainte ; il  e┘t pr╩f╩r╩ une  r╩sistance opiniÎtre du cardinal ┴
cette soudaine facilit╩.
     Le  roi  signa  l'ordre  d'╩largissement,  et  Tr╩ville l'emporta  sans
retard.
     Au moment oŢ il allait sortir, le cardinal lui  fit  un sourire amical,
et dit au roi :
     "  Une  bonne harmonie r╔gne entre  les chefs et les  soldats, dans vos
mousquetaires,  Sire ;  voil┴  qui est bien  profitable au service  et  bien
honorable pour tous. "
     " Il  me jouera quelque mauvais tour incessamment, se disait Tr╩ville ;
on n'a jamais le dernier mot avec un pareil homme. Mais hÎtons-nous, car  le
roi peut changer d'avis tout  ┴ l'heure ;  et au bout du compte, il est plus
difficile de  remettre ┴ la Bastille ou au Fort-l'Ev╦que un homme qui en est
sorti, que d'y garder un prisonnier qu'on y tient. "
     M. de Tr╩ville fit triomphalement  son entr╩e  au  Fort-l'Ev╦que, oŢ il
d╩livra le mousquetaire, que sa paisible indiff╩rence n'avait pas abandonn╩.
     Puis, la premi╔re fois qu'il revit d'Artagnan :
     " Vous l'╩chappez  belle, lui dit-il ; voil┴ votre coup d'╩p╩e ┴ Jussac
pay╩. Reste  bien  encore celui de Bernajoux,  mais il ne  faudrait pas trop
vous y fier. "
     Au reste, M.  de Tr╩ville avait raison de se d╩fier du  cardinal et  de
penser que tout n'╩tait pas fini, car ┴ peine le capitaine des mousquetaires
eut-il ferm╩ la porte derri╔re lui, que Son Eminence dit au roi :
     " Maintenant que nous ne sommes plus que nous deux,  nous allons causer
s╩rieusement, s'il  pla¤t  ┴ Votre Majest╩. Sire,  M. de Buckingham ╩tait  ┴
Paris depuis cinq jours et n'en est parti que ce matin. "







     Il est impossible de se faire une id╩e de l'impression que ces quelques
mots produisirent sur Louis  XIII. Il rougit et pÎlit successivement ; et le
cardinal vit tout d'abord qu'il  venait de conqu╩rir d'un seul coup tout  le
terrain qu'il avait perdu.
     " M. de Buckingham ┴ Paris ! s'╩cria-t-il, et qu'y vient-il faire ?
     --  Sans  doute  conspirer  avec  nos  ennemis  les  huguenots  et  les
Espagnols.
     --  Non,  pardieu,  non  !  conspirer contre  mon  honneur avec  Mme de
Chevreuse, Mme de Longueville et les Cond╩ !
     -- Oh ! Sire,  quelle  id╩e ! La reine est  trop sage, et surtout  aime
trop Votre Majest╩.
     -- La femme  est faible, Monsieur le cardinal, dit le roi ; et quant  ┴
m'aimer beaucoup, j'ai mon opinion faite sur cet amour.
     --  Je  n'en  maintiens  pas  moins, dit  le  cardinal,  que le  duc de
Buckingham est venu ┴ Paris pour un projet tout politique.
     --  Et  moi je suis s┘r  qu'il  est venu pour autre chose, Monsieur  le
cardinal ; mais si la reine est coupable, qu'elle tremble !
     -- Au fait, dit le cardinal, quelque r╩pugnance que j'aie ┴ arr╦ter mon
esprit sur  une pareille  trahison, Votre Majest╩  m'y fait penser :  Mme de
Lannoy,  que, d'apr╔s l'ordre de  Votre Majest╩, j'ai  interrog╩e  plusieurs
fois, m'a dit ce matin que  la nuit avant  celle-ci Sa Majest╩  avait veill╩
fort tard, que ce matin elle avait beaucoup pleur╩  et que  toute la journ╩e
elle avait ╩crit.
     -- C'est cela, dit le roi ; ┴ lui sans doute , Cardinal, il me faut les
papiers de la reine.
     -- Mais comment les prendre, Sire ? Il me semble  que  ce n'est ni moi,
ni Votre Majest╩ qui pouvons nous charger d'une pareille mission.
     -- Comment s'y est-on pris pour la  mar╩chale d'Ancre ?  s'╩cria le roi
au plus haut degr╩ de la col╔re ; on a fouill╩ ses armoires, et enfin on l'a
fouill╩e elle-m╦me.
     --  La  mar╩chale  d'Ancre  n'╩tait  que   la  mar╩chale  d'Ancre,  une
aventuri╔re florentine, Sire, voil┴ tout ; tandis  que l'auguste  ╩pouse  de
Votre Majest╩ est  Anne d'Autriche, reine de France,  c'est-┴-dire  une  des
plus grandes princesses du monde.
     -- Elle  n'en  est  que  plus coupable, Monsieur  le duc !  Plus elle a
oubli╩ la haute position oŢ elle  ╩tait plac╩e, plus elle est bas descendue.
Il y  a longtemps d'ailleurs que je suis d╩cid╩ ┴  en finir avec toutes  ces
petites  intrigues de  politique  et  d'amour. Elle a aussi  pr╔s d'elle  un
certain La Porte...
     -- Que je  crois la cheville  ouvri╔re de tout cela, je l'avoue, dit le
cardinal.
     -- Vous pensez donc, comme moi, qu'elle me trompe ? dit le roi.
     -- Je crois, et  je  le r╩p╔te ┴  Votre Majest╩, que la  reine conspire
contre la puissance de son roi, mais je n'ai point dit contre son honneur.
     -- Et moi je vous dis contre tous deux ; moi  je vous dis que  la reine
ne m'aime pas ; je vous dis qu'elle  en aime un  autre ; je vous dis qu'elle
aime cet infÎme duc de Buckingham ! Pourquoi ne l'avez-vous pas fait arr╦ter
pendant qu'il ╩tait ┴ Paris ?
     -- Arr╦ter le  duc ! arr╦ter le premier ministre du roi Charles Ier ! Y
pensez-vous, Sire ?  Quel ╩clat ! et si alors les soup┌ons de Votre Majest╩,
ce  dont je  continue ┴  douter,  avaient quelque  consistance,  quel  ╩clat
terrible ! quel scandale d╩sesp╩rant !
     --  Mais puisqu'il s'exposait  comme un vagabond et  un larronneur,  il
fallait... "
     Louis XIII s'arr╦ta lui-m╦me,  effray╩ de ce qu'il allait dire,  tandis
que Richelieu, allongeant le cou, attendait  inutilement la parole qui ╩tait
rest╩e sur les l╔vres du roi.
     " Il fallait ?
     -- Rien, dit le roi,  rien. Mais, pendant tout le temps qu'il  a  ╩t╩ ┴
Paris, vous ne l'avez pas perdu de vue ?
     -- Non, Sire.
     -- OŢ logeait-il ?
     -- Rue de La Harpe, n 75.
     -- OŢ est-ce, cela ?
     -- Du cĂt╩ du Luxembourg.
     -- Et vous ╦tes s┘r que la reine et lui ne se sont pas vus ?
     -- Je crois la reine trop attach╩e ┴ ses devoirs, Sire.
     -- Mais ils ont correspondu, c'est ┴ lui que la reine  a ╩crit toute la
journ╩e ; Monsieur le duc, il me faut ces lettres !
     -- Sire, cependant...
     -- Monsieur le duc, ┴ quelque prix que ce soit, je les veux.
     -- Je ferai pourtant observer ┴ Votre Majest╩...
     -- Me  trahissez-vous  donc  aussi,  Monsieur  le  cardinal, pour  vous
opposer  toujours  ainsi  ┴  mes volont╩s  ?  Etes-vous  aussi d'accord avec
l'Espagnol et avec l'Anglais, avec Mme de Chevreuse et avec la reine ?
     -- Sire, r╩pondit  en soupirant le  cardinal, je  croyais ╦tre ┴ l'abri
d'un pareil soup┌on.
     -- Monsieur le cardinal, vous m'avez entendu ; je veux ces lettres !
     -- Il n'y aurait qu'un moyen.
     -- Lequel ?
     --  Ce  serait  de charger  de  cette mission  M. le  garde des  sceaux
S╩guier. La chose rentre compl╔tement dans les devoirs de sa charge.
     -- Qu'on l'envoie chercher ┴ l'instant m╦me !
     -- Il doit ╦tre chez  moi, Sire ;  je l'avais fait prier de  passer, et
lorsque je suis venu au Louvre, j'ai laiss╩  l'ordre, s'il se pr╩sentait, de
le faire attendre.
     -- Qu'on aille le chercher ┴ l'instant m╦me !
     -- Les ordres de Votre Majest╩ seront ex╩cut╩s ; mais...
     -- Mais quoi ?
     -- Mais la reine se refusera peut-╦tre ┴ ob╩ir.
     -- A mes ordres ?
     -- Oui, si elle ignore que ces ordres viennent du roi.
     -- Eh bien, pour qu'elle n'en doute pas, je vais la pr╩venir moi-m╦me.
     -- Votre Majest╩  n'oubliera pas que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour
pr╩venir une rupture.
     -- Oui, duc, je sais que vous ╦tes fort indulgent pour la  reine,  trop
indulgent peut-╦tre  ;  et nous aurons, je  vous en  pr╩viens, ┴ parler plus
tard de cela.
     -- Quand il plaira ┴ Votre Majest╩ ; mais je serai  toujours heureux et
fier,  Sire, de me sacrifier ┴ la bonne harmonie que  je  d╩sire voir r╩gner
entre vous et la reine de France.
     --  Bien,  cardinal,  bien ; mais en  attendant  envoyez chercher M. le
garde des sceaux ; moi, j'entre chez la reine. "
     Et Louis XIII,  ouvrant  la porte de  communication,  s'engagea dans le
corridor qui conduisait de chez lui chez Anne d'Autriche.
     La  reine ╩tait au milieu de ses femmes, Mme de  Guitaut, Mme de Sabl╩,
Mme de Montbazon  et Mme de  Gu╩m╩n╩e. Dans  un coin ╩tait  cette  cam╩riste
espagnole  doËa Est╩fania, qui  l'avait suivie de  Madrid. Mme  de  Gu╩m╩n╩e
faisait la  lecture, et tout le monde ╩coutait avec attention la lectrice, ┴
l'exception de la reine, qui,  au  contraire,  avait provoqu╩ cette  lecture
afin de pouvoir, tout  en feignant d'╩couter, suivre  le fil de  ses propres
pens╩es.
     Ces  pens╩es,  toutes dor╩es  qu'elles  ╩taient  par  un dernier reflet
d'amour, n'en  ╩taient  pas moins  tristes. Anne  d'Autriche,  priv╩e  de la
confiance de son mari, poursuivie par  la haine du cardinal,  qui ne pouvait
lui pardonner d'avoir repouss╩  un sentiment plus doux,  ayant sous les yeux
l'exemple de la reine m╔re, que cette haine avait tourment╩e toute sa vie --
quoique Marie  de M╩dicis,  s'il  faut  en croire les m╩moires du temps, e┘t
commenc╩  par  accorder au  cardinal le  sentiment  qu'Anne d'Autriche finit
toujours par lui refuser --,  Anne d'Autriche avait  vu tomber autour d'elle
ses  serviteurs  les  plus  d╩vou╩s,  ses  confidents les plus  intimes, ses
favoris les  plus  chers. Comme ces  malheureux dou╩s d'un don funeste, elle
portait malheur ┴ tout ce qu'elle touchait,  son amiti╩ ╩tait un signe fatal
qui appelait  la  pers╩cution. Mme  de Chevreuse  et Mme  de Vernet  ╩taient
exil╩es ;  enfin La Porte ne cachait pas ┴ sa ma¤tresse  qu'il s'attendait ┴
╦tre arr╦t╩ d'un instant ┴ l'autre.
     C'est au moment oŢ elle ╩tait plong╩e au plus profond et au plus sombre
de ces r╩flexions, que la porte de la chambre s'ouvrit et que le roi entra.
     La lectrice  se tut ┴ l'instant m╦me,  toutes les dames se lev╔rent, et
il se fit un profond silence.
     Quant au roi, il ne  fit aucune d╩monstration de politesse ; seulement,
s'arr╦tant devant la reine :
     "  Madame,  dit-il d'une voix alt╩r╩e, vous allez recevoir la visite de
M. le  chancelier,  qui  vous  communiquera certaines affaires dont je  l'ai
charg╩. "
     La  malheureuse reine, qu'on  mena┌ait sans cesse de divorce, d'exil et
de jugement m╦me, pÎlit sous son rouge et ne put s'emp╦cher de dire :
     " Mais  pourquoi cette visite, Sire  ? Que me dira M. le chancelier que
Votre Majest╩ ne puisse me dire elle-m╦me ? "
     Le roi tourna sur ses talons sans r╩pondre, et  presque au m╦me instant
le  capitaine  des  gardes,  M.  de  Guitaut,  annon┌a  la  visite de M.  le
chancelier.
     Lorsque  le chancelier parut,  le roi ╩tait  d╩j┴ sorti  par  une autre
porte.
     Le chancelier  entra  demi-souriant,  demi-rougissant.  Comme  nous  le
retrouverons probablement  dans le cours de cette  histoire, il n'y a pas de
mal ┴ ce que nos lecteurs fassent d╔s ┴ pr╩sent connaissance avec lui.
     Ce  chancelier  ╩tait un plaisant  homme. Ce  fut Des Roches  le Masle,
chanoine  ┴  Notre-Dame, et  qui avait  ╩t╩ autrefois valet  de  chambre  du
cardinal,  qui  le  proposa ┴  Son Eminence comme  un homme tout d╩vou╩.  Le
cardinal s'y fia et s'en trouva bien.
     On racontait de lui certaines histoires, entre autres celle-ci :
     Apr╔s une jeunesse orageuse, il s'╩tait retir╩ dans  un couvent  pour y
expier au moins pendant quelque temps les folies de l'adolescence.
     Mais, en  entrant  dans ce saint lieu,  le pauvre  p╩nitent  n'avait pu
refermer si vite la porte, que les passions qu'il fuyait n'y entrassent avec
lui.  Il  en ╩tait obs╩d╩  sans relÎche,  et le  sup╩rieur, auquel  il avait
confi╩ cette  disgrÎce, voulant autant qu'il ╩tait en lui l'en garantir, lui
avait recommand╩  pour conjurer le d╩mon tentateur de recourir ┴ la corde de
la  cloche et de sonner ┴ toute  vol╩e. Au  bruit  d╩nonciateur,  les moines
seraient  pr╩venus  que  la  tentation  assi╩geait un  fr╔re,  et  toute  la
communaut╩ se mettrait en pri╔res.
     Le conseil parut bon au futur chancelier. Il conjura  l'esprit malin  ┴
grand renfort de pri╔res faites par les moines ; mais le diable ne se laisse
pas d╩poss╩der facilement d'une place oŢ il a mis  garnison ; ┴ mesure qu'on
redoublait les exorcismes, il redoublait  les  tentations, de sorte que jour
et  nuit  la  cloche  sonnait ┴  toute  vol╩e, annon┌ant  l'extr╦me d╩sir de
mortification qu'╩prouvait le p╩nitent.
     Les  moines  n'avaient  plus  un  instant  de  repos. Le  jour,  ils ne
faisaient  que monter  et  descendre  les  escaliers qui conduisaient  ┴  la
chapelle ; la nuit, outre complies et matines, ils ╩taient encore oblig╩s de
sauter vingt fois ┴ bas de  leurs lits et de se prosterner sur le carreau de
leurs cellules.
     On  ignore si ce fut le  diable qui  lÎcha prise ou  les  moines qui se
lass╔rent ; mais, au  bout de trois  mois, le p╩nitent reparut dans le monde
avec la r╩putation du plus terrible poss╩d╩ qui e┘t jamais exist╩.
     En sortant du couvent, il entra dans la magistrature,  devint pr╩sident
┴ mortier ┴ la place  de son oncle, embrassa le parti du cardinal, ce qui ne
prouvait pas peu de sagacit╩ ; devint chancelier, servit  Son Eminence  avec
z╔le  dans sa  haine  contre  la  reine m╔re  et sa  vengeance  contre  Anne
d'Autriche ; stimula les  juges dans  l'affaire  de Chalais,  encouragea les
essais  de M. de Laffemas, grand gibecier de France ; puis enfin, investi de
toute la confiance du cardinal, confiance qu'il avait  si bien gagn╩e, il en
vint ┴ recevoir la singuli╔re commission  pour l'ex╩cution de laquelle il se
pr╩sentait chez la reine.
     La reine ╩tait  encore debout quand il  entra, mais ┴ peine  l'eut-elle
aper┌u, qu'elle  se rassit sur son fauteuil et fit signe ┴ ses femmes  de se
rasseoir sur  leurs  coussins et  leurs  tabourets, et, d'un ton  de supr╦me
hauteur :
     " Que d╩sirez-vous, Monsieur, demanda Anne d'Autriche, et dans quel but
vous pr╩sentez-vous ici ?
     -- Pour y faire au nom du roi, Madame, et sauf tout le respect que j'ai
l'honneur  de  devoir ┴ Votre Majest╩,  une  perquisition  exacte  dans  vos
papiers.
     -- Comment, Monsieur  ! une  perquisition dans mes  papiers...  A moi !
mais voil┴ une chose indigne !
     -- Veuillez  me le pardonner, Madame, mais, dans cette circonstance, je
ne suis que l'instrument dont le roi se  sert. Sa Majest╩  ne sort-elle  pas
d'ici,  et ne vous a-t-elle  pas invit╩e elle-m╦me ┴ vous  pr╩parer  ┴ cette
visite ?
     -- Fouillez donc,  Monsieur ; je suis une criminelle, ┴ ce qu'il para¤t
: Est╩fania, donnez les clefs de mes tables et de mes secr╩taires. "
     Le chancelier  fit pour la forme  une visite dans les  meubles, mais il
savait bien  que ce n'╩tait pas  dans un meuble que la reine avait d┘ serrer
la lettre importante qu'elle avait ╩crite dans la journ╩e.
     Quand le  chancelier eut rouvert  et referm╩ vingt fois  les tiroirs du
secr╩taire,  il  fallut bien, quelque  h╩sitation  qu'il ╩prouvÎt, il fallut
bien, dis-je, en venir ┴ la conclusion de l'affaire, c'est-┴-dire ┴ fouiller
la reine  elle-m╦me.  Le chancelier s'avan┌a donc vers  Anne d'Autriche,  et
d'un ton tr╔s perplexe et d'un air fort embarrass╩ :
     "  Et   maintenant,  dit-il,  il  me  reste  ┴  faire  la  perquisition
principale.
     -- Laquelle  ? demanda la reine, qui ne comprenait pas ou plutĂt qui ne
voulait pas comprendre.
     -- Sa Majest╩ est certaine qu'une lettre a ╩t╩ ╩crite par  vous dans la
journ╩e ; elle sait qu'elle  n'a pas encore ╩t╩ envoy╩e ┴ son adresse. Cette
lettre  ne  se  trouve  ni dans  votre  table, ni  dans votre secr╩taire, et
cependant cette lettre est quelque part.
     -- Oserez-vous porter la main sur votre reine ?  dit Anne d'Autriche en
se dressant  de  toute sa hauteur et en fixant sur  le chancelier ses  yeux,
dont l'expression ╩tait devenue presque mena┌ante.
     -- Je suis un fid╔le sujet du  roi, Madame ; et tout ce que  Sa Majest╩
ordonnera, je le ferai.
     --  Eh bien, c'est  vrai, dit Anne d'Autriche, et  les espions de M. le
cardinal l'ont bien servi.  J'ai ╩crit aujourd'hui  une lettre, cette lettre
n'est point partie. La lettre est l┴. "
     Et la reine ramena sa belle main ┴ son corsage.
     " Alors donnez-moi cette lettre, Madame, dit le chancelier.
     -- Je ne la donnerai qu'au roi, Monsieur, dit Anne.
     -- Si le roi e┘t voulu que cette lettre lui f┘t remise, Madame, il vous
l'e┘t  demand╩e lui-m╦me. Mais,  je vous le r╩p╔te, c'est moi qu'il a charg╩
de vous la r╩clamer, et si vous ne la rendiez pas...
     -- Eh bien ?
     -- C'est encore moi qu'il a charg╩ de vous la prendre.
     -- Comment, que voulez-vous dire ?
     -- Que mes ordres vont loin, Madame, et que je suis autoris╩ ┴ chercher
le papier suspect sur la personne m╦me de Votre Majest╩.
     -- Quelle horreur ! s'╩cria la reine.
     -- Veuillez donc, Madame, agir plus facilement.
     -- Cette conduite est d'une violence infÎme ; savez-vous cela, Monsieur
?
     -- Le roi commande, Madame, excusez-moi.
     -- Je ne  le souffrirai  pas ; non, non,  plutĂt mourir  ! " s'╩cria la
reine,  chez laquelle  se r╩voltait le sang imp╩rieux de  l'Espagnole et  de
l'Autrichienne.
     Le chancelier fit  une profonde r╩v╩rence, puis avec  l'intention  bien
patente  de ne  pas reculer  d'une  semelle  dans  l'accomplissement  de  la
commission dont  il  s'╩tait charg╩, et  comme e┘t pu  le faire un  valet de
bourreau dans  la chambre de la question,  il s'approcha  d'Anne d'Autriche,
des yeux de laquelle on vit ┴ l'instant m╦me jaillir des pleurs de rage.
     La reine ╩tait, comme nous l'avons dit, d'une grande beaut╩.
     La commission  pouvait donc  passer  pour d╩licate, et  le roi en ╩tait
arriv╩,  ┴  force de  jalousie contre  Buckingham, ┴ n'╦tre plus  jaloux  de
personne.
     Sans doute le chancelier S╩guier chercha des yeux ┴ ce moment le cordon
de la  fameuse cloche ; mais, ne  le trouvant pas,  il en prit  son parti et
tendit la main  vers l'endroit oŢ la  reine avait avou╩  que se  trouvait le
papier.
     Anne  d'Autriche  fit un pas en arri╔re, si pÎle qu'on e┘t dit  qu'elle
allait mourir ; et, s'appuyant de la main gauche, pour  ne pas tomber, ┴ une
table qui se trouvait derri╔re elle, elle tira  de la droite un papier de sa
poitrine et le tendit au garde des sceaux.
     " Tenez, Monsieur,  la voil┴, cette lettre, s'╩cria la reine d'une voix
entrecoup╩e  et  fr╩missante,  prenez-la, et  me d╩livrez  de  votre odieuse
pr╩sence. "
     Le  chancelier,  qui de  son  cĂt╩  tremblait  d'une ╩motion  facile  ┴
concevoir, prit la lettre, salua jusqu'┴ terre et se retira.
     A peine  la porte  se fut-elle referm╩e sur lui,  que la  reine tomba ┴
demi ╩vanouie dans les bras de ses femmes.
     Le chancelier  alla  porter  la lettre au roi sans en  avoir lu un seul
mot. Le roi la prit d'une main tremblante,  chercha l'adresse, qui manquait,
devint  tr╔s pÎle, l'ouvrit lentement, puis, voyant  par les  premiers  mots
qu'elle ╩tait adress╩e au roi d'Espagne, il lut tr╔s rapidement.
     C'╩tait tout un  plan d'attaque contre le  cardinal. La  reine invitait
son fr╔re et  l'empereur d'Autriche ┴ faire semblant, bless╩s qu'ils ╩taient
par  la   politique   de  Richelieu,  dont  l'╩ternelle   pr╩occupation  fut
l'abaissement de la maison d'Autriche, de d╩clarer la guerre ┴ la  France et
d'imposer comme condition de la  paix le renvoi du cardinal :  mais d'amour,
il n'y en avait pas un seul mot dans toute cette lettre.
     Le roi, tout joyeux, s'informa si le cardinal  ╩tait encore au  Louvre.
On lui dit que  Son Eminence  attendait,  dans  le  cabinet de travail,  les
ordres de Sa Majest╩.
     Le roi se rendit aussitĂt pr╔s de lui.
     "  Tenez, duc,  lui dit-il,  vous aviez  raison, et c'est moi qui avais
tort ;  toute l'intrigue  est politique, et il  n'╩tait aucunement  question
d'amour dans cette lettre, que voici. En ╩change, il y est fort question  de
vous. "
     Le  cardinal prit la lettre et la  lut avec la  plus grande attention ;
puis, lorsqu'il fut arriv╩ au bout, il la relut une seconde fois.
     " Eh bien, Votre Majest╩, dit-il, vous voyez  jusqu'oŢ vont mes ennemis
: on vous menace de deux guerres, si vous ne me renvoyez pas. A votre place,
en v╩rit╩, Sire, je c╩derais  ┴ de  si puissantes instances, et ce serait de
mon cĂt╩ avec un v╩ritable bonheur que je me retirerais des affaires.
     -- Que dites-vous l┴, duc ?
     --  Je dis, Sire, que ma  sant╩ se perd dans ces luttes  excessives  et
dans  ces travaux  ╩ternels.  Je  dis  que,  selon  toute probabilit╩, je ne
pourrai pas soutenir les fatigues du si╔ge de La Rochelle, et que mieux vaut
que vous nommiez l┴ ou M. de  Cond╩, ou M. de Bassompierre, ou enfin quelque
vaillant homme dont c'est l'╩tat de mener la guerre, et non pas moi qui suis
homme d'Eglise et qu'on d╩tourne sans cesse de ma vocation pour  m'appliquer
┴ des choses auxquelles je n'ai  aucune aptitude. Vous en serez plus heureux
┴ l'int╩rieur,  Sire, et  je ne  doute pas  que vous n'en soyez plus grand ┴
l'╩tranger.
     -- Monsieur le duc, dit le roi, je comprends,  soyez tranquille ;  tous
ceux qui sont nomm╩s dans cette lettre seront  punis comme  ils le m╩ritent,
et la reine elle-m╦me.
     -- Que  dites-vous l┴,  Sire ? Dieu me  garde que,  pour moi, la  reine
╩prouve la moindre  contrari╩t╩  ! elle  m'a  toujours cru son ennemi, Sire,
quoique Votre Majest╩ puisse attester  que j'ai toujours pris chaudement son
parti, m╦me contre vous.  Oh  ! si elle trahissait Votre Majest╩ ┴ l'endroit
de son honneur, ce serait autre  chose, et je serais le  premier ┴ dire  : "
Pas de grÎce,  Sire,  pas de grÎce pour la coupable ! " Heureusement il n'en
est rien, et Votre Majest╩ vient d'en acqu╩rir une nouvelle preuve.
     -- C'est vrai, Monsieur le cardinal, dit le  roi, et vous aviez raison,
comme toujours ; mais la reine n'en m╩rite pas moins toute ma col╔re.
     -- C'est vous, Sire,  qui  avez  encouru la sienne  ; et v╩ritablement,
quand elle bouderait s╩rieusement Votre Majest╩, je le comprendrais ;  Votre
Majest╩ l'a trait╩e avec une s╩v╩rit╩ !...
     --  C'est ainsi  que je traiterai toujours mes  ennemis et  les vĂtres,
duc, si  haut plac╩s qu'ils soient et  quelque  p╩ril  que je  coure  ┴ agir
s╩v╔rement avec eux.
     -- La reine  est mon  ennemie,  mais  n'est pas  la  vĂtre,  Sire ;  au
contraire,  elle est ╩pouse d╩vou╩e,  soumise et irr╩prochable ; laissez-moi
donc, Sire, interc╩der pour elle pr╔s de Votre Majest╩.
     -- Qu'elle s'humilie alors, et qu'elle revienne ┴ moi la premi╔re !
     -- Au contraire, Sire, donnez l'exemple ; vous avez eu le premier tort,
puisque c'est vous qui avez soup┌onn╩ la reine.
     -- Moi, revenir le premier ? dit le roi ; jamais !
     -- Sire, je vous en supplie.
     -- D'ailleurs, comment reviendrais-je le premier ?
     -- En faisant une chose que vous sauriez lui ╦tre agr╩able.
     -- Laquelle ?
     -- Donnez un bal ; vous savez combien la reine aime la danse ;  je vous
r╩ponds que sa rancune ne tiendra point ┴ une pareille attention.
     -- Monsieur le cardinal, vous savez que je n'aime pas tous les plaisirs
mondains.
     -- La reine ne vous en sera que  plus reconnaissante, puisqu'elle  sait
votre antipathie pour ce plaisir ; d'ailleurs ce sera une occasion pour elle
de mettre  ces beaux  ferrets  de diamants que vous lui  avez donn╩s l'autre
jour ┴ sa f╦te, et dont elle n'a pas encore eu le temps de se parer.
     --  Nous verrons, Monsieur  le cardinal, nous verrons, dit le roi, qui,
dans  sa joie  de trouver la reine coupable d'un crime  dont  il se souciait
peu, et  innocente  d'une faute qu'il redoutait fort, ╩tait tout  pr╦t ┴  se
raccommoder avec elle ; nous  verrons, mais, sur mon honneur, vous ╦tes trop
indulgent.
     --   Sire,  dit  le  cardinal,   laissez  la  s╩v╩rit╩  aux  ministres,
l'indulgence est la  vertu royale ; usez-en, et vous verrez que vous vous en
trouverez bien. "
     Sur  quoi  le  cardinal,  entendant  la  pendule  sonner  onze  heures,
s'inclina profond╩ment,  demandant cong╩  au  roi pour  se  retirer,  et  le
suppliant de se raccommoder avec la reine.
     Anne d'Autriche, qui, ┴ la suite de la saisie de sa lettre, s'attendait
┴ quelque reproche, fut fort ╩tonn╩e de voir  le lendemain le roi faire pr╔s
d'elle des tentatives de  rapprochement. Son premier mouvement fut r╩pulsif,
son  orgueil  de femme  et sa  dignit╩  de  reine  avaient ╩t╩ tous  deux si
cruellement  offens╩s,  qu'elle  ne pouvait revenir ainsi du premier  coup ;
mais, vaincue  par  le  conseil de ses  femmes,  elle  eut  enfin  l'air  de
commencer ┴ oublier. Le roi profita de ce premier  moment de retour pour lui
dire qu'incessamment il comptait donner une f╦te.
     C'╩tait une chose si rare qu'une  f╦te pour  la pauvre Anne d'Autriche,
qu'┴ cette  annonce,  ainsi que l'avait pens╩ le cardinal, la derni╔re trace
de ses ressentiments disparut sinon dans son coeur, du moins sur son visage.
Elle demanda quel jour cette  f╦te devait avoir lieu,  mais  le roi r╩pondit
qu'il fallait qu'il s'entend¤t sur ce point avec le cardinal.
     En effet,  chaque jour  le roi  demandait au  cardinal ┴  quelle ╩poque
cette  f╦te  aurait lieu,  et  chaque  jour  le  cardinal, sous  un pr╩texte
quelconque, diff╩rait de la fixer.
     Dix jours s'╩coul╔rent ainsi.
     Le huiti╔me jour apr╔s  la  sc╔ne que nous avons  racont╩e, le cardinal
re┌ut une lettre, au timbre de Londres, qui contenait seulement ces quelques
lignes :
     " Je les ai ; mais je  ne puis  quitter  Londres, attendu que je manque
d'argent ; envoyez-moi cinq  cents pistoles,  et quatre  ou cinq jours apr╔s
les avoir re┌ues, je serai ┴ Paris. "
     Le jour m╦me oŢ le cardinal avait re┌u cette lettre, le roi lui adressa
sa question habituelle.
     Richelieu compta sur ses doigts et se dit tout bas :
     "  Elle  arrivera, dit-elle,  quatre  ou  cinq  jours apr╔s avoir  re┌u
l'argent  ; il faut quatre ou cinq  jours  ┴ l'argent  pour aller, quatre ou
cinq jours ┴ elle pour revenir, cela fait  dix jours ; maintenant faisons la
part des vents contraires, des mauvais hasards, des faiblesses de  femme, et
mettons cela ┴ douze jours.
     -- Eh bien, Monsieur le duc, dit le roi, vous avez calcul╩ ?
     --  Oui, Sire : nous sommes aujourd'hui le 20 septembre ; les  ╩chevins
de la ville donnent une f╦te le 3 octobre. Cela s'arrangera ┴ merveille, car
vous n'aurez pas l'air de faire un retour vers la reine. "
     Puis le cardinal ajouta :
     " A  propos, Sire, n'oubliez pas de dire ┴  Sa  Majest╩,  la  veille de
cette f╦te,  que vous d╩sirez voir comment lui vont ses ferrets de diamants.
"







     C'╩tait la seconde  fois que le cardinal  revenait  sur  ce  point  des
ferrets  de  diamants  avec le  roi.  Louis XIII fut  donc frapp╩  de  cette
insistance, et pensa que cette recommandation cachait un myst╔re.
     Plus  d'une fois le roi  avait  ╩t╩  humili╩  que le cardinal, dont  la
police, sans avoir atteint encore la perfection  de la police moderne, ╩tait
excellente,  f┘t  mieux instruit que lui-m╦me de ce qui se passait dans  son
propre  m╩nage. Il esp╩ra donc, dans  une conversation avec Anne d'Autriche,
tirer quelque  lumi╔re de  cette conversation et revenir ensuite pr╔s de Son
Eminence avec quelque secret que le cardinal s┘t ou ne s┘t pas, ce qui, dans
l'un ou l'autre cas, le rehaussait infiniment aux yeux de son ministre.
     Il alla donc trouver la reine, et, selon son habitude, l'aborda avec de
nouvelles menaces contre ceux qui l'entouraient. Anne  d'Autriche  baissa la
t╦te, laissa s'╩couler le torrent sans  r╩pondre et esp╩rant qu'il  finirait
par s'arr╦ter ; mais ce n'╩tait pas cela que voulait Louis XIII ; Louis XIII
voulait une discussion de laquelle jaill¤t une lumi╔re quelconque, convaincu
qu'il ╩tait que le cardinal avait quelque  arri╔re-  pens╩e et lui machinait
une surprise terrible comme en savait faire Son Eminence. Il arriva ┴ ce but
par sa persistance ┴ accuser.
     " Mais, s'╩cria Anne d'Autriche, lass╩e de ces  vagues attaques ; mais,
Sire,  vous  ne me dites pas  tout ce que vous avez dans  le coeur. Qu'ai-je
donc  fait ?  Voyons, quel  crime ai-je donc commis ? Il est impossible  que
Votre Majest╩ fasse tout ce bruit pour une lettre ╩crite ┴ mon fr╔re. "
     Le  roi, attaqu╩  ┴ son tour  d'une  mani╔re  si directe,  ne  sut  que
r╩pondre  ; il  pensa que c'╩tait  l┴ le moment  de placer la recommandation
qu'il ne devait faire que la veille de la f╦te.
     " Madame,  dit-il avec majest╩, il y aura incessamment bal ┴ l'hĂtel de
ville  ; j'entends  que, pour faire  honneur ┴  nos braves ╩chevins,  vous y
paraissiez en habit  de c╩r╩monie,  et surtout par╩e des ferrets de diamants
que je vous ai donn╩s pour votre f╦te. Voici ma r╩ponse. "
     La r╩ponse ╩tait terrible. Anne d'Autriche crut que  Louis XIII  savait
tout, et que le cardinal avait obtenu de  lui  cette longue dissimulation de
sept ou huit jours, qui  ╩tait au reste  dans  son  caract╔re.  Elle  devint
excessivement  pÎle, appuya sur une console sa main d'une  admirable beaut╩,
et qui semblait alors une main de  cire, et, regardant le  roi avec des yeux
╩pouvant╩s, elle ne r╩pondit pas une seule syllabe.
     " Vous entendez, Madame, dit le roi, qui jouissait de cet embarras dans
toute son ╩tendue, mais sans en deviner la cause, vous entendez ?
     -- Oui, Sire, j'entends, balbutia la reine.
     -- Vous para¤trez ┴ ce bal ?
     -- Oui.
     -- Avec vos ferrets ?
     -- Oui. "
     La  pÎleur  de la  reine augmenta encore, s'il ╩tait possible ;  le roi
s'en aper┌ut, et en jouit avec cette froide cruaut╩ qui ╩tait un des mauvais
cĂt╩s de son caract╔re.
     " Alors, c'est convenu, dit le roi, et voil┴ tout ce que j'avais ┴ vous
dire.
     -- Mais quel jour ce bal aura-t-il lieu ? " demanda Anne d'Autriche.
     Louis XIII sentit instinctivement qu'il ne devait pas  r╩pondre ┴ cette
question, la reine l'ayant faite d'une voix presque mourante.
     " Mais tr╔s incessamment, Madame, dit-il ; mais je ne me  rappelle plus
pr╩cis╩ment la date du jour, je la demanderai au cardinal.
     -- C'est donc le  cardinal qui vous a annonc╩  cette f╦te ?  s'╩cria la
reine.
     -- Oui, Madame, r╩pondit le roi ╩tonn╩ ; mais pourquoi cela ?
     -- C'est lui, qui vous a dit de m'inviter ┴ y para¤tre avec ces ferrets
?
     -- C'est-┴-dire, Madame...
     -- C'est lui, Sire, c'est lui !
     -- Eh bien  ! qu'importe que ce  soit lui ou moi ? y a-t-il un  crime ┴
cette invitation ?
     -- Non, Sire.
     -- Alors vous para¤trez ?
     -- Oui, Sire.
     -- C'est bien, dit le roi en se retirant, c'est bien, j'y compte. "
     La reine  fit une  r╩v╩rence,  moins  par ╩tiquette  que  parce que ses
genoux se d╩robaient sous elle.
     Le roi partit enchant╩.
     " Je suis perdue, murmura  la reine, perdue, car le cardinal sait tout,
et c'est lui qui pousse le roi, qui ne sait rien encore, mais qui saura tout
bientĂt. Je suis perdue ! Mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! "
     Elle  s'agenouilla sur un  coussin et pria, la t╦te enfonc╩e entre  ses
bras palpitants.
     En effet, la  position  ╩tait  terrible.  Buckingham  ╩tait  retourn╩ ┴
Londres, Mme  de  Chevreuse ╩tait  ┴  Tours. Plus  surveill╩e que jamais, la
reine  sentait sourdement  qu'une de  ses femmes la  trahissait, sans savoir
dire laquelle.  La Porte ne pouvait pas  quitter le Louvre. Elle n'avait pas
une Îme au monde ┴ qui se fier.
     Aussi, en pr╩sence du malheur qui la mena┌ait et de l'abandon qui ╩tait
le sien, ╩clata-t-elle en sanglots.
     " Ne puis-je donc ╦tre bonne ┴ rien ┴ Votre Majest╩ ? " dit tout ┴ coup
une voix pleine de douceur et de piti╩.
     La  reine  se retourna vivement, car  il n'y avait  pas ┴  se tromper ┴
l'expression de cette voix : c'╩tait une amie qui parlait ainsi.
     En  effet, ┴ l'une  des portes qui donnaient  dans l'appartement de  la
reine apparut la jolie Mme Bonacieux ; elle ╩tait occup╩e ┴ ranger les robes
et le linge dans un cabinet, lorsque  le roi ╩tait entr╩ ;  elle n'avait pas
pu sortir, et avait tout entendu.
     La  reine  poussa  un  cri per┌ant en se voyant surprise, car dans  son
trouble elle ne reconnut pas d'abord la jeune femme qui lui avait ╩t╩ donn╩e
par La Porte.
     " Oh ! ne craignez  rien,  Madame, dit la jeune femme  en  joignant les
mains et en pleurant elle-m╦me  des  angoisses de la reine ; je suis ┴ Votre
Majest╩ corps et Îme, et si loin que je sois  d'elle, si inf╩rieure que soit
ma position, je crois que j'ai  trouv╩  un  moyen de  tirer Votre Majest╩ de
peine.
     -- Vous  ! Ă Ciel ! vous  ! s'╩cria la reine ; mais voyons regardez-moi
en face. Je suis trahie de tous cĂt╩s, puis-je me fier ┴ vous ?
     -- Oh ! Madame  ! s'╩cria  la jeune femme en tombant ┴ genoux : sur mon
Îme, je suis pr╦te ┴ mourir pour Votre Majest╩ ! "
     Ce cri ╩tait sorti  du plus profond du  coeur, et, comme le premier, il
n'y avait pas ┴ se tromper.
     " Oui, continua Mme Bonacieux, oui, il y a des tra¤tres ici ; mais, par
le saint nom de la Vierge, je vous jure  que  personne n'est plus d╩vou╩ que
moi ┴ Votre Majest╩. Ces ferrets que le roi  redemande, vous les avez donn╩s
au duc  de Buckingham,  n'est-ce pas ? Ces ferrets ╩taient enferm╩s dans une
petite bo¤te en bois de rose qu'il tenait sous  son bras ? Est-ce que je  me
trompe ? Est-ce que ce n'est pas cela ?
     --  Oh !  mon  Dieu !  mon  Dieu  !  murmura  la reine dont  les  dents
claquaient d'effroi.
     -- Eh bien, ces ferrets, continua Mme Bonacieux, il faut les ravoir.
     -- Oui, sans doute, il le faut, s'╩cria la reine ; mais comment  faire,
comment y arriver ?
     -- Il faut envoyer quelqu'un au duc.
     -- Mais qui ?... qui ?... A qui me fier ?
     -- Ayez confiance en moi, Madame ; faites-moi cet honneur, ma reine, et
je trouverai le messager, moi !
     -- Mais il faudra ╩crire !
     -- Oh ! oui. C'est indispensable. Deux mots de la main de Votre Majest╩
et votre cachet particulier.
     -- Mais ces  deux mots, c'est ma condamnation. C'est le divorce, l'exil
!
     -- Oui, s'ils tombent entre des mains infÎmes ! Mais je r╩ponds que ces
deux mots seront remis ┴ leur adresse.
     -- Oh ! mon  Dieu ! il faut donc que je remette ma vie, mon honneur, ma
r╩putation entre vos mains !
     -- Oui ! oui, Madame, il le faut, et je sauverai tout cela, moi !
     -- Mais comment ? dites-le-moi, au moins.
     -- Mon mari a ╩t╩ remis en libert╩ il y a deux ou trois jours ; je n'ai
pas encore eu le temps de le revoir. C'est un brave et honn╦te homme qui n'a
ni haine, ni amour pour personne. Il fera ce que je voudrai : il partira sur
un ordre  de moi, sans  savoir ce qu'il porte,  et il  remettra la lettre de
Votre  Majest╩,  sans m╦me savoir qu'elle  est de Votre Majest╩, ┴ l'adresse
qu'elle indiquera. "
     La reine prit les deux mains de la jeune femme avec un ╩lan  passionn╩,
la regarda comme pour lire au fond de son coeur, et  ne voyant que sinc╩rit╩
dans ses beaux yeux, elle l'embrassa tendrement.
     " Fais cela,  s'╩cria-t-elle, et  tu m'auras  sauv╩ la vie, tu  m'auras
sauv╩ l'honneur !
     -- Oh ! n'exag╩rez pas le service que j'ai le  bonheur de vous rendre ;
je n'ai rien ┴ sauver ┴ Votre Majest╩, qui est seulement victime de perfides
complots.
     -- C'est vrai, c'est vrai, mon enfant, dit la reine, et tu as raison.
     -- Donnez-moi donc cette lettre, Madame, le temps presse. "
     La reine courut ┴ une petite table  sur laquelle  se trouvaient  encre,
papier et plumes : elle ╩crivit deux lignes, cacheta la lettre de son cachet
et la remit ┴ Mme Bonacieux.
     " Et maintenant, dit la reine, nous oublions une chose n╩cessaire.
     -- Laquelle ?
     -- L'argent. "
     Mme Bonacieux rougit.
     " Oui,  c'est vrai,  dit-elle, et  j'avouerai  ┴ Votre Majest╩ que  mon
mari...
     -- Ton mari n'en a pas, c'est cela que tu veux dire.
     -- Si  fait, il en  a, mais  il  est fort avare,  c'est l┴ son  d╩faut.
Cependant, que Votre Majest╩ ne s'inqui╔te pas, nous trouverons moyen...
     -- C'est que je n'en ai pas non plus, dit la reine (ceux qui liront les
M╩moires de Mme de Motteville ne s'╩tonneront pas de cette r╩ponse)  ; mais,
attends. "
     Anne d'Autriche courut ┴ son ╩crin.
     " Tiens, dit-elle, voici une bague d'un grand prix, ┴ ce qu'on assure ;
elle  vient de  mon  fr╔re le roi  d'Espagne, elle est ┴  moi  et  j'en puis
disposer. Prends cette bague et fais-en de l'argent, et que ton mari parte.
     -- Dans une heure, vous serez ob╩ie.
     -- Tu  vois l'adresse, ajouta la  reine,  parlant  si  bas  qu'┴  peine
pouvait-on  entendre ce  qu'elle  disait :  A  Milord  duc  de Buckingham, ┴
Londres.
     -- La lettre sera remise ┴ lui-m╦me.
     -- G╩n╩reuse enfant ! " s'╩cria Anne d'Autriche.
     Mme  Bonacieux baisa les mains de la reine, cacha  le papier  dans  son
corsage et disparut avec la l╩g╔ret╩ d'un oiseau.
     Dix  minutes apr╔s, elle ╩tait chez elle ; comme  elle l'avait dit ┴ la
reine, elle n'avait  pas revu  son  mari  depuis sa mise en  libert╩ ;  elle
ignorait donc le changement qui s'╩tait fait en lui ┴ l'endroit du cardinal,
changement qu'avaient  op╩r╩ la flatterie  et  l'argent  de Son Eminence  et
qu'avaient corrobor╩, depuis, deux ou  trois visites  du comte de Rochefort,
devenu  le  meilleur ami  de Bonacieux, auquel  il avait  fait  croire  sans
beaucoup  de peine qu'aucun sentiment coupable n'avait amen╩ l'enl╔vement de
sa femme, mais que c'╩tait seulement une pr╩caution politique.
     Elle trouva M.  Bonacieux seul :  le pauvre homme  remettait  ┴  grand-
peine de l'ordre dans la maison, dont il avait trouv╩ les meubles ┴ peu pr╔s
bris╩s et  les armoires ┴ peu  pr╔s vides, la  justice n'╩tant pas  une  des
trois choses que le roi Salomon indique comme ne laissant point de traces de
leur passage. Quant ┴ la servante, elle s'╩tait enfuie lors de l'arrestation
de  son ma¤tre. La terreur avait  gagn╩ la  pauvre  fille au  point  qu'elle
n'avait cess╩ de marcher de Paris jusqu'en Bourgogne, son pays natal.
     Le digne mercier avait, aussitĂt sa rentr╩e dans sa maison, fait part ┴
sa  femme  de son  heureux retour, et  sa  femme  lui avait  r╩pondu pour le
f╩liciter et pour  lui dire que le premier moment qu'elle pourrait d╩rober ┴
ses devoirs serait consacr╩ tout entier ┴ lui rendre visite.
     Ce premier moment  s'╩tait fait attendre cinq jours, ce qui, dans toute
autre circonstance, e┘t paru un  peu bien long ┴  ma¤tre Bonacieux ; mais il
avait, dans la visite qu'il avait faite au cardinal et dans les  visites que
lui faisait  Rochefort, ample  sujet ┴ r╩flexion, et, comme on sait, rien ne
fait passer le temps comme de r╩fl╩chir.
     D'autant plus que les r╩flexions de Bonacieux ╩taient toutes couleur de
rose. Rochefort l'appelait son ami, son cher Bonacieux, et ne cessait de lui
dire que le cardinal faisait le plus grand cas de lui. Le  mercier se voyait
d╩j┴ sur le chemin des honneurs et de la fortune.
     De son cĂt╩,  Mme Bonacieux avait r╩fl╩chi, mais,  il faut  le  dire, ┴
tout autre  chose que l'ambition ; malgr╩ elle,  ses pens╩es avaient eu pour
mobile constant ce beau jeune homme  si brave et qui paraissait si amoureux.
Mari╩e ┴ dix-huit ans ┴ M. Bonacieux, ayant toujours v╩cu au milieu des amis
de son mari, peu susceptibles d'inspirer un sentiment quelconque ┴ une jeune
femme dont le coeur  ╩tait  plus ╩lev╩ que sa position,  Mme Bonacieux ╩tait
rest╩e insensible aux s╩ductions vulgaires ; mais,  ┴  cette ╩poque surtout,
le titre  de gentilhomme avait une grande influence sur la  bourgeoisie,  et
d'Artagnan ╩tait  gentilhomme ; de plus, il portait l'uniforme  des  gardes,
qui,  apr╔s l'uniforme des mousquetaires, ╩tait le plus  appr╩ci╩ des dames.
Il ╩tait, nous le r╩p╩tons, beau, jeune, aventureux  ; il parlait d'amour en
homme qui aime et qui a soif d'╦tre  aim╩ ; il y en avait l┴ plus qu'il n'en
fallait pour tourner une t╦te de vingt-trois ans,  et Mme Bonacieux en ╩tait
arriv╩e juste ┴ cet Îge heureux de la vie.
     Les deux ╩poux,  quoiqu'ils ne se  fussent pas vus depuis plus  de huit
jours, et que pendant cette semaine de graves ╩v╩nements eussent pass╩ entre
eux,  s'abord╔rent donc  avec une certaine  pr╩occupation  ;  n╩anmoins,  M.
Bonacieux  manifesta une  joie  r╩elle  et  s'avan┌a  vers sa  femme ┴  bras
ouverts.
     Mme Bonacieux lui pr╩senta le front.
     " Causons un peu, dit-elle.
     -- Comment ? dit Bonacieux ╩tonn╩.
     -- Oui, sans doute, j'ai  une chose de la plus haute importance  ┴ vous
dire.
     -- Au fait, et moi aussi, j'ai  quelques  questions  assez  s╩rieuses ┴
vous adresser. Expliquez-moi un peu votre enl╔vement, je vous prie.
     -- Il ne s'agit point de cela pour le moment, dit Mme Bonacieux.
     -- Et de quoi s'agit-il donc ? de ma captivit╩ ?
     -- Je l'ai apprise  le  jour  m╦me ; mais  comme  vous n'╩tiez coupable
d'aucun crime, comme  vous n'╩tiez complice d'aucune intrigue, comme vous ne
saviez rien  enfin  qui p┘t vous compromettre, ni vous, ni personne, je n'ai
attach╩ ┴ cet ╩v╩nement que l'importance qu'il m╩ritait.
     -- Vous en parlez bien  ┴ votre aise, Madame  ! reprit Bonacieux bless╩
du peu d'int╩r╦t  que  lui  t╩moignait sa  femme ; savez-vous que  j'ai  ╩t╩
plong╩ un jour et une nuit dans un cachot de la Bastille ?
     -- Un  jour et  une  nuit sont  bientĂt pass╩s  ;  laissons donc  votre
captivit╩, et revenons ┴ ce qui m'am╔ne pr╔s de vous.
     -- Comment ? ce qui vous am╔ne pr╔s de moi ! N'est-ce donc pas le d╩sir
de revoir un  mari  dont  vous ╦tes s╩par╩e  depuis huit  jours ? demanda le
mercier piqu╩ au vif.
     -- C'est cela d'abord, et autre chose ensuite.
     -- Parlez !
     -- Une chose du plus haut int╩r╦t et de laquelle d╩pend notre fortune ┴
venir peut-╦tre.
     --  Notre  fortune a fort  chang╩ de face  depuis que  je vous  ai vue,
Madame Bonacieux, et je ne serais pas ╩tonn╩ que d'ici ┴ quelques mois  elle
ne f¤t envie ┴ beaucoup de gens.
     -- Oui, surtout si vous voulez suivre les instructions que je vais vous
donner.
     -- A moi ?
     -- Oui, ┴ vous. Il y a une bonne et sainte action ┴ faire, Monsieur, et
beaucoup d'argent ┴ gagner en m╦me temps. "
     Mme Bonacieux savait qu'en parlant d'argent ┴ son mari, elle le prenait
par son faible.
     Mais un homme, f┘t-ce un mercier, lorsqu'il a caus╩ dix minutes avec le
cardinal de Richelieu, n'est plus le m╦me homme.
     " Beaucoup d'argent ┴ gagner ! dit Bonacieux en allongeant les l╔vres.
     -- Oui, beaucoup.
     -- Combien, ┴ peu pr╔s ?
     -- Mille pistoles peut-╦tre.
     -- Ce que vous avez ┴ me demander est donc bien grave ?
     -- Oui.
     -- Que faut-il faire ?
     -- Vous partirez sur-le-champ, je vous remettrai un papier dont vous ne
vous dessaisirez sous aucun pr╩texte, et que vous remettrez en main propre.
     -- Et pour oŢ partirai-je ?
     -- Pour Londres.
     -- Moi, pour Londres ! Allons donc, vous raillez, je n'ai pas affaire ┴
Londres.
     -- Mais d'autres ont besoin que vous y alliez.
     -- Quels  sont  ces autres  ? Je vous avertis,  je ne fais plus rien en
aveugle, et je veux  savoir  non seulement  ┴ quoi je m'expose, mais  encore
pour qui je m'expose.
     -- Une personne illustre vous envoie, une personne illustre vous attend
: la  r╩compense  d╩passera  vos d╩sirs,  voil┴ tout  ce  que  je puis  vous
promettre.
     -- Des intrigues encore, toujours des intrigues  ! merci, je m'en d╩fie
maintenant, et M. le cardinal m'a ╩clair╩ l┴-dessus.
     -- Le cardinal ! s'╩cria Mme Bonacieux, vous avez vu le cardinal ?
     -- Il m'a fait appeler, r╩pondit fi╔rement le mercier.
     -- Et vous vous ╦tes rendu ┴ son invitation, imprudent que vous ╦tes.
     -- Je dois dire que je n'avais pas le choix  de m'y rendre ou de ne pas
m'y rendre,  car j'╩tais entre deux gardes. Il est vrai encore de  dire que,
comme alors je  ne  connaissais pas Son Eminence, si j'avais pu me dispenser
de cette visite, j'en eusse ╩t╩ fort enchant╩.
     -- Il vous a donc maltrait╩ ? il vous a donc fait des menaces ?
     -- Il  m'a tendu la main et  m'a appel╩ son ami, -- son ami ! entendez-
vous, Madame ? Je suis l'ami du grand cardinal !
     -- Du grand cardinal !
     -- Lui contesteriez-vous ce titre, par hasard, Madame ?
     --  Je  ne  lui  conteste  rien,  mais  je vous dis  que la faveur d'un
ministre est ╩ph╩m╔re, et qu'il faut  ╦tre fou pour s'attacher ┴ un ministre
; il est des pouvoirs au-dessus du sien, qui ne reposent  pas sur le caprice
d'un homme ou  l'issue d'un ╩v╩nement ;  c'est ┴ ces pouvoirs qu'il faut  se
rallier.
     -- J'en  suis fÎch╩, Madame, mais je ne connais pas d'autre pouvoir que
celui du grand homme que j'ai l'honneur de servir.
     -- Vous servez le cardinal ?
     --  Oui, Madame, et comme son  serviteur je ne permettrai  pas que vous
vous livriez ┴ des complots contre la s┘ret╩ de l'Etat, et que vous serviez,
vous,  les intrigues d'une femme qui n'est  pas Fran┌aise et qui a le  coeur
espagnol.  Heureusement,  le  grand cardinal est  l┴,  son  regard  vigilant
surveille et p╩n╔tre jusqu'au fond du coeur. "
     Bonacieux r╩p╩tait mot pour  mot une phrase qu'il avait entendu dire au
comte de Rochefort ; mais la pauvre femme, qui  avait compt╩ sur son mari et
qui,  dans  cet espoir, avait  r╩pondu de lui ┴ la  reine,  n'en  fr╩mit pas
moins,  et  du  danger dans  lequel  elle  avait  failli  se  jeter,  et  de
l'impuissance dans laquelle  elle  se  trouvait.  Cependant, connaissant  la
faiblesse et surtout la cupidit╩  de  son  mari, elle ne  d╩sesp╩rait pas de
l'amener ┴ ses fins.
     " Ah  !  vous  ╦tes cardinaliste, Monsieur, s'╩cria-t-elle ;  ah ! vous
servez le parti de ceux qui maltraitent votre femme et  qui insultent  votre
reine !
     -- Les int╩r╦ts particuliers ne  sont rien devant les int╩r╦ts de tous.
Je suis pour ceux qui sauvent l'Etat " , dit avec emphase Bonacieux.
     C'╩tait une autre phrase du comte de Rochefort, qu'il  avait retenue et
qu'il trouvait l'occasion de placer.
     "  Et  savez-vous ce que  c'est que l'Etat dont vous  parlez ?  dit Mme
Bonacieux en haussant les ╩paules. Contentez-vous  d'╦tre un  bourgeois sans
finesse aucune, et tournez-vous du cĂt╩ qui vous offre le plus d'avantages.
     --  Eh ! eh ! dit Bonacieux en frappant sur un sac  ┴ la panse arrondie
et qui rendit un son argentin ; que dites-vous de  ceci, Madame la pr╦cheuse
?
     -- D'oŢ vient cet argent ?
     -- Vous ne devinez pas ?
     -- Du cardinal ?
     -- De lui et de mon ami le comte de Rochefort.
     -- Le comte de Rochefort ! mais c'est lui qui m'a enlev╩e !
     -- Cela se peut, Madame.
     -- Et vous recevez de l'argent de cet homme ?
     -- Ne m'avez-vous pas dit que cet enl╔vement ╩tait tout politique ?
     --  Oui  ; mais  cet enl╔vement  avait pour but de  me faire  trahir ma
ma¤tresse, de m'arracher par des tortures des aveux qui pussent compromettre
l'honneur et peut-╦tre la vie de mon auguste ma¤tresse.
     --  Madame, reprit Bonacieux, votre  auguste ma¤tresse  est une perfide
Espagnole, et ce que le cardinal fait est bien fait.
     --  Monsieur, dit  la  jeune  femme, je  vous savais  lÎche,  avare  et
imb╩cile, mais je ne vous savais pas infÎme !
     -- Madame, dit Bonacieux, qui n'avait jamais vu sa femme en  col╔re, et
qui reculait devant le courroux conjugal ; Madame, que dites-vous donc ?
     --  Je dis que vous ╦tes un mis╩rable ! continua Mme Bonacieux, qui vit
qu'elle reprenait quelque influence sur  son  mari. Ah !  vous faites  de la
politique, vous ! et de la politique cardinaliste encore  !  Ah ! vous  vous
vendez, corps et Îme, au d╩mon pour de l'argent.
     -- Non, mais au cardinal.
     -- C'est la m╦me chose ! s'╩cria la jeune femme. Qui dit Richelieu, dit
Satan.
     -- Taisez-vous, Madame, taisez-vous, on pourrait vous entendre !
     -- Oui,  vous avez raison,  et je serais honteuse  pour  vous de  votre
lÎchet╩.
     -- Mais qu'exigez-vous donc de moi ? voyons !
     -- Je vous  l'ai dit : que vous partiez ┴ l'instant m╦me, Monsieur, que
vous accomplissiez loyalement la commission dont je daigne  vous charger, et
┴  cette condition  j'oublie tout,  je pardonne, et il y a plus --  elle lui
tendit la main
     -- je vous rends mon amiti╩. "
     Bonacieux ╩tait poltron  et avare ; mais il aimait  sa  femme :  il fut
attendri. Un homme  de cinquante ans ne tient pas longtemps  rancune  ┴  une
femme de vingt-trois. Mme Bonacieux vit qu'il h╩sitait :
     " Allons, ╦tes-vous d╩cid╩ ? dit-elle.
     -- Mais,  ma ch╔re amie, r╩fl╩chissez donc un peu ┴ ce  que vous exigez
de moi ;  Londres  est loin de Paris,  fort loin, et peut-╦tre la commission
dont vous me chargez n'est-elle pas sans dangers.
     -- Qu'importe, si vous les ╩vitez !
     --  Tenez,  Madame Bonacieux,  dit  le  mercier, tenez, d╩cid╩ment,  je
refuse  :  les intrigues  me font peur. J'ai vu la  Bastille, moi. Brrrrou !
c'est affreux, la Bastille ! Rien que d'y penser, j'en ai la chair de poule.
On m'a menac╩ de la  torture. Savez-vous ce que c'est que la torture  ?  Des
coins de  bois qu'on  vous enfonce entre  les jambes  jusqu'┴  ce que les os
╩clatent ! Non, d╩cid╩ment, je n'irai pas.  Et morbleu ! que n'y allez- vous
vous-m╦me ? car, en v╩rit╩, je crois que je me suis  tromp╩ sur votre compte
jusqu'┴ pr╩sent :  je  crois  que vous ╦tes  un homme,  et des plus  enrag╩s
encore !
     -- Et vous, vous  ╦tes  une  femme, une  mis╩rable  femme,  stupide  et
abrutie. Ah ! vous avez peur !  Eh bien,  si  vous ne partez pas ┴ l'instant
m╦me, je vous fais arr╦ter par l'ordre de la reine, et je vous fais mettre ┴
cette Bastille que vous craignez tant. "
     Bonacieux tomba dans une r╩flexion profonde ; il pesa m┘rement les deux
col╔res dans son cerveau, celle  du cardinal et celle de la reine : celle du
cardinal l'emporta ╩norm╩ment.
     "  Faites-moi  arr╦ter de  la  part  de la reine,  dit-il, et moi je me
r╩clamerai de Son Eminence. "
     Pour le coup,  Mme Bonacieux vit qu'elle avait ╩t╩  trop loin,  et elle
fut ╩pouvant╩e de  s'╦tre si fort avanc╩e. Elle  contempla un  instant  avec
effroi  cette  figure stupide, d'une r╩solution invincible, comme celle  des
sots qui ont peur.
     " Eh bien,  soit  ! dit-elle. Peut-╦tre,  au bout du  compte, avez-vous
raison : un homme en sait  plus  long  que les femmes  en politique, et vous
surtout, Monsieur  Bonacieux, qui avez caus╩ avec le cardinal. Et cependant,
il  est bien dur,  ajouta-t-elle, que  mon  mari,  un  homme sur l'affection
duquel  je croyais pouvoir compter, me  traite aussi disgracieusement  et ne
satisfasse point ┴ ma fantaisie.
     -- C'est que vos  fantaisies peuvent mener trop  loin, reprit Bonacieux
triomphant, et je m'en d╩fie.
     -- J'y renoncerai  donc, dit la jeune  femme en soupirant ; c'est bien,
n'en parlons plus.
     -- Si, au moins, vous me disiez  quelle  chose je vais faire ┴ Londres,
reprit  Bonacieux,  qui  se  rappelait un peu tard  que Rochefort  lui avait
recommand╩ d'essayer de surprendre les secrets de sa femme.
     --  Il  est  inutile  que vous  le sachiez,  dit la jeune femme, qu'une
d╩fiance instinctive repoussait maintenant en  arri╔re : il s'agissait d'une
bagatelle  comme  en  d╩sirent  les femmes, d'une emplette sur laquelle il y
avait beaucoup ┴ gagner. "
     Mais  plus  la jeune  femme se  d╩fendait, plus au  contraire Bonacieux
pensa que  le  secret  qu'elle refusait de  lui  confier ╩tait important. Il
r╩solut  donc de  courir ┴ l'instant  m╦me chez le comte de Rochefort, et de
lui dire que la reine cherchait un messager pour l'envoyer ┴ Londres.
     " Pardon, si je vous quitte, ma  ch╔re Madame Bonacieux, dit-il ; mais,
ne sachant pas que vous me viendriez voir, j'avais pris rendez-vous avec  un
de  mes  amis  ; je reviens ┴ l'instant  m╦me,  et si vous voulez m'attendre
seulement une  demi-minute, aussitĂt que j'en aurai  fini avec  cet ami,  je
reviens  vous  prendre,  et, comme  il  commence  ┴ se faire  tard, je  vous
reconduis au Louvre.
     -- Merci, Monsieur, r╩pondit  Mme Bonacieux :  vous n'╦tes  point assez
brave pour m'╦tre d'une utilit╩ quelconque,  et  je m'en retournerai bien au
Louvre toute seule.
     -- Comme  il vous plaira,  Madame Bonacieux,  reprit l'ex-mercier. Vous
reverrai-je bientĂt ?
     -- Sans doute  ;  la  semaine prochaine,  je  l'esp╔re, mon  service me
laissera quelque libert╩, et j'en profiterai pour revenir mettre  de l'ordre
dans nos affaires, qui doivent ╦tre quelque peu d╩rang╩es.
     -- C'est bien ; je vous attendrai. Vous ne m'en voulez pas ?
     -- Moi ! pas le moins du monde.
     -- A bientĂt, alors ?
     -- A bientĂt. "
     Bonacieux baisa la main de sa femme, et s'╩loigna rapidement.
     " Allons,  dit Mme Bonacieux, lorsque son mari  eut referm╩ la porte de
la rue,  et qu'elle se trouva  seule, il ne manquait plus ┴ cet imb╩cile que
d'╦tre  cardinaliste ! Et  moi qui  avais r╩pondu ┴ la  reine, moi qui avais
promis ┴ ma pauvre ma¤tresse... Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! elle va me prendre
pour  quelqu'une  de ces  mis╩rables dont fourmille  le palais,  et  qu'on a
plac╩es pr╔s  d'elle pour l'espionner ! Ah ! Monsieur Bonacieux ! je ne vous
ai jamais beaucoup  aim╩ ; maintenant,  c'est bien pis : je vous hais !  et,
sur ma parole, vous me le paierez ! "
     Au moment  oŢ  elle disait ces mots,  un coup frapp╩ au plafond lui fit
lever  la t╦te, et  une voix, qui parvint ┴ elle ┴ travers le  plancher, lui
cria :
     " Ch╔re Madame  Bonacieux, ouvrez-moi la petite porte de l'all╩e, et je
vais descendre pr╔s de vous. "







     " Ah ! Madame, dit  d'Artagnan en entrant par la porte que  lui ouvrait
la jeune femme, permettez-moi de vous le dire, vous avez l┴ un triste mari.
     -- Vous  avez  donc entendu  notre conversation  ? demanda vivement Mme
Bonacieux en regardant d'Artagnan avec inqui╩tude.
     -- Tout enti╔re.
     -- Mais comment cela ? mon Dieu !
     --  Par un  proc╩d╩  ┴  moi connu, et par lequel j'ai entendu  aussi la
conversation plus anim╩e que vous avez eue avec les sbires du cardinal.
     -- Et qu'avez-vous compris dans ce que nous disions ?
     --  Mille  choses : d'abord,  que  votre mari est un  niais  et un sot,
heureusement ; puis, que vous ╩tiez embarrass╩e, ce dont j'ai ╩t╩ fort aise,
et que cela me donne une occasion de me mettre ┴ votre service, et Dieu sait
si  je suis  pr╦t  ┴ me jeter dans le  feu pour vous ;  enfin que la reine a
besoin qu'un homme brave, intelligent et d╩vou╩  fasse pour elle un voyage ┴
Londres. J'ai au moins deux des trois qualit╩s qu'il vous faut, et me voil┴.
"
     Mme  Bonacieux ne r╩pondit pas, mais son coeur  battait de joie, et une
secr╔te esp╩rance brilla ┴ ses yeux.
     "  Et quelle garantie me donnerez-vous, demanda-t-elle, si je consens ┴
vous confier cette mission ?
     -- Mon amour pour vous. Voyons, dites, ordonnez : que faut-il faire ?
     -- Mon Dieu  ! mon Dieu ! murmura la jeune femme,  dois-je vous confier
un pareil secret, Monsieur ? Vous ╦tes presque un enfant !
     -- Allons, je vois qu'il vous faut quelqu'un qui vous r╩ponde de moi.
     -- J'avoue que cela me rassurerait fort.
     -- Connaissez-vous Athos ?
     -- Non.
     -- Porthos ?
     -- Non.
     -- Aramis ?
     -- Non. Quels sont ces Messieurs ?
     --  Des  mousquetaires  du  roi.  Connaissez-vous M. de  Tr╩ville, leur
capitaine ?
     -- Oh  ! oui, celui-l┴, je  le connais,  non  pas personnellement, mais
pour en avoir entendu plus d'une fois parler ┴ la reine comme  d'un brave et
loyal gentilhomme.
     --  Vous  ne craignez  pas  que lui  vous  trahisse pour  le  cardinal,
n'est-ce pas ?
     -- Oh ! non, certainement.
     -- Eh bien, r╩v╩lez-lui votre secret, et demandez-lui, si important, si
pr╩cieux, si terrible qu'il soit, si vous pouvez me le confier.
     -- Mais ce secret ne m'appartient pas, et je ne puis le r╩v╩ler ainsi.
     --  Vous  l'alliez  bien confier  ┴ M.  Bonacieux, dit  d'Artagnan avec
d╩pit.
     -- Comme on  confie une  lettre  au  creux  d'un  arbre, ┴ l'aile  d'un
pigeon, au collier d'un chien.
     -- Et cependant, moi, vous voyez bien que je vous aime.
     -- Vous le dites.
     -- Je suis un galant homme !
     -- Je le crois.
     -- Je suis brave !
     -- Oh ! cela, j'en suis s┘re.
     -- Alors, mettez-moi donc ┴ l'╩preuve. "
     Mme  Bonacieux  regarda  le  jeune  homme,  retenue  par  une  derni╔re
h╩sitation.  Mais il y avait  une telle  ardeur  dans  ses yeux,  une  telle
persuasion dans  sa  voix, qu'elle  se  sentit  entra¤n╩e ┴ se  fier ┴  lui.
D'ailleurs elle se trouvait dans une de ces circonstances oŢ il faut risquer
le tout pour le  tout. La reine ╩tait aussi bien perdue par une trop  grande
retenue que par une  trop  grande confiance.  Puis, avouons-le, le sentiment
involontaire qu'elle ╩prouvait pour ce jeune protecteur la d╩cida ┴ parler.
     "  Ecoutez,  lui dit-elle, je me rends ┴ vos protestations et je c╔de ┴
vos assurances. Mais  je vous jure devant Dieu qui nous entend, que  si vous
me trahissez et que mes ennemis me pardonnent, je me tuerai en vous accusant
de ma mort.
     -- Et  moi, je vous jure devant Dieu, Madame, dit d'Artagnan, que si je
suis  pris  en accomplissant les ordres que vous me donnez, je mourrai avant
de rien faire ou dire qui compromette quelqu'un. "
     Alors la jeune femme lui confia le  terrible  secret dont le hasard lui
avait d╩j┴ r╩v╩l╩ une partie en face de la Samaritaine. Ce fut leur mutuelle
d╩claration d'amour.
     D'Artagnan rayonnait  de  joie et d'orgueil. Ce secret qu'il poss╩dait,
cette  femme qu'il aimait,  la  confiance  et  l'amour, faisaient  de lui un
g╩ant.
     " Je pars, dit-il, je pars sur-le-champ.
     -- Comment  ! vous  partez !  s'╩cria Mme Bonacieux, et votre r╩giment,
votre capitaine ?
     --  Sur mon Îme, vous m'aviez fait oublier tout cela, ch╔re Constance !
oui, vous avez raison, il me faut un cong╩.
     -- Encore un obstacle, murmura Mme Bonacieux avec douleur.
     --  Oh ! celui-l┴,  s'╩cria d'Artagnan apr╔s un moment de r╩flexion, je
le surmonterai, soyez tranquille.
     -- Comment cela ?
     --  J'irai trouver ce soir m╦me M. de Tr╩ville,  que  je  chargerai  de
demander pour moi cette faveur ┴ son beau-fr╔re, M. des Essarts.
     -- Maintenant, autre chose.
     -- Quoi  ?  demanda  d'Artagnan, voyant  que  Mme Bonacieux h╩sitait  ┴
continuer.
     -- Vous n'avez peut-╦tre pas d'argent ?
     -- Peut-╦tre est de trop, dit d'Artagnan en souriant.
     -- Alors, reprit Mme Bonacieux  en ouvrant une  armoire et en tirant de
cette armoire le sac qu'une demi-heure auparavant caressait si amoureusement
son mari, prenez ce sac.
     --  Celui  du  cardinal  ! s'╩cria en  ╩clatant de rire d'Artagnan qui,
comme on s'en souvient, grÎce ┴ ses carreaux enlev╩s, n'avait pas perdu  une
syllabe de la conversation du mercier et de sa femme.
     --  Celui  du cardinal,  r╩pondit Mme Bonacieux ; vous voyez  qu'il  se
pr╩sente sous un aspect assez respectable.
     --  Pardieu  !   s'╩cria  d'Artagnan,  ce  sera  une  chose  doublement
divertissante que de sauver la reine avec l'argent de Son Eminence !
     --  Vous  ╦tes un aimable et charmant jeune  homme,  dit Mme Bonacieux.
Croyez que Sa Majest╩ ne sera point ingrate.
     --  Oh ! je suis  d╩j┴  grandement r╩compens╩  ! s'╩cria d'Artagnan. Je
vous aime, vous me permettez  de vous le  dire ; c'est  d╩j┴ plus de bonheur
que je n'en osais esp╩rer.
     -- Silence ! dit Mme Bonacieux en tressaillant.
     -- Quoi ?
     -- On parle dans la rue.
     -- C'est la voix...
     -- De mon mari. Oui, je l'ai reconnue ! "
     D'Artagnan courut ┴ la porte et poussa le verrou.
     " Il n'entrera pas que je  ne  sois  parti,  dit-il, et  quand je serai
parti, vous lui ouvrirez.
     -- Mais  je devrais  ╦tre  partie aussi, moi. Et la disparition  de cet
argent, comment la justifier si je suis l┴ ?
     -- Vous avez raison, il faut sortir.
     -- Sortir, comment ? On nous verra si nous sortons.
     -- Alors il faut monter chez moi.
     -- Ah ! s'╩cria Mme Bonacieux, vous me dites cela  d'un ton qui me fait
peur. "
     Mme  Bonacieux  pronon┌a  ces  paroles avec  une larme dans  les  yeux.
D'Artagnan vit cette larme, et, troubl╩, attendri, il se jeta ┴ ses genoux.
     " Chez moi, dit-il, vous serez en s┘ret╩ comme dans  un temple, je vous
en donne ma parole de gentilhomme.
     -- Partons, dit-elle, je me fie ┴ vous, mon ami. "
     D'Artagnan rouvrit avec  pr╩caution le  verrou,  et tous  deux,  l╩gers
comme  des ombres,  se  gliss╔rent  par la  porte int╩rieure  dans  l'all╩e,
mont╔rent sans bruit l'escalier et rentr╔rent dans la chambre de d'Artagnan.
     Une fois chez lui,  pour plus de s┘ret╩, le  jeune  homme barricada  la
porte  ; ils s'approch╔rent tous deux de  la  fen╦tre, et  par  une fente du
volet ils virent M. Bonacieux qui causait avec un homme en manteau.
     A la vue de l'homme en manteau, d'Artagnan bondit,  et, tirant son ╩p╩e
┴ demi, s'╩lan┌a vers la porte.
     C'╩tait l'homme de Meung.
     " Qu'allez-vous faire ? s'╩cria Mme Bonacieux ; vous nous perdez.
     -- Mais j'ai jur╩ de tuer cet homme ! dit d'Artagnan.
     -- Votre vie est  vou╩e en ce  moment et ne vous appartient pas. Au nom
de la reine, je vous d╩fends de vous jeter dans aucun p╩ril ╩tranger ┴ celui
du voyage.
     -- Et en votre nom, n'ordonnez-vous rien ?
     -- En mon nom, dit Mme Bonacieux avec une vive ╩motion ; en mon nom, je
vous en prie. Mais ╩coutons, il me semble qu'ils parlent de moi. "
     D'Artagnan se rapprocha de la fen╦tre et pr╦ta l'oreille.
     M.  Bonacieux avait rouvert sa porte, et voyant  l'appartement vide, il
╩tait revenu ┴ l'homme au manteau qu'un instant il avait laiss╩ seul.
     " Elle est partie, dit-il, elle sera retourn╩e au Louvre.
     -- Vous ╦tes s┘r, r╩pondit l'╩tranger, qu'elle ne s'est pas dout╩e dans
quelles intentions vous ╦tes sorti ?
     --  Non,  r╩pondit  Bonacieux  avec  suffisance ; c'est une femme  trop
superficielle.
     -- Le cadet aux gardes est-il chez lui ?
     -- Je  ne le crois pas ; comme  vous  le voyez, son volet est ferm╩, et
l'on ne voit aucune lumi╔re briller ┴ travers les fentes.
     -- C'est ╩gal, il faudrait s'en assurer.
     -- Comment cela ?
     -- En allant frapper ┴ sa porte.
     -- Je demanderai ┴ son valet.
     -- Allez. "
     Bonacieux rentra chez lui, passa par la m╦me porte qui venait de donner
passage aux deux fugitifs, monta jusqu'au palier de d'Artagnan et frappa.
     Personne  ne  r╩pondit. Porthos,  pour faire plus grande figure,  avait
emprunt╩ ce soir-l┴ Planchet. Quant ┴ d'Artagnan, il n'avait garde de donner
signe d'existence.
     Au moment  oŢ  le doigt  de  Bonacieux  r╩sonna sur la porte, les  deux
jeunes gens sentirent bondir leurs coeurs.
     " Il n'y a personne chez lui, dit Bonacieux.
     -- N'importe,  rentrons toujours  chez vous, nous serons plus en s┘ret╩
que sur le seuil d'une porte.
     -- Ah ! mon  Dieu !  murmura  Mme Bonacieux,  nous  n'allons  plus rien
entendre.
     -- Au contraire, dit d'Artagnan, nous n'entendrons que mieux. "
     D'Artagnan enleva  les  trois  ou quatre carreaux qui  faisaient de  sa
chambre  une autre  oreille de Denys, ╩tendit un tapis  ┴  terre, se  mit  ┴
genoux, et fit signe ┴ Mme Bonacieux  de se  pencher,  comme il  le faisait,
vers l'ouverture.
     " Vous ╦tes s┘r qu'il n'y a personne ? dit l'inconnu.
     -- J'en r╩ponds, dit Bonacieux.
     -- Et vous pensez que votre femme ?...
     -- Est retourn╩e au Louvre.
     -- Sans parler ┴ aucune personne qu'┴ vous ?
     -- J'en suis s┘r.
     -- C'est un point important, comprenez-vous ?
     -- Ainsi, la nouvelle que je vous ai apport╩e a donc une valeur... ?
     -- Tr╔s grande, mon cher Bonacieux, je ne vous le cache pas.
     -- Alors le cardinal sera content de moi ?
     -- Je n'en doute pas.
     -- Le grand cardinal !
     --  Vous ╦tes  s┘r que, dans sa conversation avec vous, votre femme n'a
pas prononc╩ de noms propres ?
     -- Je ne crois pas.
     -- Elle n'a nomm╩ ni Mme de  Chevreuse, ni M. de Buckingham, ni  Mme de
Vernet ?
     -- Non, elle m'a dit seulement qu'elle voulait m'envoyer ┴ Londres pour
servir les int╩r╦ts d'une personne illustre. "
     " Le tra¤tre ! murmura Mme Bonacieux.
     -- Silence !  " dit  d'Artagnan en  lui prenant une  main  qu'elle  lui
abandonna sans y penser.
     " N'importe, continua l'homme au manteau, vous ╦tes un niais de n'avoir
pas feint d'accepter la commission, vous auriez la lettre ┴ pr╩sent ; l'Etat
qu'on menace ╩tait sauv╩, et vous...
     -- Et moi ?
     -- Eh bien, vous ! le cardinal vous donnait des lettres de noblesse...
     -- Il vous l'a dit ?
     -- Oui, je sais qu'il voulait vous faire cette surprise.
     -- Soyez tranquille, reprit  Bonacieux  ; ma femme  m'adore,  et il est
encore temps. "
     " Le niais ! murmura Mme Bonacieux.
     -- Silence ! " dit d'Artagnan en lui serrant plus fortement la main.
     " Comment est-il encore temps ? reprit l'homme au manteau.
     -- Je  retourne au  Louvre, je demande Mme  Bonacieux,  je dis que j'ai
r╩fl╩chi,  je renoue  l'affaire, j'obtiens  la lettre,  et je cours  chez le
cardinal.
     --  Eh bien, allez  vite ; je  reviendrai bientĂt savoir le r╩sultat de
votre d╩marche. "
     L'inconnu sortit.
     " L'infÎme ! dit Mme Bonacieux en adressant encore cette ╩pith╔te ┴ son
mari.
     -- Silence ! " r╩p╩ta d'Artagnan en lui serrant la main  plus fortement
encore.
     Un hurlement terrible interrompit alors les r╩flexions de d'Artagnan et
de Mme Bonacieux. C'╩tait son mari, qui  s'╩tait aper┌u de la disparition de
son sac et qui criait au voleur.
     " Oh  !  mon Dieu  !  s'╩cria  Mme  Bonacieux, il  va  ameuter tout  le
quartier. "
     Bonacieux  cria  longtemps ;  mais comme de pareils cris,  attendu leur
fr╩quence,  n'attiraient  personne  dans  la  rue  des  Fossoyeurs,  et  que
d'ailleurs la maison du mercier ╩tait  depuis quelque temps assez mal fam╩e,
voyant que personne  ne venait,  il sortit en continuant  de crier,  et l'on
entendit sa voix qui s'╩loignait dans la direction de la rue du Bac.
     " Et maintenant qu'il est parti, ┴ votre tour de vous ╩loigner, dit Mme
Bonacieux ; du courage, mais surtout de la prudence, et songez que vous vous
devez ┴ la reine.
     -- A  elle  et ┴ vous  !  s'╩cria d'Artagnan.  Soyez  tranquille, belle
Constance, je reviendrai digne de sa  reconnaissance ;  mais reviendrai-  je
aussi digne de votre amour ? "
     La jeune femme  ne  r╩pondit  que par  la  vive rougeur qui  colora ses
joues. Quelques instants apr╔s, d'Artagnan sortit ┴ son tour, envelopp╩, lui
aussi,  d'un grand  manteau que  retroussait cavali╔rement le fourreau d'une
longue ╩p╩e.
     Mme Bonacieux  le suivit des yeux avec  ce long  regard d'amour dont la
femme accompagne l'homme qu'elle se sent aimer ; mais lorsqu'il eut  disparu
┴ l'angle de la rue, elle tomba ┴ genoux, et joignant les mains :
     " O mon Dieu ! s'╩cria-t-elle, prot╩gez la reine, prot╩gez-moi ! "







     D'Artagnan se rendit droit chez M. de Tr╩ville.  Il avait r╩fl╩chi que,
dans quelques minutes, le cardinal serait averti  par ce  damn╩ inconnu, qui
paraissait ╦tre son agent, et il pensait avec raison qu'il n'y avait  pas un
instant ┴ perdre.
     Le coeur du jeune homme d╩bordait de joie. Une occasion oŢ il y avait ┴
la fois gloire ┴ acqu╩rir  et argent ┴ gagner se pr╩sentait ┴ lui, et, comme
premier encouragement, venait de le rapprocher d'une femme qu'il adorait. Ce
hasard  faisait donc presque du premier coup, pour lui plus qu'il  n'e┘t os╩
demander ┴ la Providence.
     M.  de  Tr╩ville  ╩tait dans  son salon  avec  sa  cour  habituelle  de
gentilshommes.  D'Artagnan, que  l'on  connaissait  comme un  familier de la
maison,  alla droit ┴ son cabinet  et le fit pr╩venir qu'il l'attendait pour
chose d'importance.
     D'Artagnan ╩tait l┴ depuis cinq minutes ┴ peine, lorsque M. de Tr╩ville
entra. Au premier coup d'oeil et ┴ la joie qui se peignait sur  son  visage,
le  digne capitaine comprit qu'il se  passait effectivement quelque chose de
nouveau.
     Tout le long de la route, d'Artagnan s'╩tait demand╩ s'il se confierait
┴ M.  de Tr╩ville, ou si seulement il lui demanderait  de lui accorder carte
blanche pour une affaire secr╔te. Mais M. de Tr╩ville avait toujours  ╩t╩ si
parfait pour lui, il ╩tait si fort d╩vou╩  au roi et ┴ la reine, il hađssait
si cordialement le cardinal, que le jeune homme r╩solut de tout lui dire.
     " Vous m'avez fait demander, mon jeune ami ? dit M. de Tr╩ville.
     -- Oui, Monsieur, dit d'Artagnan, et  vous me pardonnerez, je l'esp╔re,
de  vous avoir d╩rang╩, quand vous saurez de quelle chose importante  il est
question.
     -- Dites alors, je vous ╩coute.
     -- Il  ne s'agit de rien de moins, dit d'Artagnan, en baissant la voix,
que de l'honneur et peut-╦tre de la vie de la reine.
     --  Que dites-vous l┴ ? demanda M. de Tr╩ville en regardant tout autour
de lui s'ils ╩taient bien seuls, et en ramenant son regard interrogateur sur
d'Artagnan.
     -- Je dis, Monsieur, que le hasard m'a rendu ma¤tre d'un secret...
     -- Que vous garderez, j'esp╔re, jeune homme, sur votre vie.
     -- Mais que je dois  vous confier,  ┴  vous,  Monsieur, car  vous  seul
pouvez m'aider dans la mission que je viens de recevoir de Sa Majest╩.
     -- Ce secret est-il ┴ vous ?
     -- Non, Monsieur, c'est celui de la reine.
     -- Etes-vous autoris╩ par Sa Majest╩ ┴ me le confier ?
     --  Non, Monsieur,  car  au  contraire le  plus  profond myst╔re  m'est
recommand╩.
     -- Et pourquoi donc allez-vous le trahir vis-┴-vis de moi ?
     -- Parce  que,  je vous le dis, sans vous je ne puis rien, et  que j'ai
peur que vous ne me refusiez la grÎce que je viens vous demander, si vous ne
savez pas dans quel but je vous la demande.
     -- Gardez votre secret, jeune homme, et dites-moi ce que vous d╩sirez.
     -- Je d╩sire que vous obteniez pour moi, de M. des Essarts, un cong╩ de
quinze jours.
     -- Quand cela ?
     -- Cette nuit m╦me.
     -- Vous quittez Paris ?
     -- Je vais en mission.
     -- Pouvez-vous me dire oŢ ?
     -- A Londres.
     -- Quelqu'un a-t-il int╩r╦t ┴ ce que vous n'arriviez pas ┴ votre but ?
     -- Le cardinal, je le crois, donnerait tout au monde pour m'emp╦cher de
r╩ussir.
     -- Et vous partez seul ?
     -- Je pars seul.
     --  En ce cas, vous ne passerez pas  Bondy ; c'est moi qui vous le dis,
foi de Tr╩ville.
     -- Comment cela ?
     -- On vous fera assassiner.
     -- Je serai mort en faisant mon devoir.
     -- Mais votre mission ne sera pas remplie.
     -- C'est vrai, dit d'Artagnan.
     -- Croyez-moi, continua Tr╩ville, dans  les entreprises de ce genre, il
faut ╦tre quatre pour arriver un.
     --  Ah  !  vous  avez  raison,  Monsieur, dit  d'Artagnan ;  mais  vous
connaissez Athos, Porthos et Aramis,  et vous  savez  si  je  puis  disposer
d'eux.
     -- Sans leur confier le secret que je n'ai pas voulu savoir ?
     -- Nous  nous sommes  jur╩, une fois pour toutes,  confiance aveugle et
d╩vouement ┴  toute ╩preuve ; d'ailleurs vous pouvez leur dire que vous avez
toute confiance en moi, et ils ne seront pas plus incr╩dules que vous.
     -- Je puis leur envoyer ┴ chacun un cong╩ de quinze jours, voil┴ tout :
┴ Athos, que sa  blessure  fait toujours souffrir,  pour  aller  aux eaux de
Forges ! ┴ Porthos et ┴ Aramis, pour suivre leur ami,  qu'ils ne veulent pas
abandonner dans une si douloureuse position. L'envoi de leur  cong╩  sera la
preuve que j'autorise leur voyage.
     -- Merci, Monsieur, et vous ╦tes cent fois bon.
     -- Allez donc les trouver ┴ l'instant m╦me, et que tout s'ex╩cute cette
nuit. Ah ! et d'abord ╩crivez-moi votre requ╦te ┴ M. des Essarts. Peut- ╦tre
aviez-vous un espion  ┴ vos trousses, et votre visite,  qui dans  ce cas est
d╩j┴ connue du cardinal, sera l╩gitim╩e ainsi. "
     D'Artagnan formula cette demande,  et M. de Tr╩ville, en la recevant de
ses  mains,  assura qu'avant deux heures du matin les quatre cong╩s seraient
au domicile respectif des voyageurs.
     " Ayez  la  bont╩  d'envoyer le  mien  chez  Athos, dit  d'Artagnan. Je
craindrais, en rentrant chez moi, d'y faire quelque mauvaise rencontre.
     -- Soyez tranquille. Adieu et  bon  voyage  ! A  propos ! "  dit M.  de
Tr╩ville en le rappelant.
     D'Artagnan revint sur ses pas.
     " Avez-vous de l'argent ? "
     D'Artagnan fit sonner le sac qu'il avait dans sa poche.
     " Assez ? demanda M. de Tr╩ville.
     -- Trois cents pistoles.
     -- C'est bien, on va au bout du monde avec cela ; allez donc. "
     D'Artagnan salua M. de Tr╩ville, qui lui tendit la main ; d'Artagnan la
lui serra avec un respect m╦l╩ de reconnaissance. Depuis qu'il  ╩tait arriv╩
┴ Paris,  il n'avait eu qu'┴ se louer de  cet excellent  homme, qu'il  avait
toujours trouv╩ digne, loyal et grand.
     Sa premi╔re visite fut pour Aramis ; il n'╩tait pas revenu chez son ami
depuis la fameuse  soir╩e oŢ  il avait suivi Mme Bonacieux. Il y a  plus : ┴
peine  avait-il vu  le jeune  mousquetaire, et ┴ chaque  fois qu'il  l'avait
revu,  il  avait  cru  remarquer une  profonde  tristesse empreinte sur  son
visage.
     Ce soir encore, Aramis veillait  sombre et  r╦veur ; d'Artagnan lui fit
quelques questions sur cette m╩lancolie  profonde ;  Aramis s'excusa  sur un
commentaire  du dix-huiti╔me chapitre de saint  Augustin qu'il  ╩tait  forc╩
d'╩crire en latin pour la semaine suivante, et qui le pr╩occupait beaucoup.
     Comme les deux amis causaient depuis quelques instants, un serviteur de
M. de Tr╩ville entra porteur d'un paquet cachet╩.
     " Qu'est-ce l┴ ? demanda Aramis.
     -- Le cong╩ que Monsieur a demand╩, r╩pondit le laquais.
     -- Moi, je n'ai pas demand╩ de cong╩.
     --  Taisez-vous et prenez, dit d'Artagnan. Et vous, mon ami,  voici une
demi-pistole pour votre peine ; vous direz ┴ M. de Tr╩ville que M. Aramis le
remercie bien sinc╔rement. Allez. "
     Le laquais salua jusqu'┴ terre et sortit.
     " Que signifie cela ? demanda Aramis.
     -- Prenez ce qu'il vous faut pour un voyage de quinze jours, et suivez-
moi.
     -- Mais je ne puis quitter Paris en ce moment, sans savoir... "
     Aramis s'arr╦ta.
     " Ce qu'elle est devenue, n'est-ce pas ? continua d'Artagnan.
     -- Qui ? reprit Aramis.
     -- La femme qui ╩tait ici, la femme au mouchoir brod╩.
     -- Qui  vous a  dit qu'il  y  avait une femme ici ? r╩pliqua  Aramis en
devenant pÎle comme la mort.
     -- Je l'ai vue.
     -- Et vous savez qui elle est ?
     -- Je crois m'en douter, du moins.
     --  Ecoutez, dit Aramis, puisque vous savez tant  de choses, savez-vous
ce qu'est devenue cette femme ?
     -- Je pr╩sume qu'elle est retourn╩e ┴ Tours.
     -- A Tours ? oui, c'est bien cela ;  vous la connaissez.  Mais  comment
est-elle retourn╩e ┴ Tours sans me rien dire ?
     -- Parce qu'elle a craint d'╦tre arr╦t╩e.
     -- Comment ne m'a-t-elle pas ╩crit ?
     -- Parce qu'elle craint de vous compromettre.
     -- D'Artagnan, vous me rendez  la vie ! s'╩cria  Aramis. Je  me croyais
m╩pris╩,  trahi.  J'╩tais  si  heureux de la revoir  ! Je ne  pouvais croire
qu'elle  risquÎt  sa  libert╩  pour  moi,  et  cependant  pour quelle  cause
serait-elle revenue ┴ Paris ?
     -- Pour la cause qui aujourd'hui nous fait aller en Angleterre.
     -- Et quelle est cette cause ? demanda Aramis.
     -- Vous le saurez un jour, Aramis ; mais, pour le moment, j'imiterai la
retenue de la ni╔ce du docteur. "
     Aramis sourit, car il se rappelait le  conte qu'il  avait fait  certain
soir ┴ ses amis.
     " Eh bien, donc, puisqu'elle a  quitt╩  Paris et que vous  en ╦tes s┘r,
d'Artagnan,  rien ne m'y arr╦te plus,  et je suis  pr╦t ┴ vous  suivre. Vous
dites que nous allons ?...
     -- Chez Athos, pour le moment, et si vous voulez venir, je  vous invite
m╦me ┴  vous hÎter, car  nous avons d╩j┴  perdu beaucoup de temps. A propos,
pr╩venez Bazin.
     -- Bazin vient avec nous ? demanda Aramis.
     -- Peut-╦tre. En  tout cas, il est bon qu'il nous  suive pour le moment
chez Athos. "
     Aramis appela  Bazin,  et apr╔s lui avoir ordonn╩ de le  venir  joindre
chez Athos :
     " Partons donc " , dit-il en prenant son manteau, son ╩p╩e et ses trois
pistolets, et en ouvrant inutilement trois ou quatre tiroirs pour  voir s'il
n'y trouverait pas quelque pistole ╩gar╩e. Puis, quand il se fut bien assur╩
que cette recherche ╩tait superflue,  il  suivit d'Artagnan en  se demandant
comment il se faisait que  le jeune  cadet aux gardes s┘t aussi bien que lui
quelle ╩tait la femme ┴ laquelle  il avait donn╩ l'hospitalit╩, et s┘t mieux
que lui ce qu'elle ╩tait devenue.
     Seulement, en  sortant, Aramis posa sa main sur  le bras de d'Artagnan,
et le regardant fixement :
     " Vous n'avez parl╩ de cette femme ┴ personne ? dit-il.
     -- A personne au monde.
     -- Pas m╦me ┴ Athos et ┴ Porthos ?
     -- Je ne leur en ai pas souffl╩ le moindre mot.
     -- A la bonne heure. "
     Et, tranquille sur ce point  important, Aramis continua son chemin avec
d'Artagnan, et tous deux arriv╔rent bien tĂt chez Athos.
     Ils le trouv╔rent tenant  son cong╩  d'une  main et la lettre de  M. de
Tr╩ville de l'autre.
     " Pouvez-vous m'expliquer ce que signifient  ce cong╩  et cette  lettre
que je viens de recevoir ? " dit Athos ╩tonn╩.
     " Mon cher Athos, je veux bien, puisque votre sant╩ l'exige absolument,
que vous vous reposiez quinze jours.
     Allez  donc  prendre les  eaux  de  Forges  ou telles  autres  qui vous
conviendront, et r╩tablissez-vous promptement.
     Votre affectionn╩
     Tr╩ville "
     " Eh bien, ce  cong╩ et cette  lettre signifient qu'il faut  me suivre,
Athos.
     -- Aux eaux de Forges ?
     -- L┴ ou ailleurs.
     -- Pour le service du roi ?
     --  Du roi ou de la  reine :  ne  sommes-nous  pas  serviteurs de Leurs
Majest╩s ? "
     En ce moment, Porthos entra.
     "  Pardieu, dit-il,  voici une chose  ╩trange : depuis quand, dans  les
mousquetaires, accorde-t-on aux gens des cong╩s sans qu'ils les demandent ?
     --  Depuis, dit d'Artagnan, qu'ils ont des  amis qui les demandent pour
eux.
     -- Ah ! ah ! dit Porthos, il para¤t qu'il y a du nouveau ici ?
     -- Oui, nous partons, dit Aramis.
     -- Pour quel pays ? demanda Porthos.
     --  Ma  foi,  je  n'en  sais  trop  rien,  dit  Athos  ; demande cela ┴
d'Artagnan.
     -- Pour Londres, Messieurs, dit d'Artagnan.
     -- Pour Londres ! s'╩cria Porthos ; et qu'allons-nous faire ┴ Londres ?
     -- Voil┴ ce que je ne puis vous dire, Messieurs, et il faut vous fier ┴
moi.
     -- Mais pour aller ┴ Londres, ajouta Porthos, il  faut  de l'argent, et
je n'en ai pas.
     -- Ni moi, dit Aramis.
     -- Ni moi, dit Athos.
     -- J'en ai, moi, reprit d'Artagnan en tirant son tr╩sor de sa poche  et
en  le  posant  sur la  table.  Il y a  dans  ce sac trois cents pistoles  ;
prenons-en chacun  soixante-quinze ; c'est autant qu'il en faut pour aller ┴
Londres  et  pour  en  revenir.  D'ailleurs,  soyez  tranquilles,  nous  n'y
arriverons pas tous, ┴ Londres.
     -- Et pourquoi cela ?
     --  Parce que,  selon  toute  probabilit╩, il  y  en  aura quelques-uns
d'entre nous qui resteront en route.
     -- Mais est-ce donc une campagne que nous entreprenons ?
     -- Et des plus dangereuses, je vous en avertis.
     -- Ah ┌┴, mais, puisque nous risquons de nous faire tuer,  dit Porthos,
je voudrais bien savoir pourquoi, au moins ?
     -- Tu en seras bien plus avanc╩ ! dit Athos.
     -- Cependant, dit Aramis, je suis de l'avis de Porthos.
     -- Le  roi a-t-il l'habitude de vous rendre des comptes ? Non ; il vous
dit tout bonnement : " Messieurs, on se bat en Gascogne ou dans les Flandres
;  allez vous  battre  " ,  et vous  y  allez. Pourquoi  ?  vous ne  vous en
inqui╩tez m╦me pas.
     -- D'Artagnan  a raison, dit Athos, voil┴ nos trois cong╩s qui viennent
de  M.  de Tr╩ville, et voil┴  trois cents  pistoles qui viennent je ne sais
d'oŢ. Allons nous faire  tuer oŢ l'on nous dit d'aller. La vie vaut-elle  la
peine de faire autant de questions ? D'Artagnan, je suis pr╦t ┴ te suivre.
     -- Et moi aussi, dit Porthos.
     --  Et moi  aussi, dit  Aramis. Aussi bien, je  ne  suis  pas  fÎch╩ de
quitter Paris. J'ai besoin de distractions.
     --  Eh  bien,  vous  en  aurez,  des  distractions,   Messieurs,  soyez
tranquilles, dit d'Artagnan.
     -- Et maintenant, quand partons-nous ? dit Athos.
     --  Tout de  suite,  r╩pondit  d'Artagnan, il  n'y a pas  une minute  ┴
perdre.
     --  Hol┴ !  Grimaud, Planchet, Mousqueton, Bazin  ! cri╔rent les quatre
jeunes gens  appelant  leurs laquais,  graissez nos  bottes et  ramenez  les
chevaux de l'hĂtel. "
     En  effet,  chaque mousquetaire laissait ┴ l'hĂtel g╩n╩ral comme  ┴ une
caserne son cheval et celui de son laquais.
     Planchet, Grimaud, Mousqueton et Bazin partirent en toute hÎte.
     "  Maintenant, dressons le plan  de  campagne,  dit Porthos. OŢ allons-
nous d'abord ?
     -- A  Calais,  dit d'Artagnan ; c'est la  ligne  la  plus  directe pour
arriver ┴ Londres.
     -- Eh bien, dit Porthos, voici mon avis.
     -- Parle.
     -- Quatre hommes voyageant ensemble seraient suspects : d'Artagnan nous
donnera ┴ chacun ses instructions, je  partirai  en  avant  par  la route de
Boulogne pour ╩clairer le chemin ; Athos partira deux heures apr╔s par celle
d'Amiens ; Aramis nous  suivra par celle de Noyon ; quant  ┴  d'Artagnan, il
partira par celle  qu'il voudra,  avec les  habits de Planchet,  tandis  que
Planchet nous suivra en d'Artagnan et avec l'uniforme des gardes.
     -- Messieurs, dit Athos, mon  avis  est qu'il ne convient pas de mettre
en rien des laquais dans  une pareille affaire : un  secret peut  par hasard
╦tre trahi par des gentilshommes, mais il est presque toujours vendu par des
laquais.
     -- Le plan de Porthos me semble impraticable, dit d'Artagnan, en ce que
j'ignore moi-m╦me quelles instructions  je puis vous donner. Je suis porteur
d'une lettre, voil┴ tout. Je n'ai pas et ne puis faire trois copies de cette
lettre,  puisqu'elle  est  scell╩e ;  il faut donc, ┴  mon  avis, voyager de
compagnie. Cette lettre est  l┴, dans cette poche. Et  il montra la poche oŢ
╩tait la lettre. Si je suis tu╩, l'un de vous la prendra et vous continuerez
la route ;  s'il est tu╩, ce sera le tour  d'un  autre, et ainsi de suite  ;
pourvu qu'un seul arrive, c'est tout ce qu'il faut.
     -- Bravo, d'Artagnan !  ton avis est le mien, dit  Athos. Il faut  ╦tre
cons╩quent, d'ailleurs : je vais prendre les eaux, vous m'accompagnerez ; au
lieu des eaux de Forges, je vais prendre les eaux de mer ; je suis libre. On
veut nous arr╦ter, je montre  la lettre de M. de  Tr╩ville, et  vous montrez
vos cong╩s ; on nous attaque,  nous  nous d╩fendons ;  on  nous  juge,  nous
soutenons  mordicus que nous n'avions  d'autre intention que de nous tremper
un certain nombre de fois dans la mer ; on aurait trop  bon march╩ de quatre
hommes  isol╩s,  tandis  que  quatre  hommes r╩unis font  une  troupe.  Nous
armerons les quatre laquais de pistolets et de mousquetons ; si l'on  envoie
une arm╩e contre nous, nous  livrerons bataille, et  le survivant, comme l'a
dit d'Artagnan, portera la lettre.
     -- Bien  dit, s'╩cria Aramis  ;  tu ne  parles pas souvent, Athos, mais
quand  tu  parles,  c'est  comme  saint  Jean Bouche d'or. J'adopte le  plan
d'Athos. Et toi, Porthos ?
     -- Moi  aussi,  dit Porthos, s'il  convient ┴  d'Artagnan.  D'Artagnan,
porteur de  la  lettre, est  naturellement le chef  de l'entreprise  ; qu'il
d╩cide, et nous ex╩cuterons.
     --  Eh  bien, dit  d'Artagnan, je  d╩cide  que nous adoptions  le  plan
d'Athos et que nous partions dans une demi-heure.
     -- Adopt╩ ! " reprirent en choeur les trois mousquetaires.
     Et  chacun,  allongeant  la  main  vers  le sac,  prit  soixante-quinze
pistoles et fit ses pr╩paratifs pour partir ┴ l'heure convenue.







     A  deux heures du matin, nos quatre  aventuriers sortirent de Paris par
la barri╔re Saint-Denis ; tant  qu'il fit nuit, ils rest╔rent muets ; malgr╩
eux, ils  subissaient l'influence de  l'obscurit╩ et voyaient  des  emb┘ches
partout.
     Aux premiers  rayons du  jour, leurs  langues  se  d╩li╔rent ;  avec le
soleil,  la gaiet╩ revint : c'╩tait comme ┴  la veille d'un combat, le coeur
battait, les  yeux riaient ; on sentait que  la vie  qu'on allait  peut-╦tre
quitter ╩tait, au bout du compte, une bonne chose.
     L'aspect  de  la caravane, au  reste, ╩tait  des plus formidables : les
chevaux  noirs des mousquetaires, leur tournure martiale, cette habitude  de
l'escadron qui  fait  marcher r╩guli╔rement ces nobles compagnons du soldat,
eussent trahi le plus strict incognito.
     Les valets suivaient, arm╩s jusqu'aux dents.
     Tout alla bien jusqu'┴ Chantilly, oŢ l'on arriva  vers  les huit heures
du  matin.  Il  fallait  d╩jeuner.  On  descendit  devant  une  auberge  que
recommandait une enseigne repr╩sentant Saint Martin donnant la moiti╩ de son
manteau ┴  un  pauvre  . On enjoignit  aux laquais de ne pas  desseller  les
chevaux et de se tenir pr╦ts ┴ repartir imm╩diatement.
     On entra dans la salle commune, et l'on se mit ┴ table. Un gentilhomme,
qui  venait  d'arriver par la route de  Dammartin, ╩tait assis ┴  cette m╦me
table et d╩jeunait. Il entama la conversation sur  la pluie et le beau temps
;  les voyageurs r╩pondirent  : il  but  ┴  leur sant╩  ; les voyageurs  lui
rendirent sa politesse.
     Mais  au moment oŢ Mousqueton  venait annoncer que  les chevaux ╩taient
pr╦ts et oŢ l'on se levait de table, l'╩tranger proposa ┴  Porthos la  sant╩
du cardinal. Porthos r╩pondit qu'il ne demandait pas mieux,  si l'╩tranger ┴
son tour  voulait  boire  ┴ la  sant╩ du roi.  L'╩tranger  s'╩cria  qu'il ne
connaissait  d'autre  roi  que  Son  Eminence.  Porthos  l'appela  ivrogne ;
l'╩tranger tira son ╩p╩e.
     "  Vous  avez fait une sottise, dit Athos ; n'importe,  il n'y a plus ┴
reculer maintenant : tuez cet homme et venez nous rejoindre le plus vite que
vous pourrez. "
     Et tous trois remont╔rent ┴ cheval et repartirent ┴ toute bride, tandis
que Porthos  promettait ┴ son  adversaire de  le  perforer de tous les coups
connus dans l'escrime.
     " Et d'un ! dit Athos au bout de cinq cents pas.
     -- Mais pourquoi cet homme  s'est-il attaqu╩ ┴ Porthos plutĂt qu'┴ tout
autre ? demanda Aramis.
     -- Parce que, Porthos parlant plus haut que nous tous, il l'a pris pour
le chef, dit d'Artagnan.
     -- J'ai toujours dit que ce cadet de Gascogne ╩tait un puits de sagesse
" , murmura Athos.
     Et les voyageurs continu╔rent leur route.
     A  Beauvais,  on  s'arr╦ta  deux heures,  tant  pour faire souffler les
chevaux  que pour attendre Porthos. Au bout de  deux  heures, comme  Porthos
n'arrivait pas, ni aucune nouvelle de lui, on se remit en chemin.
     A une lieue de Beauvais, ┴ un endroit oŢ le chemin se trouvait resserr╩
entre  deux talus, on rencontra huit  ou dix hommes qui, profitant de ce que
la  route ╩tait  d╩pav╩e en  cet endroit,  avaient l'air d'y travailler en y
creusant des trous et en pratiquant des orni╔res boueuses.
     Aramis, craignant de salir  ses bottes dans ce mortier  artificiel, les
apostropha  durement.  Athos  voulut  le retenir,  il ╩tait  trop  tard. Les
ouvriers  se  mirent ┴ railler  les  voyageurs, et  firent perdre  par  leur
insolence  la t╦te  m╦me au froid Athos  qui poussa  son cheval  contre l'un
d'eux.
     Alors chacun de ces hommes recula jusqu'au foss╩ et  y prit un mousquet
cach╩ ; il en r╩sulta que nos sept voyageurs furent litt╩ralement pass╩s par
les armes. Aramis re┌ut une balle qui lui  traversa  l'╩paule, et Mousqueton
une autre balle qui se logea dans les parties charnues qui prolongent le bas
des  reins.  Cependant Mousqueton seul tomba de  cheval, non  pas  qu'il f┘t
gri╔vement bless╩, mais, comme il ne pouvait voir sa blessure, sans doute il
crut ╦tre plus dangereusement bless╩ qu'il ne l'╩tait.
     " C'est une embuscade, dit d'Artagnan, ne br┘lons pas une amorce, et en
route. "
     Aramis,  tout bless╩ qu'il ╩tait, saisit la crini╔re de son cheval, qui
l'emporta  avec  les autres.  Celui  de Mousqueton  les avait  rejoints,  et
galopait tout seul ┴ son rang.
     " Cela nous fera un cheval de rechange, dit Athos.
     -- J'aimerais mieux un chapeau, dit d'Artagnan  ; le mien a ╩t╩ emport╩
par une balle. C'est bien heureux, ma foi,  que la lettre que je porte n'ait
pas ╩t╩ dedans.
     -- Ah  ┌┴, mais  ils vont  tuer le pauvre Porthos quand il passera, dit
Aramis.
     -- Si Porthos ╩tait sur ses jambes, il nous aurait rejoints maintenant,
dit Athos. M'est avis que, sur le terrain, l'ivrogne se sera d╩gris╩. "
     Et l'on galopa  encore pendant deux heures, quoique les chevaux fussent
si fatigu╩s,  qu'il  ╩tait  ┴  craindre  qu'ils  ne  refusassent  bientĂt le
service.
     Les  voyageurs avaient pris la traverse,  esp╩rant de  cette fa┌on ╦tre
moins inqui╩t╩s, mais,  ┴ Cr╔ve-coeur, Aramis d╩clara qu'il ne pouvait aller
plus loin. En effet,  il avait fallu tout le courage qu'il  cachait  sous sa
forme ╩l╩gante  et  sous ses fa┌ons  polies pour  arriver jusque-l┴. A  tout
moment il pÎlissait, et l'on ╩tait oblig╩ de le soutenir sur son cheval ; on
le descendit  ┴ la porte  d'un cabaret, on lui  laissa  Bazin qui, au reste,
dans une  escarmouche,  ╩tait plus embarrassant  qu'utile, et  l'on repartit
dans l'esp╩rance d'aller coucher ┴ Amiens.
     " Morbleu !  dit  Athos, quand ils se retrouv╔rent en route,  r╩duits ┴
deux ma¤tres et ┴ Grimaud et Planchet, morbleu ! je ne serai plus leur dupe,
et je vous r╩ponds qu'ils ne  me feront pas ouvrir la bouche ni tirer l'╩p╩e
d'ici ┴ Calais. J'en jure...
     -- Ne jurons pas, dit d'Artagnan,  galopons, si toutefois nos chevaux y
consentent. "
     Et les  voyageurs  enfonc╔rent  leurs ╩perons  dans le ventre  de leurs
chevaux, qui, vigoureusement  stimul╩s, retrouv╔rent des forces. On arriva ┴
Amiens ┴ minuit, et l'on descendit ┴ l'auberge du Lis d'Or .
     L'hĂtelier avait l'air du plus  honn╦te homme de la terre, il re┌ut les
voyageurs son  bougeoir  d'une main et son bonnet de coton  de l'autre ;  il
voulut  loger  les   deux  voyageurs  chacun  dans  une  charmante  chambre,
malheureusement  chacune de ces  chambres ╩tait ┴  l'extr╩mit╩  de  l'hĂtel.
D'Artagnan  et  Athos  refus╔rent  ;  l'hĂte  r╩pondit  qu'il  n'y  en avait
cependant  pas d'autres  dignes  de  Leurs Excellences  ; mais les voyageurs
d╩clar╔rent  qu'ils coucheraient dans  la  chambre  commune,  chacun sur  un
matelas qu'on leur jetterait  ┴ terre. L'hĂte insista, les voyageurs tinrent
bon ; il fallut faire ce qu'ils voulurent.
     Ils venaient  de  disposer  leur lit  et  de  barricader leur  porte en
dedans, lorsqu'on frappa au volet de la cour ; ils demand╔rent qui ╩tait l┴,
reconnurent la voix de leurs valets et ouvrirent.
     En effet, c'╩taient Planchet et Grimaud.
     "  Grimaud  suffira  pour  garder  les chevaux, dit Planchet  ; si  ces
Messieurs  veulent,  je coucherai  en  travers de  leur  porte  ;  de  cette
fa┌on-l┴, ils seront s┘rs qu'on n'arrivera pas jusqu'┴ eux.
     --  Et sur  quoi coucheras-tu  ? dit  d'Artagnan.-- Voici mon lit  "  ,
r╩pondit Planchet.
     Et il montra une botte de paille.
     " Viens donc, dit d'Artagnan, tu as raison  : la figure de l'hĂte ne me
convient pas, elle est trop gracieuse.
     -- Ni ┴ moi non plus " , dit Athos.
     Planchet monta  par  la  fen╦tre,  s'installa  en travers de  la porte,
tandis  que  Grimaud  allait s'enfermer dans l'╩curie,  r╩pondant qu'┴  cinq
heures du matin lui et les quatre chevaux seraient pr╦ts.
     La nuit  fut assez tranquille, on essaya  bien vers les  deux heures du
matin  d'ouvrir  la porte ;, mais comme Planchet  se  r╩veilla en sursaut et
cria : -- Qui va l┴ ? -- on r╩pondit qu'on se trompait, et on s'╩loigna.
     A quatre heures du matin, on entendit un  grand bruit dans les ╩curies.
Grimaud avait voulu r╩veiller les  gar┌ons d'╩curie, et les gar┌ons d'╩curie
le  battaient. Quand  on ouvrit  la  fen╦tre, on vit  le pauvre gar┌on  sans
connaissance, la t╦te fendue d'un coup de manche ┴ fourche.
     Planchet  descendit dans la cour et  voulut  seller  les chevaux  ; les
chevaux ╩taient fourbus.  Celui  de Mousqueton seul,  qui avait voyag╩  sans
ma¤tre pendant cinq  ou six heures la veille, aurait pu continuer la route ;
mais, par une erreur  inconcevable, le chirurgien  v╩t╩rinaire  qu'on  avait
envoy╩ chercher, ┴ ce qu'il para¤t, pour  saigner le cheval de l'hĂte, avait
saign╩ celui de Mousqueton.
     Cela commen┌ait ┴ devenir  inqui╩tant : tous  ces accidents  successifs
╩taient peut-╦tre le r╩sultat du  hasard, mais ils pouvaient tout aussi bien
╦tre  le  fruit  d'un  complot.  Athos  et d'Artagnan sortirent, tandis  que
Planchet allait s'informer s'il n'y  avait pas trois  chevaux  ┴ vendre dans
les  environs.  A la  porte  ╩taient deux  chevaux tout  ╩quip╩s,  frais  et
vigoureux. Cela faisait bien l'affaire. Il demanda oŢ ╩taient les  ma¤tres ;
on lui dit que les ma¤tres avaient pass╩ la nuit dans l'auberge et r╩glaient
leur compte ┴ cette heure avec le ma¤tre.
     Athos  descendit  pour  payer la  d╩pense,  tandis  que  d'Artagnan  et
Planchet se tenaient  sur la porte  de la rue ;  l'hĂtelier ╩tait  dans  une
chambre basse et recul╩e, on pria Athos d'y passer.
     Athos entra sans  d╩fiance et  tira  deux pistoles pour  payer : l'hĂte
╩tait seul et assis devant son bureau, dont un des tiroirs ╩tait entrouvert.
Il prit l'argent que  lui pr╩senta Athos, le tourna et le retourna dans  ses
mains, et tout ┴ coup, s'╩criant que la pi╔ce ╩tait fausse, il d╩clara qu'il
allait le faire arr╦ter, lui et son compagnon, comme faux-monnayeurs.
     "  DrĂle !  dit Athos,  en  marchant  sur  lui,  je vais te couper  les
oreilles ! "
     Au m╦me moment, quatre hommes arm╩s jusqu'aux dents entr╔rent  par  les
portes lat╩rales et se jet╔rent sur Athos.
     "  Je suis pris, cria  Athos de toutes  les forces de ses poumons ;  au
large, d'Artagnan ! pique, pique ! " et il lÎcha deux coups de pistolet.
     D'Artagnan et Planchet  ne se  le  firent pas r╩p╩ter ┴ deux fois,  ils
d╩tach╔rent les deux chevaux qui attendaient ┴  la  porte, saut╔rent dessus,
leur enfonc╔rent leurs ╩perons dans le ventre et partirent au triple galop.
     "  Sais-tu ce  qu'est  devenu Athos ? demanda d'Artagnan  ┴ Planchet en
courant.
     -- Ah !  Monsieur,  dit Planchet, j'en  ai vu tomber  deux ┴  ses  deux
coups, et  il m'a  sembl╩, ┴ travers la porte vitr╩e, qu'il ferraillait avec
les autres.
     --  Brave  Athos !  murmura d'Artagnan. Et quand  on pense  qu'il  faut
l'abandonner ! Au reste,  autant nous attend peut-╦tre ┴ deux pas d'ici.  En
avant, Planchet, en avant ! tu es un brave homme.
     --  Je  vous l'ai dit, Monsieur, r╩pondit Planchet, les Picards,  ┌a se
reconna¤t ┴ l'user ; d'ailleurs je suis ici dans mon pays, ┌a m'excite. "
     Et  tous  deux, piquant  de  plus belle, arriv╔rent ┴  Saint-Omer d'une
seule traite. A Saint-Omer, ils firent souffler les chevaux la bride  pass╩e
┴ leurs bras, de peur d'accident, et mang╔rent un morceau sur le  pouce tout
debout dans la rue ; apr╔s quoi ils repartirent.
     A cent pas des portes de Calais,  le cheval de d'Artagnan s'abattit, et
il n'y eut pas moyen de le faire se relever : le sang lui sortait par le nez
et par les yeux ;  restait celui de Planchet,  mais celui-l┴ s'╩tait arr╦t╩,
et il n'y eut plus moyen de le faire repartir.
     Heureusement, comme nous  l'avons  dit,  ils ╩taient  ┴ cent pas  de la
ville ; ils laiss╔rent les deux montures sur le grand chemin et coururent au
port.  Planchet fit remarquer ┴ son ma¤tre un gentilhomme  qui arrivait avec
son valet et qui ne les pr╩c╩dait que d'une cinquantaine de pas.
     Ils  s'approch╔rent  vivement  de ce  gentilhomme,  qui paraissait fort
affair╩. Il avait ses  bottes couvertes de poussi╔re, et s'informait s'il ne
pourrait point passer ┴ l'instant m╦me en Angleterre.
     " Rien ne  serait plus facile, r╩pondit le patron d'un bÎtiment pr╦t  ┴
mettre ┴ la voile ; mais, ce matin, est arriv╩ l'ordre de ne laisser  partir
personne sans une permission expresse de M. le cardinal.
     -- J'ai cette permission, dit le gentilhomme en tirant un papier de  sa
poche ; la voici.
     --  Faites-la viser  par  le  gouverneur du port,  dit  le  patron,  et
donnez-moi la pr╩f╩rence.
     -- OŢ trouverai-je le gouverneur ?
     -- A sa campagne.
     -- Et cette campagne est situ╩e ?
     --  A un  quart de lieue de la ville  ; tenez, vous  la voyez d'ici, au
pied de cette petite ╩minence, ce toit en ardoises.
     -- Tr╔s bien ! " dit le gentilhomme.
     Et, suivi de son laquais, il prit le chemin de la maison de campagne du
gouverneur.
     D'Artagnan et Planchet suivirent le gentilhomme  ┴  cinq  cents  pas de
distance.
     Une  fois hors de  la  ville,  d'Artagnan pressa le pas et rejoignit le
gentilhomme comme il entrait dans un petit bois.
     " Monsieur, lui dit d'Artagnan, vous me paraissez fort press╩ ?
     -- On ne peut plus press╩, Monsieur.
     -- J'en suis d╩sesp╩r╩,  dit d'Artagnan, car, comme je suis tr╔s press╩
aussi, je voulais vous prier de me rendre un service.
     -- Lequel ?
     -- De me laisser passer le premier.
     --  Impossible,  dit  le  gentilhomme,  j'ai  fait soixante  lieues  en
quarante- quatre heures, et il faut que demain ┴ midi je sois ┴ Londres.
     -- J'ai fait le m╦me chemin en quarante heures, et il faut que demain ┴
dix heures du matin je sois ┴ Londres.
     --  D╩sesp╩r╩, Monsieur ;  mais  je  suis arriv╩  le  premier et je  ne
passerai pas le second.
     -- D╩sesp╩r╩, Monsieur ; mais je suis arriv╩ le second,  et je passerai
le premier.
     -- Service du roi ! dit le gentilhomme.
     -- Service de moi ! dit d'Artagnan.
     --  Mais  c'est  une  mauvaise querelle que vous me  cherchez l┴, ce me
semble.
     -- Parbleu ! que voulez-vous que ce soit ?
     -- Que d╩sirez-vous ?
     -- Vous voulez le savoir ?
     -- Certainement.
     -- Eh bien, je veux l'ordre dont vous ╦tes porteur, attendu que je n'en
ai pas, moi, et qu'il m'en faut un.
     -- Vous plaisantez, je pr╩sume.
     -- Je ne plaisante jamais.
     -- Laissez-moi passer !
     -- Vous ne passerez pas.
     -- Mon  brave jeune homme, je  vais vous casser la t╦te. Hol┴,  Lubin !
mes pistolets.
     --  Planchet,  dit  d'Artagnan,  charge-toi  du  valet, je me charge du
ma¤tre. "
     Planchet, enhardi par le premier exploit, sauta sur Lubin, et comme  il
╩tait fort et vigoureux, il le renversa les reins contre terre et lui mit le
genou sur la poitrine.
     " Faites votre affaire, Monsieur,  dit Planchet  ; moi,  j'ai  fait  la
mienne. "
     Voyant cela, le  gentilhomme tira  son ╩p╩e et fondit sur d'Artagnan  ;
mais il avait affaire ┴ forte partie.
     En trois secondes d'Artagnan lui fournit trois coups d'╩p╩e en disant ┴
chaque coup :
     " Un pour Athos, un pour Porthos, un pour Aramis. "
     Au troisi╔me coup, le gentilhomme tomba comme une masse.
     D'Artagnan  le crut mort, ou tout au moins  ╩vanoui, et s'approcha pour
lui  prendre l'ordre ;  mais au moment  oŢ il ╩tendait  le  bras  afin de le
fouiller, le bless╩ qui  n'avait pas  lÎch╩ son ╩p╩e, lui porta  un coup  de
pointe dans la poitrine en disant :
     " Un pour vous.
     -- Et un pour moi ! au dernier les bons ! " s'╩cria d'Artagnan furieux,
en le clouant par terre d'un quatri╔me coup d'╩p╩e dans le ventre.
     Cette fois, le gentilhomme ferma les yeux et s'╩vanouit.
     D'Artagnan fouilla dans la  poche oŢ il l'avait vu  remettre l'ordre de
passage, et le prit. Il ╩tait au nom du comte de Wardes.
     Puis, jetant un dernier  coup d'oeil sur le beau jeune homme, qui avait
vingt-cinq ans  ┴ peine et qu'il laissait l┴,  gisant, priv╩ de sentiment et
peut-╦tre mort, il poussa un soupir sur cette ╩trange destin╩e qui porte les
hommes ┴ se d╩truire les uns les autres pour  les int╩r╦ts de gens  qui leur
sont ╩trangers et qui souvent ne savent pas m╦me qu'ils existent.
     Mais il fut bientĂt tir╩ de ces r╩flexions par Lubin, qui poussait  des
hurlements et criait de toutes ses forces au secours.
     Planchet lui appliqua  la  main  sur la  gorge et serra de  toutes  ses
forces.
     " Monsieur,  dit-il, tant que  je  le tiendrai ainsi, il ne criera pas,
j'en suis bien s┘r ;  mais aussitĂt que je le lÎcherai, il  va se remettre ┴
crier. Je le reconnais pour un Normand, et les Normands sont ent╦t╩s. "
     En effet, tout comprim╩ qu'il ╩tait, Lubin essayait encore de filer des
sons.
     " Attends ! " dit d'Artagnan.
     Et prenant son mouchoir, il le bÎillonna.
     " Maintenant, dit Planchet, lions-le ┴ un arbre. "
     La chose  fut faite en conscience, puis on tira le comte de Wardes pr╔s
de son domestique ; et comme la nuit commen┌ait ┴ tomber  et que le garrott╩
et le bless╩ ╩taient tous deux ┴ quelques pas dans le bois, il ╩tait ╩vident
qu'ils devaient rester jusqu'au lendemain.
     " Et maintenant, dit d'Artagnan, chez le gouverneur !
     -- Mais vous ╦tes bless╩, ce me semble ? dit Planchet.
     -- Ce n'est  rien, occupons-nous du plus press╩ ; puis nous reviendrons
┴ ma blessure, qui, au reste, ne me para¤t pas tr╔s dangereuse. "
     Et tous deux s'achemin╔rent  ┴ grands pas  vers  la  campagne  du digne
fonctionnaire.
     On annon┌a M. le comte de Wardes.
     D'Artagnan fut introduit.
     " Vous avez un ordre sign╩ du cardinal ? dit le gouverneur.
     -- Oui, Monsieur, r╩pondit d'Artagnan, le voici.
     -- Ah ! ah ! il est en r╔gle et bien recommand╩, dit le gouverneur.
     -- C'est tout simple, r╩pondit d'Artagnan, je suis de ses plus fid╔les.
     -- Il para¤t que Son Eminence  veut emp╦cher quelqu'un  de  parvenir en
Angleterre.
     -- Oui, un certain d'Artagnan, un gentilhomme b╩arnais qui est parti de
Paris avec trois de ses amis dans l'intention de gagner Londres.
     -- Le connaissez-vous personnellement ? demanda le gouverneur.
     -- Qui cela ?
     -- Ce d'Artagnan ?
     -- A merveille.
     -- Donnez-moi son signalement alors.
     -- Rien de plus facile. "
     Et d'Artagnan donna trait pour trait le signalement du comte de Wardes.
     " Est-il accompagn╩ ? demanda le gouverneur.
     -- Oui, d'un valet nomm╩ Lubin.
     -- On veillera sur  eux, et si on leur met la main dessus, Son Eminence
peut ╦tre tranquille, ils seront reconduits ┴ Paris sous bonne escorte.
     -- Et ce  faisant, Monsieur  le gouverneur, dit  d'Artagnan, vous aurez
bien m╩rit╩ du cardinal.
     -- Vous le reverrez ┴ votre retour, Monsieur le comte ?
     -- Sans aucun doute.
     -- Dites-lui, je vous prie, que je suis bien son serviteur.
     -- Je n'y manquerai pas. "
     Et joyeux de cette assurance, le gouverneur visa  le  laissez-passer et
le remit ┴ d'Artagnan.
     D'Artagnan ne perdit pas son temps en compliments inutiles, il salua le
gouverneur, le remercia et partit.
     Une  fois dehors,  lui et  Planchet prirent leur course, et faisant  un
long d╩tour, ils ╩vit╔rent le bois et rentr╔rent par une autre porte.
     Le  bÎtiment ╩tait toujours pr╦t ┴  partir, le patron attendait  sur le
port.
     " Eh bien ? dit-il en apercevant d'Artagnan.
     -- Voici ma passe vis╩e, dit celui-ci.
     -- Et cet autre gentilhomme ?
     --  Il   ne   partira  pas  aujourd'hui,  dit  d'Artagnan,  mais  soyez
tranquille, je paierai le passage pour nous deux.
     -- En ce cas, partons, dit le patron.
     -- Partons ! " r╩p╩ta d'Artagnan.
     Et il  sauta  avec  Planchet  dans le  canot ;  cinq minutes apr╔s, ils
╩taient ┴ bord.
     Il ╩tait  temps : ┴ une  demi-lieue en  mer, d'Artagnan vit briller une
lumi╔re et entendit une d╩tonation.
     C'╩tait le coup de canon qui annon┌ait la fermeture du port.
     Il  ╩tait  temps de s'occuper de  sa  blessure  ;  heureusement,  comme
l'avait  pens╩ d'Artagnan, elle n'╩tait pas des plus dangereuses : la pointe
de l'╩p╩e  avait  rencontr╩ une cĂte et avait gliss╩  le long  de  l'os ; de
plus, la chemise s'╩tait coll╩e  aussitĂt ┴ la plaie, et ┴ peine  avait-elle
r╩pandu quelques gouttes de sang.
     D'Artagnan ╩tait bris╩ de  fatigue :  on lui ╩tendit un  matelas sur le
pont, il se jeta dessus et s'endormit.
     Le lendemain, au  point du jour, il se trouva  ┴ trois ou quatre lieues
seulement des cĂtes  d'Angleterre ; la brise avait ╩t╩ faible toute la nuit,
et l'on avait peu march╩.
     A dix heures, le bÎtiment jetait l'ancre dans le port de Douvres.
     A  dix  heures  et  demie,  d'Artagnan  mettait  le  pied sur  la terre
d'Angleterre, en s'╩criant :
     " Enfin, m'y voil┴ ! "
     Mais ce n'╩tait pas tout : il fallait gagner Londres. En Angleterre, la
poste  ╩tait assez  bien servie. D'Artagnan  et  Planchet  prirent chacun un
bidet, un postillon courut devant eux ; en quatre heures ils  arriv╔rent aux
portes de la capitale.
     D'Artagnan ne connaissait pas  Londres, d'Artagnan ne savait pas un mot
d'anglais ; mais  il ╩crivit le nom de Buckingham sur un  papier, et  chacun
lui indiqua l'hĂtel du duc.
     Le duc ╩tait ┴ la chasse ┴ Windsor, avec le roi.
     D'Artagnan demanda  le  valet  de  chambre de  confiance  du  duc, qui,
l'ayant accompagn╩ dans tous ses voyages, parlait parfaitement fran┌ais ; il
lui  dit  qu'il arrivait de Paris pour affaire  de vie et de  mort, et qu'il
fallait qu'il parlÎt ┴ son ma¤tre ┴ l'instant m╦me.
     La  confiance avec laquelle parlait  d'Artagnan convainquit  Patrice  ;
c'╩tait le nom de ce ministre du  ministre. Il fit seller deux chevaux et se
chargea de conduire le jeune garde. Quant ┴ Planchet, on l'avait descendu de
sa monture,  raide comme  un jonc  :  le pauvre gar┌on ╩tait  au bout de ses
forces ; d'Artagnan semblait de fer.
     On  arriva  au  chÎteau ; l┴ on se renseigna  :  le roi  et  Buckingham
chassaient ┴ l'oiseau dans des marais situ╩s ┴ deux ou trois lieues de l┴.
     En vingt minutes on fut au  lieu indiqu╩.  BientĂt Patrice  entendit la
voix de son ma¤tre, qui appelait son faucon.
     " Qui faut-il que j'annonce ┴ Milord duc ? demanda Patrice.
     -- Le jeune homme qui, un soir, lui a cherch╩ une querelle sur le Pont-
Neuf, en face de la Samaritaine.
     -- Singuli╔re recommandation !
     -- Vous verrez qu'elle en vaut bien une autre. "
     Patrice mit son cheval  au galop, atteignit le duc et  lui annon┌a dans
les termes que nous avons dits qu'un messager l'attendait.
     Buckingham reconnut  d'Artagnan  ┴  l'instant  m╦me, et se  doutant que
quelque chose se passait en France dont on lui faisait parvenir la nouvelle,
il ne prit que le temps de demander oŢ ╩tait celui qui la lui apportait ; et
ayant reconnu de loin l'uniforme des gardes,  il mit son  cheval au galop et
vint droit ┴ d'Artagnan. Patrice, par discr╩tion, se tint ┴ l'╩cart.
     "  Il  n'est  point arriv╩ malheur  ┴ la  reine ?  s'╩cria  Buckingham,
r╩pandant toute sa pens╩e et tout son amour dans cette interrogation.
     --  Je ne crois  pas ; cependant  je crois  qu'elle court quelque grand
p╩ril dont Votre GrÎce seule peut la tirer.
     -- Moi ? s'╩cria Buckingham. Eh quoi ! je serais assez heureux pour lui
╦tre bon ┴ quelque chose ! Parlez ! parlez !
     -- Prenez cette lettre, dit d'Artagnan.
     -- Cette lettre ! de qui vient cette lettre ?
     -- De Sa Majest╩, ┴ ce que je pense.
     -- De  Sa Majest╩ ! "  dit Buckingham, pÎlissant si fort que d'Artagnan
crut qu'il allait se trouver mal.
     Et il brisa le cachet.
     "  Quelle est  cette  d╩chirure ?  dit-il en montrant ┴  d'Artagnan  un
endroit oŢ elle ╩tait perc╩e ┴ jour.
     -- Ah ! ah ! dit d'Artagnan,  je n'avais pas vu cela  ; c'est l'╩p╩e du
comte de Wardes qui aura fait ce beau coup en me trouant la poitrine.
     -- Vous ╦tes bless╩ ? demanda Buckingham en rompant le cachet.
     -- Oh ! rien ! dit d'Artagnan, une ╩gratignure.
     -- Juste Ciel  ! qu'ai-je lu ! s'╩cria le duc.  Patrice, reste ici,  ou
plutĂt  rejoins le roi partout oŢ il  sera,  et dis ┴ Sa Majest╩ que  je  la
supplie bien humblement de m'excuser, mais  qu'une affaire de la  plus haute
importance me rappelle ┴ Londres. Venez, Monsieur, venez. "
     Et tous deux reprirent au galop le chemin de la capitale.







     Tout  le  long  de  la  route,  le  duc  se  fit mettre au courant  par
d'Artagnan non pas de  tout  ce qui s'╩tait pass╩, mais de ce que d'Artagnan
savait. En rapprochant ce qu'il  avait entendu  sortir de la bouche du jeune
homme  de ses souvenirs ┴ lui, il  put  donc se faire  une id╩e assez exacte
d'une position de la gravit╩  de laquelle, au reste, la lettre de la  reine,
si courte  et si peu explicite  qu'elle f┘t, lui  donnait la mesure. Mais ce
qui l'╩tonnait surtout, c'est que le cardinal,  int╩ress╩ comme il l'╩tait ┴
ce que le jeune homme ne m¤t pas le pied en Angleterre, ne f┘t point parvenu
┴  l'arr╦ter  en  route.  Ce  fut alors,  et sur  la  manifestation  de  cet
╩tonnement, que  d'Artagnan lui raconta  les pr╩cautions prises, et comment,
grÎce au d╩vouement de ses trois amis qu'il avait ╩parpill╩s  tout sanglants
sur la route, il ╩tait arriv╩ ┴ en ╦tre quitte pour le coup d'╩p╩e qui avait
travers╩  le billet de la reine, et  qu'il avait rendu ┴  M. de Wardes en si
terrible  monnaie.  Tout en  ╩coutant ce  r╩cit, fait  avec  la plus  grande
simplicit╩,  le duc regardait de temps en  temps le  jeune  homme  d'un  air
╩tonn╩, comme s'il  n'e┘t pas pu comprendre que tant de prudence, de courage
et de d╩vouement  s'alliÎt avec  un visage qui n'indiquait  pas encore vingt
ans.
     Les chevaux allaient comme  le vent, et en quelques minutes  ils furent
aux portes de Londres. D'Artagnan avait cru qu'en arrivant dans la ville  le
duc allait ralentir  l'allure  du  sien,  mais  il n'en fut  pas ainsi  : il
continua sa route  ┴ fond de train, s'inqui╩tant peu de  renverser ceux  qui
╩taient  sur  son  chemin. En  effet,  en traversant la Cit╩, deux ou  trois
accidents de ce genre arriv╔rent ; mais  Buckingham ne  d╩tourna pas m╦me la
t╦te  pour  regarder  ce  qu'╩taient  devenus  ceux  qu'il  avait  culbut╩s.
D'Artagnan le  suivait au  milieu  de  cris  qui  ressemblaient  fort ┴  des
mal╩dictions.
     En entrant  dans la  cour de l'hĂtel, Buckingham  sauta  ┴ bas  de  son
cheval, et, sans s'inqui╩ter  de ce qu'il deviendrait, il lui jeta  la bride
sur le cou et s'╩lan┌a vers le perron. D'Artagnan en fit autant, avec un peu
plus  d'inqui╩tude,  cependant,  pour  ces nobles animaux dont il  avait  pu
appr╩cier le m╩rite ; mais il eut la consolation de voir que trois ou quatre
valets  s'╩taient d╩j┴  ╩lanc╩s des cuisines et des ╩curies, et s'emparaient
aussitĂt de leurs montures.
     Le duc marchait  si rapidement, que d'Artagnan avait peine ┴ le suivre.
Il  traversa  successivement  plusieurs salons d'une ╩l╩gance dont les  plus
grands seigneurs  de  France n'avaient pas m╦me l'id╩e, et il parvint  enfin
dans une chambre ┴  coucher qui  ╩tait  ┴  la  fois un miracle de go┘t et de
richesse.  Dans l'alcĂve  de cette chambre  ╩tait  une porte, prise  dans la
tapisserie,  que  le duc ouvrit avec  une  petite  clef d'or  qu'il  portait
suspendue ┴ son cou par une cha¤ne du m╦me m╩tal. Par discr╩tion, d'Artagnan
╩tait rest╩ en arri╔re ; mais au  moment oŢ Buckingham franchissait le seuil
de cette porte, il se retourna, et voyant l'h╩sitation du jeune homme :
     " Venez, lui dit-il,  et  si vous  avez  le bonheur d'╦tre admis en  la
pr╩sence de Sa Majest╩, dites-lui ce que vous avez vu. "
     Encourag╩ par  cette invitation, d'Artagnan suivit le duc, qui  referma
la porte derri╔re lui.
     Tous deux  se trouv╔rent alors dans une  petite chapelle toute tapiss╩e
de soie de Perse et broch╩e d'or,  ardemment ╩clair╩e par un grand nombre de
bougies. Au-dessus d'une esp╔ce d'autel, et au-dessous  d'un dais de velours
bleu surmont╩ de plumes blanches et  rouges,  ╩tait  un portrait de grandeur
naturelle  repr╩sentant Anne  d'Autriche,  si parfaitement ressemblant,  que
d'Artagnan  poussa un cri  de  surprise  : on  e┘t cru que  la reine  allait
parler.
     Sur l'autel, et au-dessous du portrait, ╩tait le coffret qui renfermait
les ferrets de diamants.
     Le duc s'approcha de l'autel, s'agenouilla comme e┘t pu faire un pr╦tre
devant le Christ ; puis il ouvrit le coffret.
     "  Tenez, lui dit-il  en  tirant du coffre un  gros noeud de ruban bleu
tout  ╩tincelant  de  diamants  ;  tenez, voici  ces  pr╩cieux ferrets  avec
lesquels  j'avais fait  le serment  d'╦tre enterr╩.  La  reine me  les avait
donn╩s,  la  reine me  les reprend :  sa volont╩, comme celle de Dieu,  soit
faite en toutes choses. "
     Puis il se mit  ┴ baiser  les  uns apr╔s les autres ces ferrets dont il
fallait se s╩parer. Tout ┴ coup, il poussa un cri terrible.
     "  Qu'y  a-t-il  ? demanda  d'Artagnan  avec  inqui╩tude,  et  que vous
arrive-t-il, Milord ?
     -- Il y a que tout est perdu, s'╩cria Buckingham en devenant pÎle comme
un tr╩pass╩ ; deux de ces ferrets manquent, il n'y en a plus que dix.
     -- Milord les a-t-il perdus, ou croit-il qu'on les lui ait vol╩s ?
     -- On me les a vol╩s, reprit le duc, et c'est le cardinal qui a fait le
coup. Tenez, voyez, les rubans qui  les  soutenaient ont ╩t╩ coup╩s avec des
ciseaux.
     -- Si Milord pouvait  se douter qui  a  commis  le  vol... Peut-╦tre la
personne les a-t-elle encore entre les mains.
     -- Attendez, attendez ! s'╩cria le duc.  La seule fois que j'ai mis ces
ferrets, c'╩tait au bal du roi, il y a huit jours, ┴ Windsor. La comtesse de
Winter, avec laquelle j'╩tais brouill╩, s'est rapproch╩e de moi ┴ ce bal. Ce
raccommodement, c'╩tait une  vengeance de femme  jalouse. Depuis ce jour, je
ne l'ai pas revue. Cette femme est un agent du cardinal.
     -- Mais il en a donc dans le monde entier ! s'╩cria d'Artagnan.
     -- Oh  ! oui, oui, dit Buckingham en serrant les dents de col╔re ; oui,
c'est un terrible lutteur. Mais cependant, quand doit avoir lieu ce bal ?
     -- Lundi prochain.
     --  Lundi prochain  ! cinq jours encore, c'est  plus de temps  qu'il ne
nous en faut. Patrice !  s'╩cria le duc en ouvrant la porte de la  chapelle,
Patrice ! "
     Son valet de chambre de confiance parut.
     " Mon joaillier et mon secr╩taire ! "
     Le  valet  de chambre  sortit avec une  promptitude  et  un mutisme qui
prouvaient  l'habitude  qu'il  avait  contract╩e d'ob╩ir aveugl╩ment et sans
r╩plique.
     Mais, quoique ce f┘t le joaillier qui e┘t ╩t╩ appel╩ le premier, ce fut
le secr╩taire qui parut  d'abord. C'╩tait  tout simple, il habitait l'hĂtel.
Il trouva Buckingham assis devant une  table dans  sa chambre ┴ coucher,  et
╩crivant quelques ordres de sa propre main.
     " Monsieur Jackson,  lui dit-il, vous allez  vous rendre de ce pas chez
le  lord-chancelier,  et lui dire que  je  le  charge de l'ex╩cution  de ces
ordres. Je d╩sire qu'ils soient promulgu╩s ┴ l'instant m╦me.
     --  Mais, Monseigneur, si le lord-chancelier m'interroge sur les motifs
qui  ont  pu  porter  Votre  GrÎce  ┴  une  mesure  si  extraordinaire,  que
r╩pondrai-je ?
     -- Que tel a ╩t╩ mon bon plaisir, et  que je n'ai de  compte ┴ rendre ┴
personne de ma volont╩.
     -- Sera-ce  la r╩ponse qu'il devra transmettre ┴  Sa Majest╩, reprit en
souriant  le secr╩taire, si  par  hasard Sa  Majest╩  avait la  curiosit╩ de
savoir  pourquoi  aucun  vaisseau ne peut  sortir des ports  de  la  Grande-
Bretagne ?
     --  Vous  avez raison, Monsieur, r╩pondit Buckingham ; il  dirait en ce
cas au roi que j'ai d╩cid╩ la guerre, et  que cette mesure  est  mon premier
acte d'hostilit╩ contre la France. "
     Le secr╩taire s'inclina et sortit.
     " Nous voil┴ tranquilles de ce cĂt╩, dit  Buckingham en  se  retournant
vers d'Artagnan. Si les ferrets ne sont  point d╩j┴  partis pour  la France,
ils n'y arriveront qu'apr╔s vous.
     -- Comment cela ?
     -- Je viens de mettre un embargo sur tous les bÎtiments qui se trouvent
┴ cette  heure dans les  ports  de  Sa Majest╩,  et, ┴ moins  de  permission
particuli╔re, pas un seul n'osera lever l'ancre. "
     D'Artagnan  regarda avec stup╩faction cet homme qui  mettait le pouvoir
illimit╩ dont il ╩tait rev╦tu par  la confiance d'un roi  au service de  ses
amours. Buckingham vit,  ┴ l'expression du visage du jeune homme,  ce qui se
passait dans sa pens╩e, et il sourit.
     "  Oui, dit-il,  oui, c'est qu'Anne d'Autriche est ma v╩ritable reine ;
sur un mot d'elle, je trahirais mon pays, je trahirais mon roi, je trahirais
mon  Dieu.  Elle  m'a demand╩  de  ne point envoyer  aux protestants  de  La
Rochelle le secours que je leur avais promis, et je l'ai fait. Je manquais ┴
ma parole,  mais qu'importe  ! j'ob╩issais ┴ son d╩sir  ; n'ai-je point  ╩t╩
grandement pay╩ de mon ob╩issance, dites  ? car c'est ┴ cette ob╩issance que
je dois son portrait. "
     D'Artagnan  admira  ┴  quels  fils fragiles  et inconnus  sont  parfois
suspendues les destin╩es d'un peuple et la vie des hommes.
     Il en ╩tait au plus profond de ses r╩flexions, lorsque  l'orf╔vre entra
: c'╩tait un Irlandais  des plus habiles dans son  art,  et qui avouait lui-
m╦me qu'il gagnait cent mille livres par an avec le duc de Buckingham.
     " Monsieur O'Reilly, lui dit le duc en le conduisant  dans la chapelle,
voyez ces ferrets de diamants, et dites-moi ce qu'ils valent la pi╔ce. "
     L'orf╔vre  jeta un  seul  coup d'oeil sur la  fa┌on  ╩l╩gante dont  ils
╩taient mont╩s, calcula  l'un dans l'autre  la valeur des diamants,  et sans
h╩sitation aucune :
     " Quinze cents pistoles la pi╔ce, Milord, r╩pondit-il.
     -- Combien faudrait-il de jours pour faire deux ferrets comme ceux-l┴ ?
Vous voyez qu'il en manque deux.
     -- Huit jours, Milord.
     --  Je  les  paierai trois  mille  pistoles la pi╔ce, il  me  les  faut
apr╔s-demain.
     -- Milord les aura.
     -- Vous ╦tes un homme pr╩cieux, Monsieur O'Reilly, mais ce n'est pas le
tout : ces ferrets ne peuvent ╦tre confi╩s ┴ personne, il faut qu'ils soient
faits dans ce palais.
     -- Impossible, Milord,  il n'y a que moi qui  puisse les ex╩cuter  pour
qu'on ne voie pas la diff╩rence entre les nouveaux et les anciens.
     -- Aussi, mon cher Monsieur O'Reilly, vous ╦tes mon prisonnier, et vous
voudriez  sortir ┴ cette heure de  mon palais que vous ne le pourriez  pas ;
prenez-en donc  votre parti. Nommez-moi ceux de vos gar┌ons dont  vous aurez
besoin, et d╩signez-moi les ustensiles qu'ils doivent apporter. "
     L'orf╔vre  connaissait  le duc, il savait  que toute  observation ╩tait
inutile, il en prit donc ┴ l'instant m╦me son parti.
     " Il me sera permis de pr╩venir ma femme ? demanda-t-il.
     -- Oh ! il vous sera m╦me permis de la voir, mon cher Monsieur O'Reilly
: votre captivit╩ sera douce, soyez tranquille  ;  et comme tout d╩rangement
vaut  un d╩dommagement, voici, en dehors du prix des deux ferrets, un bon de
mille pistoles pour vous faire oublier l'ennui que je vous cause. "
     D'Artagnan ne revenait pas de  la surprise que lui causait ce ministre,
qui remuait ┴ pleines mains les hommes et les millions.
     Quant  ┴ l'orf╔vre,  il ╩crivit  ┴ sa femme en  lui envoyant le bon  de
mille pistoles, et en  la  chargeant de lui  retourner en  ╩change son  plus
habile apprenti, un assortiment de diamants dont il lui donnait  le poids et
le titre, et une liste des outils qui lui ╩taient n╩cessaires.
     Buckingham conduisit l'orf╔vre dans la chambre qui lui  ╩tait destin╩e,
et qui, au bout d'une demi-heure, fut  transform╩e en  atelier. Puis il  mit
une sentinelle  ┴  chaque porte, avec d╩fense de  laisser entrer  qui que ce
f┘t, ┴ l'exception de son valet de chambre Patrice. Il est inutile d'ajouter
qu'il ╩tait absolument d╩fendu ┴  l'orf╔vre O'Reilly et ┴ son aide de sortir
sous  quelque  pr╩texte  que  ce  f┘t.  Ce point  r╩gl╩,  le  duc  revint  ┴
d'Artagnan.
     " Maintenant, mon jeune ami, dit-il, l'Angleterre est ┴ nous deux ; que
voulez-vous, que d╩sirez-vous ?
     -- Un lit, r╩pondit d'Artagnan ; c'est, pour le  moment, je l'avoue, la
chose dont j'ai le plus besoin. "
     Buckingham donna ┴ d'Artagnan une  chambre qui touchait ┴ la sienne. Il
voulait  garder le jeune homme sous sa main, non pas qu'il se d╩fiÎt de lui,
mais pour avoir quelqu'un ┴ qui parler constamment de la reine.
     Une heure apr╔s  fut promulgu╩e dans Londres l'ordonnance de ne laisser
sortir des ports aucun bÎtiment charg╩  pour la France, pas m╦me le paquebot
des lettres. Aux  yeux de tous, c'╩tait une d╩claration de  guerre entre les
deux royaumes.
     Le surlendemain, ┴ onze heures,  les  deux ferrets en  diamants ╩taient
achev╩s,  mais  si  exactement  imit╩s, mais  si  parfaitement pareils,  que
Buckingham ne put reconna¤tre  les nouveaux  des  anciens, et que  les  plus
exerc╩s en pareille mati╔re y auraient ╩t╩ tromp╩s comme lui.
     AussitĂt il fit appeler d'Artagnan.
     " Tenez, lui  dit-il, voici les ferrets de diamants que  vous ╦tes venu
chercher, et soyez mon t╩moin que  tout ce que  la puissance humaine pouvait
faire, je l'ai fait.
     --  Soyez tranquille, Milord :  je dirai ce  que  j'ai vu ;  mais Votre
GrÎce me remet les ferrets sans la bo¤te ?
     -- La bo¤te vous  embarrasserait.  D'ailleurs la  bo¤te m'est  d'autant
plus pr╩cieuse, qu'elle me reste seule. Vous direz que je la garde.
     -- Je ferai votre commission mot ┴ mot, Milord.
     --  Et  maintenant,  reprit Buckingham en regardant  fixement  le jeune
homme, comment m'acquitterai-je jamais envers vous ? "
     D'Artagnan rougit jusqu'au blanc des yeux. Il vit que  le duc cherchait
un moyen de lui faire accepter quelque chose, et cette id╩e  que le sang  de
ses compagnons et  le  sien lui  allait ╦tre pay╩  par de  l'or  anglais lui
r╩pugnait ╩trangement.
     " Entendons-nous, Milord, r╩pondit d'Artagnan, et pesons bien les faits
d'avance, afin qu'il n'y ait point de m╩prise. Je suis au service  du roi et
de la  reine de France,  et fais partie de la compagnie des gardes de M. des
Essarts,  lequel,  ainsi  que  son  beau-fr╔re  M.  de  Tr╩ville,  est  tout
particuli╔rement attach╩ ┴ Leurs Majest╩s. J'ai donc tout fait pour la reine
et rien pour  Votre GrÎce.  Il y a plus, c'est que peut-╦tre n'euss╩-je rien
fait de tout cela, s'il ne se f┘t agi d'╦tre agr╩able ┴ quelqu'un qui est ma
dame ┴ moi, comme la reine est la vĂtre.
     -- Oui, dit le duc en souriant, et je crois m╦me conna¤tre cette  autre
personne, c'est...
     --  Milord,  je  ne l'ai point  nomm╩e, interrompit  vivement  le jeune
homme.
     --  C'est juste, dit  le duc ;  c'est donc ┴ cette personne que je dois
╦tre reconnaissant de votre d╩vouement.
     -- Vous  l'avez  dit, Milord, car justement  ┴ cette  heure  qu'il  est
question  de  guerre, je  vous avoue que  je ne vois dans  Votre GrÎce qu'un
Anglais,  et par cons╩quent qu'un ennemi que  je serais encore plus enchant╩
de rencontrer sur le champ de bataille que dans  le parc de Windsor  ou dans
les corridors du Louvre ; ce qui, au reste, ne m'emp╦chera pas d'ex╩cuter de
point  en  point  ma  mission et de  me  faire  tuer,  si  besoin est,  pour
l'accomplir  ;  mais,  je  le  r╩p╔te  ┴  Votre  GrÎce,   sans  qu'elle  ait
personnellement  pour cela plus  ┴  me remercier de ce  que je fais pour moi
dans cette seconde entrevue, que de  ce que j'ai d╩j┴ fait pour elle dans la
premi╔re.
     -- Nous disons, nous : " Fier comme un Ecossais " , murmura Buckingham.
     --  Et  nous  disons,  nous  :  " Fier  comme un Gascon  "  ,  r╩pondit
d'Artagnan. Les Gascons sont les Ecossais de la France. "
     D'Artagnan salua le duc et s'appr╦ta ┴ partir.
     " Eh bien, vous vous en allez comme cela ? Par oŢ ? Comment ?
     -- C'est vrai.
     -- Dieu me damne ! les Fran┌ais ne doutent de rien !
     -- J'avais oubli╩ que l'Angleterre  ╩tait une ¤le, et que vous en ╩tiez
le roi.
     -- Allez au port, demandez le brick le Sund , remettez cette lettre  au
capitaine  ; il vous conduira  ┴ un petit port  oŢ certes on ne  vous attend
pas, et oŢ n'abordent ordinairement que des bÎtiments p╦cheurs.
     -- Ce port s'appelle ?
     -- Saint-Valery ; mais,  attendez donc : arriv╩ l┴,  vous entrerez dans
une  mauvaise  auberge  sans nom et  sans  enseigne,  un  v╩ritable bouge  ┴
matelots ; il n'y a pas ┴ vous tromper, il n'y en a qu'une.
     -- Apr╔s ?
     -- Vous demanderez l'hĂte, et vous lui direz : Forward .
     -- Ce qui veut dire ?
     -- En avant : c'est  le mot  d'ordre. Il vous  donnera  un cheval  tout
sell╩  et  vous  indiquera le chemin que vous devez suivre ;  vous trouverez
ainsi quatre relais sur votre route.  Si vous voulez, ┴ chacun d'eux, donner
votre  adresse  ┴  Paris, les  quatre  chevaux  vous y  suivront  ; vous  en
connaissez d╩j┴ deux, et vous m'avez paru les appr╩cier en amateur : ce sont
ceux  que nous montions ; rapportez-vous-en  ┴ moi, les autres ne  leur sont
point inf╩rieurs. Ces quatre chevaux sont  ╩quip╩s pour la campagne. Si fier
que vous soyez, vous ne refuserez pas d'en accepter un  et de faire accepter
les  trois  autres  ┴  vos compagnons :  c'est  pour nous faire  la  guerre,
d'ailleurs.  La  fin  excuse  les  moyens,  comme  vous  dites,  vous autres
Fran┌ais, n'est-ce pas ?
     -- Oui, Milord, j'accepte, dit  d'Artagnan ; et s'il pla¤t ┴ Dieu, nous
ferons bon usage de vos pr╩sents.
     --   Maintenant,   votre   main,   jeune   homme   ;   peut-╦tre   nous
rencontrerons-nous bientĂt sur  le  champ de  bataille ; mais, en attendant,
nous nous quitterons bons amis, je l'esp╔re.
     -- Oui, Milord, mais avec l'esp╩rance de devenir ennemis bientĂt.
     -- Soyez tranquille, je vous le promets.
     -- Je compte sur votre parole, Milord. "
     D'Artagnan salua le duc et s'avan┌a vivement vers le port.
     En face  la Tour de  Londres,  il  trouva le bÎtiment d╩sign╩, remit sa
lettre  au  capitaine,  qui la  fit  viser  par le gouverneur  du  port,  et
appareilla aussitĂt.
     Cinquante bÎtiments ╩taient en partance et attendaient.
     En  passant  bord ┴ bord de l'un d'eux,  d'Artagnan crut reconna¤tre la
femme de Meung, la m╦me que le gentilhomme inconnu avait appel╩e " Milady  "
, et que lui, d'Artagnan, avait trouv╩e si belle ;  mais grÎce au courant du
fleuve et au  bon vent qui soufflait,  son navire allait  si vite qu'au bout
d'un instant on fut hors de vue.
     Le lendemain, vers neuf heures du matin, on aborda ┴ Saint-Valery.
     D'Artagnan se dirigea  ┴ l'instant m╦me vers  l'auberge indiqu╩e, et la
reconnut  aux  cris  qui s'en  ╩chappaient  :  on parlait  de  guerre  entre
l'Angleterre et la France comme  de  chose prochaine et  indubitable, et les
matelots joyeux faisaient bombance.
     D'Artagnan fendit  la foule, s'avan┌a vers l'hĂte,  et pronon┌a le  mot
Forward . A l'instant m╦me, l'hĂte lui  fit signe de le suivre, sortit  avec
lui  par  une porte qui donnait dans  la  cour,  le conduisit  ┴ l'╩curie oŢ
l'attendait un  cheval  tout  sell╩,  et lui  demanda  s'il avait besoin  de
quelque autre chose.
     " J'ai besoin de conna¤tre la route que je dois suivre, dit d'Artagnan.
     -- Allez d'ici  ┴  Blangy, et de Blangy  ┴  NeufchÎtel.  A  NeufchÎtel,
entrez ┴ l'auberge de la Herse d'Or , donnez le mot d'ordre ┴ l'hĂtelier, et
vous trouverez comme ici un cheval tout sell╩.
     -- Dois-je quelque chose ? demanda d'Artagnan.
     --  Tout  est pay╩,  dit l'hĂte, et largement. Allez donc,  et que Dieu
vous conduise !
     -- Amen ! " r╩pondit le jeune homme en partant au galop.
     Quatre heures apr╔s, il ╩tait ┴ NeufchÎtel.
     Il suivit  strictement  les instructions re┌ues ; ┴ NeufchÎtel, comme ┴
Saint-Valery, il trouva  une monture  toute  sell╩e et  qui l'attendait ; il
voulut transporter  les pistolets de la selle  qu'il venait de quitter  ┴ la
selle  qu'il  allait  prendre :  les  fontes  ╩taient garnies  de  pistolets
pareils.
     " Votre adresse ┴ Paris ?
     -- HĂtel des Gardes, compagnie des Essarts.
     -- Bien, r╩pondit celui-ci.
     -- Quelle route faut-il prendre ? demanda ┴ son tour d'Artagnan.
     -- Celle  de Rouen ; mais vous laisserez  la  ville ┴ votre  droite. Au
petit village  d'Ecouis, vous vous arr╦terez, il n'y a qu'une auberge, l'Ecu
de  France  . Ne la jugez pas d'apr╔s son apparence  ;  elle aura  dans  ses
╩curies un cheval qui vaudra celui-ci.
     -- M╦me mot d'ordre ?
     -- Exactement.
     -- Adieu, ma¤tre !
     -- Bon voyage, gentilhomme ! avez-vous besoin de quelque chose ? "
     D'Artagnan fit signe de la t╦te que non, et repartit ┴ fond de train. A
Ecouis, la m╦me sc╔ne se  r╩p╩ta  : il  trouva un hĂte  aussi pr╩venant,  un
cheval frais et repos╩ ; il laissa  son adresse comme  il l'avait  fait,  et
repartit  du  m╦me train pour Pontoise.  A Pontoise, il changea une derni╔re
fois de monture,  et ┴ neuf heures il entrait au grand galop dans la cour de
l'hĂtel de M. de Tr╩ville.
     Il avait fait pr╔s de soixante lieues en douze heures.
     M.  de  Tr╩ville  le re┌ut  comme  s'il  l'avait  vu  le matin  m╦me  ;
seulement, en lui serrant la  main un  peu plus vivement  que de coutume, il
lui annon┌a que la compagnie de M. des Essarts ╩tait  de garde au Louvre  et
qu'il pouvait se rendre ┴ son poste.







     Le lendemain, il n'╩tait bruit dans tout  Paris que du bal  que MM. les
╩chevins de la ville donnaient au roi et  ┴  la reine, et dans lequel  Leurs
Majest╩s  devaient danser le  fameux ballet de  la  Merlaison,  qui ╩tait le
ballet favori du roi.
     Depuis huit jours on  pr╩parait, en effet, toutes  choses ┴ l'HĂtel  de
Ville pour  cette solennelle soir╩e.  Le  menuisier de la ville avait dress╩
des ╩chafauds sur lesquels devaient se tenir les dames invit╩es  ; l'╩picier
de la ville avait garni les salles de deux cents flambeaux de cire  blanche,
ce  qui ╩tait un luxe inouđ pour  cette ╩poque ; enfin vingt violons avaient
╩t╩ pr╩venus, et le prix qu'on  leur accordait avait  ╩t╩  fix╩ au double du
prix  ordinaire,  attendu,  dit  ce rapport, qu'ils devaient sonner toute la
nuit.
     A  dix  heures du matin, le sieur de La Coste,  enseigne des  gardes du
roi, suivi de deux  exempts et de plusieurs  archers du corps, vint demander
au  greffier de la  ville, nomm╩  Cl╩ment, toutes les clefs  des portes, des
chambres  et bureaux  de l'HĂtel. Ces clefs  lui furent remises  ┴ l'instant
m╦me ; chacune d'elles portait  un  billet  qui  devait  servir ┴  la  faire
reconna¤tre, et ┴ partir de ce moment le sieur  de La Coste fut charg╩ de la
garde de toutes les portes et de toutes les avenues.
     A onze heures vint  ┴ son tour Duhallier, capitaine des gardes, amenant
avec  lui  cinquante archers  qui se  r╩partirent aussitĂt dans  l'HĂtel  de
Ville, aux portes qui leur avaient ╩t╩ assign╩es.
     A trois heures  arriv╔rent deux compagnies des gardes, l'une fran┌aise,
l'autre suisse. La compagnie des gardes fran┌aises ╩tait compos╩e moiti╩ des
hommes de M. Duhallier, moiti╩ des hommes de M. des Essarts.
     A  six  heures du  soir, les invit╩s  commenc╔rent  ┴  entrer. A mesure
qu'ils entraient, ils ╩taient plac╩s dans la grande salle, sur les ╩chafauds
pr╩par╩s.
     A neuf heures arriva Mme la  premi╔re  pr╩sidente. Comme c'╩tait, apr╔s
la reine, la personne la plus consid╩rable  de la f╦te, elle  fut  re┌ue par
Messieurs de  la ville et  plac╩e dans  la loge en face de  celle que devait
occuper la reine. .
     A dix heures on dressa la collation des confitures pour le roi, dans la
petite salle  du  cĂt╩ de l'╩glise  Saint-Jean,  et cela  en face du  buffet
d'argent de la ville, qui ╩tait gard╩ par quatre archers.
     A minuit  on entendit de  grands cris  et de  nombreuses acclamations :
c'╩tait le roi qui s'avan┌ait ┴ travers les rues qui conduisent du Louvre  ┴
l'HĂtel de Ville, et qui ╩taient  toutes illumin╩es  avec  des  lanternes de
couleur.
     AussitĂt MM.  les ╩chevins, v╦tus de leurs robes de drap et pr╩c╩d╩s de
six sergents tenant chacun un flambeau ┴ la main, all╔rent au-devant du roi,
qu'ils rencontr╔rent  sur  les degr╩s,  oŢ le  pr╩vĂt des  marchands lui fit
compliment  sur  sa  bienvenue,  compliment  auquel  Sa  Majest╩ r╩pondit en
s'excusant  d'╦tre venue si tard,  mais  en  rejetant  la  faute sur  M.  le
cardinal,  lequel  l'avait  retenue  jusqu'┴  onze  heures pour  parler  des
affaires de l'Etat.
     Sa  Majest╩, en  habit  de  c╩r╩monie,  ╩tait accompagn╩e  de  S. A. R.
Monsieur, du comte de Soissons, du grand prieur, du duc  de  Longueville, du
duc d'Elbeuf, du comte  d'Harcourt, du comte de  La Roche-Guyon,  de  M.  de
Liancourt,  de M.  de  Baradas,  du  comte  de  Cramail  et du chevalier  de
Souveray.
     Chacun remarqua que le roi avait l'air triste et pr╩occup╩.
     Un cabinet avait ╩t╩ pr╩par╩  pour le roi,  et un autre  pour Monsieur.
Dans chacun de  ces  cabinets ╩taient d╩pos╩s des  habits de masques. Autant
avait ╩t╩ fait pour la reine et pour Mme la pr╩sidente. Les seigneurs et les
dames de la  suite de Leurs Majest╩s devaient s'habiller deux  par deux dans
des chambres pr╩par╩es ┴ cet effet.
     Avant  d'entrer  dans  le  cabinet, le roi  recommanda  qu'on  le  v¤nt
pr╩venir aussitĂt que para¤trait le cardinal.
     Une  demi-heure  apr╔s  l'entr╩e  du  roi,  de  nouvelles  acclamations
retentirent  : celles-l┴ annon┌aient  l'arriv╩e de la reine  :  les ╩chevins
firent  ainsi  qu'ils avaient  fait  d╩j┴,  et,  pr╩c╩d╩s  des sergents, ils
s'avanc╔rent au-devant de leur illustre convive.
     La reine entra dans la  salle : on  remarqua  que,  comme le  roi, elle
avait l'air triste et surtout fatigu╩.
     Au moment oŢ elle entrait, le rideau d'une petite tribune qui jusque-l┴
╩tait  rest╩ ferm╩ s'ouvrit, et l'on vit appara¤tre la t╦te pÎle du cardinal
v╦tu en cavalier espagnol. Ses yeux se fix╔rent sur  ceux de la reine, et un
sourire de joie  terrible  passa sur ses  l╔vres : la  reine n'avait pas ses
ferrets de diamants.
     La reine resta quelque temps ┴ recevoir les compliments de Messieurs de
la ville et ┴ r╩pondre aux saluts des dames.
     Tout ┴ coup, le roi  apparut avec  le cardinal ┴ l'une des portes de la
salle. Le cardinal lui parlait tout bas, et le roi ╩tait tr╔s pÎle.
     Le roi fendit la foule  et, sans masque, les  rubans de son pourpoint ┴
peine nou╩s, il s'approcha de la reine, et d'une voix alt╩r╩e :
     " Madame, lui dit-il, pourquoi donc, s'il vous pla¤t, n'avez-vous point
vos ferrets de diamants,  quand vous savez  qu'il  m'e┘t ╩t╩ agr╩able de les
voir ? "
     La  reine  ╩tendit  son regard autour d'elle, et vit derri╔re le roi le
cardinal qui souriait d'un sourire diabolique.
     " Sire,  r╩pondit  la reine d'une voix alt╩r╩e, parce  qu'au  milieu de
cette grande foule j'ai craint qu'il ne leur arrivÎt malheur.
     -- Et vous avez eu tort, Madame ! Si je vous ai fait ce cadeau, c'╩tait
pour que vous vous en pariez. Je vous dis que vous avez eu tort. "
     Et la  voix du roi ╩tait tremblante de  col╔re  ; chacun  regardait  et
╩coutait avec ╩tonnement, ne comprenant rien ┴ ce qui se passait.
     "  Sire, dit la reine, je  puis les envoyer chercher  au Louvre, oŢ ils
sont, et ainsi les d╩sirs de Votre Majest╩ seront accomplis.
     -- Faites, Madame, faites, et cela au plus tĂt : car dans une  heure le
ballet va commencer. "
     La reine salua en signe de soumission  et suivit les dames qui devaient
la conduire ┴ son cabinet.
     De son cĂt╩, le roi regagna le sien.
     Il y eut dans la salle un moment de trouble et de confusion.
     Tout le  monde  avait  pu remarquer  qu'il s'╩tait pass╩ quelque  chose
entre le roi et la reine ; mais tous deux avaient  parl╩ si bas, que, chacun
par respect s'╩tant ╩loign╩ de quelques pas, personne  n'avait rien entendu.
Les violons sonnaient de toutes leurs forces, mais on ne les ╩coutait pas.
     Le roi sortit le premier de son cabinet ; il ╩tait en costume de chasse
des  plus  ╩l╩gants, et Monsieur  et les autres seigneurs  ╩taient  habill╩s
comme lui. C'╩tait le  costume que le roi portait le mieux, et v╦tu ainsi il
semblait v╩ritablement le premier gentilhomme de son royaume.
     Le cardinal s'approcha du  roi et lui remit  une bo¤te. Le roi l'ouvrit
et y trouva deux ferrets de diamants.
     " Que veut dire cela ? demanda-t-il au cardinal.
     -- Rien,  r╩pondit  celui-ci ; seulement si la reine a les  ferrets, ce
dont je doute, comptez-les,  Sire, et si vous n'en trouvez que dix, demandez
┴ Sa Majest╩ qui peut lui avoir d╩rob╩ les deux ferrets que voici. "
     Le roi regarda  le cardinal comme  pour l'interroger ; mais il n'eut le
temps de lui adresser aucune question : un cri d'admiration sortit de toutes
les bouches. Si  le  roi semblait le premier gentilhomme de  son royaume, la
reine ╩tait ┴ coup s┘r la plus belle femme de France.
     Il est vrai que sa toilette  de  chasseresse lui allait  ┴  merveille ;
elle  avait un chapeau  de  feutre  avec des  plumes bleues,  un  surtout en
velours gris perle  rattach╩ avec  des agrafes  de  diamants, et une jupe de
satin bleu  toute  brod╩e d'argent. Sur son  ╩paule gauche ╩tincelaient  les
ferrets soutenus par un noeud de m╦me couleur que les plumes et la jupe.
     Le  roi  tressaillit de joie et  le  cardinal  de  col╔re  ; cependant,
distants  comme ils  l'╩taient  de la  reine,  ils ne pouvaient  compter les
ferrets ; la reine les avait,  seulement en avait-elle dix ou en  avait-elle
douze ?
     En  ce  moment,  les  violons sonn╔rent  le  signal  du ballet.  Le roi
s'avan┌a vers Mme la pr╩sidente, avec laquelle il devait danser, et S. A. R.
Monsieur avec la reine. On se mit en place, et le ballet commen┌a.
     Le roi figurait en  face de la reine, et chaque fois qu'il passait pr╔s
d'elle, il  d╩vorait du  regard ces  ferrets,  dont il ne pouvait  savoir le
compte. Une sueur froide couvrait le front du cardinal.
     Le ballet dura une heure ; il avait seize entr╩es.
     Le  ballet  finit  au milieu  des  applaudissements de toute  la salle,
chacun reconduisit sa  dame  ┴ sa place ; mais  le roi  profita du privil╔ge
qu'il avait de laisser la sienne oŢ il  se trouvait, pour s'avancer vivement
vers la reine.
     " Je vous remercie, Madame, lui dit-il, de la  d╩f╩rence que  vous avez
montr╩e pour mes d╩sirs, mais je crois qu'il vous manque deux ferrets, et je
vous les rapporte. "
     A ces mots, il tendit  ┴ la reine  les deux ferrets que lui avait remis
le cardinal.
     " Comment, Sire !  s'╩cria la jeune reine jouant la surprise, vous m'en
donnez encore deux autres ; mais alors, cela m'en fera donc quatorze ? "
     En  effet,  le  roi compta,  et  les douze  ferrets  se trouv╔rent  sur
l'╩paule de Sa Majest╩.
     Le roi appela le cardinal :
     "  Eh bien, que  signifie cela,  Monsieur  le cardinal ? demanda le roi
d'un ton s╩v╔re.
     --  Cela  signifie, Sire, r╩pondit le cardinal,  que je  d╩sirais faire
accepter  ces  deux  ferrets  ┴  Sa Majest╩,  et que n'osant les  lui offrir
moi-m╦me, j'ai adopt╩ ce moyen.
     -- Et j'en suis d'autant plus reconnaissante ┴ Votre Eminence, r╩pondit
Anne d'Autriche avec un  sourire  qui prouvait  qu'elle n'╩tait  pas dupe de
cette ing╩nieuse galanterie, que je suis certaine que ces  deux ferrets vous
co┘tent aussi cher ┴ eux seuls que les douze autres ont co┘t╩  ┴ Sa Majest╩.
"
     Puis,  ayant salu╩ le roi et le cardinal, la reine  reprit le chemin de
la chambre oŢ elle s'╩tait habill╩e et oŢ elle devait se d╩v╦tir.
     L'attention   que  nous   avons  ╩t╩  oblig╩s  de   donner  pendant  le
commencement  de ce chapitre  aux  personnages illustres  que  nous y  avons
introduits nous a ╩cart╩s un instant de  celui ┴ qui  Anne d'Autriche devait
le  triomphe  inouđ  qu'elle  venait de remporter sur le  cardinal,  et qui,
confondu, ignor╩, perdu dans la foule entass╩e ┴ l'une des portes, regardait
de l┴ cette sc╔ne compr╩hensible seulement  pour quatre personnes  : le roi,
la reine, Son Eminence et lui.
     La reine  venait de regagner sa chambre, et d'Artagnan s'appr╦tait ┴ se
retirer, lorsqu'il sentit  qu'on  lui touchait  l╩g╔rement l'╩paule ; il  se
retourna,  et vit une jeune femme qui lui faisait signe  de la suivre. Cette
jeune  femme avait le visage couvert  d'un loup de velours noir, mais malgr╩
cette pr╩caution, qui, au reste, ╩tait bien plutĂt prise pour les autres que
pour lui,  il reconnut  ┴ l'instant m╦me son guide  ordinaire, la l╩g╔re  et
spirituelle Mme Bonacieux.
     La  veille  ils  s'╩taient  vus  ┴ peine  chez  le  suisse Germain,  oŢ
d'Artagnan l'avait fait demander. La hÎte  qu'avait la jeune femme de porter
┴ la reine cette excellente nouvelle de l'heureux retour de son messager fit
que les deux amants ╩chang╔rent ┴ peine  quelques paroles. D'Artagnan suivit
donc Mme  Bonacieux, m┘  par un double sentiment, l'amour et  la  curiosit╩.
Pendant  toute la  route,  et ┴  mesure que les  corridors  devenaient  plus
d╩serts,   d'Artagnan  voulait  arr╦ter  la  jeune  femme,  la   saisir,  la
contempler, ne  f┘t-ce  qu'un  instant  ;  mais,  vive comme un oiseau, elle
glissait  toujours  entre  ses mains, et lorsqu'il voulait parler, son doigt
ramen╩ sur sa  bouche avec un  petit  geste imp╩ratif plein  de  charme  lui
rappelait qu'il  ╩tait sous l'empire d'une  puissance ┴  laquelle  il devait
aveugl╩ment ob╩ir,  et qui lui  interdisait jusqu'┴ la plus l╩g╔re plainte ;
enfin, apr╔s une minute ou deux de tours et de d╩tours, Mme Bonacieux ouvrit
une porte et introduisit le jeune homme dans un cabinet  tout ┴ fait obscur.
L┴ elle lui fit un  nouveau signe de mutisme,  et  ouvrant une seconde porte
cach╩e  par une tapisserie dont les ouvertures  r╩pandirent tout  ┴ coup une
vive lumi╔re, elle disparut.
     D'Artagnan  demeura  un instant immobile  et se  demandant oŢ il ╩tait,
mais  bientĂt un  rayon de lumi╔re  qui  p╩n╩trait  par cette chambre, l'air
chaud et parfum╩ qui arrivait  jusqu'┴ lui, la conversation de deux ou trois
femmes, au  langage  ┴ la  fois  respectueux et ╩l╩gant,  le mot de  Majest╩
plusieurs  fois  r╩p╩t╩,  lui  indiqu╔rent  clairement qu'il  ╩tait  dans un
cabinet attenant ┴ la chambre de la reine.
     Le jeune homme se tint dans l'ombre et attendit.
     La reine paraissait gaie et heureuse, ce qui semblait  fort ╩tonner les
personnes qui l'entouraient, et qui avaient au  contraire  l'habitude  de la
voir presque toujours soucieuse.  La reine rejetait ce  sentiment joyeux sur
la beaut╩ de la f╦te, sur le plaisir  que lui avait fait ╩prouver le ballet,
et  comme  il n'est pas permis  de  contredire une reine, qu'elle sourie  ou
qu'elle pleure, chacun rench╩rissait sur la galanterie  de MM.  les ╩chevins
de la ville de Paris.
     Quoique d'Artagnan ne conn┘t  point la reine, il  distingua sa voix des
autres  voix, d'abord ┴ un l╩ger  accent ╩tranger,  puis ┴  ce  sentiment de
domination  naturellement empreint  dans  toutes les paroles souveraines. Il
l'entendait s'approcher  et  s'╩loigner  de cette porte ouverte,  et deux ou
trois fois il vit m╦me l'ombre d'un corps intercepter la lumi╔re.
     Enfin,  tout ┴  coup  une main et  un  bras  adorables  de  forme et de
blancheur pass╔rent ┴ travers la tapisserie ; d'Artagnan comprit que c'╩tait
sa  r╩compense  :  il  se  jeta  ┴  genoux,  saisit  cette  main  et  appuya
respectueusement ses l╔vres  ;  puis cette main se retira  laissant dans les
siennes un objet qu'il reconnut pour  ╦tre une bague ;  aussitĂt la porte se
referma, et d'Artagnan se retrouva dans la plus compl╔te obscurit╩.
     D'Artagnan mit la bague ┴  son doigt et  attendit de nouveau ; il ╩tait
╩vident que tout n'╩tait pas fini encore.
     Apr╔s  la  r╩compense  de  son d╩vouement  venait la  r╩compense de son
amour.  D'ailleurs, le ballet  ╩tait dans╩,  mais la  soir╩e ╩tait  ┴  peine
commenc╩e  :  on soupait ┴  trois heures,  et  l'horloge Saint-Jean,  depuis
quelque temps d╩j┴, avait sonn╩ deux heures trois quarts.
     En effet, peu ┴ peu le bruit des voix diminua dans la chambre voisine ;
puis on l'entendit s'╩loigner ; puis la porte du cabinet oŢ ╩tait d'Artagnan
se rouvrit, et Mme Bonacieux s'y ╩lan┌a.
     " Vous, enfin ! s'╩cria d'Artagnan.
     --  Silence ! dit la jeune femme en appuyant sa  main sur les l╔vres du
jeune homme : silence ! et allez-vous-en par oŢ vous ╦tes venu.
     -- Mais oŢ et quand vous reverrai-je ? s'╩cria d'Artagnan.
     --  Un  billet  que vous  trouverez en rentrant  vous le  dira. Partez,
partez ! "
     Et ┴ ces mots  elle  ouvrit la porte  du corridor et poussa  d'Artagnan
hors du cabinet.
     D'Artagnan  ob╩it comme un enfant,  sans  r╩sistance et sans  objection
aucune, ce qui prouve qu'il ╩tait bien r╩ellement amoureux.







     D'Artagnan revint chez lui tout courant, et quoiqu'il f┘t plus de trois
heures du  matin, et  qu'il  e┘t  les  plus  m╩chants  quartiers  de Paris ┴
traverser, il  ne fit aucune  mauvaise rencontre. On sait qu'il y  a un dieu
pour les ivrognes et les amoureux.
     Il trouva  la  porte de son all╩e entrouverte,  monta son  escalier, et
frappa doucement et d'une fa┌on convenue entre lui et son laquais. Planchet,
qu'il  avait  renvoy╩ deux heures  auparavant  de l'HĂtel de  Ville  en  lui
recommandant de l'attendre, vint lui ouvrir la porte.
     "  Quelqu'un  a-t-il apport╩ une  lettre  pour moi  ?  demanda vivement
d'Artagnan.
     -- Personne n'a apport╩ de lettre,  Monsieur, r╩pondit Planchet  ; mais
il y en a une qui est venue toute seule.
     -- Que veux-tu dire, imb╩cile ?
     -- Je  veux  dire  qu'en  rentrant,  quoique j'eusse  la clef de  votre
appartement dans ma  poche et  que  cette clef ne m'e┘t  point  quitt╩, j'ai
trouv╩ une lettre  sur  le tapis vert de  la  table,  dans votre  chambre  ┴
coucher.
     -- Et oŢ est cette lettre ?
     -- Je l'ai laiss╩e  oŢ elle  ╩tait,  Monsieur. Il n'est pas naturel que
les lettres entrent ainsi chez les gens. Si la fen╦tre ╩tait ouverte encore,
ou  seulement   entrebÎill╩e,  je  ne  dis  pas  ;  mais  non,  tout   ╩tait
herm╩tiquement  ferm╩. Monsieur, prenez garde, car il y a tr╔s  certainement
quelque magie l┴-dessous. "
     Pendant ce temps, le jeune homme  s'╩lan┌ait dans la chambre et ouvrait
la lettre ; elle ╩tait de Mme Bonacieux, et con┌ue en ces termes :
     " On  a  de vifs  remerciements  ┴  vous  faire et ┴  vous transmettre.
Trouvez-vous ce soir  vers dix heures ┴ Saint-Cloud, en face du pavillon qui
s'╩l╔ve ┴ l'angle de la maison de M. d'Estr╩es.
     " C. B. "
     En  lisant cette  lettre, d'Artagnan  sentait son coeur se  dilater  et
s'╩treindre de ce doux spasme qui torture et caresse le coeur des amants.
     C'╩tait  le  premier  billet   qu'il   recevait,  c'╩tait  le   premier
rendez-vous  qui lui ╩tait accord╩.  Son coeur,  gonfl╩ par  l'ivresse de la
joie, se sentait pr╦t ┴ d╩faillir sur le seuil de ce paradis terrestre qu'on
appelait l'amour.
     " Eh bien, Monsieur,  dit Planchet,  qui avait  vu son ma¤tre rougir et
pÎlir successivement ; Eh bien, n'est-ce pas que j'avais devin╩ juste et que
c'est quelque m╩chante affaire ?
     -- Tu  te trompes, Planchet, r╩pondit d'Artagnan, et  la  preuve, c'est
que voici un ╩cu pour que tu boives ┴ ma sant╩.
     -- Je remercie Monsieur de l'╩cu  qu'il me donne, et je lui  promets de
suivre exactement ses instructions ; mais il n'en est pas moins vrai que les
lettres qui entrent ainsi dans les maisons ferm╩es...
     -- Tombent du ciel, mon ami, tombent du ciel.
     -- Alors, Monsieur est content ? demanda Planchet.
     -- Mon cher Planchet, je suis le plus heureux des hommes !
     -- Et je puis profiter du bonheur de Monsieur pour aller me coucher ?
     -- Oui, va.
     -- Que toutes les b╩n╩dictions  du Ciel  tombent sur Monsieur,  mais il
n'en est pas moins vrai que cette lettre... "
     Et Planchet se  retira en secouant  la  t╦te  avec  un air de doute que
n'╩tait point parvenue ┴ effacer enti╔rement la lib╩ralit╩ de d'Artagnan.
     Rest╩  seul,  d'Artagnan lut  et  relut  son billet,  puis il baisa  et
rebaisa  vingt  fois ces  lignes trac╩es par la  main de sa belle ma¤tresse.
Enfin il se coucha, s'endormit et fit des r╦ves d'or.
     A sept heures du matin,  il se leva  et appela Planchet, qui, au second
appel, ouvrit la porte, le visage encore mal nettoy╩ des  inqui╩tudes de  la
veille.
     " Planchet, lui dit d'Artagnan, je sors pour toute la journ╩e peut-╦tre
; tu es donc  libre jusqu'┴ sept heures du  soir  ;  mais, ┴  sept heures du
soir, tiens-toi pr╦t avec deux chevaux.
     -- Allons ! dit Planchet, il  para¤t que nous allons encore nous  faire
traverser la peau en plusieurs endroits.
     -- Tu prendras ton mousqueton et tes pistolets.
     --  Eh bien, que disais-je ?  s'╩cria Planchet. L┴, j'en  ╩tais  s┘r ;,
maudite lettre !
     --  Mais rassure-toi  donc,  imb╩cile, il s'agit  tout simplement d'une
partie de plaisir.
     --  Oui ! comme les voyages d'agr╩ment de l'autre  jour, oŢ il pleuvait
des balles et oŢ il poussait des chausse-trapes.
     -- Au  reste, si vous avez peur, Monsieur Planchet,  reprit d'Artagnan,
j'irai sans vous ; j'aime  mieux voyager seul que d'avoir  un compagnon  qui
tremble.
     --  Monsieur me fait  injure, dit Planchet  ; il  me semblait cependant
qu'il m'avait vu ┴ l'oeuvre.
     --  Oui, mais j'ai cru que  tu  avais us╩  tout ton courage d'une seule
fois.
     --  Monsieur verra que dans l'occasion il m'en reste encore ; seulement
je  prie Monsieur de ne pas trop le prodiguer, s'il veut  qu'il  m'en  reste
longtemps.
     -- Crois-tu en avoir encore une certaine somme ┴ d╩penser ce soir ?
     -- Je l'esp╔re :
     -- Eh bien, je compte sur toi.
     -- A  l'heure dite,  je serai pr╦t ; seulement je croyais que  Monsieur
n'avait qu'un cheval ┴ l'╩curie des gardes.
     -- Peut-╦tre n'y en a-t-il qu'un encore dans ce moment-ci, mais ce soir
il y en aura quatre.
     -- Il para¤t que notre voyage ╩tait un voyage de remonte ?
     -- Justement " , dit d'Artagnan.
     Et ayant fait ┴ Planchet un dernier geste de recommandation, il sortit.
     M.  Bonacieux ╩tait  sur sa  porte. L'intention de d'Artagnan  ╩tait de
passer outre,  sans  parler au digne mercier ; mais celui-ci fit un salut si
doux et si  b╩nin, que  force fut ┴ son  locataire  non seulement  de le lui
rendre, mais encore de lier conversation avec lui.
     Comment d'ailleurs  ne pas avoir  un peu de condescendance pour un mari
dont  la femme vous a donn╩ un  rendez-vous le  soir m╦me ┴ Saint-Cloud,  en
face du  pavillon  de M. d'Estr╩es  ! D'Artagnan s'approcha de l'air le plus
aimable qu'il put prendre.
     La conversation  tomba tout naturellement sur l'incarc╩ration du pauvre
homme. M. Bonacieux, qui ignorait que d'Artagnan e┘t entendu sa conversation
avec l'inconnu  de  Meung, raconta ┴ son jeune locataire les pers╩cutions de
ce monstre de M. de Laffemas, qu'il ne  cessa de qualifier pendant tout  son
r╩cit  du  titre  de  bourreau du cardinal  et s'╩tendit longuement  sur  la
Bastille,  les  verrous,  les  guichets,  les soupiraux,  les grilles et les
instruments de torture.
     D'Artagnan l'╩couta avec une complaisance exemplaire ; puis,  lorsqu'il
eut fini :
     "  Et Mme Bonacieux, dit-il enfin savez-vous qui l'avait  enlev╩e ? car
je  n'oublie  pas  que c'est  ┴ cette circonstance  fÎcheuse  que je dois le
bonheur d'avoir fait votre connaissance.
     -- Ah ! dit M. Bonacieux, ils se sont bien gard╩s de me  le dire, et ma
femme de son cĂt╩ m'a  jur╩ ses grands dieux qu'elle ne  le savait pas. Mais
vous-m╦me, continua M. Bonacieux d'un ton de bonhomie parfaite, qu'╦tes-vous
devenu tous  ces jours pass╩s ? je ne vous ai vu, ni vous ni vos amis, et ce
n'est pas  sur le pav╩ de  Paris, je pense, que vous  avez ramass╩  toute la
poussi╔re que Planchet ╩poussetait hier sur vos bottes.
     -- Vous avez raison,  mon cher Monsieur Bonacieux, mes amis et moi nous
avons fait un petit voyage.
     -- Loin d'ici ?
     --  Oh  ! mon Dieu non, ┴  une quarantaine de lieues seulement  ;  nous
avons ╩t╩ conduire M. Athos aux eaux de Forges, oŢ mes amis sont rest╩s.
     -- Et  vous ╦tes  revenu,  vous, n'est-ce pas ? reprit M. Bonacieux  en
donnant ┴ sa physionomie  son air  le plus malin. Un  beau gar┌on comme vous
n'obtient pas de longs cong╩s de sa ma¤tresse, et  nous ╩tions  impatiemment
attendu ┴ Paris, n'est-ce pas ?
     -- Ma  foi,  dit en  riant le  jeune homme, je  vous  l'avoue, d'autant
mieux,  mon cher Monsieur Bonacieux,  que je vois  qu'on ne peut  rien  vous
cacher. Oui, j'╩tais attendu, et bien impatiemment, je vous en r╩ponds. "
     Un l╩ger  nuage passa sur le front de  Bonacieux,  mais si  l╩ger,  que
d'Artagnan ne s'en aper┌ut pas.
     "  Et nous  allons ╦tre r╩compens╩  de  notre diligence ?  continua  le
mercier avec une  l╩g╔re  alt╩ration dans la voix, alt╩ration que d'Artagnan
ne  remarqua pas plus qu'il n'avait  fait du nuage momentan╩ qui, un instant
auparavant, avait assombri la figure du digne homme.
     -- Ah ! faites donc le bon apĂtre ! dit en riant d'Artagnan.
     --  Non, ce que je vous en dis, reprit  Bonacieux, c'est seulement pour
savoir si nous rentrons tard.
     -- Pourquoi cette  question, mon cher hĂte ?  demanda d'Artagnan ; est-
ce que vous comptez m'attendre ?
     --  Non, c'est que  depuis mon arrestation et  le vol qui a ╩t╩  commis
chez moi, je  m'effraie  chaque  fois  que  j'entends  ouvrir  une porte, et
surtout la nuit. Dame, que voulez-vous !  je ne suis point homme d'╩p╩e, moi
!
     -- Eh bien, ne vous  effrayez pas si je rentre ┴ une  heure, ┴ deux  ou
trois heures  du  matin ; si  je ne rentre pas du tout, ne vous effrayez pas
encore. "
     Cette  fois, Bonacieux  devint  si pÎle,  que  d'Artagnan  ne put faire
autrement que de s'en apercevoir, et lui demanda ce qu'il avait.
     "  Rien,  r╩pondit Bonacieux, rien.  Depuis mes malheurs  seulement, je
suis sujet ┴ des faiblesses qui  me prennent tout ┴ coup, et je viens  de me
sentir passer un frisson. Ne faites  pas attention ┴ cela, vous qui n'avez ┴
vous occuper que d'╦tre heureux.
     -- Alors j'ai de l'occupation, car je le suis.
     -- Pas encore, attendez donc, vous avez dit : ┴ ce soir.
     -- Eh bien, ce soir arrivera, Dieu merci ! et peut-╦tre l'attendez-vous
avec  autant  d'impatience  que  moi.  Peut-╦tre,  ce  soir,  Mme  Bonacieux
visitera-t-elle le domicile conjugal.
     -- Mme Bonacieux n'est pas libre ce soir, r╩pondit gravement le  mari ;
elle est retenue au Louvre par son service.
     -- Tant pis pour vous, mon cher hĂte, tant pis ; quand je suis heureux,
moi, je  voudrais que tout le monde le f┘t ; mais il para¤t que ce n'est pas
possible. "
     Et le jeune homme s'╩loigna en riant aux ╩clats de la plaisanterie  que
lui seul, pensait-il, pouvait comprendre.
     " Amusez-vous bien ! " r╩pondit Bonacieux d'un air s╩pulcral.
     Mais  d'Artagnan ╩tait d╩j┴  trop loin  pour  l'entendre,  et  l'e┘t-il
entendu, dans la disposition d'esprit  oŢ  il ╩tait, il ne l'e┘t  certes pas
remarqu╩.
     Il  se dirigea vers  l'hĂtel de M. de Tr╩ville ; sa visite de la veille
avait ╩t╩, on se le rappelle, tr╔s courte et tr╔s peu explicative.
     Il trouva M. de Tr╩ville dans  la joie  de son Îme. Le roi  et la reine
avaient ╩t╩ charmants pour lui au bal. Il est vrai que le cardinal avait ╩t╩
parfaitement maussade.
     A  une  heure  du  matin,  il s'╩tait retir╩ sous pr╩texte  qu'il ╩tait
indispos╩. Quant ┴  Leurs Majest╩s, elles n'╩taient rentr╩es  au Louvre qu'┴
six heures du matin.
     " Maintenant, dit M. de Tr╩ville en baissant la voix et en interrogeant
du  regard  tous les angles  de l'appartement pour  voir  s'ils ╩taient bien
seuls,  maintenant  parlons de vous, mon jeune ami,  car il est ╩vident  que
votre  heureux retour est pour  quelque chose dans la  joie du roi, dans  le
triomphe de  la  reine  et dans l'humiliation de  Son Eminence. Il s'agit de
bien vous tenir.
     --  Qu'ai-je  ┴ craindre,  r╩pondit d'Artagnan,  tant  que  j'aurai  le
bonheur de jouir de la faveur de Leurs Majest╩s ?
     -- Tout,  croyez-moi.  Le  cardinal n'est  point homme  ┴  oublier  une
mystification tant qu'il n'aura pas r╩gl╩ ses comptes avec le mystificateur,
et le mystificateur m'a bien l'air d'╦tre certain Gascon de ma connaissance.
     -- Croyez-vous  que le cardinal soit aussi avanc╩ que vous et sache que
c'est moi qui ai ╩t╩ ┴ Londres ?
     -- Diable ! vous avez ╩t╩ ┴ Londres. Est-ce de  Londres que  vous  avez
rapport╩ ce beau diamant qui brille ┴  votre doigt ? Prenez garde, mon  cher
d'Artagnan, ce  n'est  pas une  bonne chose que le pr╩sent d'un ennemi ; n'y
a-t-il pas l┴-dessus certain vers latin... Attendez donc...
     -- Oui, sans doute, reprit d'Artagnan, qui n'avait jamais pu se fourrer
la premi╔re  r╔gle du  rudiment dans la t╦te, et qui,  par  ignorance, avait
fait le d╩sespoir de son  pr╩cepteur ; oui, sans doute, il doit  y  en avoir
un.
     -- Il y en a un certainement, dit M. de Tr╩ville,  qui avait une teinte
de lettres, et M. de Benserade me le citait l'autre jour... Attendez donc...
Ah ! m'y voici :
     ... timeo Danaos et dona ferentes.
     "  Ce  qui veut  dire  :  D╩fiez-vous de  l'ennemi  qui vous  fait  des
pr╩sents. "
     -- Ce diamant ne vient pas d'un ennemi, Monsieur, reprit d'Artagnan, il
vient de la reine.
     -- De la reine ! oh ! oh ! dit M. de  Tr╩ville. Effectivement, c'est un
v╩ritable bijou royal, qui vaut  mille pistoles comme un  denier. Par qui la
reine vous a-t-elle fait remettre ce cadeau ?
     -- Elle me l'a remis elle-m╦me.
     -- OŢ cela ?
     -- Dans le cabinet attenant ┴ la chambre oŢ elle a chang╩ de toilette.
     -- Comment ?
     -- En me donnant sa main ┴ baiser.
     -- Vous avez bais╩  la main de la reine  !  s'╩cria  M. de Tr╩ville  en
regardant d'Artagnan.
     -- Sa Majest╩ m'a fait l'honneur de m'accorder cette grÎce !
     -- Et cela en pr╩sence de t╩moins ? Imprudente, trois fois imprudente !
     --  Non, Monsieur,  rassurez-vous,  personne  ne  l'a vue  "  ,  reprit
d'Artagnan. Et il raconta  ┴  M. de  Tr╩ville comment  les choses  s'╩taient
pass╩es.
     "  Oh  ! les femmes, les femmes  !  s'╩cria le  vieux  soldat,  je  les
reconnais  bien  ┴ leur  imagination  romanesque  ;  tout  ce  qui  sent  le
myst╩rieux les  charme  ; ainsi vous avez  vu  le  bras,  voil┴ tout ;  vous
rencontreriez  la  reine, que  vous ne  la  reconna¤triez  pas ;  elle  vous
rencontrerait ; qu'elle ne saurait pas qui vous ╦tes.
     -- Non, mais grÎce ┴ ce diamant... , reprit le jeune homme.
     --  Ecoutez,  dit  M. de  Tr╩ville,  voulez-vous que  je  vous donne un
conseil, un bon conseil, un conseil d'ami ?
     -- Vous me ferez honneur, Monsieur, dit d'Artagnan.
     -- Eh bien, allez chez le premier orf╔vre venu et vendez-lui ce diamant
pour le  prix qu'il vous en donnera ; si juif qu'il soit, vous en  trouverez
toujours  bien huit  cents  pistoles. Les pistoles  n'ont  pas de nom, jeune
homme, et  cette bague  en  a un  terrible, ce  qui peut trahir celui qui la
porte.
     -- Vendre cette bague ! une  bague qui vient de ma souveraine ! jamais,
dit d'Artagnan.
     -- Alors tournez-en le chaton en  dedans, pauvre fou, car on sait qu'un
cadet de Gascogne ne trouve pas de pareils bijoux dans l'╩crin de sa m╔re.
     --  Vous croyez  donc  que  j'ai  quelque chose  ┴ craindre  ?  demanda
d'Artagnan.
     -- C'est-┴-dire, jeune  homme, que celui qui s'endort sur une mine dont
la m╔che  est allum╩e  doit  se  regarder comme en s┘ret╩ en  comparaison de
vous.
     -- Diable ! dit d'Artagnan,  que le  ton d'assurance  de M. de Tr╩ville
commen┌ait ┴ inqui╩ter : diable, que faut-il faire ?
     -- Vous tenir sur vos gardes toujours et avant toute chose. Le cardinal
a la m╩moire tenace et la main longue ;  croyez-moi, il  vous jouera quelque
tour.
     -- Mais lequel ?
     -- Eh ! le sais-je, moi ! est-ce qu'il n'a pas ┴ son service toutes les
ruses du d╩mon ? Le moins qui puisse vous arriver est qu'on vous arr╦te.
     -- Comment ! on oserait arr╦ter un homme au service de Sa Majest╩ ?
     -- Pardieu ! on s'est bien  g╦n╩ pour Athos ! En tout cas, jeune homme,
croyez-en un homme qui  est depuis trente ans ┴ la cour :  ne  vous endormez
pas dans votre s╩curit╩, ou vous ╦tes perdu. Bien au contraire, et c'est moi
qui vous le dis, voyez des  ennemis partout. Si l'on vous cherche  querelle,
╩vitez-la, f┘t-ce  un enfant de dix ans  qui vous la cherche  ; si l'on vous
attaque de  nuit ou de jour,  battez en retraite  et sans honte  ;  si  vous
traversez un pont, tÎtez les planches, de peur qu'une planche ne vous manque
sous le  pied  ; si vous passez devant  une maison qu'on bÎtit, regardez  en
l'air  de peur  qu'une pierre ne vous tombe sur la t╦te ;  si  vous  rentrez
tard,  faites-vous suivre par votre laquais, et que votre laquais soit arm╩,
si toutefois vous  ╦tes s┘r de  votre laquais. D╩fiez-vous de tout le monde,
de  votre ami,  de  votre fr╔re,  de  votre ma¤tresse,  de  votre  ma¤tresse
surtout. "
     D'Artagnan rougit.
     "  De  ma  ma¤tresse,  r╩p╩ta-t-il machinalement ; et  pourquoi  plutĂt
d'elle que d'un autre ?
     -- C'est  que la  ma¤tresse  est un des  moyens favoris du cardinal, il
n'en a pas de plus exp╩ditif : une femme vous vend pour dix pistoles, t╩moin
Dalila. Vous savez les Ecritures, hein ? "
     D'Artagnan pensa au rendez-vous que lui avait donn╩ Mme Bonacieux  pour
le  soir m╦me  ; mais nous devons dire, ┴ la louange de  notre h╩ros, que la
mauvaise  opinion  que M. de  Tr╩ville  avait  des femmes en g╩n╩ral  ne lui
inspira pas le moindre petit soup┌on contre sa jolie hĂtesse.
     " Mais,  ┴ propos, reprit M. de  Tr╩ville,  que sont  devenus vos trois
compagnons ?
     --  J'allais vous  demander  si vous  n'en  aviez  pas  appris quelques
nouvelles.
     -- Aucune, Monsieur.
     -- Eh bien, je les ai laiss╩s sur ma route : Porthos  ┴ Chantilly, avec
un  duel sur les bras ; Aramis ┴ Cr╔vecoeur, avec une  balle dans l'╩paule ;
et Athos ┴ Amiens, avec une accusation de faux monnayeur sur le corps.
     -- Voyez-vous ! dit M. de Tr╩ville ; et comment vous ╦tes-vous ╩chapp╩,
vous ?
     -- Par miracle, Monsieur, je dois le  dire, avec un coup d'╩p╩e dans la
poitrine, et en clouant M. le comte de Wardes sur le revers de  la  route de
Calais, comme un papillon ┴ une tapisserie.
     -- Voyez-vous encore  ! de Wardes, un homme au cardinal,  un cousin  de
Rochefort. Tenez, mon cher ami, il me vient une id╩e.
     -- Dites, Monsieur.
     -- A votre place, je ferais une chose.
     -- Laquelle ?
     -- Tandis que Son Eminence me ferait  chercher ┴ Paris, je reprendrais,
moi, sans tambour  ni trompette, la route  de  Picardie,  et  je  m'en irais
savoir des nouvelles de mes trois compagnons. Que diable ! ils m╩ritent bien
cette petite attention de votre part.
     -- Le conseil est bon, Monsieur, et demain je partirai.
     -- Demain ! et pourquoi pas ce soir ?
     --  Ce  soir,  Monsieur,  je  suis  retenu  ┴  Paris  par  une  affaire
indispensable.
     --  Ah ! jeune homme ! jeune  homme ! quelque amourette ? Prenez garde,
je vous le r╩p╔te  : c'est la  femme qui nous a perdus,  tous tant  que nous
sommes. Croyez-moi, partez ce soir.
     -- Impossible ! Monsieur.
     -- Vous avez donc donn╩ votre parole ?
     -- Oui, Monsieur.
     -- Alors c'est autre chose ; mais promettez-moi que si  vous n'╦tes pas
tu╩ cette nuit, vous partirez demain.
     -- Je vous le promets.
     -- Avez-vous besoin d'argent ?
     -- J'ai encore cinquante pistoles. C'est  autant qu'il m'en faut, je le
pense.
     -- Mais vos compagnons ?
     -- Je  pense qu'ils ne doivent pas en manquer. Nous  sommes  sortis  de
Paris chacun avec soixante-quinze pistoles dans nos poches.
     -- Vous reverrai-je avant votre d╩part ?
     -- Non, pas que je pense, Monsieur, ┴ moins qu'il n'y ait du nouveau.
     -- Allons, bon voyage !
     -- Merci, Monsieur. "
     Et d'Artagnan  prit cong╩ de M. de  Tr╩ville, touch╩ plus que jamais de
sa sollicitude toute paternelle pour ses mousquetaires.
     Il passa successivement chez  Athos, chez Porthos et chez Aramis. Aucun
d'eux  n'╩tait  rentr╩. Leurs laquais aussi ╩taient absents, et l'on n'avait
des nouvelles ni des uns, ni des autres.
     Il  se  serait  bien  inform╩ d'eux  ┴  leurs  ma¤tresses,  mais  il ne
connaissait ni celle de Porthos, ni  celle d'Aramis ; quant ┴ Athos, il n'en
avait pas.
     En  passant  devant l'hĂtel  des  Gardes, il  jeta  un coup d'oeil dans
l'╩curie : trois chevaux  ╩taient  d╩j┴  rentr╩s sur  quatre. Planchet, tout
╩bahi, ╩tait en train de les ╩triller, et avait d╩j┴ fini avec deux  d'entre
eux.
     " Ah  ! Monsieur, dit Planchet  en  apercevant  d'Artagnan, que je suis
aise de vous voir !
     -- Et pourquoi cela, Planchet ? demanda le jeune homme.
     -- Auriez-vous confiance en M. Bonacieux, notre hĂte ?
     -- Moi ? pas le moins du monde.
     -- Oh ! que vous faites bien, Monsieur.
     -- Mais d'oŢ vient cette question ?
     -- De ce que, tandis que vous  causiez avec lui, je vous observais sans
vous ╩couter ; Monsieur, sa figure a chang╩ deux ou trois fois de couleur.
     -- Bah !
     -- Monsieur n'a pas remarqu╩  cela, pr╩occup╩ qu'il ╩tait  de la lettre
qu'il venait de recevoir  ; mais moi, au contraire, que l'╩trange fa┌on dont
cette lettre  ╩tait parvenue ┴ la maison  avait mis sur mes gardes, je  n'ai
pas perdu un mouvement de sa physionomie.
     -- Et tu l'as trouv╩e... ?
     -- Tra¤treuse, Monsieur.
     -- Vraiment !
     -- De plus,  aussitĂt que  Monsieur l'a eu quitt╩ et qu'il a disparu au
coin de la rue, M. Bonacieux  a pris son chapeau,  a ferm╩ sa porte et s'est
mis ┴ courir par la rue oppos╩e.
     -- En effet, tu  as raison,  Planchet tout  cela me para¤t fort louche,
et, sois tranquille, nous ne lui  paierons pas  notre loyer que la chose  ne
nous ait ╩t╩ cat╩goriquement expliqu╩e.
     -- Monsieur plaisante, mais Monsieur verra.
     -- Que veux-tu, Planchet, ce qui doit arriver est ╩crit !
     -- Monsieur ne renonce donc pas ┴ sa promenade de ce soir ?
     --  Bien au contraire, Planchet, plus j'en voudrai ┴  M.  Bonacieux, et
plus j'irai au rendez-vous que m'a donn╩ cette lettre qui t'inqui╔te tant.
     -- Alors, si c'est la r╩solution de Monsieur...
     -- In╩branlable, mon ami ;  ainsi donc, ┴ neuf  heures,  tiens-toi pr╦t
ici, ┴ l'hĂtel ; je viendrai te prendre. "
     Planchet, voyant  qu'il n'y avait plus  aucun  espoir de faire renoncer
son ma¤tre ┴ son projet, poussa un  profond soupir, et se mit ┴  ╩triller le
troisi╔me cheval.
     Quant ┴  d'Artagnan, comme c'╩tait au fond un gar┌on plein de prudence,
au lieu de rentrer chez  lui, il s'en alla d¤ner chez  ce pr╦tre gascon qui,
au moment  de la  d╩tresse des  quatre amis, leur avait donn╩ un d╩jeuner de
chocolat.







     A neuf  heures,  d'Artagnan  ╩tait ┴  l'hĂtel  des  Gardes  ; il trouva
Planchet sous les armes. Le quatri╔me cheval ╩tait arriv╩.
     Planchet  ╩tait arm╩ de son  mousqueton  et d'un  pistolet.  D'Artagnan
avait  son ╩p╩e  et passa  deux  pistolets  ┴  sa  ceinture,  puis tous deux
enfourch╔rent chacun un cheval  et s'╩loign╔rent sans bruit. Il faisait nuit
close, et  personne ne les vit sortir.  Planchet se mit ┴  la  suite  de son
ma¤tre, et marcha par-derri╔re ┴ dix pas.
     D'Artagnan traversa les quais, sortit par la porte de la  Conf╩rence et
suivit alors le  chemin, bien plus  beau  alors qu'aujourd'hui,  qui  m╔ne ┴
Saint-Cloud.
     Tant  qu'on  fut  dans  la  ville, Planchet garda  respectueusement  la
distance qu'il s'╩tait  impos╩e ; mais d╔s que le chemin commen┌a ┴  devenir
plus  d╩sert et plus  obscur, il se rapprocha tout doucement :  si bien que,
lorsqu'on entra  dans le bois de  Boulogne,  il se trouva tout naturellement
marcher cĂte ┴ cĂte avec son ma¤tre. En effet, nous ne devons pas dissimuler
que l'oscillation des grands arbres et le reflet de la lune dans les taillis
sombres  lui  causaient  une vive inqui╩tude. D'Artagnan  s'aper┌ut qu'il se
passait chez son laquais quelque chose d'extraordinaire.
     " Eh bien, Monsieur Planchet, lui demanda-t-il, qu'avons-nous donc ?
     -- Ne trouvez-vous pas, Monsieur, que les bois sont comme les ╩glises ?
     -- Pourquoi cela, Planchet ?
     -- Parce qu'on n'ose  point parler haut dans ceux-ci comme dans celles-
l┴.
     -- Pourquoi n'oses-tu parler haut, Planchet ? parce que tu as peur ?
     -- Peur d'╦tre entendu, oui, Monsieur.
     -- Peur d'╦tre entendu ! Notre  conversation est cependant morale,  mon
cher Planchet, et nul n'y trouverait ┴ redire.
     -- Ah ! Monsieur ! reprit Planchet en revenant ┴ son id╩e  m╔re, que ce
M. Bonacieux a quelque chose de sournois dans ses sourcils et de  d╩plaisant
dans le jeu de ses l╔vres !
     -- Qui diable te fait penser ┴ Bonacieux ?
     -- Monsieur,  l'on pense ┴ ce que l'on peut  et  non pas  ┴ ce que l'on
veut.
     -- Parce que tu es un poltron, Planchet.
     -- Monsieur,  ne confondons pas  la prudence  avec la poltronnerie ; la
prudence est une vertu.
     -- Et tu es vertueux, n'est-ce pas, Planchet ?
     -- Monsieur, n'est-ce point le canon d'un mousquet qui brille  l┴-bas ?
Si nous baissions la t╦te ?
     -- En  v╩rit╩, murmura d'Artagnan, ┴  qui les recommandations de M.  de
Tr╩ville revenaient en m╩moire ; en v╩rit╩, cet animal finirait par me faire
peur. "
     Et il mit son cheval au trot.
     Planchet suivit le mouvement de son ma¤tre,  exactement comme s'il  e┘t
╩t╩ son ombre, et se retrouva trottant pr╔s de lui.
     " Est-ce que nous allons marcher comme  cela toute la nuit, Monsieur  ?
demanda-t-il.
     -- Non, Planchet, car tu es arriv╩, toi.
     -- Comment, je suis arriv╩ ? et Monsieur ?
     -- Moi, je vais encore ┴ quelques pas.
     -- Et Monsieur me laisse seul ici ?
     -- Tu as peur, Planchet ?
     -- Non, mais je  fais  seulement observer ┴  Monsieur que la  nuit sera
tr╔s froide,  que  les fra¤cheurs donnent des rhumatismes,  et qu'un laquais
qui a des rhumatismes est un triste serviteur, surtout pour un ma¤tre alerte
comme Monsieur.
     -- Eh bien,  si  tu as  froid,  Planchet,  tu entreras  dans un de  ces
cabarets que tu vois  l┴-bas, et  tu  m'attendras demain matin ┴ six  heures
devant la porte.
     --  Monsieur, j'ai bu et mang╩  respectueusement l'╩cu que  vous m'avez
donn╩ ce  matin ; de sorte qu'il ne me reste pas un tra¤tre sou dans le  cas
oŢ j'aurais froid.
     -- Voici une demi-pistole. A demain. "
     D'Artagnan descendit de  son cheval, jeta  la bride au bras de Planchet
et s'╩loigna rapidement en s'enveloppant dans son manteau.
     " Dieu  que  j'ai froid ! "  s'╩cria Planchet  d╔s qu'il eut  perdu son
ma¤tre  de vue ; --  et  press╩ qu'il ╩tait  de se  r╩chauffer, il  se  hÎta
d'aller frapper ┴ la  porte  d'une  maison par╩e de  tous les attributs d'un
cabaret de banlieue.
     Cependant  d'Artagnan,  qui  s'╩tait  jet╩  dans  un  petit  chemin  de
traverse, continuait sa  route et atteignait Saint-Cloud ; mais,  au lieu de
suivre  la  grande rue,  il  tourna derri╔re le chÎteau, gagna une esp╔ce de
ruelle fort ╩cart╩e,  et se  trouva bientĂt en face du  pavillon indiqu╩. Il
╩tait situ╩ dans  un lieu tout ┴ fait d╩sert. Un grand mur, ┴ l'angle duquel
╩tait ce pavillon, r╩gnait d'un cĂt╩ de cette ruelle, et de l'autre une haie
d╩fendait contre les passants  un petit jardin  au fond duquel s'╩levait une
maigre cabane.
     Il  ╩tait  arriv╩ au rendez-vous,  et  comme on ne  lui  avait  pas dit
d'annoncer sa pr╩sence par aucun signal, il attendit.
     Nul bruit ne se faisait  entendre, on e┘t dit qu'on ╩tait ┴ cent lieues
de  la capitale.  D'Artagnan s'adossa  ┴ la  haie apr╔s avoir  jet╩ un  coup
d'oeil  derri╔re lui. Par-del┴  cette  haie,  ce jardin et cette cabane,  un
brouillard  sombre enveloppait  de ses plis cette  immensit╩ oŢ dort  Paris,
vide,  b╩ant,  immensit╩  oŢ  brillaient quelques points  lumineux,  ╩toiles
fun╔bres de cet enfer.
     Mais pour d'Artagnan tous les  aspects rev╦taient une  forme  heureuse,
toutes les id╩es avaient un sourire,  toutes les t╩n╔bres ╩taient diaphanes.
L'heure du rendez-vous allait sonner.
     En  effet,  au bout de  quelques  instants,  le beffroi de  Saint-Cloud
laissa lentement tomber dix coups de sa large gueule mugissante.
     Il  y avait  quelque  chose  de lugubre ┴  cette  voix de bronze qui se
lamentait ainsi au milieu de la nuit.
     Mais  chacune de ces  heures qui composaient l'heure  attendue  vibrait
harmonieusement au coeur du jeune homme.
     Ses yeux ╩taient fix╩s  sur le petit pavillon situ╩ ┴ l'angle de la rue
et dont toutes  les  fen╦tres ╩taient ferm╩es  par  des  volets, except╩ une
seule du premier ╩tage.
     A  travers cette fen╦tre brillait une lumi╔re  douce qui  argentait  le
feuillage tremblant de deux ou trois tilleuls qui s'╩levaient formant groupe
en   dehors  du  parc.   Evidemment  derri╔re   cette  petite   fen╦tre,  si
gracieusement ╩clair╩e, la jolie Mme Bonacieux l'attendait.
     Berc╩  par cette douce id╩e, d'Artagnan attendit de son cĂt╩ une  demi-
heure  sans impatience aucune, les yeux fix╩s sur  ce charmant  petit s╩jour
dont  d'Artagnan apercevait  une  partie de  plafond  aux  moulures  dor╩es,
attestant l'╩l╩gance du reste de l'appartement.
     Le beffroi de Saint-Cloud sonna dix heures et demie.
     Cette fois-ci, sans que  d'Artagnan compr¤t pourquoi, un frisson courut
dans  ses  veines.  Peut-╦tre  aussi le froid  commen┌ait-il ┴  le gagner et
prenait-il pour une impression morale une sensation tout ┴ fait physique.
     Puis l'id╩e lui vint qu'il  avait mal  lu et  que le  rendez-vous ╩tait
pour onze heures seulement.
     Il s'approcha de la fen╦tre, se pla┌a dans un rayon de lumi╔re, tira sa
lettre de sa poche et la relut ; il ne s'╩tait point tromp╩ : le rendez-vous
╩tait bien pour dix heures.
     Il  alla  reprendre son poste, commen┌ant ┴ ╦tre assez  inquiet  de  ce
silence et de cette solitude.
     Onze heures sonn╔rent.
     D'Artagnan  commen┌a  ┴  craindre  v╩ritablement  qu'il  ne  f┘t arriv╩
quelque chose ┴ Mme Bonacieux.
     Il frappa  trois coups dans  ses mains, signal ordinaire des amoureux ;
mais personne ne lui r╩pondit : pas m╦me l'╩cho.
     Alors  il pensa avec  un  certain  d╩pit que  peut-╦tre  la jeune femme
s'╩tait endormie en l'attendant.
     Il  s'approcha  du  mur  et  essaya  d'y  monter ;  mais  le  mur ╩tait
nouvellement cr╩pi, et d'Artagnan se retourna inutilement les ongles.
     En ce moment il avisa les arbres, dont la lumi╔re continuait d'argenter
les feuilles, et comme l'un d'eux faisait saillie  sur le  chemin, il  pensa
que du milieu de ses branches son regard pourrait p╩n╩trer dans le pavillon.
     L'arbre ╩tait facile. D'ailleurs d'Artagnan avait vingt ans ┴ peine, et
par cons╩quent se souvenait de son m╩tier d'╩colier. En un instant il fut au
milieu  des  branches, et par  les vitres  transparentes ses yeux plong╔rent
dans l'int╩rieur du pavillon.
     Chose ╩trange et qui fit frissonner d'Artagnan de la plante des pieds ┴
la racine des cheveux, cette  douce lumi╔re, cette calme lampe ╩clairait une
sc╔ne de d╩sordre ╩pouvantable ; une des vitres de la fen╦tre ╩tait  cass╩e,
la porte de la chambre avait ╩t╩ enfonc╩e  et,  ┴ demi bris╩e, pendait ┴ ses
gonds ;  une table qui avait d┘ ╦tre couverte d'un ╩l╩gant souper  gisait  ┴
terre ; les flacons en  ╩clats, les  fruits ╩cras╩s jonchaient le  parquet ;
tout t╩moignait dans  cette  chambre  d'une lutte  violente et  d╩sesp╩r╩e ;
d'Artagnan crut m╦me reconna¤tre au  milieu de  ce  p╦le-  m╦le  ╩trange des
lambeaux de v╦tements et quelques taches sanglantes maculant la nappe et les
rideaux.
     Il se  hÎta  de redescendre  dans la rue avec un horrible battement  de
coeur, il voulait voir s'il ne trouverait pas d'autres traces de violence.
     La  petite lueur  suave  brillait  toujours dans le  calme de  la nuit.
D'Artagnan s'aper┌ut alors,  chose  qu'il n'avait pas remarqu╩e d'abord, car
rien  ne  le  poussait  ┴ cet  examen,  que  le  sol, battu ici,  trou╩  l┴,
pr╩sentait  des traces confuses de  pas d'hommes, et de pieds de chevaux. En
outre,  les  roues d'une  voiture, qui  paraissait venir de  Paris,  avaient
creus╩ dans la terre molle  une profonde empreinte qui ne d╩passait  pas  la
hauteur du pavillon et qui retournait vers Paris.
     Enfin d'Artagnan, en  poursuivant ses recherches, trouva pr╔s du mur un
gant de femme d╩chir╩. Cependant ce gant,  par tous les points oŢ il n'avait
pas touch╩ la terre boueuse, ╩tait d'une fra¤cheur irr╩prochable. C'╩tait un
de ces gants parfum╩s comme  les amants aiment  ┴ les  arracher d'une  jolie
main.
     A mesure  que d'Artagnan poursuivait ses investigations, une sueur plus
abondante  et  plus  glac╩e perlait sur son front, son coeur ╩tait serr╩ par
une horrible angoisse, sa respiration ╩tait  haletante ; et cependant  il se
disait, pour se rassurer, que ce  pavillon n'avait peut-╦tre  rien de commun
avec  Mme Bonacieux ; que la jeune femme lui  avait donn╩ rendez-vous devant
ce pavillon, et non dans ce pavillon ; qu'elle avait pu ╦tre retenue ┴ Paris
par son service, par la jalousie de son mari peut- ╦tre.
     Mais  tous  ces  raisonnements  ╩taient  battus  en  br╔che,  d╩truits,
renvers╩s  par ce sentiment de douleur intime qui, dans certaines occasions,
s'empare de tout notre ╦tre  et nous crie,  par tout ce qui est destin╩ chez
nous ┴ entendre, qu'un grand malheur plane sur nous.
     Alors d'Artagnan  devint presque  insens╩ :  il  courut sur  la  grande
route, prit le m╦me  chemin qu'il avait d╩j┴ fait, s'avan┌a jusqu'au bac, et
interrogea le passeur.
     Vers  les sept heures  du  soir, le passeur  avait  fait  traverser  la
rivi╔re ┴ une femme  envelopp╩e d'une mante noire, qui  paraissait  avoir le
plus  grand int╩r╦t  ┴ ne pas ╦tre  reconnue ;  mais, justement  ┴ cause des
pr╩cautions qu'elle prenait,  le  passeur  avait pr╦t╩  une  attention  plus
grande, et il avait reconnu que la femme ╩tait jeune et jolie.
     Il y avait  alors, comme aujourd'hui,  une foule de  jeunes  et  jolies
femmes qui venaient ┴ Saint-Cloud et qui avaient int╩r╦t ┴ ne pas ╦tre vues,
et  cependant  d'Artagnan  ne  douta  point  un instant que  ce ne  f┘t  Mme
Bonacieux qu'avait remarqu╩e le passeur.
     D'Artagnan profita de  la lampe qui brillait dans  la cabane du passeur
pour relire encore une fois le billet de Mme Bonacieux et s'assurer qu'il ne
s'╩tait  pas  tromp╩, que le rendez-vous  ╩tait bien  ┴ Saint-Cloud  et  non
ailleurs, devant le pavillon de M. d'Estr╩es et non dans une autre rue.
     Tout concourait ┴ prouver  ┴  d'Artagnan que ses pressentiments  ne  le
trompaient point et qu'un grand malheur ╩tait arriv╩.
     Il reprit le chemin du chÎteau tout courant ; il lui semblait qu'en son
absence quelque chose de nouveau s'╩tait peut-╦tre pass╩ au pavillon et  que
des renseignements l'attendaient l┴.
     La  ruelle ╩tait  toujours  d╩serte, et la  m╦me  lueur  calme et douce
s'╩panchait de la fen╦tre.
     D'Artagnan songea alors ┴ cette masure muette et aveugle mais qui  sans
doute avait vu et qui peut-╦tre pouvait parler.
     La porte de clĂture ╩tait  ferm╩e, mais il sauta par-dessus la haie, et
malgr╩ les aboiements du chien ┴ la cha¤ne, il s'approcha de la cabane.
     Aux premiers coups qu'il frappa, rien ne r╩pondit.
     Un silence de mort r╩gnait dans la cabane  comme  dans  le  pavillon  ;
cependant, comme cette cabane ╩tait sa derni╔re ressource, il s'obstina.
     BientĂt  il  lui  sembla  entendre  un  l╩ger  bruit  int╩rieur,  bruit
craintif, et qui semblait trembler lui-m╦me d'╦tre entendu.
     Alors  d'Artagnan cessa  de frapper et  pria, avec un accent  si  plein
d'inqui╩tude et de promesses, d'effroi et de cajolerie, que sa voix ╩tait de
nature ┴ rassurer de plus peureux. Enfin un vieux  volet vermoulu  s'ouvrit,
ou plutĂt  s'entrebÎilla,  et se  referma  d╔s que la lueur  d'une mis╩rable
lampe qui br┘lait dans un coin eut ╩clair╩ le baudrier, la poign╩e de l'╩p╩e
et le  pommeau des pistolets de d'Artagnan. Cependant, si rapide qu'e┘t  ╩t╩
le  mouvement,  d'Artagnan  avait  eu  le  temps  d'entrevoir  une  t╦te  de
vieillard.
     " Au nom du Ciel ! dit-il, ╩coutez-moi : j'attendais quelqu'un  qui  ne
vient  pas,  je  meurs  d'inqui╩tude. Serait-il  arriv╩ quelque  malheur aux
environs ? Parlez. "
     La fen╦tre se rouvrit lentement, et la m╦me figure apparut de nouveau :
seulement elle ╩tait plus pÎle encore que la premi╔re fois.

     D'Artagnan  raconta  nađvement  son histoire, aux  noms  pr╔s  ; il dit
comment il  avait rendez-vous avec  une jeune femme  devant  ce pavillon, et
comment, ne  la  voyant  pas venir,  il ╩tait mont╩  sur le tilleul et, ┴ la
lueur de la lampe, il avait vu le d╩sordre de la chambre.
     Le vieillard l'╩couta attentivement, tout en faisant  signe que c'╩tait
bien cela : puis, lorsque d'Artagnan eut fini, il hocha la t╦te d'un air qui
n'annon┌ait rien de bon.
     " Que voulez-vous dire ?  s'╩cria  d'Artagnan. Au nom du Ciel ! voyons,
expliquez-vous.
     -- Oh  ! Monsieur, dit le  vieillard, ne  me demandez rien ; car si  je
vous disais  ce que j'ai  vu, bien  certainement il ne m'arriverait  rien de
bon.
     --  Vous avez donc vu quelque chose ?  reprit d'Artagnan. En ce cas, au
nom du Ciel  ! continua-t-il en lui jetant une pistole, dites, dites  ce que
vous avez vu,  et je vous donne  ma foi  de gentilhomme que  pas une de  vos
paroles ne sortira de mon coeur. "
     Le  vieillard  lut  tant  de  franchise et de  douleur sur le visage de
d'Artagnan, qu'il lui fit signe d'╩couter et qu'il lui dit ┴ voix basse :
     " Il ╩tait neuf heures ┴ peu pr╔s, j'avais entendu quelque  bruit  dans
la rue et je d╩sirais savoir  ce que ce pouvait ╦tre, lorsqu'en m'approchant
de ma porte je m'aper┌us  qu'on cherchait ┴ entrer. Comme je suis  pauvre et
que  je n'ai pas peur qu'on me vole, j'allai ouvrir et je vis trois hommes ┴
quelques pas de  l┴. Dans l'ombre ╩tait un carrosse avec des chevaux attel╩s
et des chevaux  de main. Ces chevaux de  main  appartenaient ╩videmment  aux
trois hommes qui ╩taient v╦tus en cavaliers.
     " -- Ah, mes bons Messieurs ! m'╩criai-je, que demandez-vous ?
     " -- Tu dois avoir une ╩chelle ? me dit celui qui paraissait le chef de
l'escorte.
     " -- Oui, Monsieur ; celle avec laquelle je cueille mes fruits.
     "  --  Donne-nous-la,  et  rentre  chez  toi,  voil┴  un  ╩cu  pour  le
d╩rangement que nous te causons. Souviens-toi seulement que si tu dis un mot
de ce que tu vas voir et de ce que tu vas entendre (car  tu regarderas et tu
╩couteras, quelque menace que nous te fassions, j'en suis s┘r), tu es perdu.
"
     " A ces  mots,  il me jeta  un  ╩cu, que je ramassai,  et  il prit  mon
╩chelle.
     " Effectivement, apr╔s avoir referm╩ la porte  de la haie derri╔re eux,
je  fis semblant de rentrer ┴  la maison ; mais j'en sortis  aussitĂt par la
porte  de derri╔re, et, me glissant  dans l'ombre, je parvins jusqu'┴  cette
touffe de sureau, du milieu de laquelle je pouvais tout voir sans ╦tre vu.
     " Les  trois hommes  avaient fait avancer  la voiture sans aucun bruit,
ils en tir╔rent un petit homme,  gros, court,  grisonnant, mesquinement v╦tu
de  couleur  sombre,  lequel  monta avec  pr╩caution  ┴  l'╩chelle,  regarda
sournoisement  dans l'int╩rieur de la chambre, redescendit ┴ pas de  loup et
murmura ┴ voix basse :
     " -- C'est elle ! "
     " AussitĂt celui qui m'avait parl╩ s'approcha  de la porte du pavillon,
l'ouvrit avec une clef qu'il portait sur lui, referma la porte et disparut ;
en m╦me temps les deux autres hommes  mont╔rent ┴ l'╩chelle.  Le petit vieux
demeurait ┴ la porti╔re, le cocher maintenait les chevaux  de la voiture, et
un laquais les chevaux de selle.
     " Tout ┴ coup de  grands cris retentirent  dans le  pavillon, une femme
accourut  ┴ la  fen╦tre et l'ouvrit comme pour  se pr╩cipiter. Mais aussitĂt
qu'elle aper┌ut les deux hommes, elle se rejeta en arri╔re ; les deux hommes
s'╩lanc╔rent apr╔s elle dans la chambre.
     " Alors je ne vis plus rien ; mais j'entendis le bruit des  meubles que
l'on  brise. La femme  criait et appelait au  secours. Mais bientĂt ses cris
furent ╩touff╩s ; les trois hommes se rapproch╔rent de la fen╦tre, emportant
la  femme  dans  leurs  bras  ;  deux   descendirent  par  l'╩chelle  et  la
transport╔rent dans la voiture,  oŢ le petit vieux  entra apr╔s elle.  Celui
qui ╩tait rest╩ dans le pavillon referma la crois╩e, sortit un instant apr╔s
par la porte et s'assura que la femme ╩tait bien dans la voiture  : ses deux
compagnons l'attendaient d╩j┴ ┴ cheval,  il sauta ┴ son tour en selle ;,  le
laquais reprit sa place  pr╔s du cocher  ; le carrosse  s'╩loigna  au  galop
escort╩ par les trois cavaliers, et tout fut fini. A partir de ce moment-l┴,
je n'ai plus rien vu, rien entendu. "
     D'Artagnan,  ╩cras╩ par  une  si terrible nouvelle,  resta immobile  et
muet, tandis que  tous les  d╩mons de la col╔re et de  la jalousie hurlaient
dans son coeur.
     "  Mais,  mon  gentilhomme,  reprit le vieillard,  sur lequel  ce  muet
d╩sespoir causait certes plus d'effet  que n'en eussent produit des cris  et
des larmes ; allons, ne vous d╩solez pas, ils ne vous  l'ont pas tu╩e, voil┴
l'essentiel. "
     --  Savez-vous  ┴  peu  pr╔s,  dit  d'Artagnan,  quel  est l'homme  qui
conduisait cette infernale exp╩dition ?
     -- Je ne le connais pas.
     -- Mais puisqu'il vous a parl╩, vous avez pu le voir.
     -- Ah ! c'est son signalement que vous me demandez ?
     -- Oui.
     --  Un  grand sec,  basan╩, moustaches  noires, oeil noir,  l'air  d'un
gentilhomme.
     --  C'est cela, s'╩cria d'Artagnan ; encore lui ! toujours lui  ! C'est
mon d╩mon, ┴ ce qu'il para¤t ! Et l'autre ?
     -- Lequel ?
     -- Le petit.
     -- Oh ! celui-l┴ n'est pas un seigneur, j'en r╩ponds : d'ailleurs il ne
portait pas l'╩p╩e, et les autres le traitaient sans aucune consid╩ration.
     -- Quelque laquais,  murmura d'Artagnan.  Ah !  pauvre  femme  ! pauvre
femme ! qu'en ont-ils fait ?
     -- Vous m'avez promis le secret, dit le vieillard.
     --  Et  je  vous  renouvelle ma  promesse, soyez  tranquille,  je  suis
gentilhomme. Un  gentilhomme  n'a  que  sa parole, et je vous  ai  donn╩  la
mienne. "
     D'Artagnan reprit, l'Îme navr╩e, le chemin du bac. TantĂt il ne pouvait
croire que ce f┘t Mme Bonacieux, et il esp╩rait le lendemain la retrouver au
Louvre  ;  tantĂt  il craignait  qu'elle n'e┘t eu une intrigue avec  quelque
autre et qu'un jaloux ne  l'e┘t surprise et fait enlever. Il flottait, il se
d╩solait, il se d╩sesp╩rait.
     -- "  Oh ! si  j'avais l┴ mes  amis !  s'╩criait-il, j'aurais au  moins
quelque  esp╩rance de la retrouver  ; mais qui sait ce  qu'ils  sont devenus
eux- m╦mes ! "
     Il  ╩tait minuit ┴  peu pr╔s  ;  il s'agissait  de  retrouver Planchet.
D'Artagnan se fit  ouvrir successivement tous  les cabarets dans lesquels il
aper┌ut un peu de lumi╔re ; dans aucun d'eux il ne retrouva Planchet.
     Au  sixi╔me, il commen┌a de r╩fl╩chir  que la  recherche  ╩tait un  peu
hasard╩e. D'Artagnan n'avait donn╩ rendez-vous ┴ son laquais qu'┴ six heures
du matin, et quelque part qu'il f┘t, il ╩tait dans son droit.
     D'ailleurs,  il  vint  au  jeune homme cette  id╩e,  qu'en  restant aux
environs du  lieu  oŢ l'╩v╩nement  s'╩tait pass╩,  il obtiendrait  peut-╦tre
quelque ╩claircissement sur cette myst╩rieuse  affaire.  Au sixi╔me cabaret,
comme nous  l'avons dit,  d'Artagnan s'arr╦ta donc, demanda une bouteille de
vin de premi╔re qualit╩, s'accouda dans  l'angle le plus obscur et se d╩cida
┴ attendre ainsi le jour ; mais cette fois encore son esp╩rance fut tromp╩e,
et quoiqu'il ╩coutÎt de  toutes ses  oreilles, il n'entendit, au milieu  des
jurons, des lazzi et des injures qu'╩changeaient entre eux les ouvriers, les
laquais et les rouliers qui composaient l'honorable  soci╩t╩ dont il faisait
partie,  rien qui p┘t le  mettre sur  la trace de la pauvre  femme  enlev╩e.
Force lui fut donc, apr╔s avoir aval╩ sa bouteille par d╩soeuvrement et pour
ne pas ╩veiller des soup┌ons, de chercher  dans son coin  la posture la plus
satisfaisante possible  et de s'endormir tant bien que mal. D'Artagnan avait
vingt  ans,  on  se  le  rappelle, et  ┴ cet  Îge  le sommeil  a  des droits
imprescriptibles qu'il r╩clame imp╩rieusement,  m╦me sur les coeurs les plus
d╩sesp╩r╩s.
     Vers  six heures du matin, d'Artagnan se r╩veilla  avec ce malaise  qui
accompagne ordinairement  le  point  du jour  apr╔s  une  mauvaise  nuit. Sa
toilette  n'╩tait pas longue ┴ faire ; il  se tÎta pour savoir si on n'avait
pas profit╩ de son sommeil pour  le  voler, et ayant  retrouv╩ son diamant ┴
son doigt, sa bourse dans sa  poche et  ses pistolets ┴ sa  ceinture, il  se
leva, paya  sa  bouteille et  sortit  pour voir  s'il  n'aurait pas plus  de
bonheur dans la recherche  de son laquais le matin que la nuit. En effet, la
premi╔re chose qu'il aper┌ut ┴ travers le  brouillard humide et grisÎtre fut
l'honn╦te  Planchet  qui, les  deux chevaux en main, l'attendait  ┴ la porte
d'un petit  cabaret  borgne devant  lequel d'Artagnan  ╩tait pass╩ sans m╦me
soup┌onner son existence.







     Au lieu de rentrer  chez lui directement, d'Artagnan mit pied ┴ terre ┴
la porte de M.  de  Tr╩ville, et monta rapidement l'escalier. Cette fois, il
╩tait d╩cid╩ ┴ lui raconter tout ce qui venait de  se passer.  Sans doute il
lui donnerait de  bons conseils dans toute cette affaire ; puis, comme M. de
Tr╩ville voyait presque journellement la reine, il pourrait peut- ╦tre tirer
de  Sa Majest╩ quelque renseignement sur la pauvre femme  ┴ qui l'on faisait
sans doute payer son d╩vouement ┴ sa ma¤tresse.
     M.  de  Tr╩ville ╩couta le r╩cit  du jeune homme avec  une  gravit╩ qui
prouvait qu'il  voyait  autre  chose,  dans  toute  cette  aventure,  qu'une
intrigue d'amour ; puis, quand d'Artagnan eut achev╩ :
     " Hum ! dit-il, tout ceci sent Son Eminence d'une lieue.
     -- Mais, que faire ? dit d'Artagnan.
     -- Rien,  absolument rien, ┴  cette heure, que quitter  Paris, comme je
vous l'ai dit, le plus  tĂt possible. Je verrai la reine, je lui  raconterai
les  d╩tails de la disparition  de  cette pauvre  femme, qu'elle ignore sans
doute ; ces d╩tails la guideront de  son cĂt╩, et, ┴ votre retour, peut-╦tre
aurai-je quelque bonne nouvelle ┴ vous dire. Reposez vous-en sur moi. "
     D'Artagnan  savait que,  quoique  Gascon, M.  de Tr╩ville  n'avait  pas
l'habitude de promettre,  et que lorsque par hasard il promettait, il tenait
plus qu'il n'avait promis. Il le salua donc, plein de reconnaissance pour le
pass╩ et pour l'avenir, et le digne capitaine,  qui de son cĂt╩ ╩prouvait un
vif  int╩r╦t  pour  ce  jeune  homme  si  brave  et  si  r╩solu,  lui  serra
affectueusement la main en lui souhaitant un bon voyage.
     D╩cid╩  ┴ mettre les conseils de M. de Tr╩ville en pratique ┴ l'instant
m╦me, d'Artagnan s'achemina vers la rue des Fossoyeurs, afin de veiller ┴ la
confection de son portemanteau. En s'approchant de sa maison, il reconnut M.
Bonacieux en costume du matin, debout sur  le seuil de sa porte. Tout ce que
lui avait dit, la veille,  le prudent Planchet sur le  caract╔re sinistre de
son  hĂte  revint  alors ┴  l'esprit  de  d'Artagnan, qui  le  regarda  plus
attentivement  qu'il  n'avait  fait encore.  En  effet,  outre  cette pÎleur
jaunÎtre et maladive qui indique l'infiltration de  la bile  dans le sang et
qui pouvait d'ailleurs  n'╦tre qu'accidentelle, d'Artagnan remarqua  quelque
chose  de sournoisement perfide dans  l'habitude des  rides  de sa  face. Un
fripon ne rit pas  de  la m╦me fa┌on  qu'un honn╦te homme, un  hypocrite  ne
pleure pas les m╦mes larmes qu'un homme de bonne foi. Toute  fausset╩ est un
masque, et si bien fait que soit le masque,  on arrive toujours, avec un peu
d'attention, ┴ le distinguer du visage.
     Il sembla donc ┴ d'Artagnan que M. Bonacieux portait un masque, et m╦me
que ce masque ╩tait des plus d╩sagr╩ables ┴ voir.
     En cons╩quence  il allait, vaincu  par  sa  r╩pugnance pour cet  homme,
passer  devant lui sans lui parler, quand, ainsi que la veille, M. Bonacieux
l'interpella.
     " Eh bien,  jeune  homme, lui  dit-il, il  para¤t  que nous  faisons de
grasses nuits  ?  Sept  heures  du  matin,  peste ! Il  me  semble que  vous
retournez tant soit peu  les habitudes re┌ues, et que vous rentrez ┴ l'heure
oŢ les autres sortent.
     -- On ne vous fera pas le m╦me reproche, ma¤tre Bonacieux, dit le jeune
homme,  et vous ╦tes le mod╔le des gens rang╩s. Il est vrai que lorsque l'on
poss╔de  une  jeune  et  jolie femme,  on n'a pas besoin  de courir apr╔s le
bonheur : c'est le bonheur qui vient vous trouver ;  n'est- ce pas, Monsieur
Bonacieux ? "
     Bonacieux devint pÎle comme la mort et grima┌a un sourire.
     "  Ah ! ah !  dit Bonacieux, vous ╦tes  un plaisant compagnon. Mais  oŢ
diable avez-vous ╩t╩ courir cette nuit,  mon jeune ma¤tre ?  Il para¤t qu'il
ne faisait pas bon dans les chemins de traverse. "
     D'Artagnan baissa les yeux vers  ses bottes  toutes couvertes de boue ;
mais dans ce  mouvement ses regards se  port╔rent  en  m╦me  temps  sur  les
souliers et les bas du mercier ; on e┘t dit qu'on les  avait tremp╩s dans le
m╦me bourbier ;  les uns et les autres ╩taient  macul╩s de taches absolument
pareilles.
     Alors une  id╩e subite traversa l'esprit de d'Artagnan.  Ce petit homme
gros,  court, grisonnant, cette  esp╔ce de  laquais  v╦tu d'un habit sombre,
trait╩ sans consid╩ration  par  les gens  d'╩p╩e qui  composaient l'escorte,
c'╩tait  Bonacieux  lui-m╦me. Le  mari  avait pr╩sid╩  ┴ l'enl╔vement  de sa
femme.
     Il prit ┴ d'Artagnan une terrible envie de sauter ┴ la gorge du mercier
et de l'╩trangler ; mais,  nous l'avons dit, c'╩tait un gar┌on fort prudent,
et il se contint. Cependant la r╩volution qui  s'╩tait faite  sur son visage
╩tait si visible, que Bonacieux en fut effray╩ et essaya de reculer d'un pas
; mais justement  il  se trouvait  devant le  battant de la porte, qui ╩tait
ferm╩e, et l'obstacle qu'il rencontra le for┌a de se tenir ┴ la m╦me place.
     " Ah ┌┴ ! mais vous qui plaisantez, mon brave homme, dit d'Artagnan, il
me  semble que si  mes bottes ont besoin d'un coup d'╩ponge, vos  bas et vos
souliers  r╩clament aussi un coup  de brosse. Est-ce que de votre cĂt╩  vous
auriez couru la pr╩tantaine, ma¤tre Bonacieux ?  Ah ! diable, ceci ne serait
point pardonnable ┴ un  homme de votre Îge  et qui, de plus, ┴ une  jeune et
jolie femme comme la vĂtre.
     -- Oh ! mon Dieu, non, dit Bonacieux ; mais hier j'ai ╩t╩ ┴ Saint-Mand╩
pour prendre des renseignements  sur une servante dont je ne puis absolument
me  passer, et  comme les chemins  ╩taient mauvais,  j'en ai  rapport╩ toute
cette fange, que je n'ai pas encore eu le temps de faire dispara¤tre. "
     Le lieu  que d╩signait Bonacieux comme celui qui avait ╩t╩ le but de sa
course  fut  une  nouvelle preuve  ┴  l'appui des  soup┌ons qu'avait  con┌us
d'Artagnan. Bonacieux avait dit  Saint-Mand╩, parce que  Saint-Mand╩  est le
point absolument oppos╩ ┴ Saint-Cloud.
     Cette probabilit╩ lui fut une premi╔re consolation. Si Bonacieux savait
oŢ ╩tait  sa femme, on  pourrait toujours, en employant des moyens extr╦mes,
forcer le mercier ┴ desserrer les dents et ┴ laisser ╩chapper son secret. Il
s'agissait seulement de changer cette probabilit╩ en certitude.
     " Pardon,  mon  cher Monsieur  Bonacieux, si  j'en use  avec vous  sans
fa┌on, dit d'Artagnan ; mais rien n'alt╔re comme de ne pas dormir, j'ai donc
une soif d'enrag╩ ; permettez-moi de prendre un verre d'eau chez vous ; vous
le savez, cela ne se refuse pas entre voisins. "
     Et sans attendre  la  permission de son hĂte, d'Artagnan entra vivement
dans la maison, et jeta un coup d'oeil rapide sur le lit. Le lit n'╩tait pas
d╩fait.  Bonacieux ne s'╩tait  pas couch╩. Il rentrait donc  seulement  il y
avait une heure  ou deux ; il avait accompagn╩ sa femme jusqu'┴ l'endroit oŢ
on l'avait conduite, ou tout au moins jusqu'au premier relais.
     "  Merci, ma¤tre Bonacieux, dit  d'Artagnan en vidant son  verre, voil┴
tout ce que je voulais de vous. Maintenant je rentre chez moi, je vais faire
brosser mes bottes par Planchet, et quand il aura  fini, je  vous l'enverrai
si vous voulez pour brosser vos souliers. "
     Et  il  quitta  le  mercier  tout  ╩bahi de  ce singulier  adieu  et se
demandant s'il ne s'╩tait pas enferr╩ lui-m╦me.
     Sur le haut de l'escalier il trouva Planchet tout effar╩.
     " Ah ! Monsieur, s'╩cria Planchet d╔s qu'il eut aper┌u son  ma¤tre,  en
voil┴ bien d'une autre, et il me tardait bien que vous rentrassiez.
     -- Qu'y a-t-il donc ? demanda d'Artagnan.
     -- Oh ! je vous le  donne en cent, Monsieur,  je vous le donne en mille
de deviner la visite que j'ai re┌ue pour vous en votre absence.
     -- Quand cela ?
     -- Il y a une demi-heure, tandis que vous ╩tiez chez M. de Tr╩ville.
     -- Et qui donc est venu ? Voyons, parle.
     -- M. de Cavois.
     -- M. de Cavois ?
     -- En personne.
     -- Le capitaine des gardes de Son Eminence ?
     -- Lui-m╦me.
     -- Il venait m'arr╦ter ?
     -- Je m'en suis dout╩, Monsieur, et cela malgr╩ son air patelin.
     -- Il avait l'air patelin, dis-tu ?
     -- C'est-┴-dire qu'il ╩tait tout miel, Monsieur.
     -- Vraiment ?
     --  Il venait, disait-il de la  part de Son  Eminence, qui vous voulait
beaucoup de bien, vous prier de le suivre au Palais-Royal.
     -- Et tu lui as r╩pondu ?
     --  Que la  chose ╩tait impossible, attendu que  vous ╩tiez hors de  la
maison, comme il le pouvait voir.
     -- Alors qu'a-t-il dit ?
     --  Que vous ne manquiez  pas de passer chez lui dans la journ╩e ; puis
il a ajout╩ tout bas : " Dis ┴  ton ma¤tre que Son Eminence est parfaitement
dispos╩e pour lui, et que sa fortune d╩pend peut-╦tre de cette entrevue. "
     -- Le pi╔ge est assez maladroit pour le cardinal, reprit en souriant le
jeune homme.
     --  Aussi,  je  l'ai vu,  le pi╔ge, et  j'ai  r╩pondu que  vous  seriez
d╩sesp╩r╩ ┴ votre retour.
     " -- OŢ est-il all╩ ? a demand╩ M. de Cavois.
     " -- A Troyes en Champagne, ai-je r╩pondu.
     " -- Et quand est-il parti ?
     " -- Hier soir. "
     -- Planchet,  mon ami, interrompit d'Artagnan, tu es  v╩ritablement  un
homme pr╩cieux.
     -- Vous comprenez, Monsieur, j'ai pens╩ qu'il serait toujours temps, si
vous  d╩sirez  voir M. de Cavois, de me d╩mentir en disant  que vous n'╩tiez
point  parti ; ce serait moi, dans ce cas, qui aurais fait  le  mensonge, et
comme je ne suis pas gentilhomme, moi, je puis mentir.
     --  Rassure-toi,   Planchet,  tu  conserveras   ta  r╩putation  d'homme
v╩ridique : dans un quart d'heure nous partons.
     -- C'est le conseil que j'allais donner ┴ Monsieur ; et oŢ allons-nous,
sans ╦tre trop curieux ?
     -- Pardieu  ! du cĂt╩ oppos╩ ┴ celui vers lequel  tu as dit que j'╩tais
all╩.  D'ailleurs,  n'as-tu  pas  autant  de hÎte d'avoir des  nouvelles  de
Grimaud, de Mousqueton et de Bazin que j'en  ai, moi, de savoir ce que  sont
devenus Athos, Porthos et Aramis ?
     -- Si fait, Monsieur, dit Planchet, et je partirai quand vous voudrez ;
l'air  de la province vaut mieux pour nous, ┴ ce que je crois, en ce moment,
que l'air de Paris. Ainsi donc...
     -- Ainsi donc, fais notre paquet,  Planchet, et partons ; moi,  je m'en
vais  devant, les mains dans mes poches, pour qu'on ne  se doute de rien. Tu
me rejoindras ┴ l'hĂtel  des Gardes. A  propos, Planchet, je crois que tu as
raison ┴  l'endroit de  notre  hĂte, et  que c'est  d╩cid╩ment une  affreuse
canaille.
     -- Ah ! croyez-moi, Monsieur, quand je vous dis quelque chose ; je suis
physionomiste, moi, allez ! "
     D'Artagnan descendit le  premier, comme la chose avait  ╩t╩  convenue ;
puis, pour n'avoir rien ┴ se reprocher, il se dirigea une derni╔re fois vers
la  demeure  de ses  trois  amis : on  n'avait re┌u aucune  nouvelle  d'eux,
seulement une  lettre toute parfum╩e et d'une  ╩criture  ╩l╩gante  et  menue
╩tait  arriv╩e pour Aramis.  D'Artagnan  s'en  chargea.  Dix minutes  apr╔s,
Planchet le rejoignait  dans les ╩curies de  l'hĂtel des Gardes. D'Artagnan,
pour qu'il n'y e┘t pas de temps perdu, avait d╩j┴ sell╩ son cheval lui-m╦me.
     "  C'est  bien,  dit-il  ┴  Planchet, lorsque  celui-ci  eut  joint  le
portemanteau ┴ l'╩quipement ; maintenant selle les trois autres, et partons.
     --  Croyez-vous  que nous irons plus vite avec  chacun  deux  chevaux ?
demanda Planchet avec son air narquois.
     --  Non,  Monsieur le  mauvais plaisant, r╩pondit d'Artagnan, mais avec
nos quatre  chevaux nous pourrons ramener nos trois amis, si  toutefois nous
les retrouvons vivants.
     -- Ce qui serait une grande chance, r╩pondit Planchet, mais enfin il ne
faut pas d╩sesp╩rer de la mis╩ricorde de Dieu.
     -- Amen " , dit d'Artagnan en enfourchant son cheval.
     Et tous deux  sortirent de l'hĂtel des Gardes, s'╩loign╔rent chacun par
un bout de la rue, l'un devant quitter Paris par la barri╔re de la  Villette
et  l'autre  par la  barri╔re de Montmartre,  pour se  rejoindre au-del┴  de
Saint-Denis, manoeuvre  strat╩gique  qui, ayant ╩t╩  ex╩cut╩e avec une ╩gale
ponctualit╩,  fut  couronn╩e  des  plus  heureux  r╩sultats.  D'Artagnan  et
Planchet entr╔rent ensemble ┴ Pierrefitte.
     Planchet ╩tait plus courageux, il faut le dire, le jour que la nuit.
     Cependant sa prudence naturelle ne l'abandonnait  pas un seul instant ;
il  n'avait oubli╩ aucun des  incidents du premier voyage, et il tenait pour
ennemis  tous  ceux  qu'il rencontrait sur  la route. Il en r╩sultait  qu'il
avait  sans  cesse le  chapeau ┴  la main,  ce  qui  lui valait  de  s╩v╔res
mercuriales de la part  de d'Artagnan, qui craignait  que, grÎce ┴ cet exc╔s
de politesse, on ne le pr¤t pour le valet d'un homme de peu.
     Cependant,  soit  qu'effectivement  les  passants  fussent  touch╩s  de
l'urbanit╩  de  Planchet, soit que cette fois personne ne f┘t  apost╩ sur la
route  du  jeune  homme,  nos  deux voyageurs  arriv╔rent  ┴ Chantilly  sans
accident  aucun et descendirent  ┴ l'hĂtel du  Grand Saint Martin ,  le m╦me
dans lequel ils s'╩taient arr╦t╩s lors de leur premier voyage.
     L'hĂte, en voyant un jeune homme suivi d'un laquais  et de deux chevaux
de  main, s'avan┌a respectueusement sur le  seuil  de la porte. Or, comme il
avait d╩j┴ fait onze  lieues, d'Artagnan  jugea  ┴ propos  de s'arr╦ter, que
Porthos f┘t ou  ne  f┘t pas  dans  l'hĂtel.  Puis  peut-╦tre  n'╩tait-il pas
prudent de s'informer du premier coup de ce qu'╩tait devenu le mousquetaire.
Il  r╩sulta de ces r╩flexions  que d'Artagnan, sans demander aucune nouvelle
de qui que  ce f┘t,  descendit, recommanda les  chevaux ┴ son laquais, entra
dans  une petite chambre destin╩e ┴ recevoir ceux qui d╩siraient ╦tre seuls,
et demanda ┴ son hĂte une bouteille de son meilleur vin et un d╩jeuner aussi
bon  que  possible,  demande qui  corrobora  encore  la  bonne  opinion  que
l'aubergiste avait prise de son voyageur ┴ la premi╔re vue.
     Aussi d'Artagnan fut-il servi avec une c╩l╩rit╩ miraculeuse.
     Le r╩giment des gardes se recrutait parmi les premiers gentilshommes du
royaume, et d'Artagnan, suivi d'un laquais et voyageant  avec quatre chevaux
magnifiques, ne pouvait, malgr╩  la simplicit╩ de son  uniforme, manquer  de
faire  sensation.  L'hĂte  voulut  le  servir  lui-m╦me  ;  ce  que  voyant,
d'Artagnan fit apporter deux verres et entama la conversation suivante :
     " Ma foi, mon cher hĂte, dit d'Artagnan en remplissant les deux verres,
je vous ai  demand╩ de votre  meilleur vin,  et si vous  m'avez tromp╩, vous
allez ╦tre puni par oŢ  vous avez p╩ch╩, attendu que, comme je d╩teste boire
seul,  vous allez boire avec moi. Prenez  donc ce  verre, et  buvons. A quoi
boirons-nous, voyons, pour ne blesser  aucune  susceptibilit╩ ? Buvons  ┴ la
prosp╩rit╩ de votre ╩tablissement !
     -- Votre Seigneurie me fait honneur, dit l'hĂte, et je la remercie bien
sinc╔rement de son bon souhait.
     -- Mais ne vous y  trompez pas, dit  d'Artagnan, il y  a plus d'╩gođsme
peut-╦tre  que  vous ne  le  pensez  dans  mon  toast  :  il n'y  a  que les
╩tablissements qui prosp╔rent dans lesquels  on soit bien  re┌u ;  dans  les
hĂtels  qui p╩riclitent, tout va ┴ la d╩bandade, et le  voyageur est victime
des embarras de son hĂte ; or,  moi qui voyage beaucoup et surtout sur cette
route, je voudrais voir tous les aubergistes faire fortune.
     -- En effet, dit l'hĂte, il me semble que ce n'est pas la premi╔re fois
que j'ai l'honneur de voir Monsieur.
     -- Bah ? je  suis pass╩  dix fois peut-╦tre ┴ Chantilly, et sur les dix
fois je me  suis arr╦t╩  au moins trois ou quatre fois chez vous. Tenez, j'y
╩tais encore il y a dix ou douze jours ┴ peu pr╔s ; je faisais la conduite ┴
des amis, ┴ des mousquetaires, ┴ telle enseigne que l'un d'eux s'est pris de
dispute avec un ╩tranger, un inconnu, un homme  qui lui a cherch╩ je ne sais
quelle querelle.
     -- Ah ! oui vraiment ! dit l'hĂte,  et je me  le rappelle parfaitement.
N'est- ce pas de M. Porthos que Votre Seigneurie veut me parler ?
     -- C'est justement le nom de mon compagnon de voyage.
     -- Mon Dieu ! mon cher hĂte, dites-moi, lui serait-il arriv╩ malheur ?
     -- Mais  Votre Seigneurie a d┘ remarquer qu'il  n'a pas pu continuer sa
route.
     -- En effet, il nous avait promis de nous rejoindre, et nous ne l'avons
pas revu.
     --Il nous a fait l'honneur de rester ici.
     --Comment ! il vous a fait l'honneur de rester ici ?
     --Oui, Monsieur, dans cet hĂtel ; nous sommes m╦me bien inquiets.
     --Et de quoi ?
     --De certaines d╩penses qu'il a faites.
     -- Eh bien, mais les d╩penses qu'il a faites, il les paiera.
     -- Ah ! Monsieur, vous me mettez  v╩ritablement du baume dans le sang !
Nous avons fait de fort grandes avances, et ce  matin encore  le  chirurgien
nous d╩clarait que si M. Porthos ne le payait pas, c'╩tait ┴ moi  qu'il s'en
prendrait, attendu que c'╩tait moi qui l'avais envoy╩ chercher.
     -- Mais Porthos est donc bless╩ ?
     -- Je ne saurais vous le dire, Monsieur.
     -- Comment,  vous ne  sauriez me le dire ?  vous devriez cependant ╦tre
mieux inform╩ que personne.
     -- Oui, mais  dans notre  ╩tat  nous  ne disons pas  tout  ce que  nous
savons,  Monsieur,  surtout  quand  on  nous  a  pr╩venus  que nos  oreilles
r╩pondraient pour notre langue.
     -- Eh bien, puis-je voir Porthos ?
     --  Certainement, Monsieur.  Prenez  l'escalier, montez au  premier  et
frappez au num╩ro 1. Seulement, pr╩venez que c'est vous.
     -- Comment ! que je pr╩vienne que c'est moi ?
     -- Oui, car il pourrait vous arriver malheur.
     -- Et quel malheur voulez-vous qu'il m'arrive ?
     -- M. Porthos peut vous prendre pour quelqu'un de la maison et, dans un
mouvement de col╔re, vous passer son ╩p╩e ┴ travers le corps ou  vous br┘ler
la cervelle.
     -- Que lui avez-vous donc fait ?
     -- Nous lui avons demand╩ de l'argent.
     -- Ah  !  diable, je  comprends cela ;  c'est une  demande  que Porthos
re┌oit tr╔s  mal quand  il n'est pas en fonds ; mais je sais qu'il  devait y
╦tre.
     -- C'est ce que nous avions pens╩ aussi, Monsieur ; comme la maison est
fort r╩guli╔re et que nous faisons nos comptes toutes  les semaines, au bout
de huit jours nous lui avons pr╩sent╩ notre  note ; mais  il para¤t que nous
sommes  tomb╩s dans un  mauvais moment,  car, au premier mot  que nous avons
prononc╩ sur la chose, il nous a envoy╩s  ┴ tous les diables ; il  est  vrai
qu'il avait jou╩ la veille.
     -- Comment, il avait jou╩ la veille ! et avec qui ?
     -- Oh  ! mon Dieu, qui  sait  cela  ? avec  un  seigneur qui passait et
auquel il avait fait proposer une partie de lansquenet.
     -- C'est cela, le malheureux aura tout perdu.
     -- Jusqu'┴  son cheval,  Monsieur, car  lorsque  l'╩tranger a ╩t╩  pour
partir,  nous nous sommes aper┌us que son laquais  sellait le  cheval de  M.
Porthos. Alors nous lui en avons fait l'observation,  mais il nous a r╩pondu
que nous nous m╦lions de ce qui ne nous regardait pas et que ce cheval ╩tait
┴ lui.  Nous avons aussitĂt fait pr╩venir M. Porthos de ce  qui  se passait,
mais il nous  a fait dire que nous ╩tions des faquins de douter de la parole
d'un gentilhomme, et  que, puisque celui-l┴ avait dit que  le cheval ╩tait ┴
lui, il fallait bien que cela f┘t.
     -- Je le reconnais bien l┴, murmura d'Artagnan.
     --  Alors, continua l'hĂte, je lui fis  r╩pondre que du moment oŢ  nous
paraissions  destin╩s  ┴  ne  pas  nous  entendre  ┴  l'endroit du paiement,
j'esp╩rais qu'il  aurait  au moins  la bont╩  d'accorder  la  faveur  de  sa
pratique ┴  mon  confr╔re  le ma¤tre de l'Aigle d'Or ;  mais M.  Porthos  me
r╩pondit que mon hĂtel ╩tant le meilleur, il d╩sirait y rester.
     "  Cette  r╩ponse ╩tait trop  flatteuse pour  que j'insistasse  sur son
d╩part. Je me bornai donc ┴ le  prier  de me rendre  sa chambre, qui est  la
plus  belle de l'hĂtel,  et  de  se  contenter d'un joli  petit  cabinet  au
troisi╔me. Mais  ┴  ceci  M.  Porthos r╩pondit que, comme il attendait  d'un
moment ┴ l'autre sa ma¤tresse,  qui ╩tait une des plus  grandes dames de  la
cour,  je  devais  comprendre  que la  chambre  qu'il  me  faisait l'honneur
d'habiter chez moi ╩tait encore bien m╩diocre pour une pareille personne.
     " Cependant, tout  en  reconnaissant la  v╩rit╩ de  ce qu'il disait, je
crus devoir  insister ; mais,  sans  m╦me se  donner  la peine  d'entrer  en
discussion avec moi, il prit  son pistolet, le  mit sur sa table  de nuit et
d╩clara  qu'au premier mot qu'on lui dirait  d'un d╩m╩nagement  quelconque ┴
l'ext╩rieur  ou  ┴ l'int╩rieur, il br┘lerait la  cervelle ┴ celui qui serait
assez imprudent pour se m╦ler d'une chose qui  ne regardait que  lui. Aussi,
depuis ce temps-l┴,  Monsieur, personne n'entre plus dans sa chambre,  si ce
n'est son domestique.
     -- Mousqueton est donc ici ?
     -- Oui,  Monsieur ;  cinq jours apr╔s son d╩part, il est revenu de fort
mauvaise humeur de son cĂt╩ ;  il para¤t que lui aussi a  eu  du d╩sagr╩ment
dans son voyage. Malheureusement, il est plus ingambe que son ma¤tre, ce qui
fait que pour son ma¤tre il met tout sens dessus dessous, attendu que, comme
il pense qu'on  pourrait lui refuser ce qu'il demande, il prend tout ce dont
il a besoin sans demander.
     --  Le fait  est, r╩pondit d'Artagnan, que j'ai toujours remarqu╩  dans
Mousqueton un d╩vouement et une intelligence tr╔s sup╩rieurs.
     -- Cela est possible, Monsieur ; mais supposez qu'il m'arrive seulement
quatre  fois par an de  me trouver  en  contact avec une  intelligence et un
d╩vouement semblables, et je suis un homme ruin╩.
     -- Non, car Porthos vous paiera.
     -- Hum ! fit l'hĂtelier d'un ton de doute.
     -- C'est le favori  d'une tr╔s grande  dame qui ne le laissera pas dans
l'embarras pour une mis╔re comme celle qu'il vous doit.
     -- Si j'ose dire ce que je crois l┴-dessus...
     -- Ce que vous croyez ?
     -- Je dirai plus : ce que je sais.
     -- Ce que vous savez ?
     -- Et m╦me ce dont je suis s┘r.
     -- Et de quoi ╦tes-vous s┘r, voyons ?
     -- Je dirai que je connais cette grande dame.
     -- Vous ?
     -- Oui, moi.
     -- Et comment la connaissez-vous ?
     -- Oh ! Monsieur, si je croyais pouvoir me fier ┴ votre discr╩tion...
     -- Parlez, et foi de gentilhomme, vous n'aurez pas  ┴ vous repentir  de
votre confiance.
     -- Eh bien, Monsieur,  vous concevez,  l'inqui╩tude fait faire bien des
choses.
     -- Qu'avez-vous fait ?
     -- Oh ! d'ailleurs, rien qui ne soit dans le droit d'un cr╩ancier.
     -- Enfin ?
     --  M.  Porthos nous a remis un  billet  pour  cette  duchesse, en nous
recommandant  de le  jeter ┴  la  poste. Son domestique n'╩tait  pas  encore
arriv╩. Comme il ne  pouvait pas  quitter sa  chambre, il fallait bien qu'il
nous chargeÎt de ses commissions.
     -- Ensuite ?
     --  Au lieu de mettre la lettre ┴ la poste,  ce qui n'est  jamais  bien
s┘r, j'ai profit╩ de l'occasion de  l'un de mes gar┌ons qui  allait ┴ Paris,
et je lui ai  ordonn╩  de  la remettre ┴ cette duchesse  elle-m╦me.  C'╩tait
remplir les  intentions  de M.  Porthos, qui nous avait si  fort  recommand╩
cette lettre, n'est-ce pas ?
     -- A peu pr╔s.
     -- Eh bien, Monsieur, savez-vous ce que c'est que cette grande dame ?
     -- Non ; j'en ai entendu parler ┴ Porthos, voil┴ tout.
     -- Savez-vous ce que c'est que cette pr╩tendue duchesse ?
     -- Je vous le r╩p╔te, je ne la connais pas.
     --  C'est  une  vieille procureuse  au  ChÎtelet, Monsieur,  nomm╩e Mme
Coquenard, laquelle a  au moins cinquante ans, et se donne  encore des  airs
d'╦tre jalouse. Cela  me  paraissait aussi fort singulier, une princesse qui
demeure rue aux Ours.
     -- Comment savez-vous cela ?
     --  Parce  qu'elle  s'est  mise  dans une grande col╔re en recevant  la
lettre,  disant que M. Porthos  ╩tait un volage, et que c'╩tait  encore pour
quelque femme qu'il avait re┌u ce coup d'╩p╩e.
     -- Mais il a donc re┌u un coup d'╩p╩e ?
     -- Ah ! mon Dieu ! qu'ai-je dit l┴ ?
     -- Vous avez dit que Porthos avait re┌u un coup d'╩p╩e.
     -- Oui ; mais il m'avait si fort d╩fendu de le dire !
     -- Pourquoi cela ?
     -- Dame ! Monsieur, parce qu'il  s'╩tait vant╩ de perforer cet ╩tranger
avec  lequel  vous l'avez laiss╩e en dispute, et que c'est cet ╩tranger,  au
contraire, qui, malgr╩ toutes ses rodomontades, l'a couch╩ sur  le  carreau.
Or, comme M. Porthos est un homme fort glorieux, except╩ envers la duchesse,
qu'il avait cru int╩resser en lui  faisant le  r╩cit de son aventure,  il ne
veut avouer ┴ personne que c'est un coup d'╩p╩e qu'il a re┌u.
     -- Ainsi c'est donc un coup d'╩p╩e qui le retient dans son lit ?
     -- Et un  ma¤tre coup  d'╩p╩e, je vous l'assure.  Il faut que votre ami
ait l'Îme chevill╩e dans le corps.
     -- Vous ╩tiez donc l┴ ?
     -- Monsieur, je les avais suivis par curiosit╩, de sorte que j'ai vu le
combat sans que les combattants me vissent.
     -- Et comment cela s'est-il pass╩ ?
     -- Oh ! la chose n'a pas  ╩t╩  longue, je vous en r╩ponds. Ils se  sont
mis en garde ;  l'╩tranger a fait une feinte  et s'est fendu  ; tout cela si
rapidement,  que  lorsque  M.  Porthos est arriv╩ ┴ la parade, il avait d╩j┴
trois pouces de fer dans la  poitrine. Il  est tomb╩  en arri╔re. L'╩tranger
lui a  mis aussitĂt  la pointe de son  ╩p╩e ┴ la  gorge ; et M. Porthos,  se
voyant  ┴  la  merci  de  son  adversaire,  s'est  avou╩ vaincu.  Sur  quoi,
l'╩tranger lui a demand╩ son nom, et apprenant  qu'il s'appelait M. Porthos,
et non M. d'Artagnan, lui a offert son bras, l'a ramen╩ ┴ l'hĂtel, est mont╩
┴ cheval et a disparu.
     -- Ainsi c'est ┴ M. d'Artagnan qu'en voulait cet ╩tranger ?
     -- Il para¤t que oui.
     -- Et savez-vous ce qu'il est devenu ?
     -- Non ; je ne l'avais jamais vu jusqu'┴  ce moment et  nous ne l'avons
pas revu depuis.
     -- Tr╔s bien ; je sais ce que je voulais savoir. Maintenant, vous dites
que la chambre de Porthos est au premier, num╩ro I ?
     -- Oui, Monsieur, la plus belle de l'auberge ; une chambre que j'aurais
d╩j┴ eu dix fois l'occasion de louer.
     -- Bah  !  tranquillisez vous, dit d'Artagnan  en riant ; Porthos  vous
paiera avec l'argent de la duchesse Coquenard.
     --  Oh ! Monsieur,  procureuse ou duchesse, si elle lÎchait les cordons
de sa bourse, ce ne serait rien ; mais elle a  positivement  r╩pondu qu'elle
╩tait lasse des exigences et  des infid╩lit╩s de M. Porthos,  et  qu'elle ne
lui enverrait pas un denier.
     -- Et avez-vous rendu cette r╩ponse ┴ votre hĂte ?
     --  Nous nous en sommes bien gard╩s  : il  aurait vu de  quelle mani╔re
nous avions fait la commission.
     -- Si bien qu'il attend toujours son argent ?
     -- Oh  ! mon Dieu, oui ! Hier  encore, il  a ╩crit ; mais,  cette fois,
c'est son domestique qui a mis la lettre ┴ la poste.
     -- Et vous dites que la procureuse est vieille et laide ?.
     -- Cinquante ans au moins,  Monsieur, et pas belle du  tout, ┴ ce  qu'a
dit Pathaud.
     -- En ce cas, soyez tranquille, elle se laissera attendrir ; d'ailleurs
Porthos ne peut pas vous devoir grand-chose.
     --  Comment, pas grand-chose  ! Une vingtaine  de pistoles  d╩j┴,  sans
compter  le m╩decin. Oh ! il  ne se  refuse rien, allez  ! on voit qu'il est
habitu╩ ┴ bien vivre.
     -- Eh bien, si sa ma¤tresse l'abandonne, il  trouvera des amis, je vous
le certifie.  Ainsi,  mon  cher hĂte, n'ayez aucune inqui╩tude, et continuez
d'avoir pour lui tous les soins qu'exige son ╩tat.
     -- Monsieur m'a promis de  ne pas parler de la procureuse et de ne  pas
dire un mot de la blessure.
     -- C'est chose convenue ; vous avez ma parole.
     -- Oh ! c'est qu'il me tuerait, voyez-vous !
     -- N'ayez pas peur ; il n'est pas si diable qu'il en a l'air. "
     En disant ces  mots, d'Artagnan monta l'escalier,  laissant son hĂte un
peu  plus  rassur╩ ┴  l'endroit  de  deux  choses  auxquelles il  paraissait
beaucoup tenir : sa cr╩ance et sa vie.
     Au haut de l'escalier, sur la porte la plus apparente du corridor ╩tait
trac╩, ┴ l'encre noire, un num╩ro I gigantesque ; d'Artagnan frappa un coup,
et, sur l'invitation de passer outre qui lui vint de l'int╩rieur, il entra.
     Porthos  ╩tait  couch╩,  et  faisait  une  partie  de  lansquenet  avec
Mousqueton, pour  s'entretenir la  main,  tandis  qu'une  broche  charg╩e de
perdrix  tournait devant  le  feu, et qu'┴ chaque coin d'une grande chemin╩e
bouillaient sur deux r╩chauds deux casseroles,  d'oŢ s'exhalait  une  double
odeur  de gibelotte  et de  matelote qui r╩jouissait l'odorat.  En outre, le
haut  d'un  secr╩taire et  le  marbre  d'une  commode  ╩taient  couverts  de
bouteilles vides.
     A la vue de son ami, Porthos jeta un grand cri de joie ; et Mousqueton,
se  levant respectueusement,  lui c╩da la place et s'en alla donner un  coup
d'oeil  aux  deux   casseroles,   dont  il  paraissait   avoir  l'inspection
particuli╔re.
     "  Ah  ! pardieu  !  c'est  vous,  dit  Porthos ┴ d'Artagnan,  soyez le
bienvenu, et  excusez-moi  si  je  ne  vais  pas  au-devant  de vous.  Mais,
ajouta-t-il en regardant d'Artagnan avec une certaine inqui╩tude, vous savez
ce qui m'est arriv╩ ?
     -- Non.
     -- L'hĂte ne vous a rien dit ?
     -- J'ai demand╩ apr╔s vous, et je suis mont╩ tout droit. "
     -- Porthos parut respirer plus librement.
     "  Et  que  vous  est-il donc  arriv╩,  mon  cher  Porthos  ?  continua
d'Artagnan.
     -- Il m'est  arriv╩ qu'en me fendant sur mon  adversaire, ┴ qui j'avais
d╩j┴ allong╩ trois coups  d'╩p╩e, et  avec lequel  je voulais en finir  d'un
quatri╔me, mon pied a port╩ sur une pierre, et je me suis foul╩ le genou.
     -- Vraiment ?
     -- D'honneur ! Heureusement pour  le maraud, car  je ne l'aurais laiss╩
que mort sur la place, je vous en r╩ponds.
     -- Et qu'est-il devenu ?
     --  Oh  ! je  n'en sais  rien ; il en a eu assez, et  il est parti sans
demander son reste ; mais vous, mon cher d'Artagnan,  que vous est-il arriv╩
?
     -- De sorte, continua d'Artagnan,  que cette foulure, mon cher Porthos,
vous retient au lit ?
     -- Ah ! mon Dieu, oui,  voil┴  tout ; du reste, dans  quelques jours je
serai sur pied.
     -- Pourquoi alors ne vous ╦tes-vous pas fait transporter ┴ Paris ? Vous
devez vous ennuyer cruellement ici.
     --  C'╩tait mon intention ; mais, mon  cher ami,  il faut  que je  vous
avoue une chose.
     -- Laquelle ?
     -- C'est que, comme je m'ennuyais cruellement, ainsi que vous le dites,
et que  j'avais  dans ma poche les soixante-quinze pistoles que vous m'aviez
distribu╩es, j'ai, pour me distraire, fait monter pr╔s de moi un gentilhomme
qui ╩tait de passage, et  auquel j'ai propos╩ de faire une partie de d╩s. Il
a accept╩, et, ma foi, mes soixante-quinze pistoles sont pass╩es de ma poche
dans la  sienne, sans compter mon cheval, qu'il a encore  emport╩ par-dessus
le march╩. Mais vous, mon cher d'Artagnan ?
     -- Que voulez-vous, mon cher Porthos, on ne peut pas ╦tre privil╩gi╩ de
toutes fa┌ons, dit d'Artagnan ; vous savez le  proverbe :  "  Malheureux  au
jeu, heureux en amour. " Vous ╦tes trop heureux en amour pour que  le jeu ne
se venge pas ; mais  que vous importent,  ┴ vous, les revers de la fortune !
n'avez-vous  pas,  heureux  coquin  que  vous  ╦tes, n'avez-vous  pas  votre
duchesse, qui ne peut manquer de vous venir en aide ?
     -- Eh  bien,  voyez, mon  cher d'Artagnan,  comme je  joue de  guignon,
r╩pondit  Porthos de l'air le  plus  d╩gag╩  du monde !  je lui  ai ╩crit de
m'envoyer  quelque cinquante  louis dont  j'avais absolument besoin,  vu  la
position oŢ je me trouvais...
     -- Eh bien ?
     -- Eh bien, il faut  qu'elle soit dans ses terres, car elle ne  m'a pas
r╩pondu.
     -- Vraiment ?
     -- Non. Aussi je lui ai adress╩ hier une seconde ╩p¤tre plus  pressante
encore que la premi╔re ; mais vous voil┴, mon tr╔s cher, parlons de vous. Je
commen┌ais, je vous l'avoue, ┴  ╦tre dans  une certaine inqui╩tude sur votre
compte.
     -- Mais votre hĂte se conduit bien envers vous, ┴ ce qu'il para¤t,  mon
cher Porthos, dit d'Artagnan, montrant  au malade les casseroles  pleines et
les bouteilles vides.
     -- Couci-couci  ! r╩pondit  Porthos. Il y a d╩j┴  trois ou quatre jours
que l'impertinent m'a mont╩ son compte, et que je les ai mis ┴ la porte, son
compte et lui ; de sorte que je suis ici comme une fa┌on de vainqueur, comme
une  mani╔re de conqu╩rant. Aussi, vous le voyez,  craignant toujours d'╦tre
forc╩ dans la position, je suis arm╩ jusqu'aux dents.
     --  Cependant,  dit en riant d'Artagnan, il me semble que  de  temps en
temps vous faites des sorties. "
     Et il montrait du doigt les bouteilles et les casseroles.
     " Non, pas moi, malheureusement ! dit Porthos. Cette  mis╩rable foulure
me  retient au lit, mais Mousqueton  bat  la campagne,  et  il rapporte  des
vivres. Mousqueton, mon ami, continua Porthos, vous voyez qu'il  nous arrive
du renfort, il nous faudra un suppl╩ment de victuailles.
     --  Mousqueton, dit  d'Artagnan, il  faudra  que  vous  me  rendiez  un
service.
     -- Lequel, Monsieur ?
     -- C'est de donner votre recette ┴ Planchet  ;  je pourrais me  trouver
assi╩g╩ ┴ mon tour, et je  ne serais  pas fÎch╩ qu'il me f¤t jouir des m╦mes
avantages dont vous gratifiez votre ma¤tre.
     --  Eh ! mon Dieu ! Monsieur,  dit Mousqueton d'un air modeste, rien de
plus facile. Il  s'agit d'╦tre  adroit,  voil┴  tout.  J'ai ╩t╩  ╩lev╩ ┴  la
campagne,  et  mon  p╔re,   dans  ses  moments  perdus,  ╩tait  quelque  peu
braconnier.
     -- Et le reste du temps, que faisait-il ?
     -- Monsieur,  il pratiquait  une industrie  que  j'ai  toujours trouv╩e
assez heureuse.
     -- Laquelle ?
     -- Comme c'╩tait au temps des guerres des catholiques et des huguenots,
et qu'il voyait les  catholiques exterminer les  huguenots, et les huguenots
exterminer les catholiques, le tout au nom de  la religion,  il s'╩tait fait
une  croyance mixte,  ce qui lui permettait d'╦tre tantĂt catholique, tantĂt
huguenot. Or il  se promenait habituellement, son  escopette  sur  l'╩paule,
derri╔re les haies qui bordent  les chemins,  et  quand il  voyait  venir un
catholique seul,  la  religion protestante  l'emportait  aussitĂt  dans  son
esprit. Il abaissait  son  escopette  dans la  direction du voyageur ; puis,
lorsqu'il ╩tait  ┴ dix pas de  lui, il  entamait  un  dialogue qui finissait
presque toujours  par l'abandon  que le voyageur  faisait  de sa bourse pour
sauver sa vie. Il va sans dire que lorsqu'il voyait venir un huguenot, il se
sentait  pris  d'un  z╔le  catholique  si  ardent, qu'il ne  comprenait  pas
comment,  un quart d'heure auparavant, il avait pu avoir  des doutes  sur la
sup╩riorit╩  de  notre  sainte  religion.   Car,  moi,  Monsieur,  je   suis
catholique,  mon  p╔re, fid╔le  ┴ ses principes,  ayant fait  mon fr╔re a¤n╩
huguenot.
     -- Et comment a fini ce digne homme ? demanda d'Artagnan.
     -- Oh  ! de la fa┌on la plus malheureuse, Monsieur. Un jour, il s'╩tait
trouv╩ pris dans un chemin creux entre un huguenot et un catholique ┴ qui il
avait d╩j┴ eu affaire, et  qui le reconnurent tous deux ; de sorte qu'ils se
r╩unirent contre lui et le pendirent ┴ un arbre ; puis ils vinrent se vanter
de la belle ╩quip╩e qu'ils avaient faite dans le cabaret du premier village,
oŢ nous ╩tions ┴ boire, mon fr╔re et moi.
     -- Et que f¤tes-vous ? dit d'Artagnan.
     -- Nous les  laissÎmes dire, reprit Mousqueton. Puis  comme, en sortant
de  ce  cabaret, ils  prenaient  chacun une  route  oppos╩e, mon  fr╔re alla
s'embusquer sur le chemin du  catholique,  et  moi sur celui  du protestant.
Deux  heures apr╔s, tout ╩tait  fini,  nous leur avions  fait ┴  chacun  son
affaire, tout  en admirant la pr╩voyance de notre pauvre p╔re qui avait pris
la pr╩caution de nous ╩lever chacun dans une religion diff╩rente.
     --  En effet, comme  vous  le dites, Mousqueton, votre  p╔re  me para¤t
avoir  ╩t╩ un gaillard fort intelligent. Et vous  dites  donc que, dans  ses
moments perdus, le brave homme ╩tait braconnier ?
     --  Oui, Monsieur, et c'est lui  qui m'a appris ┴ nouer un  collet et ┴
placer une ligne de fond. Il en r╩sulte que lorsque j'ai vu que notre gredin
d'hĂte nous nourrissait d'un tas de grosses viandes bonnes pour des manants,
et qui n'allaient point ┴ deux estomacs aussi d╩bilit╩s que  les  nĂtres, je
me suis remis quelque peu ┴ mon ancien  m╩tier. Tout en me promenant dans le
bois de M. le Prince, j'ai tendu des  collets dans les pass╩es ;  tout en me
couchant  au bord des  pi╔ces  d'eau de Son Altesse, j'ai gliss╩  des lignes
dans les  ╩tangs. De  sorte que maintenant, grÎce  ┴ Dieu, nous ne  manquons
pas, comme Monsieur peut s'en assurer, de perdrix et de lapins, de carpes et
d'anguilles, tous aliments l╩gers et sains, convenables pour des malades.
     -- Mais le vin, dit d'Artagnan, qui fournit le vin ? c'est votre hĂte ?
     -- C'est-┴-dire, oui et non.
     -- Comment, oui et non ?
     -- Il le fournit, il est vrai, mais il ignore qu'il a cet honneur.
     -- Expliquez-vous, Mousqueton, votre conversation  est pleine de choses
instructives.
     --  Voici, Monsieur.  Le  hasard  a fait que  j'ai  rencontr╩ dans  mes
p╩r╩grinations un Espagnol qui avait vu beaucoup de pays, et entre autres le
Nouveau Monde.
     -- Quel rapport le Nouveau Monde peut-il avoir avec les bouteilles  qui
sont sur ce secr╩taire et sur cette commode ?
     -- Patience, Monsieur, chaque chose viendra ┴ son tour.
     -- C'est juste, Mousqueton ; je m'en rapporte ┴ vous, et j'╩coute.
     --  Cet Espagnol avait ┴ son  service un laquais qui l'avait accompagn╩
dans  son voyage au  Mexique. Ce laquais ╩tait mon compatriote, de sorte que
nous nous liÎmes d'autant plus rapidement qu'il y avait entre nous de grands
rapports de caract╔re. Nous aimions tous deux la chasse  par-dessus tout, de
sorte  qu'il  me racontait comment, dans les plaines de pampas, les naturels
du pays chassent le tigre et les taureaux avec  de  simples noeuds  coulants
qu'ils jettent  au cou de ces  terribles animaux. D'abord, je ne voulais pas
croire qu'on p┘t en arriver ┴ ce degr╩ d'adresse, de jeter ┴ vingt ou trente
pas l'extr╩mit╩ d'une corde oŢ l'on veut  ; mais devant la preuve il fallait
bien reconna¤tre la v╩rit╩ du r╩cit. Mon ami pla┌ait  une bouteille ┴ trente
pas, et ┴ chaque coup il  lui prenait le goulot dans un noeud coulant. Je me
livrai ┴ cet exercice,  et  comme la  nature m'a dou╩ de quelques  facult╩s,
aujourd'hui je jette le lasso  aussi bien qu'aucun homme  du monde. Eh bien,
comprenez-vous ?  Notre hĂte a une cave tr╔s bien garnie, mais dont  la clef
ne  le  quitte  pas  ;  seulement,  cette  cave a  un soupirail. Or,  par ce
soupirail, je jette le lasso ;  et comme je  sais  maintenant oŢ  est le bon
coin, j'y puise. Voici, Monsieur, comment le Nouveau Monde se trouve ╦tre en
rapport avec les bouteilles qui sont sur cette commode et sur ce secr╩taire.
Maintenant,  voulez-vous  go┘ter  notre vin, et, sans pr╩vention, vous  nous
direz ce que vous en pensez.
     -- Merci, mon ami, merci ; malheureusement, je viens de d╩jeuner.
     -- Eh bien, dit Porthos, mets la  table, Mousqueton, et tandis que nous
d╩jeunerons, nous, d'Artagnan  nous racontera ce qu'il est devenu lui- m╦me,
depuis dix jours qu'il nous a quitt╩s.
     -- Volontiers " , dit d'Artagnan.
     Tandis  que  Porthos  et  Mousqueton d╩jeunaient avec  des  app╩tits de
convalescents et cette cordialit╩ de fr╔res qui rapproche les hommes dans le
malheur,  d'Artagnan  raconta  comment  Aramis  bless╩  avait  ╩t╩  forc╩ de
s'arr╦ter  ┴ Cr╔vecoeur, comment il avait laiss╩ Athos  se d╩battre ┴ Amiens
entre les mains de quatre  hommes qui l'accusaient d'╦tre un faux-monnayeur,
et comment, lui,  d'Artagnan,  avait ╩t╩  forc╩ de passer sur  le  ventre du
comte de Wardes pour arriver jusqu'en Angleterre.
     Mais  l┴  s'arr╦ta la  confidence  de d'Artagnan ; il annon┌a seulement
qu'┴  son  retour  de la  Grande-Bretagne  il  avait ramen╩  quatre  chevaux
magnifiques,  dont un pour  lui et un  autre pour  chacun de ses compagnons,
puis il termina en annon┌ant ┴ Porthos que celui qui lui ╩tait destin╩ ╩tait
d╩j┴ install╩ dans l'╩curie de l'hĂtel.
     En ce  moment Planchet entra ; il pr╩venait  son ma¤tre que les chevaux
╩taient  suffisamment repos╩s,  et  qu'il serait possible  d'aller coucher ┴
Clermont.
     Comme  d'Artagnan  ╩tait ┴ peu pr╔s  rassur╩ sur Porthos, et qu'il  lui
tardait d'avoir des nouvelles  de ses deux autres amis, il tendit la main au
malade,  et le pr╩vint qu'il  allait  se mettre en route pour continuer  ses
recherches. Au reste, comme il comptait revenir par la  m╦me route, si, dans
sept ┴ huit jours, Porthos ╩tait encore ┴ l'hĂtel du Grand Saint Martin , il
le reprendrait en passant.
     Porthos  r╩pondit que,  selon  toute  probabilit╩,  sa  foulure ne  lui
permettrait pas de s'╩loigner d'ici l┴. D'ailleurs il fallait qu'il restÎt ┴
Chantilly pour attendre une r╩ponse de sa duchesse.
     D'Artagnan lui souhaita cette r╩ponse prompte et bonne ; et apr╔s avoir
recommand╩ de nouveau Porthos  ┴ Mousqueton, et pay╩ sa d╩pense ┴ l'hĂte, il
se remit en route  avec Planchet,  d╩j┴  d╩barrass╩ d'un de ses  chevaux  de
main.







     D'Artagnan  n'avait  rien  dit  ┴  Porthos  de  sa  blessure  ni de  sa
procureuse. C'╩tait un gar┌on fort  sage que  notre B╩arnais, si jeune qu'il
f┘t. En cons╩quence, il  avait fait semblant de croire tout ce que lui avait
racont╩ le glorieux  mousquetaire, convaincu qu'il  n'y a  pas  d'amiti╩ qui
tienne ┴  un secret surpris, surtout quand ce secret  int╩resse l'orgueil  ;
puis on a toujours une  certaine sup╩riorit╩ morale sur ceux dont on sait la
vie.
     Or  d'Artagnan, dans ses projets d'intrigue ┴ venir,  et  d╩cid╩  qu'il
╩tait  ┴ faire  de  ses  trois  compagnons  les instruments  de sa  fortune,
d'Artagnan n'╩tait  pas fÎch╩  de r╩unir  d'avance  dans sa  main  les  fils
invisibles ┴ l'aide desquels il comptait les mener.
     Cependant, tout le long de la route, une profonde tristesse lui serrait
le  coeur : il pensait ┴ cette jeune et jolie  Mme Bonacieux qui devait  lui
donner le prix  de  son  d╩vouement ; mais, hÎtons-nous de  le  dire,  cette
tristesse venait moins  chez le  jeune homme du regret  de son bonheur perdu
que de la crainte qu'il ╩prouvait  qu'il n'arrivÎt  malheur  ┴  cette pauvre
femme.  Pour lui,  il  n'y avait  pas  de doute, elle  ╩tait  victime  d'une
vengeance du cardinal, et comme on le sait,  les vengeances  de Son Eminence
╩taient  terribles.  Comment  avait-il  trouv╩  grÎce  devant  les  yeux  du
ministre, c'est  ce qu'il ignorait  lui-m╦me et  sans doute ce  que lui  e┘t
r╩v╩l╩ M. de Cavois, si le capitaine des gardes l'e┘t trouv╩ chez lui.
     Rien ne fait marcher le temps et n'abr╔ge la route comme une pens╩e qui
absorbe en elle-m╦me  toutes  les facult╩s de  l'organisation de  celui  qui
pense. L'existence ext╩rieure ressemble alors ┴ un sommeil dont cette pens╩e
est  le  r╦ve. Par son influence, le temps n'a plus de mesure, l'espace  n'a
plus de distance. On part d'un lieu, et l'on arrive  ┴ un autre, voil┴ tout.
De  l'intervalle  parcouru, rien  ne reste  pr╩sent  ┴ votre  souvenir qu'un
brouillard vague dans lequel s'effacent mille  images confuses  d'arbres, de
montagnes  et  de  paysages. Ce  fut  en  proie  ┴  cette hallucination  que
d'Artagnan franchit,  ┴  l'allure que voulut  prendre son cheval, les six ou
huit  lieues  qui s╩parent Chantilly de Cr╔vecoeur, sans qu'en arrivant dans
ce  village il se souv¤nt d'aucune des choses qu'il avait rencontr╩es sur sa
route.
     L┴  seulement la  m╩moire  lui revint, il secoua la  t╦te,  aper┌ut  le
cabaret  oŢ  il avait laiss╩  Aramis, et,  mettant  son cheval  au trot,  il
s'arr╦ta ┴ la porte.
     Cette fois  ce  ne fut pas un hĂte, mais une  hĂtesse  qui le  re┌ut  ;
d'Artagnan  ╩tait physionomiste,  il  enveloppa  d'un coup  d'oeil la grosse
figure  r╩jouie de la ma¤tresse du lieu, et comprit qu'il n'avait pas besoin
de dissimuler avec elle, et qu'il n'avait rien ┴ craindre  de  la part d'une
si joyeuse physionomie.
     " Ma bonne  dame,  lui  demanda  d'Artagnan, pourriez-vous  me dire  ce
qu'est devenu un de mes amis, que nous  avons ╩t╩ forc╩s de laisser ici il y
a une douzaine de jours ?
     -- Un  beau  jeune  homme de  vingt-trois  ┴  vingt-quatre  ans,  doux,
aimable, bien fait ?
     -- De plus, bless╩ ┴ l'╩paule.
     -- C'est cela !
     -- Justement.
     -- Eh bien, Monsieur, il est toujours ici.
     -- Ah ! pardieu, ma ch╔re  dame, dit d'Artagnan en mettant pied ┴ terre
et en jetant la bride  de son cheval au  bras de Planchet, vous me rendez la
vie  ; oŢ est-il, ce cher Aramis, que je  l'embrasse ? Car, je l'avoue, j'ai
hÎte de le revoir.
     -- Pardon, Monsieur,  mais je  doute  qu'il  puisse vous recevoir en ce
moment.
     -- Pourquoi cela ? est-ce qu'il est avec une femme ?
     --  J╩sus ! que  dites-vous l┴ ! le pauvre gar┌on  ! Non, Monsieur,  il
n'est pas avec une femme.
     -- Et avec qui est-il donc ?
     -- Avec le cur╩ de Montdidier et le sup╩rieur des j╩suites d'Amiens.
     -- Mon Dieu ! s'╩cria d'Artagnan, le pauvre gar┌on irait-il plus mal ?
     -- Non, Monsieur,  au  contraire ; mais, ┴ la suite de  sa  maladie, la
grÎce l'a touch╩ et il s'est d╩cid╩ ┴ entrer dans les ordres.
     --  C'est  juste,   dit   d'Artagnan,  j'avais  oubli╩  qu'il   n'╩tait
mousquetaire que par int╩rim.
     -- Monsieur insiste-t-il toujours pour le voir ?
     -- Plus que jamais.
     -- Eh bien, Monsieur n'a qu'┴ prendre l'escalier ┴ droite dans la cour,
au second, n 5. "
     D'Artagnan s'╩lan┌a  dans  la direction  indiqu╩e et trouva  un de  ces
escaliers ext╩rieurs comme nous en voyons encore aujourd'hui dans  les cours
des anciennes auberges. Mais on n'arrivait pas  ainsi chez le  futur  abb╩ ;
les d╩fil╩s de la chambre d'Aramis ╩taient gard╩s ni plus ni  moins que  les
jardins  d'Aramis  ; Bazin  stationnait dans  le corridor  et lui  barra  le
passage avec d'autant plus d'intr╩pidit╩ qu'apr╔s bien des ann╩es d'╩preuve,
Bazin se voyait enfin pr╔s  d'arriver  au r╩sultat qu'il avait ╩ternellement
ambitionn╩.
     En effet, le r╦ve du pauvre Bazin avait toujours ╩t╩ de servir un homme
d'Eglise, et  il attendait avec impatience le moment sans cesse entrevu dans
l'avenir oŢ Aramis  jetterait  enfin  la casaque  aux orties pour prendre la
soutane. La promesse renouvel╩e chaque jour par le jeune homme que le moment
ne pouvait tarder l'avait seule retenu au service d'un mousquetaire, service
dans lequel, disait-il, il ne pouvait manquer de perdre son Îme.
     Bazin ╩tait  donc au comble de la  joie. Selon toute probabilit╩, cette
fois son ma¤tre  ne se d╩dirait pas.  La r╩union de la douleur physique ┴ la
douleur morale avait produit l'effet si longtemps d╩sir╩ : Aramis, souffrant
┴ la fois du corps et de l'Îme, avait enfin arr╦t╩  sur la religion ses yeux
et sa pens╩e, et  il avait regard╩ comme un avertissement du Ciel  le double
accident  qui  lui ╩tait  arriv╩, c'est-┴-dire la disparition subite  de  sa
ma¤tresse et sa blessure ┴ l'╩paule.
     On comprend que rien ne pouvait, dans la disposition oŢ il se trouvait,
╦tre plus d╩sagr╩able ┴ Bazin que l'arriv╩e  de d'Artagnan, laquelle pouvait
rejeter son ma¤tre dans le tourbillon  des id╩es mondaines  qui l'avaient si
longtemps entra¤n╩. Il  r╩solut  donc  de  d╩fendre bravement la  porte ; et
comme, trahi  par la ma¤tresse de  l'auberge, il ne pouvait  dire  qu'Aramis
╩tait absent,  il  essaya  de prouver  au  nouvel arrivant que ce  serait le
comble  de  l'indiscr╩tion  que  de  d╩ranger  son  ma¤tre  dans  la  pieuse
conf╩rence qu'il avait entam╩e depuis le matin, et qui, au dire de Bazin, ne
pouvait ╦tre termin╩e avant le soir.
     Mais d'Artagnan ne tint aucun compte de l'╩loquent  discours  de ma¤tre
Bazin, et comme il ne se souciait pas d'entamer une  pol╩mique avec le valet
de son ami, il l'╩carta tout simplement  d'une main, et de l'autre il tourna
le bouton de la porte n 5.
     La porte s'ouvrit, et d'Artagnan p╩n╩tra dans la chambre.

     Aramis,  en surtout noir,  le  chef accommod╩ d'une esp╔ce de  coiffure
ronde  et plate qui ne ressemblait pas mal ┴ une calotte, ╩tait assis devant
une table oblongue couverte de rouleaux de papier et d'╩normes in-folio  ; ┴
sa droite ╩tait  assis le sup╩rieur des j╩suites, et ┴  sa gauche le cur╩ de
Montdidier. Les rideaux  ╩taient ┴ demi clos et ne laissaient p╩n╩trer qu'un
jour myst╩rieux, m╩nag╩ pour une b╩ate r╦verie. Tous les objets mondains qui
peuvent frapper  l'oeil  quand on entre dans la chambre d'un jeune homme, et
surtout lorsque  ce jeune homme est  mousquetaire, avaient disparu comme par
enchantement ; et, de peur sans doute que leur vue ne ramenÎt son ma¤tre aux
id╩es de ce monde, Bazin avait fait main basse sur l'╩p╩e, les pistolets, le
chapeau ┴ plume, les broderies  et les  dentelles de tout genre  et de toute
esp╔ce.
     Mais,  en leur lieu  et place, d'Artagnan crut apercevoir dans  un coin
obscur comme une forme de discipline suspendue par un clou ┴ la muraille.
     Au bruit que fit d'Artagnan en ouvrant la porte, Aramis leva la t╦te et
reconnut son ami. Mais, au grand ╩tonnement  du jeune homme, sa vue ne parut
pas produire  une  grande  impression sur  le mousquetaire,  tant son esprit
╩tait d╩tach╩ des choses de la terre.
     " Bonjour, cher d'Artagnan, dit Aramis  ; croyez que je suis heureux de
vous voir.
     -- Et moi aussi, dit d'Artagnan, quoique je ne sois pas encore bien s┘r
que ce soit ┴ Aramis que je parle.
     -- A lui-m╦me, mon ami, ┴ lui-m╦me ; mais qui a pu vous faire douter ?
     -- J'avais peur de me  tromper de chambre, et j'ai  cru d'abord  entrer
dans  l'appartement de  quelque homme d'Eglise ; puis une autre terreur  m'a
pris en  vous trouvant  en compagnie de  ces Messieurs  :  c'est que vous ne
fussiez gravement malade. "
     Les deux  hommes noirs  lanc╔rent  sur d'Artagnan, dont ils  comprirent
l'intention,  un regard presque  mena┌ant ; mais d'Artagnan ne s'en inqui╩ta
pas.
     " Je  vous trouble peut-╦tre, mon  cher  Aramis, continua  d'Artagnan ;
car, d'apr╔s ce que je  vois, je suis port╩ ┴ croire que vous vous confessez
┴ ces Messieurs. "
     Aramis rougit imperceptiblement.
     " Vous, me troubler ? oh ! bien au contraire, cher ami, je vous le jure
; et comme  preuve  de  ce  que je dis, permettez-moi de me  r╩jouir en vous
voyant sain et sauf.
     -- Ah ! il y vient enfin ! pensa d'Artagnan, ce n'est pas malheureux.
     -- Car, Monsieur,  qui est  mon ami, vient d'╩chapper ┴ un rude danger,
continua Aramis avec  onction,  en montrant  de la main d'Artagnan  aux deux
eccl╩siastiques.
     --   Louez   Dieu,  Monsieur,  r╩pondirent  ceux-ci  en  s'inclinant  ┴
l'unisson.
     -- Je n'y ai pas manqu╩, mes r╩v╩rends, r╩pondit le jeune homme en leur
rendant leur salut ┴ son tour.
     -- Vous arrivez  ┴ propos, cher d'Artagnan, dit Aramis, et  vous allez,
en prenant part ┴ la discussion, l'╩clairer de vos lumi╔res. M. le principal
d'Amiens, M. le  cur╩ de Montdidier et  moi, nous  argumentons sur certaines
questions  th╩ologiques dont  l'int╩r╦t nous captive  depuis longtemps ;  je
serais charm╩ d'avoir votre avis.
     --  L'avis  d'un  homme  d'╩p╩e  est  bien  d╩nu╩  de  poids,  r╩pondit
d'Artagnan,  qui  commen┌ait ┴ s'inqui╩ter de la tournure  que prenaient les
choses,  et  vous  pouvez vous en tenir,  croyez-moi,  ┴ la  science  de ces
Messieurs. "
     Les deux hommes noirs salu╔rent ┴ leur tour.
     " Au contraire, reprit Aramis, et votre avis nous sera pr╩cieux ; voici
de  quoi il s'agit  : M. le  principal croit que ma th╔se  doit ╦tre surtout
dogmatique et didactique.
     -- Votre th╔se ! vous faites donc une th╔se ?
     --  Sans  doute,  r╩pondit  le  j╩suite  ;  pour l'examen  qui  pr╩c╔de
l'ordination, une th╔se est de rigueur.
     -- L'ordination !  s'╩cria d'Artagnan,  qui ne pouvait  croire ┴ ce que
lui avaient dit successivement l'hĂtesse et Bazin, ... l'ordination ! "
     Et il promenait ses yeux  stup╩faits  sur les trois  personnages  qu'il
avait devant lui.
     " Or " ,  continua Aramis  en  prenant  sur son fauteuil la  m╦me  pose
gracieuse que s'il e┘t ╩t╩ dans une ruelle et en examinant avec complaisance
sa  main blanche et potel╩e comme une main  de femme, qu'il tenait en  l'air
pour  en  faire  descendre  le  sang  :  "  or,  comme  vous l'avez entendu,
d'Artagnan, M. le principal voudrait que ma th╔se f┘t dogmatique, tandis que
je voudrais, moi, qu'elle f┘t id╩ale. C'est donc pourquoi M. le principal me
proposait ce sujet qui n'a point encore ╩t╩ trait╩, dans lequel je reconnais
qu'il y a mati╔re ┴ de magnifiques d╩veloppements.
     " Utraque manus in benedicendo clericis inferioribus necessaria est. "
     D'Artagnan, dont nous connaissons l'╩rudition, ne sourcilla pas plus  ┴
cette citation qu'┴ celle  que lui avait faite M. de Tr╩ville  ┴  propos des
pr╩sents qu'il pr╩tendait que d'Artagnan avait re┌us de M. de Buckingham.
     " Ce qui veut  dire, reprit Aramis pour lui donner toute facilit╩ : les
deux mains sont indispensables aux  pr╦tres des ordres inf╩rieurs, quand ils
donnent la b╩n╩diction.
     -- Admirable sujet ! s'╩cria le j╩suite.
     -- Admirable  et dogmatique ! "  r╩p╩ta  le  cur╩ qui, de  la force  de
d'Artagnan  ┴ peu  pr╔s sur le latin,  surveillait soigneusement le  j╩suite
pour embo¤ter le pas avec lui et r╩p╩ter ses paroles comme un ╩cho.
     Quant   ┴   d'Artagnan,   il   demeura   parfaitement   indiff╩rent   ┴
l'enthousiasme des deux hommes noirs.
     " Oui, admirable ! prorsus admirabile ! continua Aramis, mais qui exige
une  ╩tude  approfondie  des P╔res et  des  Ecritures. Or j'ai avou╩  ┴  ces
savants  eccl╩siastiques,  et  cela en  toute humilit╩, que les  veilles des
corps de garde et le service du roi m'avaient fait  un peu n╩gliger l'╩tude.
Je me trouverai donc plus ┴ mon aise, facilius natans , dans un sujet de mon
choix, qui serait ┴  ces rudes questions th╩ologiques ce que la morale est ┴
la m╩taphysique en philosophie. "
     D'Artagnan s'ennuyait profond╩ment, le cur╩ aussi.
     " Voyez quel exorde ! s'╩cria le j╩suite.
     -- Exordium , r╩p╩ta le cur╩ pour dire quelque chose.
     -- Quemadmodum minter coelorum immensitatem. "
     Aramis jeta un coup d'oeil de cĂt╩ sur  d'Artagnan, et  il vit  que son
ami bÎillait ┴ se d╩monter la mÎchoire.
     " Parlons  fran┌ais, mon p╔re, dit-il au j╩suite, M. d'Artagnan go┘tera
plus vivement nos paroles.
     -- Oui, je suis fatigu╩ de  la route, dit d'Artagnan, et  tout ce latin
m'╩chappe.
     --  D'accord,  dit  le j╩suite  un  peu  d╩pit╩,  tandis  que  le cur╩,
transport╩ d'aise, tournait sur d'Artagnan un regard plein de reconnaissance
; Eh bien, voyez le parti qu'on tirerait de cette glose.
     -- Mođse,  serviteur de Dieu... il  n'est que serviteur,  entendez-vous
bien  ! Mođse b╩nit avec les mains ; il se fait  tenir les deux bras, tandis
que les H╩breux battent leurs ennemis ; donc il b╩nit avec  les  deux mains.
D'ailleurs, que dit l'Evangile : imponite manus , et non pas manum . Imposez
les mains, et non pas la main.
     -- Imposez  les mains, r╩p╩ta le cur╩ en faisant  un geste. -- A  saint
Pierre, au contraire, de qui les papes sont successeurs, continua le j╩suite
: Ponige digitos . Pr╩sentez les doigts ; y ╦tes-vous maintenant ?
     -- Certes, r╩pondit Aramis en se d╩lectant, mais la chose est subtile.
     -- Les doigts ! reprit le j╩suite ; saint Pierre b╩nit avec les doigts.
Le pape b╩nit donc aussi avec les doigts. Et avec  combien  de doigts b╩nit-
il ?  Avec trois doigts, un pour le  P╔re,  un pour le Fils,  et  un pour le
Saint-Esprit. "
     Tout le monde se signa ; d'Artagnan crut devoir imiter cet exemple.
     "  Le  pape est successeur de saint  Pierre  et  repr╩sente  les  trois
pouvoirs   divins   ;  le   reste,  ordines  inferiores  de  la   hi╩rarchie
eccl╩siastique, b╩nit par le nom des saints archanges et des anges. Les plus
humbles  clercs, tels  que  nos  diacres et  sacristains, b╩nissent avec les
goupillons, qui simulent un nombre  ind╩fini de  doigts b╩nissants. Voil┴ le
sujet simplifi╩, argumentum omni denudatum ornamento . Je ferais  avec cela,
continua le j╩suite, deux volumes de la taille de celui-ci. "
     Et,  dans  son  enthousiasme,  il  frappait sur  le  saint  Chrysostome
in-folio qui faisait plier la table sous son poids.
     D'Artagnan fr╩mit.
     " Certes, dit Aramis, je rends justice aux beaut╩s de cette th╔se, mais
en m╦me temps  je la reconnais ╩crasante pour moi. J'avais choisi ce texte ;
dites-moi, cher d'Artagnan, s'il n'est point de votre go┘t : Non inutile est
desiderium in oblatione , ou mieux encore  : un peu de regret ne messied pas
dans une offrande au Seigneur.
     -- Halte-l┴ ! s'╩cria le j╩suite,  car cette th╔se frise l'h╩r╩sie ; il
y  a une  proposition presque semblable  dans l'Augustinus de  l'h╩r╩siarque
Jans╩nius, dont tĂt ou tard le livre  sera br┘l╩ par les  mains du bourreau.
Prenez garde ! mon jeune ami ; vous penchez  vers les fausses doctrines, mon
jeune ami ; vous vous perdrez !
     -- Vous vous perdrez, dit le cur╩ en secouant douloureusement la t╦te.
     -- Vous touchez ┴ ce fameux  point du libre arbitre,  qui est un ╩cueil
mortel.  Vous  abordez  de  front les  insinuations  des  p╩lagiens  et  des
demi-p╩lagiens.
     -- Mais, mon r╩v╩rend... . , reprit Aramis quelque peu  abasourdi de la
gr╦le d'arguments qui lui tombait sur la t╦te.
     -- Comment prouverez-vous, continua le j╩suite sans lui donner le temps
de parler,  que l'on  doit  regretter le monde  lorsqu'on  s'offre  ┴ Dieu ?
Ecoutez ce dilemme : Dieu est Dieu, et le monde est le diable. Regretter  le
monde, c'est regretter le diable : voil┴ ma conclusion.
     -- C'est la mienne aussi, dit le cur╩.
     -- Mais de grÎce !... dit Aramis.
     -- Desideras diabolum , infortun╩ ! s'╩cria le j╩suite.
     --  Il regrette  le  diable !  Ah ! mon  jeune ami,  reprit le  cur╩ en
g╩missant, ne regrettez pas le diable, c'est moi qui vous en supplie. "
     D'Artagnan  tournait  ┴  l'idiotisme  ; il  lui semblait  ╦tre dans une
maison  de fous, et qu'il  allait  devenir  fou  comme  ceux  qu'il  voyait.
Seulement  il ╩tait forc╩ de se taire,  ne comprenant point la langue qui se
parlait devant lui.
     " Mais ╩coutez-moi donc, reprit Aramis avec une politesse sous laquelle
commen┌ait ┴ percer un peu d'impatience, je ne  dis  pas que  je regrette  ;
non, je ne prononcerai jamais cette phrase qui ne serait pas orthodoxe... "
     Le j╩suite leva les bras au ciel, et le cur╩ en fit autant.
     " Non,  mais  convenez au moins qu'on a mauvaise  grÎce de n'offrir  au
Seigneur que ce dont on est parfaitement d╩go┘t╩. Ai-je raison, d'Artagnan ?
     -- Je le crois pardieu bien ! " s'╩cria celui-ci.
     Le cur╩ et le j╩suite firent un bond sur leur chaise.
     " Voici mon point de  d╩part, c'est un syllogisme : le monde  ne manque
pas  d'attraits,  je  quitte  le  monde,  donc  je fais un  sacrifice  ;  or
l'Ecriture dit positivement : Faites un sacrifice au Seigneur.
     -- Cela est vrai, dirent les antagonistes.
     -- Et puis, continua Aramis  en se  pin┌ant l'oreille  pour  la  rendre
rouge, comme il se secouait les mains pour les rendre blanches, et puis j'ai
fait certain rondeau  l┴-dessus que je  communiquai ┴ M. Voiture l'an pass╩,
et duquel ce grand homme m'a fait mille compliments.
     -- Un rondeau ! fit d╩daigneusement le j╩suite.
     -- Un rondeau ! dit machinalement le cur╩.
     -- Dites, dites, s'╩cria d'Artagnan, cela nous changera quelque peu.
     -- Non, car il est religieux, r╩pondit Aramis, et c'est de la th╩ologie
en vers.
     -- Diable ! fit d'Artagnan.
     -- Le voici, dit Aramis d'un petit  air modeste  qui n'╩tait pas exempt
d'une certaine teinte d'hypocrisie :
     -- Vous qui pleurez un pass╩ plein de charmes, --
     -- Et qui tra¤nez des jours infortun╩s, --
     -- Tous vos malheurs se verront termin╩s, --
     -- Quand ┴ Dieu seul vous offrirez vos larmes, --
     -- Vous qui pleurez. --
     D'Artagnan et le cur╩ parurent flatt╩s.  Le j╩suite  persista dans  son
opinion.
     "  Gardez-vous du  go┘t profane dans le style th╩ologique.  Que dit  en
effet saint Augustin ? Severus sit clericorum sermo .
     -- Oui, que le sermon soit clair ! dit le cur╩.
     --  Or, se  hÎta d'interrompre le  j╩suite en voyant que son acolyte se
fourvoyait, or  votre  th╔se  plaira aux  dames, voil┴  tout ;  elle aura le
succ╔s d'une plaidoirie de ma¤tre Patru.
     -- Plaise ┴ Dieu ! s'╩cria Aramis transport╩.
     -- Vous  le voyez, s'╩cria le j╩suite, le  monde parle encore en vous ┴
haute  voix, altissima  voce . Vous suivez le  monde,  mon  jeune ami, et je
tremble que la grÎce ne soit point efficace.
     -- Rassurez-vous, mon r╩v╩rend, je r╩ponds de moi.
     -- Pr╩somption mondaine !
     -- Je me connais, mon p╔re, ma r╩solution est irr╩vocable.
     -- Alors vous vous obstinez ┴ poursuivre cette th╔se ?
     -- Je me sens appel╩ ┴ traiter celle-l┴, et non pas une autre ; je vais
donc  la  continuer,  et  demain  j'esp╔re  que  vous  serez  satisfait  des
corrections que j'y aurai faites d'apr╔s vos avis.
     --  Travaillez lentement,  dit  le cur╩,  nous  vous laissons  dans des
dispositions excellentes.
     -- Oui, le  terrain est tout ensemenc╩, dit le j╩suite, et nous n'avons
pas ┴ craindre qu'une partie du grain soit tomb╩e sur la pierre, l'autre  le
long du chemin, et que les oiseaux  du ciel aient mang╩ le reste, aves coeli
coznederunt illam .
     --  Que la  peste t'╩touffe avec  ton latin  ! dit  d'Artagnan,  qui se
sentait au bout de ses forces.
     -- Adieu, mon fils, dit le cur╩, ┴ demain.
     -- A  demain, jeune t╩m╩raire, dit le  j╩suite ; vous promettez  d'╦tre
une des lumi╔res de l'Eglise ; veuille le Ciel que cette lumi╔re ne soit pas
un feu d╩vorant. "
     D'Artagnan,   qui  pendant  une  heure   s'╩tait   rong╩   les   ongles
d'impatience, commen┌ait ┴ attaquer la chair.
     Les deux hommes noirs  se lev╔rent, salu╔rent Aramis  et d'Artagnan, et
s'avanc╔rent vers la porte. Bazin, qui s'╩tait  tenu  debout  et  qui  avait
╩cout╩ toute  cette  controverse avec une  pieuse  jubilation, s'╩lan┌a vers
eux,  prit  le  br╩viaire  du  cur╩,   le  missel  du  j╩suite,  et   marcha
respectueusement devant eux pour leur frayer le chemin.
     Aramis les  conduisit jusqu'au  bas  de  l'escalier et remonta aussitĂt
pr╔s de d'Artagnan qui r╦vait encore.
     Rest╩s seuls, les deux amis gard╔rent  d'abord un silence  embarrass╩ ;
cependant il  fallait  que l'un  des  deux le  romp¤t le  premier, et  comme
d'Artagnan paraissait d╩cid╩ ┴ laisser cet honneur ┴ son ami :
     "  Vous  le voyez, dit  Aramis,  vous  me  trouvez  revenu  ┴ mes id╩es
fondamentales.
     -- Oui, la grÎce efficace vous a touch╩, comme disait ce  Monsieur tout
┴ l'heure.
     -- Oh !  ces plans  de  retraite sont form╩s depuis longtemps ; et vous
m'en avez d╩j┴ ouđ parler, n'est-ce pas, mon ami ?
     -- Sans doute, mais je vous avoue que j'ai cru que vous plaisantiez.
     -- Avec ces sortes de choses ! Oh ! d'Artagnan !
     -- Dame ! on plaisante bien avec la mort.
     -- Et l'on a tort, d'Artagnan : car la mort, c'est la porte qui conduit
┴ la perdition ou au salut.
     -- D'accord ; mais, s'il vous pla¤t, ne th╩ologisons pas, Aramis ; vous
devez en avoir assez pour le reste de  la journ╩e ; quant ┴ moi, j'ai  ┴ peu
pr╔s  oubli╩  le  peu  de  latin  que je  n'ai  jamais  su ; puis,  je  vous
l'avouerai, je n'ai rien mang╩ depuis ce matin dix heures, et  j'ai une faim
de tous les diables.
     -- Nous  d¤nerons  tout ┴ l'heure,  cher ami  ;  seulement,  vous  vous
rappellerez que c'est aujourd'hui vendredi ; or, dans un pareil jour,  je ne
puis ni voir, ni  manger de la chair. Si  vous voulez vous contenter  de mon
d¤ner, il se compose de t╩tragones cuits et de fruits.
     --   Qu'entendez-vous   par   t╩tragones  ?   demanda  d'Artagnan  avec
inqui╩tude.
     --  J'entends des  ╩pinards,  reprit Aramis, mais pour vous j'ajouterai
des oeufs, et c'est une grave  infraction  ┴ la  r╔gle, car les  oeufs  sont
viande, puisqu'ils engendrent le poulet.
     --  Ce festin n'est pas succulent,  mais n'importe ;  pour  rester avec
vous, je le subirai.
     -- Je vous suis reconnaissant du  sacrifice, dit Aramis  ; mais s'il ne
profite pas ┴ votre corps, il profitera, soyez-en certain, ┴ votre Îme.
     -- Ainsi,  d╩cid╩ment, Aramis,  vous entrez en religion. Que  vont dire
nos amis, que  va dire M. de Tr╩ville ? Ils vous traiteront de d╩serteur, je
vous en pr╩viens.
     -- Je n'entre  pas en religion, j'y rentre. C'est  l'Eglise que j'avais
d╩sert╩e pour le monde,  car vous savez  que  je me suis fait violence  pour
prendre la casaque de mousquetaire.
     -- Moi, je n'en sais rien.
     -- Vous ignorez comment j'ai quitt╩ le s╩minaire ?
     -- Tout ┴ fait.
     --   Voici  mon  histoire  ;  d'ailleurs  les  Ecritures   disent  :  "
Confessez-vous les uns aux autres " , et je me confesse ┴ vous, d'Artagnan.
     -- Et moi, je vous donne l'absolution  d'avance, vous voyez que je suis
bon homme.
     -- Ne plaisantez pas avec les choses saintes, mon ami.
     -- Alors, dites, je vous ╩coute.
     -- J'╩tais donc au s╩minaire depuis l'Îge de neuf ans, j'en avais vingt
dans trois jours, j'allais ╦tre abb╩,  et tout ╩tait dit.  Un soir que je me
rendais, selon mon habitude, dans une maison que je fr╩quentais avec plaisir
--  on  est  jeune,  que voulez-vous ! on est faible --  un officier  qui me
voyait  d'un oeil jaloux  lire les  vies des  saints  ┴  la ma¤tresse  de la
maison,  entra tout  ┴ coup et  sans ╦tre  annonc╩. Justement,  ce  soir-l┴,
j'avais traduit un ╩pisode de Judith, et je venais de communiquer mes vers ┴
la dame qui  me  faisait toutes sortes de compliments,  et, pench╩e  sur mon
╩paule, les relisait avec moi. La pose, qui ╩tait quelque peu abandonn╩e, je
l'avoue, blessa cet officier  ; il ne dit rien,  mais lorsque je  sortis, il
sortit derri╔re moi, et me rejoignant :
     " -- Monsieur l'abb╩, dit-il, aimez-vous les coups de canne ?
     " -- Je ne puis le dire, Monsieur, r╩pondis-je, personne n'ayant jamais
os╩ m'en donner.
     " -- Eh bien, ╩coutez-moi,  Monsieur l'abb╩,  si vous retournez dans la
maison oŢ je vous ai rencontr╩ ce soir, j'oserai, moi. "
     "  Je crois  que j'eus peur, je devins fort pÎle,  je sentis les jambes
qui me manquaient, je cherchai une r╩ponse que je ne trouvai pas, je me tus.
     " L'officier attendait cette r╩ponse,  et voyant qu'elle tardait, il se
mit ┴  rire,  me tourna  le dos  et rentra dans  la maison.  Je  rentrai  au
s╩minaire.
     " Je suis bon gentilhomme et j'ai le  sang vif,  comme  vous avez pu le
remarquer, mon cher d'Artagnan ; l'insulte ╩tait terrible, et, tout inconnue
qu'elle ╩tait rest╩e au monde,  je la sentais vivre et remuer au fond de mon
coeur. Je d╩clarai ┴ mes sup╩rieurs que  je ne  me sentais pas  suffisamment
pr╩par╩  pour l'ordination, et, sur ma demande,  on remit  la c╩r╩monie ┴ un
an.
     " J'allai trouver le meilleur ma¤tre d'armes de Paris, je fis condition
avec  lui pour  prendre une  le┌on  d'escrime chaque jour,  et chaque  jour,
pendant une ann╩e, je pris cette le┌on. Puis,  le jour anniversaire de celui
oŢ j'avais ╩t╩ insult╩, j'accrochai ma soutane ┴ un clou, je pris un costume
complet de cavalier, et je me rendis ┴ un  bal que  donnait une dame de  mes
amies, et  oŢ je savais que  devait se  trouver mon  homme.  C'╩tait rue des
Francs-Bourgeois, tout pr╔s de la Force.
     " En effet,  mon  officier y ╩tait  ;  je  m'approchai de lui, comme il
chantait  un  lai   d'amour  en  regardant  tendrement  une   femme,  et  je
l'interrompis au beau milieu du second couplet.
     "  --  Monsieur, lui dis-je, vous d╩pla¤t-il  toujours que je  retourne
dans certaine maison de la rue Payenne, et me donnerez-vous encore des coups
de canne, s'il me prend fantaisie de vous d╩sob╩ir ? "
     " L'officier me regarda avec ╩tonnement, puis il dit :
     " -- Que me voulez-vous, Monsieur ? Je ne vous connais pas.
     " -- Je suis, r╩pondis-je, le petit abb╩ qui lit les vies des saints et
qui traduit Judith en vers.
     " -- Ah ! ah ! je me rappelle, dit l'officier en goguenardant  ; que me
voulez-vous ?
     " -- Je voudrais que vous eussiez le loisir de venir  faire un tour  de
promenade avec moi.
     "  -- Demain matin, si vous le voulez bien,  et  ce sera  avec le  plus
grand plaisir.
     " -- Non, pas demain matin, s'il vous pla¤t, tout de suite.
     " -- Si vous l'exigez absolument...
     " -- Mais oui, je l'exige.
     " -- Alors, sortons. Mesdames, dit l'officier, ne vous d╩rangez pas. Le
temps  de tuer  Monsieur seulement,  et je reviens  vous achever  le dernier
couplet. "
     " Nous sort¤mes.
     " Je le menai rue Payenne, juste ┴ l'endroit oŢ un an auparavant, heure
pour  heure, il  m'avait  fait le compliment  que  je  vous  ai rapport╩. Il
faisait  un  clair  de lune  superbe. Nous  m¤mes l'╩p╩e ┴ la  main, et ┴ la
premi╔re passe, je le tuai roide.
     -- Diable ! fit d'Artagnan.
     -- Or, continua Aramis, comme les  dames  ne  virent  pas  revenir leur
chanteur,  et  qu'on  le  trouva  rue Payenne  avec un  grand coup d'╩p╩e au
travers du corps, on  pensa que c'╩tait moi qui l'avait accommod╩  ainsi, et
la chose fit scandale. Je fus donc pour quelque temps forc╩ de renoncer ┴ la
soutane. Athos, dont je fis la connaissance ┴ cette  ╩poque, et Porthos, qui
m'avait,  en  dehors   de  mes  le┌ons  d'escrime,  appris  quelques  bottes
gaillardes, me  d╩cid╔rent ┴ demander une  casaque  de mousquetaire. Le  roi
avait fort aim╩  mon  p╔re, tu╩ au si╔ge  d'Arras,  et l'on m'accorda  cette
casaque.  Vous comprenez donc qu'aujourd'hui le moment est venu pour  moi de
rentrer dans le sein de l'Eglise.
     -- Et pourquoi aujourd'hui plutĂt qu'hier et que demain ? Que vous est-
il donc arriv╩ aujourd'hui, qui vous donne de si m╩chantes id╩es ?
     --  Cette  blessure,  mon cher d'Artagnan, m'a ╩t╩ un  avertissement du
Ciel.
     --  Cette blessure  ? bah ! elle est ┴ peu pr╔s gu╩rie, et  je suis s┘r
qu'aujourd'hui ce n'est pas celle-l┴ qui vous fait le plus souffrir.
     -- Et laquelle ? demanda Aramis en rougissant.
     --  Vous en avez une au coeur, Aramis, une plus vive et plus sanglante,
une blessure faite par une femme. "
     L'oeil d'Aramis ╩tincela malgr╩ lui.
     " Ah ! dit-il en dissimulant son ╩motion sous une feinte n╩gligence, ne
parlez  pas de  ces choses-l┴  ;  moi, penser  ┴  ces  choses-l┴ ! avoir des
chagrins d'amour  ?  Vanitas vanitatum !  Me serais-je  donc, ┴  votre avis,
retourn╩  la  cervelle,  et pour qui ? pour  quelque grisette,  pour quelque
fille de chambre, ┴ qui j'aurais fait la cour dans une garnison, fi !
     -- Pardon, mon cher Aramis, mais je croyais que vous portiez vos vis╩es
plus haut.
     --  Plus haut ? et que  suis-je pour avoir tant d'ambition ? un  pauvre
mousquetaire fort gueux et fort obscur, qui hait les servitudes et se trouve
grandement d╩plac╩ dans le monde !
     -- Aramis, Aramis ! s'╩cria d'Artagnan en regardant son ami avec un air
de doute.
     --  Poussi╔re,  je  rentre  dans  la  poussi╔re.   La  vie  est  pleine
d'humiliations et  de douleurs, continua-t-il en s'assombrissant ; tous  les
fils qui  la rattachent  au bonheur  se rompent tour  ┴ tour dans la main de
l'homme, surtout les fils  d'or. O mon cher d'Artagnan  !  reprit Aramis  en
donnant ┴ sa voix une l╩g╔re teinte d'amertume,  croyez-moi, cachez bien vos
plaies quand vous en aurez. Le silence est la derni╔re joie des malheureux ;
gardez-vous  de mettre qui  que  ce soit sur la trace  de vos  douleurs, les
curieux pompent nos larmes comme les mouches font du sang d'un daim bless╩.
     -- H╩las, mon  cher Aramis, dit d'Artagnan en  poussant ┴  son  tour un
profond soupir, c'est mon histoire ┴ moi-m╦me que vous faites l┴.
     -- Comment ?
     -- Oui, une femme que  j'aimais, que j'adorais, vient de m'╦tre enlev╩e
de  force. Je ne  sais  pas  oŢ  elle est, oŢ on  l'a conduite  ;  elle  est
peut-╦tre prisonni╔re, elle est peut-╦tre morte.
     -- Mais vous avez au moins la consolation de vous dire qu'elle ne  vous
a pas quitt╩  volontairement  ; que si vous  n'avez point  de ses nouvelles,
c'est que toute communication avec vous lui est interdite, tandis que...
     -- Tandis que...
     -- Rien, reprit Aramis, rien.
     -- Ainsi,  vous renoncez ┴ jamais au monde ;,  c'est un parti pris, une
r╩solution arr╦t╩e ?
     -- A tout jamais.  Vous ╦tes mon ami aujourd'hui, demain vous  ne serez
plus pour moi qu'une ombre ; oŢ plutĂt m╦me, vous n'existerez plus. Quant au
monde, c'est un s╩pulcre et pas autre chose.
     -- Diable ! c'est fort triste ce que vous me dites l┴.
     -- Que voulez-vous ! ma vocation m'attire, elle m'enl╔ve. "
     D'Artagnan sourit et ne r╩pondit point. Aramis continua :
     " Et  cependant, tandis  que je  tiens encore ┴ la terre, j'eusse voulu
vous parler de vous, de nos amis.
     -- Et moi, dit d'Artagnan, j'eusse voulu vous parler de vous-m╦me, mais
je vous vois si d╩tach╩ de tout ; les amours, vous en faites  fi ; les  amis
sont des ombres, le monde est un s╩pulcre.
     -- H╩las ! vous le verrez par vous-m╦me, dit Aramis avec un soupir.
     -- N'en parlons donc plus, dit d'Artagnan, et br┘lons cette lettre qui,
sans doute, vous annon┌ait quelque nouvelle infid╩lit╩ de  votre grisette ou
de votre fille de chambre.
     -- Quelle lettre ? s'╩cria vivement Aramis.
     --  Une lettre qui ╩tait venue chez  vous en votre absence et qu'on m'a
remise pour vous.
     -- Mais de qui cette lettre ?
     -- Ah ! de quelque suivante ╩plor╩e, de quelque grisette au d╩sespoir ;
la fille  de chambre de Mme de  Chevreuse peut-╦tre, qui aura ╩t╩ oblig╩e de
retourner ┴ Tours  avec sa  ma¤tresse,  et qui, pour se faire pimpante, aura
pris du  papier  parfum╩ et  aura  cachet╩ sa lettre avec  une  couronne  de
duchesse.
     -- Que dites-vous l┴ ?
     -- Tiens,  je  l'aurai perdue  !  dit sournoisement  le jeune  homme en
faisant semblant de chercher. Heureusement que le monde est un s╩pulcre, que
les  hommes et par cons╩quent les femmes sont des ombres, que l'amour est un
sentiment dont vous faites fi !
     -- Ah ! d'Artagnan, d'Artagnan ! s'╩cria Aramis, tu me fais mourir !
     -- Enfin, la voici ! " dit d'Artagnan.
     Et il tira la lettre de sa poche.
     Aramis fit un bond, saisit la lettre, la lut ou plutĂt la d╩vora  ; son
visage rayonnait.
     " Il para¤t  que la  suivante  ┴  un  beau  style, dit nonchalamment le
messager.
     -- Merci, d'Artagnan ! s'╩cria Aramis  presque  en  d╩lire. Elle  a ╩t╩
forc╩e  de  retourner ┴  Tours ;  elle  ne  m'est pas infid╔le, elle  m'aime
toujours. Viens, mon ami, viens que je t'embrasse ; le bonheur m'╩touffe ! "
     Et  les  deux amis  se  mirent  ┴  danser  autour  du  v╩n╩rable  saint
Chrysostome, pi╩tinant bravement les feuillets de la th╔se qui avaient roul╩
sur le parquet.
     En ce moment, Bazin entrait avec les ╩pinards et l'omelette.
     " Fuis, malheureux !  s'╩cria Aramis en lui jetant sa calotte au visage
;  retourne d'oŢ tu viens, remporte ces  horribles l╩gumes  et  cet  affreux
entremets  ! demande un li╔vre  piqu╩, un  chapon gras, un gigot ┴ l'ail  et
quatre bouteilles de vieux bourgogne. "
     Bazin,  qui regardait  son  ma¤tre  et  qui ne  comprenait  rien  ┴  ce
changement, laissa m╩lancoliquement glisser l'omelette dans les ╩pinards, et
les ╩pinards sur le parquet.
     "  Voil┴ le moment  de consacrer  votre existence  au Roi des Rois, dit
d'Artagnan, si vous tenez ┴ lui faire une politesse : Non inutile desiderium
in oblatione .
     --  Allez-vous-en au diable  avec votre latin !  Mon  cher  d'Artagnan,
buvons, morbleu,  buvons frais,  buvons  beaucoup, et racontez-moi un peu ce
qu'on fait l┴-bas. "







     " Il reste maintenant ┴ savoir des nouvelles d'Athos " , dit d'Artagnan
au fringant  Aramis, quand il l'eut mis au courant de  ce qui s'╩tait  pass╩
dans la capitale depuis leur d╩part, et qu'un excellent d¤ner leur eut  fait
oublier ┴ l'un sa th╔se, ┴ l'autre sa fatigue.
     "  Croyez-vous  donc qu'il  lui  soit arriv╩ malheur ? demanda  Aramis.
Athos est si froid, si brave et manie si habilement son ╩p╩e.
     -- Oui, sans doute, et personne ne reconna¤t mieux que moi  le  courage
et l'adresse d'Athos, mais j'aime  mieux sur mon ╩p╩e le choc des lances que
celui  des  bÎtons  ;  je  crains  qu'Athos n'ait  ╩t╩  ╩trill╩  par  de  la
valetaille, les valets sont gens  qui frappent fort et ne finissent pas tĂt.
Voil┴ pourquoi, je vous l'avoue, je voudrais repartir le plus tĂt possible.
     -- Je tÎcherai de vous accompagner, dit Aramis,  quoique je ne me sente
gu╔re en ╩tat de monter ┴ cheval. Hier, j'essayai  de la discipline que vous
voyez sur ce mur, et la douleur m'emp╦cha de continuer ce pieux exercice.
     -- C'est qu'aussi, mon cher ami, on n'a jamais  vu essayer de gu╩rir un
coup d'escopette avec des coups  de martinet ; mais vous ╩tiez malade, et la
maladie rend la t╦te faible, ce qui fait que je vous excuse.
     -- Et quand partez-vous ?
     -- Demain, au  point du jour ;  reposez-vous de votre mieux cette nuit,
et demain, si vous le pouvez, nous partirons ensemble.
     --  A demain  donc, dit Aramis ; car tout de  fer que  vous ╦tes,  vous
devez avoir besoin de repos. "
     Le lendemain, lorsque d'Artagnan entra  chez Aramis, il le trouva  ┴ sa
fen╦tre.
     " Que regardez-vous donc l┴ ? demanda d'Artagnan.
     --  Ma  foi ! J'admire  ces trois magnifiques  chevaux que les  gar┌ons
d'╩curie tiennent en bride  ;  c'est un plaisir de prince que de voyager sur
de pareilles montures.
     -- Eh bien, mon cher Aramis, vous vous donnerez ce plaisir-l┴, car l'un
de ces chevaux est ┴ vous.
     -- Ah ! bah ! et lequel ?
     -- Celui des trois que vous voudrez : je n'ai pas de pr╩f╩rence.
     -- Et le riche capara┌on qui le couvre est ┴ moi aussi ?
     -- Sans doute.
     -- Vous voulez rire, d'Artagnan.
     -- Je ne ris plus depuis que vous parlez fran┌ais.
     -- C'est pour moi,  ces  fontes dor╩es, cette housse de  velours, cette
selle chevill╩e d'argent ?
     -- A vous-m╦me, comme le cheval qui piaffe est  ┴ moi, comme cet  autre
cheval qui caracole est ┴ Athos.
     -- Peste ! ce sont trois b╦tes superbes.
     -- Je suis flatt╩ qu'elles soient de votre go┘t.
     -- C'est donc le roi qui vous a fait ce cadeau-l┴ ?
     -- A coup s┘r, ce n'est point  le cardinal, mais ne  vous inqui╩tez pas
d'oŢ ils viennent, et songez seulement qu'un des trois est votre propri╩t╩.
     -- Je prends celui que tient le valet roux.
     -- A merveille !
     -- Vive Dieu ! s'╩cria Aramis, voil┴ qui me fait passer le reste de  ma
douleur ; je monterais  l┴-dessus avec trente balles dans le corps. Ah ! sur
mon Îme, les beaux ╩triers ! Hol┴ ! Bazin, venez ┌┴, et ┴ l'instant m╦me. "
     Bazin apparut, morne et languissant, sur le seuil de la porte.
     " Fourbissez mon ╩p╩e, redressez  mon feutre, brossez  mon  manteau, et
chargez mes pistolets ! dit Aramis.
     -- Cette  derni╔re recommandation est inutile, interrompit d'Artagnan :
il y a des pistolets charg╩s dans vos fontes. "
     Bazin soupira.
     " Allons, ma¤tre Bazin,  tranquillisez-vous, dit d'Artagnan ; on  gagne
le royaume des cieux dans toutes les conditions.
     -- Monsieur  ╩tait d╩j┴ si bon th╩ologien ! dit Bazin presque larmoyant
; il f┘t devenu ╩v╦que et peut-╦tre cardinal.
     -- Eh bien, mon pauvre Bazin, voyons, r╩fl╩chis  un  peu ;  ┴ quoi sert
d'╦tre  homme d'Eglise, je  te prie ? on n'╩vite pas pour cela d'aller faire
la guerre ; tu vois bien que le cardinal  va faire la premi╔re campagne avec
le  pot en t╦te et la pertuisane au poing ; et M. de Nogaret de La  Valette,
qu'en dis-tu ? il est cardinal aussi ; demande ┴ son laquais combien de fois
il lui a fait de la charpie.
     --  H╩las  !  soupira Bazin,  je le sais, Monsieur, tout est boulevers╩
dans le monde aujourd'hui. "
     Pendant  ce temps, les deux jeunes  gens  et le  pauvre laquais ╩taient
descendus.
     " Tiens-moi l'╩trier, Bazin " , dit Aramis.
     Et Aramis s'╩lan┌a en selle  avec  sa grÎce  et sa l╩g╔ret╩ ordinaire ;
mais apr╔s quelques  voltes et  quelques  courbettes du  noble  animal,  son
cavalier  ressentit  des douleurs  tellement  insupportables, qu'il pÎlit et
chancela. D'Artagnan qui, dans la pr╩vision de  cet accident, ne l'avait pas
perdu des yeux, s'╩lan┌a vers lui, le retint dans ses bras et le conduisit ┴
sa chambre.
     " C'est  bien, mon cher Aramis, soignez-vous, dit-il, j'irai seul  ┴ la
recherche d'Athos.
     -- Vous ╦tes un homme d'airain, lui dit Aramis.
     -- Non, j'ai du bonheur, voil┴ tout ;  mais comment allez-vous vivre en
m'attendant  ?  plus  de  th╔se,  plus  de  glose  sur  les  doigts  et  les
b╩n╩dictions, hein ? "
     Aramis sourit.
     " Je ferai des vers, dit-il.
     -- Oui, des vers parfum╩s ┴ l'odeur du billet de la suivante de Mme  de
Chevreuse. Enseignez donc  la prosodie ┴ Bazin, cela le consolera.  Quant au
cheval,  montez-le  tous  les jours  un peu,  et  cela  vous  habituera  aux
manoeuvres.
     --  Oh ! pour cela, soyez tranquille, dit  Aramis, vous me  retrouverez
pr╦t ┴ vous suivre. "
     Ils  se dirent adieu  et, dix  minutes  apr╔s, d'Artagnan, apr╔s  avoir
recommand╩  son  ami  ┴ Bazin et  ┴  l'hĂtesse, trottait dans  la  direction
d'Amiens.
     Comment allait-il retrouver Athos, et m╦me le retrouverait-il ?
     La position dans laquelle il l'avait laiss╩ ╩tait critique ; il pouvait
bien  avoir succomb╩.  Cette id╩e,  en assombrissant son  front, lui arracha
quelques  soupirs  et  lui  fit  formuler  tout  bas  quelques  serments  de
vengeance. De tous ses  amis, Athos  ╩tait le plus Îg╩,  et partant le moins
rapproch╩ en apparence de ses go┘ts et de ses sympathies.
     Cependant  il avait pour ce gentilhomme une  pr╩f╩rence marqu╩e.  L'air
noble  et  distingu╩ d'Athos,  ces ╩clairs de  grandeur qui jaillissaient de
temps en  temps de  l'ombre oŢ il  se  tenait volontairement enferm╩,  cette
inalt╩rable ╩galit╩ d'humeur  qui en faisait le  plus facile compagnon de la
terre, cette gaiet╩  forc╩e  et mordante, cette  bravoure  qu'on e┘t appel╩e
aveugle si elle n'e┘t ╩t╩ le  r╩sultat  du  plus  rare  sang- froid, tant de
qualit╩s attiraient  plus  que l'estime, plus que  l'amiti╩  de  d'Artagnan,
elles attiraient son admiration.
     En effet,  consid╩r╩ m╦me aupr╔s  de M. de Tr╩ville, l'╩l╩gant et noble
courtisan,   Athos,  dans  ses  jours  de  belle  humeur,  pouvait  soutenir
avantageusement  la comparaison ;  il ╩tait de  taille  moyenne,  mais cette
taille ╩tait si  admirablement prise et  si  bien  proportionn╩e,  que, plus
d'une fois, dans ses luttes avec Porthos,  il avait fait plier le g╩ant dont
la  force  physique  ╩tait devenue proverbiale parmi les mousquetaires  ; sa
t╦te, aux  yeux per┌ants, au  nez  droit, au menton dessin╩ comme  celui  de
Brutus,  avait un caract╔re  ind╩finissable  de  grandeur et de  grÎce ; ses
mains, dont il ne prenait aucun soin, faisaient  le d╩sespoir d'Aramis,  qui
cultivait les siennes ┴ grand renfort de pÎte d'amandes et  d'huile parfum╩e
; le son de sa voix ╩tait p╩n╩trant et m╩lodieux tout ┴ la fois, et puis, ce
qu'il y avait d'ind╩finissable dans Athos, qui se faisait toujours obscur et
petit, c'╩tait  cette  science d╩licate du monde et  des usages  de  la plus
brillante soci╩t╩,  cette habitude de bonne maison qui  per┌ait comme ┴  son
insu dans ses moindres actions.
     S'agissait-il  d'un  repas, Athos l'ordonnait mieux qu'aucun  homme  du
monde, pla┌ant  chaque convive  ┴ la place et au  rang que lui avaient faits
ses  anc╦tres  ou qu'il s'╩tait faits  lui-m╦me.  S'agissait-il  de  science
h╩raldique, Athos connaissait  toutes les  familles nobles du  royaume, leur
g╩n╩alogie,  leurs  alliances,  leurs  armes  et  l'origine de leurs  armes.
L'╩tiquette n'avait pas  de minuties qui lui  fussent ╩trang╔res, il  savait
quels ╩taient les droits des grands propri╩taires, il connaissait  ┴ fond la
v╩nerie et  la fauconnerie, et un jour il avait, en causant de ce grand art,
╩tonn╩ le roi Louis XIII lui-m╦me, qui cependant y ╩tait pass╩ ma¤tre.
     Comme tous les grands seigneurs de cette ╩poque, il montait ┴ cheval et
faisait des armes dans la perfection. Il y a plus : son ╩ducation avait  ╩t╩
si  peu  n╩glig╩e, m╦me sous le rapport des ╩tudes scolastiques, si  rares ┴
cette ╩poque chez  les gentilshommes, qu'il souriait aux bribes de latin que
d╩tachait  Aramis, et  qu'avait  l'air de comprendre Porthos ; deux ou trois
fois m╦me,  au grand  ╩tonnement  de ses amis, il lui ╩tait  arriv╩  lorsque
Aramis laissait ╩chapper quelque erreur de rudiment, de remettre un verbe  ┴
son temps et un nom ┴ son cas. En outre, sa probit╩ ╩tait inattaquable, dans
ce si╔cle  oŢ les hommes  de guerre transigeaient  si  facilement  avec leur
religion  et leur conscience, les amants  avec la  d╩licatesse rigoureuse de
nos  jours, et  les pauvres avec le septi╔me commandement  de  Dieu. C'╩tait
donc un homme fort extraordinaire qu'Athos.
     Et cependant, on  voyait cette nature si  distingu╩e, cette cr╩ature si
belle, cette essence si fine, tourner insensiblement vers la vie mat╩rielle,
comme les vieillards tournent vers  l'imb╩cillit╩ physique et morale. Athos,
dans ses heures  de privation, et ces heures ╩taient fr╩quentes, s'╩teignait
dans toute  sa partie lumineuse,  et son cĂt╩  brillant  disparaissait comme
dans une profonde nuit.
     Alors, le demi-dieu  ╩vanoui, il  restait ┴ peine  un  homme.  La  t╦te
basse, l'oeil terne, la parole lourde et p╩nible, Athos regardait pendant de
longues heures soit sa bouteille et son verre, soit Grimaud, qui, habitu╩  ┴
lui ob╩ir par signes, lisait dans le regard  atone de son ma¤tre jusqu'┴ son
moindre  d╩sir,  qu'il  satisfaisait  aussitĂt. La  r╩union des quatre  amis
avait-elle lieu dans un de ces  moments-l┴, un mot, ╩chapp╩ avec un  violent
effort, ╩tait tout  le contingent qu'Athos fournissait ┴ la conversation. En
╩change,  Athos ┴ lui seul buvait  comme quatre, et cela sans qu'il  y par┘t
autrement que par un froncement de sourcil plus indiqu╩ et par une tristesse
plus profonde.
     D'Artagnan,  dont nous connaissons l'esprit investigateur et p╩n╩trant,
n'avait, quelque int╩r╦t qu'il e┘t  ┴ satisfaire  sa curiosit╩ sur ce sujet,
pu encore assigner  aucune cause ┴ ce marasme, ni en noter  les occurrences.
Jamais Athos ne recevait de lettres, jamais Athos ne faisait aucune d╩marche
qui ne f┘t connue de tous ses amis.
     On  ne pouvait dire que ce f┘t le vin qui lui donnÎt  cette  tristesse,
car  au contraire il ne  buvait  que pour combattre cette  tristesse, que ce
rem╔de,  comme nous l'avons  dit, rendait plus sombre  encore. On ne pouvait
attribuer cet exc╔s d'humeur noire au jeu, car, au contraire de Porthos, qui
accompagnait de  ses chants  ou de ses  jurons  toutes  les variations de la
chance,  Athos,  lorsqu'il  avait  gagn╩,  demeurait  aussi  impassible  que
lorsqu'il avait perdu. On l'avait vu, au cercle des mousquetaires, gagner un
soir trois mille  pistoles,  les  perdre  jusqu'au  ceinturon brod╩ d'or des
jours de gala ;  regagner  tout  cela, plus  cent louis,  sans  que son beau
sourcil  noir e┘t hauss╩ ou baiss╩  d'une  demi-ligne,  sans  que  ses mains
eussent  perdu  leur  nuance  nacr╩e,  sans que sa  conversation,  qui ╩tait
agr╩able ce soir-l┴, e┘t cess╩ d'╦tre calme et agr╩able.
     Ce  n'╩tait  pas  non  plus, comme chez  nos voisins  les Anglais,  une
influence atmosph╩rique  qui assombrissait son  visage,  car cette tristesse
devenait plus  intense en g╩n╩ral vers les beaux jours de l'ann╩e ; juin  et
juillet ╩taient les mois terribles d'Athos.
     Pour le  pr╩sent, il n'avait  pas  de chagrin, il  haussait les ╩paules
quand  on  lui parlait  de l'avenir ; son secret ╩tait  donc  dans le pass╩,
comme on l'avait dit vaguement ┴ d'Artagnan.
     Cette teinte myst╩rieuse r╩pandue sur  toute sa personne rendait encore
plus int╩ressant l'homme dont jamais  les yeux ni la bouche, dans  l'ivresse
la  plus compl╔te,  n'avaient  rien  r╩v╩l╩,  quelle  que f┘t l'adresse  des
questions dirig╩es contre lui.
     " Eh bien,  pensait  d'Artagnan, le pauvre Athos  est peut-╦tre mort  ┴
cette  heure, et mort par  ma  faute, car c'est moi  qui l'ai entra¤n╩  dans
cette affaire, dont il ignorait  l'origine, dont  il ignorera le r╩sultat et
dont il ne devait tirer aucun profit.
     --  Sans  compter,  Monsieur, r╩pondait  Planchet,  que nous lui devons
probablement  la  vie.  Vous rappelez-vous  comme il  a cri╩  : " Au  large,
d'Artagnan ! je  suis  pris.  " Et apr╔s avoir  d╩charg╩ ses deux pistolets,
quel bruit terrible  il faisait avec son ╩p╩e !  On e┘t dit vingt hommes, ou
plutĂt vingt diables enrag╩s ! "
     Et ces  mots  redoublaient l'ardeur  de  d'Artagnan, qui  excitait  son
cheval,  lequel n'ayant pas  besoin d'╦tre excit╩  emportait son cavalier au
galop.
     Vers onze heures du matin, on aper┌ut Amiens ; ┴ onze heures et  demie,
on ╩tait ┴ la porte de l'auberge maudite.
     D'Artagnan avait souvent m╩dit╩ contre l'hĂte perfide une de ces bonnes
vengeances   qui  consolent,  rien  qu'en  esp╩rance.  Il  entra  donc  dans
l'hĂtellerie,  le feutre sur les  yeux,  la  main gauche sur le  pommeau  de
l'╩p╩e et faisant siffler sa cravache de la main droite.
     " Me  reconnaissez-vous  ? dit-il  ┴ l'hĂte,  qui  s'avan┌ait  pour  le
saluer.
     -- Je n'ai pas cet honneur, Monseigneur,  r╩pondit  celui-ci  les  yeux
encore ╩blouis du brillant ╩quipage avec lequel d'Artagnan se pr╩sentait.
     -- Ah ! vous ne me connaissez pas !
     -- Non, Monseigneur.
     -- Eh bien, deux mots vont vous rendre la m╩moire. Qu'avez-vous fait de
ce  gentilhomme ┴  qui vous  e┘tes l'audace, voici quinze jours pass╩s ┴ peu
pr╔s, d'intenter une accusation de fausse monnaie ? "
     L'hĂte  pÎlit, car d'Artagnan avait pris l'attitude la  plus mena┌ante,
et Planchet se modelait sur son ma¤tre.
     "  Ah ! Monseigneur, ne m'en parlez  pas, s'╩cria l'hĂte de  son ton de
voix le plus larmoyant ; ah ! Seigneur, combien j'ai pay╩ cette faute ! Ah !
malheureux que je suis !
     -- Ce gentilhomme, vous dis-je, qu'est-il devenu ?
     --  Daignez  m'╩couter,   Monseigneur,   et   soyez  cl╩ment.   Voyons,
asseyez-vous, par grÎce ! "
     D'Artagnan, muet de col╔re et  d'inqui╩tude, s'assit, mena┌ant comme un
juge. Planchet s'adossa fi╔rement ┴ son fauteuil.
     "  Voici l'histoire, Monseigneur, reprit l'hĂte  tout tremblant, car je
vous  reconnais ┴ cette heure ; c'est vous qui  ╦tes  parti  quand  j'eus ce
malheureux d╩m╦l╩ avec ce gentilhomme dont vous parlez.
     -- Oui,  c'est moi ; ainsi vous voyez bien que vous n'avez pas de grÎce
┴ attendre si vous ne dites pas toute la v╩rit╩.
     -- Aussi veuillez m'╩couter, et vous la saurez tout enti╔re.
     -- J'╩coute.
     --  J'avais ╩t╩ pr╩venu par les autorit╩s qu'un  faux-monnayeur c╩l╔bre
arriverait ┴ mon  auberge avec plusieurs de ses  compagnons,  tous  d╩guis╩s
sous  le costume de  gardes ou de  mousquetaires. Vos  chevaux, vos laquais,
votre figure, Messeigneurs, tout m'avait ╩t╩ d╩peint.
     -- Apr╔s, apr╔s ? dit d'Artagnan, qui reconnut bien vite d'oŢ venait le
signalement si exactement donn╩.
     --  Je  pris  donc,  d'apr╔s les  ordres de l'autorit╩, qui m'envoya un
renfort de six hommes, telles mesures que je crus urgentes afin de m'assurer
de la personne des pr╩tendus faux-monnayeurs.
     --  Encore ! dit d'Artagnan, ┴ qui  ce mot de faux-monnayeur ╩chauffait
terriblement les oreilles.
     --  Pardonnez-moi, Monseigneur,  de dire  de telles choses, mais  elles
sont justement mon excuse. L'autorit╩ m'avait fait peur, et vous savez qu'un
aubergiste doit m╩nager l'autorit╩.
     -- Mais encore une fois, ce gentilhomme, oŢ est-il ? qu'est-il devenu ?
Est-il mort ? est-il vivant ?
     --  Patience,  Monseigneur,  nous y voici. Il arriva  donc ce  que vous
savez, et dont votre d╩part  pr╩cipit╩,  ajouta  l'hĂte avec une finesse qui
n'╩chappa point  ┴  d'Artagnan, semblait autoriser  l'issue.  Ce gentilhomme
votre  ami se d╩fendit en d╩sesp╩r╩. Son valet, qui, par un malheur impr╩vu,
avait  cherch╩  querelle   aux  gens  de  l'autorit╩,  d╩guis╩s  en  gar┌ons
d'╩curie...
     -- Ah ! mis╩rable ! s'╩cria d'Artagnan, vous ╩tiez tous d'accord, et je
ne sais ┴ quoi tient que je ne vous extermine tous !
     -- H╩las  ! non,  Monseigneur, nous n'╩tions pas tous d'accord, et vous
l'allez bien voir.  Monsieur  votre ami (pardon de ne point l'appeler par le
nom honorable qu'il  porte sans doute, mais  nous ignorons ce nom), Monsieur
votre  ami,  apr╔s avoir mis hors de combat deux hommes de ses deux coups de
pistolet, battit en retraite en se d╩fendant avec son ╩p╩e dont  il estropia
encore un de mes hommes, et d'un coup du plat de laquelle il m'╩tourdit.
     -- Mais, bourreau,  finiras-tu ? dit  d'Artagnan.  Athos,  que  devient
Athos ?
     --  En  battant  en retraite,  comme j'ai dit ┴ Monseigneur,  il trouva
derri╔re lui l'escalier de la cave, et comme la porte ╩tait ouverte, il tira
la clef ┴ lui et se barricada en dedans. Comme on ╩tait s┘r  de le retrouver
l┴, on le laissa libre.
     -- Oui, dit d'Artagnan, on ne tenait pas tout ┴ fait ┴ le tuer,  on  ne
cherchait qu'┴ l'emprisonner.
     -- Juste  Dieu ! ┴ l'emprisonner, Monseigneur ?  il  s'emprisonna  bien
lui- m╦me, je vous le jure.  D'abord il avait fait de rude besogne, un homme
╩tait tu╩ sur le coup, et deux autres ╩taient bless╩s gri╔vement. Le mort et
les deux bless╩s furent emport╩s par leurs camarades, et jamais je n'ai plus
entendu  parler  ni  des uns,  ni  des autres. Moi-m╦me, quand je repris mes
sens, j'allai trouver M.  le  gouverneur, auquel  je  racontai tout  ce  qui
s'╩tait pass╩, et auquel je demandai ce que  je devais  faire du prisonnier.
Mais  M.  le gouverneur  eut  l'air  de tomber  des nues  ; il me  dit qu'il
ignorait compl╔tement ce que je voulais  dire, que les ordres qui  m'╩taient
parvenus n'╩manaient pas de lui, et que si j'avais le malheur de dire ┴  qui
que ce  f┘t qu'il ╩tait pour quelque chose dans toute cette ╩chauffour╩e, il
me ferait pendre.  Il para¤t  que  je m'╩tais tromp╩,  Monsieur, que j'avais
arr╦t╩ l'un pour l'autre, et que celui qu'on devait arr╦ter ╩tait sauv╩.
     --  Mais Athos ?  s'╩cria d'Artagnan, dont l'impatience se doublait  de
l'abandon oŢ l'autorit╩ laissait la chose ; Athos, qu'est-il devenu ?
     -- Comme j'avais hÎte de r╩parer mes torts envers le prisonnier, reprit
l'aubergiste, je m'acheminai vers la cave afin de lui rendre sa  libert╩. Ah
! Monsieur, ce n'╩tait plus un homme, c'╩tait un diable. A cette proposition
de libert╩, il d╩clara que c'╩tait un pi╔ge qu'on lui tendait et qu'avant de
sortir il entendait imposer ses  conditions. Je lui dis bien humblement, car
je ne me dissimulais pas la  mauvaise position  oŢ je m'╩tais mis en portant
la main sur un mousquetaire de Sa Majest╩,  je lui dis que j'╩tais pr╦t ┴ me
soumettre ┴ ses conditions.
     " -- D'abord, dit-il, je veux qu'on me rende mon valet tout arm╩. "
     "  On  s'empressa  d'ob╩ir  ┴  cet ordre  ;  car vous  comprenez  bien,
Monsieur, que nous ╩tions  dispos╩s ┴  faire tout ce que voudrait votre ami.
M. Grimaud (il a dit ce nom, celui-l┴,  quoiqu'il ne parle pas beaucoup), M.
Grimaud fut  donc descendu ┴ la cave, tout bless╩  qu'il ╩tait  ; alors, son
ma¤tre  l'ayant  re┌u, rebarricada la  porte et nous ordonna de rester  dans
notre boutique.
     -- Mais enfin, s'╩cria d'Artagnan, oŢ est-il ? oŢ est Athos ?
     -- Dans la cave, Monsieur.
     -- Comment, malheureux, vous le retenez dans la cave depuis ce temps-l┴
?
     -- Bont╩ divine !  Non, Monsieur.  Nous, le retenir dans la cave ! Vous
ne  savez donc pas ce qu'il y fait, dans la cave ! Ah ! si vous pouviez l'en
faire  sortir, Monsieur, je vous en serais reconnaissant toute ma  vie, vous
adorerais comme mon patron.
     -- Alors il est l┴, je le retrouverai l┴ ?
     -- Sans doute, Monsieur, il s'est obstin╩  ┴ y  rester. Tous les jours,
on lui passe par le soupirail du pain au bout d'une fourche, et de la viande
quand il en demande ; mais, h╩las ! ce n'est pas  de pain et de viande qu'il
fait la plus grande consommation. Une fois, j'ai  essay╩  de descendre  avec
deux  de mes gar┌ons,  mais il  est entr╩  dans  une terrible  fureur.  J'ai
entendu  le bruit  de  ses  pistolets qu'il  armait  et  de  son  mousqueton
qu'armait  son domestique. Puis,  comme nous leur demandions quelles ╩taient
leurs intentions, le ma¤tre a r╩pondu qu'ils  avaient quarante coups ┴ tirer
lui  et son laquais, et qu'ils les tireraient jusqu'au dernier plutĂt que de
permettre qu'un seul de nous m¤t le pied dans la cave. Alors, Monsieur, j'ai
╩t╩ me plaindre  au gouverneur, lequel m'a r╩pondu que je n'avais que ce que
je m╩ritais,  et que cela m'apprendrait ┴ insulter les  honorables seigneurs
qui prenaient g¤te chez moi.
     --  De  sorte  que,  depuis ce temps ?... reprit d'Artagnan ne  pouvant
s'emp╦cher de rire de la figure piteuse de son hĂte.
     --  De sorte que,  depuis  ce temps, Monsieur,  continua celui-ci, nous
menons la vie la plus triste qui se puisse voir ; car, Monsieur, il faut que
vous sachiez que toutes nos provisions  sont dans la cave ; il y a notre vin
en bouteilles et notre vin en pi╔ce,  la  bi╔re, l'huile  et les  ╩pices, le
lard et les saucissons ;  et comme  il nous est d╩fendu d'y  descendre, nous
sommes forc╩s  de  refuser  le  boire et le  manger aux voyageurs  qui  nous
arrivent, de sorte  que tous les jours  notre hĂtellerie se perd. Encore une
semaine avec votre ami dans ma cave, et nous sommes ruin╩s.
     -- Et ce sera justice,  drĂle. Ne voyait-on pas bien, ┴ notre mine, que
nous ╩tions gens de qualit╩ et non faussaires, dites ?
     -- Oui, Monsieur, oui, vous avez raison, dit l'hĂte. Mais tenez, tenez,
le voil┴ qui s'emporte.
     -- Sans doute qu'on l'aura troubl╩, dit d'Artagnan.
     -- Mais il  faut bien qu'on  le  trouble, s'╩cria l'hĂte ; il vient  de
nous arriver deux gentilshommes anglais.
     -- Eh bien ?
     -- Eh bien, les Anglais aiment le bon vin, comme vous savez, Monsieur ;
ceux-ci ont demand╩ du meilleur. Ma femme  alors aura sollicit╩ de M.  Athos
la  permission d'entrer pour  satisfaire ces Messieurs ;  et il aura  refus╩
comme de coutume. Ah ! bont╩ divine ! voil┴ le sabbat qui redouble ! "
     D'Artagnan, en effet, entendit  mener un grand bruit du cĂt╩ de la cave
; il  se leva et,  pr╩c╩d╩ de l'hĂte  qui se tordait les mains,  et suivi de
Planchet qui tenait  son mousqueton  tout arm╩, il  s'approcha du lieu de la
sc╔ne.
     Les deux  gentilshommes ╩taient exasp╩r╩s, ils  avaient fait une longue
course et mouraient de faim et de soif.
     "  Mais  c'est  une tyrannie,  s'╩criaient-ils en  tr╔s  bon  fran┌ais,
quoique avec un accent  ╩tranger, que ce ma¤tre fou ne veuille pas laisser ┴
ces  bonnes gens l'usage de leur vin. ˙┴, nous allons enfoncer  la porte, et
s'il est trop enrag╩, eh bien ! nous le tuerons.
     -- Tout beau, Messieurs ! dit d'Artagnan en tirant ses  pistolets de sa
ceinture ; vous ne tuerez personne, s'il vous pla¤t.
     -- Bon, bon, disait derri╔re  la porte la voix calme d'Athos, qu'on les
laisse un peu entrer, ces mangeurs de petits enfants, et nous allons voir. "
     Tout braves qu'ils paraissaient ╦tre, les deux gentilshommes anglais se
regard╔rent en h╩sitant ; on e┘t dit qu'il y avait dans cette cave un de ces
ogres fam╩liques, gigantesques h╩ros des l╩gendes populaires, et dont nul ne
force impun╩ment la caverne.
     Il y eut  un moment  de silence  ; mais  enfin les  deux Anglais eurent
honte de  reculer, et le plus  hargneux  des deux descendit les cinq ou  six
marches dont se composait  l'escalier et donna dans la porte un coup de pied
┴ fendre une muraille.
     " Planchet,  dit  d'Artagnan en  armant ses pistolets,  je me charge de
celui  qui est en haut, charge-toi de celui qui est en bas. Ah ! Messieurs !
vous voulez de la bataille ! eh bien ! on va vous en donner !
     --  Mon Dieu,  s'╩cria la voix creuse d'Athos, j'entends d'Artagnan, ce
me semble.
     -- En effet, dit d'Artagnan en haussant la voix  ┴ son tour, c'est moi-
m╦me, mon ami.
     --  Ah  ! bon  ! alors,  dit  Athos, nous  allons  les travailler,  ces
enfonceurs de portes. "
     Les gentilshommes avaient mis l'╩p╩e ┴ la main, mais  ils se trouvaient
pris entre deux feux ; ils h╩sit╔rent un  instant  encore ;  mais, comme  la
premi╔re fois, l'orgueil l'emporta, et un second coup de pied fit craquer la
porte dans toute sa hauteur.
     " Range-toi,  d'Artagnan, range-toi, cria  Athos,  range-toi,  je  vais
tirer.
     --  Messieurs, dit d'Artagnan, que  la r╩flexion n'abandonnait  jamais,
Messieurs,  songez-y ! De la patience, Athos. Vous vous engagez l┴ dans  une
mauvaise affaire, et vous  allez  ╦tre  cribl╩s. Voici  mon valet et moi qui
vous lÎcherons trois coups de feu, autant vous arriveront de  la cave ; puis
nous aurons encore nos ╩p╩es,  dont, je  vous assure, mon  ami  et moi  nous
jouons passablement.  Laissez-moi faire  vos affaires et les miennes. Tout ┴
l'heure vous aurez ┴ boire, je vous en donne ma parole.
     -- S'il en reste " , grogna la voix railleuse d'Athos.
     L'hĂtelier sentit une sueur froide couler le long de son ╩chine.
     " Comment, s'il en reste ! murmura-t-il.
     --  Que  diable  !  il  en  restera,  reprit  d'Artagnan ;  soyez  donc
tranquille,  ┴ eux  deux  ils n'auront  pas bu  toute  la  cave.  Messieurs,
remettez vos ╩p╩es au fourreau.
     -- Eh bien, vous, remettez vos pistolets ┴ votre ceinture.
     -- Volontiers. "
     Et  d'Artagnan  donna l'exemple. Puis, se retournant vers  Planchet, il
lui fit signe de d╩sarmer son mousqueton.
     Les   Anglais,  convaincus,  remirent  en  grommelant  leurs  ╩p╩es  au
fourreau.  On  leur raconta l'histoire de l'emprisonnement d'Athos. Et comme
ils ╩taient bons gentilshommes, ils donn╔rent tort ┴ l'hĂtelier.
     " Maintenant,  Messieurs, dit d'Artagnan, remontez chez vous,  et, dans
dix  minutes, je vous r╩ponds qu'on  vous y portera tout ce que vous pourrez
d╩sirer. "
     Les Anglais salu╔rent et sortirent.
     "  Maintenant  que  je  suis  seul,  mon  cher  Athos,  dit d'Artagnan,
ouvrez-moi la porte, je vous en prie.
     -- A l'instant m╦me " , dit Athos.
     Alors on  entendit un  grand bruit de fagots entrechoqu╩s et de poutres
g╩missantes  : c'╩taient  les  contrescarpes  et les  bastions d'Athos,  que
l'assi╩g╩ d╩molissait lui-m╦me.
     Un instant apr╔s, la porte s'╩branla, et l'on vit para¤tre la t╦te pÎle
d'Athos qui, d'un coup d'oeil rapide, explorait les environs.
     D'Artagnan se jeta ┴ son cou et l'embrassa tendrement ;  puis il voulut
l'entra¤ner  hors  de  ce  s╩jour   humide,  alors  il  s'aper┌ut   qu'Athos
chancelait.
     " Vous ╦tes bless╩ ? lui dit-il.
     -- Moi ! pas  le moins du monde ;  je  suis ivre mort,  voil┴  tout, et
jamais  homme n'a  mieux fait ce  qu'il fallait pour cela.  Vive Dieu !  mon
hĂte,  il  faut  que  j'en aie  bu au moins  pour  ma  part  cent  cinquante
bouteilles.
     -- Mis╩ricorde  ! s'╩cria l'hĂte, si le  valet  en  a bu  la  moiti╩ du
ma¤tre seulement, je suis ruin╩.
     -- Grimaud est un laquais de bonne maison, qui ne se  serait pas permis
le m╦me  ordinaire que moi ; il a bu ┴  la pi╔ce seulement ; tenez, je crois
qu'il a oubli╩ de remettre le fosset. Entendez-vous ? cela coule. "
     D'Artagnan partit  d'un  ╩clat de rire qui changea le frisson de l'hĂte
en fi╔vre chaude.
     En  m╦me  temps,  Grimaud  parut ┴  son  tour  derri╔re son ma¤tre,  le
mousqueton sur  l'╩paule, la  t╦te tremblante,  comme  ces satyres ivres des
tableaux de Rubens. Il ╩tait arros╩ par-devant et par-derri╔re d'une liqueur
grasse que l'hĂte reconnut pour ╦tre sa meilleure huile d'olive.
     Le  cort╔ge traversa  la  grande  salle  et  alla s'installer  dans  la
meilleure chambre de l'auberge, que d'Artagnan occupa d'autorit╩.
     Pendant  ce temps, l'hĂte et sa femme se  pr╩cipit╔rent avec des lampes
dans  la cave, qui  leur  avait ╩t╩ si longtemps interdite et  oŢ un affreux
spectacle les attendait.
     Au-del┴ des  fortifications  auxquelles  Athos avait  fait br╔che  pour
sortir  et qui se composaient de fagots, de planches  et de futailles  vides
entass╩es selon toutes les  r╔gles de l'art strat╩gique, on voyait ┌┴ et l┴,
nageant dans les mares d'huile et de vin, les  ossements de tous les jambons
mang╩s, tandis qu'un amas de bouteilles cass╩es jonchait tout l'angle gauche
de la cave et qu'un tonneau, dont le robinet ╩tait rest╩ ouvert, perdait par
cette ouverture les derni╔res gouttes de son sang. L'image de la d╩vastation
et de  la  mort, comme dit le po╔te  de l'Antiquit╩, r╩gnait l┴ comme sur un
champ de bataille.
     Sur cinquante saucissons, pendus aux solives, dix restaient ┴ peine.
     Alors les hurlements de l'hĂte et de l'hĂtesse perc╔rent la vo┘te de la
cave, d'Artagnan lui-m╦me en fut ╩mu. Athos ne tourna pas m╦me la t╦te.
     Mais ┴ la douleur succ╩da la rage.  L'hĂte s'arma d'une broche et, dans
son d╩sespoir, s'╩lan┌a dans la chambre oŢ les deux amis s'╩taient retir╩s.
     " Du vin ! dit Athos en apercevant l'hĂte.
     --  Du vin ! s'╩cria l'hĂte stup╩fait,  du vin ! mais vous m'en avez bu
pour plus de cent pistoles ; mais je suis un homme ruin╩, perdu, an╩anti !
     -- Bah ! dit Athos, nous sommes constamment rest╩s sur notre soif.
     -- Si vous vous ╩tiez content╩s de boire, encore ; mais vous avez cass╩
toutes les bouteilles.
     -- Vous m'avez pouss╩ sur un tas qui a d╩gringol╩. C'est votre faute.
     -- Toute mon huile est perdue !
     --  L'huile est un baume souverain pour les  blessures,  et il  fallait
bien que ce pauvre Grimaud pansÎt celles que vous lui avez faites.
     -- Tous mes saucissons rong╩s !
     -- Il y a ╩norm╩ment de rats dans cette cave.
     -- Vous allez me payer tout cela, cria l'hĂte exasp╩r╩.
     -- Triple drĂle ! " dit Athos en se soulevant. Mais il retomba aussitĂt
; il venait de donner la mesure de ses forces. D'Artagnan vint ┴ son secours
en levant sa cravache.
     L'hĂte recula d'un pas et se mit ┴ fondre en larmes.
     " Cela  vous apprendra  !  dit d'Artagnan, ┴  traiter  d'une fa┌on plus
courtoise les hĂtes que Dieu vous envoie.
     -- Dieu... , dites le diable !
     -- Mon  cher  ami,  dit  d'Artagnan,  si  vous  nous rompez  encore les
oreilles, nous  allons nous renfermer  tous  les quatre dans votre cave,  et
nous verrons si v╩ritablement le d╩gÎt est aussi grand que vous le dites.
     -- Eh bien,  oui, Messieurs, dit l'hĂte, j'ai tort, je l'avoue ; mais ┴
tout  p╩ch╩  mis╩ricorde  ; vous ╦tes  des seigneurs  et je  suis un  pauvre
aubergiste, vous aurez piti╩ de moi.
     -- Ah ! si tu parles  comme cela, dit Athos, tu vas me fendre le coeur,
et les larmes vont couler de mes yeux comme le vin coulait de tes futailles.
On n'est pas si diable qu'on en a l'air. Voyons, viens ici et causons. "
     L'hĂte s'approcha avec inqui╩tude.
     " Viens, te dis-je, et n'aie pas peur,  continua Athos.  Au  moment  oŢ
j'allais te payer, j'avais pos╩ ma bourse sur la table.
     -- Oui, Monseigneur.
     -- Cette bourse contenait soixante pistoles, oŢ est-elle ?
     -- D╩pos╩e  au greffe, Monseigneur :  on  avait  dit  que c'╩tait de la
fausse monnaie.
     -- Eh bien, fais-toi rendre ma bourse, et garde les soixante pistoles.
     --  Mais  Monseigneur sait bien  que  le greffe ne lÎche  pas  ce qu'il
tient. Si c'╩tait de la  fausse  monnaie,  il y aurait encore de l'espoir  ;
mais malheureusement ce sont de bonnes pi╔ces.
     --  Arrange-toi avec  lui,  mon brave  homme,  cela ne me  regarde pas,
d'autant plus qu'il ne me reste pas une livre.
     -- Voyons, dit d'Artagnan, l'ancien cheval d'Athos, oŢ est-il ?
     -- A l'╩curie.
     -- Combien vaut-il ?
     -- Cinquante pistoles tout au plus.
     -- Il en vaut quatre-vingts ; prends-le, et que tout soit dit.
     -- Comment ! tu vends mon  cheval, dit Athos, tu vends mon Bajazet ? et
sur quoi ferai-je la campagne ? sur Grimaud ?
     -- Je t'en am╔ne un autre, dit d'Artagnan.
     -- Un autre ?
     -- Et magnifique ! s'╩cria l'hĂte.
     -- Alors,  s'il y en a  un autre  plus beau et plus  jeune,  prends  le
vieux, et ┴ boire !
     -- Duquel ? demanda l'hĂte tout ┴ fait rass╩r╩n╩.
     -- De  celui qui  est  au fond, pr╔s  des lattes  ;  il en reste encore
vingt-cinq  bouteilles, toutes  les autres ont ╩t╩ cass╩es  dans  ma  chute.
Montez-en six.
     --  Mais c'est  un foudre  que cet homme ! dit l'hĂte ┴ part lui ; s'il
reste  seulement quinze  jours  ici,  et  qu'il  paie  ce  qu'il  boira,  je
r╩tablirai mes affaires.
     -- Et n'oublie pas, continua d'Artagnan, de monter quatre bouteilles du
pareil aux deux seigneurs anglais.
     --  Maintenant,  dit  Athos,  en attendant qu'on  nous  apporte du vin,
conte-moi, d'Artagnan, ce que sont devenus les autres ; voyons. "
     D'Artagnan  lui  raconta  comment il  avait trouv╩ Porthos dans son lit
avec une foulure, et Aramis ┴ une table entre les deux th╩ologiens. Comme il
achevait, l'hĂte  rentra  avec les bouteilles  demand╩es et  un  jambon qui,
heureusement pour lui, ╩tait rest╩ hors de la cave.
     "  C'est  bien,  dit  Athos  en  remplissant  son  verre  et  celui  de
d'Artagnan,  voil┴  pour  Porthos  et  pour Aramis  ;  mais vous,  mon  ami,
qu'avez-vous  et que vous est-il arriv╩ personnellement  ? Je vous trouve un
air sinistre.
     -- H╩las ! dit d'Artagnan, c'est que je suis le plus malheureux de nous
tous, moi !
     --  Toi  malheureux,  d'Artagnan !  dit Athos.  Voyons,  comment  es-tu
malheureux ? Dis-moi cela.
     -- Plus tard, dit d'Artagnan.
     -- Plus tard ! et pourquoi plus  tard ? parce que tu  crois que je suis
ivre, d'Artagnan  ? Retiens bien ceci : je n'ai jamais les id╩es plus nettes
que dans le vin. Parle donc, je suis tout oreilles. "
     D'Artagnan raconta son aventure avec Mme Bonacieux.
     Athos l'╩couta sans sourciller ; puis, lorsqu'il eut fini :
     " Mis╔res que tout cela, dit Athos, mis╔res ! "
     C'╩tait le mot d'Athos.
     " Vous dites  toujours mis╔res ! mon cher Athos,  dit d'Artagnan ; cela
vous sied bien mal, ┴ vous qui n'avez jamais aim╩. "
     L'oeil mort  d'Athos s'enflamma soudain ; mais ce ne  fut qu'un ╩clair,
il redevint terne et vague comme auparavant.
     " C'est vrai, dit-il tranquillement, je n'ai jamais aim╩, moi.
     -- Vous voyez  bien alors, coeur de  pierre, dit  d'Artagnan, que  vous
avez tort d'╦tre dur pour nous autres coeurs tendres.
     -- Coeurs tendres, coeurs perc╩s, dit Athos.
     -- Que dites-vous ?
     -- Je dis que l'amour est une loterie oŢ celui qui gagne, gagne la mort
!  Vous ╦tes bien heureux d'avoir perdu, croyez-moi, mon cher d'Artagnan. Et
si j'ai un conseil ┴ vous donner, c'est de perdre toujours.
     -- Elle avait l'air de si bien m'aimer !
     -- Elle en avait l'air.
     -- Oh ! elle m'aimait.
     -- Enfant !  il  n'y a pas un homme  qui  n'ait  cru  comme vous que sa
ma¤tresse  l'aimait, et il n'y a pas un  homme  qui n'ait  ╩t╩ tromp╩ par sa
ma¤tresse.
     -- Except╩ vous, Athos, qui n'en avez jamais eu.
     -- C'est vrai, dit Athos apr╔s un moment de silence, je n'en ai  jamais
eu, moi. Buvons !
     --   Mais   alors,   philosophe   que   vous   ╦tes,  dit   d'Artagnan,
instruisez-moi, soutenez-moi ; j'ai besoin de savoir et d'╦tre consol╩.
     -- Consol╩ de quoi ?
     -- De mon malheur.
     --  Votre malheur fait rire,  dit Athos en haussant les  ╩paules  ;  je
serais  curieux  de savoir ce  que  vous  diriez si  je vous  racontais  une
histoire d'amour.
     -- Arriv╩e ┴ vous ?
     -- Ou ┴ un de mes amis, qu'importe !
     -- Dites, Athos, dites.
     -- Buvons, nous ferons mieux.
     -- Buvez et racontez.
     -- Au fait, cela se peut, dit Athos en vidant et remplissant son verre,
les deux choses vont ┴ merveille ensemble.
     -- J'╩coute " , dit d'Artagnan.
     Athos se  recueillit, et, ┴ mesure  qu'il se recueillait, d'Artagnan le
voyait pÎlir : ;  il en ╩tait ┴  cette p╩riode  de l'ivresse  oŢ les buveurs
vulgaires tombent et  dorment.  Lui, il  r╦vait  tout haut  sans dormir.  Ce
somnambulisme de l'ivresse avait quelque chose d'effrayant.
     " Vous le voulez absolument ? demanda-t-il.
     -- Je vous en prie, dit d'Artagnan.
     -- Qu'il soit  fait  donc comme vous le d╩sirez.  Un de mes amis, un de
mes amis, entendez-vous bien ! pas moi, dit Athos en  s'interrompant avec un
sourire sombre ; un des comtes de  ma province, c'est-┴-dire du Berry, noble
comme un Dandolo ou un  Montmorency, devint amoureux ┴ vingt-cinq  ans d'une
jeune fille de seize, belle comme les  amours. A travers  la  nađvet╩ de son
Îge per┌ait un esprit ardent,  un esprit non  pas  de femme, mais de po╔te ;
elle ne plaisait pas, elle enivrait ; elle vivait dans un  petit bourg, pr╔s
de son fr╔re qui ╩tait cur╩. Tous deux ╩taient  arriv╩s dans  le pays  : ils
venaient  on ne savait d'oŢ ; mais  en la  voyant  si belle et en voyant son
fr╔re si pieux, on ne  songeait pas  ┴ leur demander  d'oŢ ils venaient.  Du
reste, on les disait de  bonne extraction. Mon ami, qui ╩tait le seigneur du
pays, aurait pu la s╩duire  ou la prendre de force,  ┴ son gr╩, il  ╩tait le
ma¤tre  ;  qui serait venu  ┴ l'aide de deux ╩trangers,  de  deux inconnus ?
Malheureusement  il  ╩tait honn╦te  homme,  il  l'╩pousa. Le sot,  le niais,
l'imb╩cile !
     -- Mais pourquoi cela, puisqu'il l'aimait ? demanda d'Artagnan.
     -- Attendez donc, dit Athos. Il l'emmena dans son chÎteau, et en fit la
premi╔re  dame de  sa province ; et il  faut lui rendre justice, elle tenait
parfaitement son rang.
     -- Eh bien ? demanda d'Artagnan.
     -- Eh bien, un jour qu'elle ╩tait ┴  la chasse  avec son mari, continua
Athos  ┴ voix basse  et  en  parlant fort  vite,  elle  tomba de  cheval  et
s'╩vanouit ; le comte s'╩lan┌a ┴  son secours, et comme  elle ╩touffait dans
ses habits,  il les fendit  avec  son  poignard et  lui d╩couvrit  l'╩paule.
Devinez ce qu'elle avait sur l'╩paule, d'Artagnan ? dit Athos avec un  grand
╩clat de rire.
     -- Puis-je le savoir ? demanda d'Artagnan.
     -- Une fleur de lys, dit Athos. Elle ╩tait marqu╩e ! "
     Et Athos vida d'un seul trait le verre qu'il tenait ┴ la main.
     " Horreur ! s'╩cria d'Artagnan, que me dites-vous l┴ ?
     --  La v╩rit╩. Mon cher, l'ange ╩tait un  d╩mon.  La pauvre fille avait
vol╩.
     -- Et que fit le comte ?
     -- Le comte ╩tait un grand seigneur, il avait  sur ses  terres droit de
justice basse et haute : il acheva de d╩chirer les habits de la comtesse, il
lui lia les mains derri╔re le dos et la pendit ┴ un arbre.
     -- Ciel ! Athos ! un meurtre ! s'╩cria d'Artagnan.
     -- Oui, un meurtre,  pas davantage, dit Athos pÎle  comme la mort. Mais
on me laisse manquer de vin, ce me semble. "
     Et Athos saisit au goulot la derni╔re bouteille qui restait, l'approcha
de  sa bouche et  la  vida d'un  seul trait, comme  il e┘t  fait d'un  verre
ordinaire.
     Puis il laissa tomber sa t╦te sur  ses deux  mains ; d'Artagnan demeura
devant lui, saisi d'╩pouvante.
     " Cela m'a gu╩ri des femmes belles, po╩tiques et  amoureuses, dit Athos
en se relevant et  sans songer ┴ continuer l'apologue du comte. Dieu vous en
accorde autant ! Buvons !
     -- Ainsi elle est morte ? balbutia d'Artagnan.
     -- Parbleu ! dit Athos. Mais tendez votre verre. Du jambon, drĂle, cria
Athos, nous ne pouvons plus boire !
     -- Et son fr╔re ? ajouta timidement d'Artagnan.
     -- Son fr╔re ? reprit Athos.
     -- Oui, le pr╦tre ?
     -- Ah  !  je m'en informai  pour le  faire pendre ┴ son tour ;  mais il
avait pris les devants, il avait quitt╩ sa cure depuis la veille.
     -- A-t-on su au moins ce que c'╩tait que ce mis╩rable ?
     -- C'╩tait sans doute le premier amant et le complice  de  la belle, un
digne  homme  qui avait fait semblant d'╦tre  cur╩  peut-╦tre pour marier sa
ma¤tresse et lui assurer un sort. Il aura ╩t╩ ╩cartel╩, je l'esp╔re.
     -- Oh  ! mon  Dieu ! mon Dieu ! fit  d'Artagnan, tout ╩tourdi  de cette
horrible aventure.
     --  Mangez donc  de  ce jambon, d'Artagnan, il est exquis, dit Athos en
coupant une tranche  qu'il mit  sur l'assiette  du jeune homme. Quel malheur
qu'il  n'y en ait pas  eu seulement quatre comme  celui-l┴ dans  la  cave  !
j'aurais bu cinquante bouteilles de plus. "
     D'Artagnan ne  pouvait plus  supporter  cette  conversation,  qui l'e┘t
rendu fou ; il laissa tomber sa t╦te sur  ses deux mains et fit semblant  de
s'endormir.
     " Les jeunes gens  ne savent plus boire, dit Athos en  le  regardant en
piti╩, et pourtant celui-l┴ est des meilleurs... "







     D'Artagnan  ╩tait  rest╩  ╩tourdi de la terrible  confidence d'Athos  ;
cependant  bien  des  choses lui  paraissaient  encore  obscures  dans cette
demi-r╩v╩lation ; d'abord elle avait ╩t╩ faite par un homme tout ┴ fait ivre
┴  un homme  qui l'╩tait ┴ moiti╩  et cependant,  malgr╩ ce  vague  que fait
monter au  cerveau  la  fum╩e  de  deux ou trois  bouteilles  de  bourgogne,
d'Artagnan, en se r╩veillant le lendemain matin, avait chaque parole d'Athos
aussi pr╩sente ┴ son esprit que si, ┴ mesure  qu'elles ╩taient tomb╩es de sa
bouche, elles s'╩taient imprim╩es  dans son  esprit.  Tout ce  doute  ne lui
donna qu'un plus vif d╩sir d'arriver ┴ une certitude, et  il passa  chez son
ami avec l'intention bien arr╦t╩e de renouer sa conversation  de la veille ;
mais il trouva Athos de sens tout ┴ fait rassis, c'est-┴-dire le plus fin et
le plus imp╩n╩trable des hommes.
     Au reste, le mousquetaire, apr╔s  avoir ╩chang╩ avec lui une poign╩e de
main, alla le premier au-devant de sa pens╩e.
     " J'╩tais bien ivre hier, mon cher d'Artagnan, dit-il, j'ai senti  cela
ce matin ┴  ma langue, qui  ╩tait encore fort  ╩paisse, et  ┴ mon  pouls qui
╩tait encore fort agit╩, je parie que j'ai dit mille extravagances. "
     Et,  en  disant ces  mots,  il  regarda  son  ami avec  une  fixit╩ qui
l'embarrassa.
     " Mais  non pas, r╩pliqua d'Artagnan, et, si  je me  le  rappelle bien,
vous n'avez rien dit que de fort ordinaire.
     -- Ah ! vous m'╩tonnez ! Je croyais vous avoir racont╩ une histoire des
plus lamentables. "
     Et il  regardait le  jeune homme  comme  s'il  e┘t voulu lire  au  plus
profond de son coeur.
     "  Ma foi ! dit  d'Artagnan, il para¤t que j'╩tais encore plus ivre que
vous, puisque je ne me souviens de rien. "
     Athos ne se paya point de cette parole, et il reprit :
     "  Vous n'╦tes pas sans avoir remarqu╩, mon cher ami, que  chacun a son
genre  d'ivresse, triste ou gaie ; moi j'ai l'ivresse triste, et, quand  une
fois je suis gris, ma mani╔re  est de raconter toutes les histoires lugubres
que ma sotte  nourrice  m'a inculqu╩es dans le cerveau.  C'est mon  d╩faut ;
d╩faut capital, j'en conviens ; mais, ┴ cela pr╔s, je suis bon buveur. "
     Athos disait  cela d'une fa┌on si naturelle, que d'Artagnan fut ╩branl╩
dans sa conviction.
     " Oh ! c'est donc cela, en  effet, reprit le jeune homme en essayant de
ressaisir la v╩rit╩, c'est donc cela que je me souviens, comme, au reste, on
se souvient d'un r╦ve, que nous avons parl╩ de pendus.
     --  Ah  !  vous voyez  bien,  dit  Athos  en pÎlissant et cependant  en
essayant de rire, j'en ╩tais s┘r, les pendus sont mon cauchemar, ┴ moi.
     -- Oui, oui, reprit d'Artagnan,  et  voil┴ la  m╩moire qui me revient ;
oui, il s'agissait... attendez donc... il s'agissait d'une femme.
     --  Voyez,  r╩pondit Athos en devenant presque livide, c'est ma  grande
histoire de la femme blonde, et quand je raconte celle-l┴, c'est que je suis
ivre mort.
     --  Oui, c'est cela, dit d'Artagnan,  l'histoire  de  la  femme blonde,
grande et belle, aux yeux bleus.
     -- Oui, et pendue.
     -- Par son mari,  qui ╩tait un seigneur de votre connaissance, continua
d'Artagnan en regardant fixement Athos.
     -- Eh  bien, voyez cependant comme on compromettrait  un homme quand on
ne sait plus ce que l'on  dit, reprit Athos en  haussant les  ╩paules, comme
s'il se f┘t pris  lui-m╦me en piti╩.  D╩cid╩ment, je ne veux plus me griser,
d'Artagnan, c'est une trop mauvaise habitude. "
     D'Artagnan garda le silence.
     Puis Athos, changeant tout ┴ coup de conversation :
     " A propos, dit-il, je vous remercie du cheval que vous m'avez amen╩.
     -- Est-il de votre go┘t ? demanda d'Artagnan.
     -- Oui, mais ce n'╩tait pas un cheval de fatigue.
     -- Vous vous trompez ; j'ai fait avec  lui dix  lieues  en moins  d'une
heure et demie, et il n'y paraissait pas  plus que s'il e┘t  fait le tour de
la place Saint-Sulpice.
     -- Ah ┌┴, vous allez me donner des regrets.
     -- Des regrets ?
     -- Oui, je m'en suis d╩fait.
     -- Comment cela ?
     --  Voici  le fait  : ce matin, je me  suis r╩veill╩ ┴ six heures, vous
dormiez  comme un sourd, et je ne  savais que  faire  ; j'╩tais encore  tout
h╩b╩t╩ de notre  d╩bauche d'hier  ; je descendis dans la  grande  salle,  et
j'avisai un de nos Anglais qui marchandait un cheval ┴ un maquignon, le sien
╩tant  mort  hier d'un coup de sang. Je m'approchai de lui, et comme  je vis
qu'il offrait cent pistoles  d'un alezan br┘l╩ : " Par Dieu, lui dis-je, mon
gentilhomme, moi aussi j'ai un cheval ┴ vendre.
     " -- Et tr╔s beau m╦me,  dit-il, je l'ai vu hier, le valet de votre ami
le tenait en main.
     " -- Trouvez-vous qu'il vaille cent pistoles ?
     " -- Oui, et voulez-vous me le donner pour ce prix-l┴ ?
     " -- Non, mais je vous le joue.
     " -- Vous me le jouez ?
     " -- Oui.
     " -- A quoi ?
     " -- Aux d╩s. "
     " Ce qui  fut dit  fut fait ; et  j'ai  perdu le cheval. Ah mais !  par
exemple, continua Athos, j'ai regagn╩ le capara┌on. "
     D'Artagnan fit une mine assez maussade.
     " Cela vous contrarie ? dit Athos.
     -- Mais oui,  je vous  l'avoue, reprit  d'Artagnan ;  ce cheval  devait
servir ┴ nous faire reconna¤tre un  jour  de bataille ; c'╩tait un gage,  un
souvenir. Athos, vous avez eu tort.
     --  Eh ! mon cher ami, mettez-vous ┴ ma place, reprit le mousquetaire ;
je m'ennuyais ┴ p╩rir,  moi,  et  puis, d'honneur, je n'aime pas les chevaux
anglais. Voyons, s'il ne s'agit que d'╦tre reconnu  par quelqu'un,  Eh bien,
la  selle suffira ;  elle  est  assez  remarquable. Quant  au  cheval,  nous
trouverons  quelque excuse  pour motiver  sa  disparition.  Que  diable ! un
cheval est mortel ; mettons que le mien a eu la morve ou le farcin. "
     D'Artagnan ne se d╩ridait pas.
     "  Cela  me contrarie, continua Athos, que vous paraissiez tant tenir ┴
ces animaux, car je ne suis pas au bout de mon histoire.
     -- Qu'avez-vous donc fait encore ?
     -- Apr╔s avoir perdu mon cheval, neuf contre dix, voyez le coup, l'id╩e
me vint de jouer le vĂtre.
     -- Oui, mais vous vous en t¤ntes, j'esp╔re, ┴ l'id╩e ?
     -- Non pas, je la mis ┴ ex╩cution ┴ l'instant m╦me.
     -- Ah ! par exemple ! s'╩cria d'Artagnan inquiet.
     -- Je jouai, et je perdis.
     -- Mon cheval ?
     -- Votre  cheval  ;  sept contre  huit  ;  faute  d'un  point... . vous
connaissez le proverbe.
     -- Athos, vous n'╦tes pas dans votre bon sens, je vous jure !
     -- Mon cher, c'╩tait hier, quand je  vous contais mes sottes histoires,
qu'il fallait me dire cela, et non pas ce matin. Je le perdis donc avec tous
les ╩quipages et harnais possibles.
     -- Mais c'est affreux !
     --  Attendez donc, vous n'y  ╦tes point, je ferais un joueur excellent,
si je ne m'ent╦tais  pas ; mais  je m'ent╦te, c'est comme quand je bois ; je
m'ent╦tai donc...
     -- Mais que p┘tes-vous jouer, il ne vous restait plus rien ?
     -- Si fait, si fait, mon ami ; il nous restait ce  diamant qui brille ┴
votre doigt, et que j'avais remarqu╩ hier.
     --  Ce diamant !  s'╩cria d'Artagnan,  en portant vivement la main ┴ sa
bague.
     -- Et  comme je  suis  connaisseur, en ayant  eu  quelques-uns pour mon
propre compte, je l'avais estim╩ mille pistoles.
     --  J'esp╔re, dit s╩rieusement d'Artagnan ┴ demi mort  de frayeur,  que
vous n'avez aucunement fait mention de mon diamant ?
     -- Au contraire, cher ami ; vous comprenez,  ce  diamant devenait notre
seule ressource ; avec lui, je pouvais regagner nos  harnais et nos chevaux,
et, de plus, l'argent pour faire la route.
     -- Athos, vous me faites fr╩mir ! s'╩cria d'Artagnan.
     --  Je parlai donc de votre  diamant ┴  mon  partenaire, lequel l'avait
aussi remarqu╩.  Que  diable aussi, mon cher, vous portez  ┴ votre doigt une
╩toile du ciel, et vous ne voulez pas qu'on y fasse attention ! Impossible !
     -- Achevez,  mon cher ; achevez ! dit d'Artagnan, car, d'honneur ! avec
votre sang-froid, vous me faites mourir !
     --  Nous  divisÎmes  donc ce diamant  en dix parties  de cent  pistoles
chacune.
     -- Ah !  vous voulez rire et m'╩prouver ? dit d'Artagnan, que la col╔re
commen┌ait ┴ prendre aux cheveux comme Minerve prend Achille, dans l'Illiade
.
     -- Non, je ne plaisante pas, mordieu ! j'aurais bien voulu vous y voir,
vous !  il  y avait quinze jours que je n'avais envisag╩ face humaine et que
j'╩tais l┴ ┴ m'abrutir en m'abouchant avec des bouteilles.
     -- Ce  n'est point une raison  pour jouer mon diamant, cela !  r╩pondit
d'Artagnan en serrant sa main avec une crispation nerveuse.
     -- Ecoutez  donc la fin ;  dix parties de cent  pistoles chacune en dix
coups  sans revanche. En treize coups je  perdis tout. En  treize coups ! Le
nombre 13 m'a toujours ╩t╩ fatal, c'╩tait le 13 du mois de juillet que...
     -- Ventrebleu ! s'╩cria d'Artagnan en se levant de table, l'histoire du
jour lui faisant oublier celle de la veille.
     -- Patience, dit Athos, j'avais un plan.  L'Anglais ╩tait  un original,
je l'avais vu le matin  causer avec Grimaud, et Grimaud m'avait averti qu'il
lui  avait fait des  propositions pour entrer  ┴ son  service. Je  lui  joue
Grimaud, le silencieux Grimaud, divis╩ en dix portions.
     -- Ah ! pour le coup ! dit d'Artagnan ╩clatant de rire malgr╩ lui.
     -- Grimaud  lui-m╦me, entendez-vous cela  ! et avec  les  dix  parts de
Grimaud,  qui ne vaut  pas en tout un  ducaton, je regagne le diamant. Dites
maintenant que la persistance n'est pas une vertu.
     -- Ma foi,  c'est tr╔s drĂle ! s'╩cria d'Artagnan consol╩ et  se tenant
les cĂtes de rire.
     -- Vous comprenez  que,  me  sentant en veine, je  me remis  aussitĂt ┴
jouer sur le diamant.
     -- Ah ! diable, dit d'Artagnan assombri de nouveau.
     -- J'ai regagn╩  vos harnais, puis votre cheval, puis mes harnais, puis
mon  cheval,  puis reperdu. Bref, j'ai rattrap╩ votre harnais, puis le mien.
Voil┴ oŢ nous en sommes. C'est un coup superbe ; aussi je m'en suis tenu l┴.
"
     D'Artagnan respira comme si on lui e┘t enlev╩ l'hĂtellerie de dessus la
poitrine.
     " Enfin, le diamant me reste ? dit-il timidement.
     -- Intact ! cher ami ; plus les harnais de votre Buc╩phale et du mien.
     -- Mais que ferons-nous de nos harnais sans chevaux ?
     -- J'ai une id╩e sur eux.
     -- Athos, vous me faites fr╩mir.
     -- Ecoutez, vous n'avez pas jou╩ depuis longtemps, vous, d'Artagnan ?
     -- Et je n'ai point l'envie de jouer.
     -- Ne jurons de rien. Vous n'avez pas jou╩ depuis longtemps, disais-je,
vous devez donc avoir la main bonne.
     -- Eh bien, apr╔s ?
     -- Eh bien, l'Anglais et  son compagnon sont  encore l┴.  J'ai remarqu╩
qu'ils regrettaient beaucoup les harnais. Vous, vous paraissez tenir ┴ votre
cheval. A votre place, je jouerais vos harnais contre votre cheval.
     -- Mais il ne voudra pas un seul harnais.
     -- Jouez  les deux, pardieu !  je ne suis point un ╩gođste comme  vous,
moi.

     -- Vous feriez cela ? dit d'Artagnan ind╩cis, tant la confiance d'Athos
commen┌ait ┴ le gagner ┴ son insu.
     -- Parole d'honneur, en un seul coup.
     --  Mais  c'est  qu'ayant perdu les chevaux,  je  tenais  ╩norm╩ment  ┴
conserver les harnais.
     -- Jouez votre diamant, alors.
     -- Oh ! ceci, c'est autre chose ; jamais, jamais.
     --  Diable ! dit  Athos, je vous proposerais bien  de  jouer Planchet ;
mais comme cela a d╩j┴ ╩t╩ fait, l'Anglais ne voudrait peut-╦tre plus.
     --  D╩cid╩ment, mon cher Athos, dit d'Artagnan,  j'aime mieux  ne  rien
risquer.
     --  C'est  dommage,  dit  froidement  Athos,  l'Anglais  est  cousu  de
pistoles. Eh ! mon Dieu ! essayez un coup, un coup est bientĂt jou╩.
     -- Et si je perds ?
     -- Vous gagnerez.
     -- Mais si je perds ?
     -- Eh bien, vous donnerez les harnais.
     -- Va pour un coup " , dit d'Artagnan.
     Athos  se mit  en qu╦te de l'Anglais et  le trouva dans l'╩curie, oŢ il
examinait  les harnais d'un  oeil  de convoitise. L'occasion ╩tait bonne. Il
fit ses conditions : les deux harnais contre un cheval  ou  cent pistoles, ┴
choisir. L'Anglais calcula vite  :  les  deux  harnais  valaient trois cents
pistoles ┴ eux deux ; il topa.
     D'Artagnan  jeta  les d╩s en  tremblant et amena le  nombre trois  ; sa
pÎleur effraya Athos, qui se contenta de dire :
     "  Voil┴  un  triste  coup, compagnon  ; vous  aurez  les chevaux  tout
harnach╩s, Monsieur. "
     L'Anglais, triomphant, ne se donna m╦me la peine de rouler les d╩s,  il
les jeta  sur la  table sans  regarder,  tant il ╩tait s┘r  de la victoire ;
d'Artagnan s'╩tait d╩tourn╩ pour cacher sa mauvaise humeur.
     " Tiens, tiens, tiens, dit  Athos avec sa voix tranquille,  ce coup  de
d╩s est extraordinaire, et je ne l'ai vu que quatre fois dans  ma vie : deux
as ! "
     L'Anglais regarda et fut saisi  d'╩tonnement, d'Artagnan regarda et fut
saisi de plaisir.
     "  Oui, continua Athos,  quatre fois seulement : une  fois  chez  M. de
Cr╩quy  ;  une autre  fois chez moi, ┴ la campagne, dans mon  chÎteau  de...
quand j'avais un chÎteau  ; une troisi╔me fois chez M.  de  Tr╩ville, oŢ  il
nous surprit  tous ; enfin une quatri╔me fois au cabaret,  oŢ il ╩chut ┴ moi
et oŢ je perdis sur lui cent louis et un souper.
     -- Alors, Monsieur reprend son cheval, dit l'Anglais.
     -- Certes, dit d'Artagnan.
     -- Alors il n'y a pas de revanche ?
     -- Nos conditions disaient : pas de revanche, vous vous le rappelez ?
     -- C'est vrai ; le cheval va ╦tre rendu ┴ votre valet, Monsieur.
     -- Un moment, dit Athos ; avec votre permission, Monsieur, je demande ┴
dire un mot ┴ mon ami.
     -- Dites. "
     Athos tira d'Artagnan ┴ part.
     "  Eh bien, lui dit  d'Artagnan, que  me veux-tu encore,  tentateur, tu
veux que je joue, n'est-ce pas ?
     -- Non, je veux que vous r╩fl╩chissiez.
     -- A quoi ?
     -- Vous allez reprendre le cheval, n'est-ce pas ?
     -- Sans doute.
     -- Vous avez tort, je prendrais les cent pistoles ; vous savez que vous
avez jou╩ les harnais contre le cheval ou cent pistoles, ┴ votre choix.
     -- Oui.
     -- Je prendrais les cent pistoles.
     -- Eh bien, moi, je prends le cheval.
     -- Et vous avez tort, je vous le r╩p╔te  ; que  ferons-nous d'un cheval
pour nous deux, je ne puis pas monter en croupe, nous aurions l'air des deux
fils Aymon  qui  ont perdu leurs  fr╔res ; vous  ne pouvez pas m'humilier en
chevauchant pr╔s  de moi, en  chevauchant  sur ce magnifique  destrier. Moi,
sans balancer un seul instant, je  prendrais les  cent pistoles,  nous avons
besoin d'argent pour revenir ┴ Paris.
     -- Je tiens ┴ ce cheval, Athos.
     -- Et  vous avez tort, mon  ami ; un  cheval prend un  ╩cart, un cheval
bute et se couronne, un  cheval  mange dans un rÎtelier oŢ a mang╩ un cheval
morveux :  voil┴ un cheval ou  plutĂt cent pistoles perdues ; il faut que le
ma¤tre  nourrisse  son   cheval,  tandis   qu'au   contraire  cent  pistoles
nourrissent leur ma¤tre.
     -- Mais comment reviendrons-nous ?
     -- Sur les chevaux de nos  laquais, pardieu ! on verra toujours bien  ┴
l'air de nos figures que nous sommes gens de condition.
     -- La belle mine que  nous aurons  sur des bidets, tandis qu'Aramis  et
Porthos caracoleront sur leurs chevaux !
     -- Aramis ! Porthos ! s'╩cria Athos, et il se mit ┴ rire.
     -- Quoi ?  demanda d'Artagnan, qui ne comprenait rien ┴  l'hilarit╩  de
son ami.
     -- Bien, bien, continuons, dit Athos.
     -- Ainsi, votre avis... ?
     --  Est  de  prendre  les  cent  pistoles, d'Artagnan ; avec  les  cent
pistoles nous allons festiner jusqu'┴ la fin du mois ; nous avons essuy╩ des
fatigues, voyez-vous, et il sera bon de nous reposer un peu.
     -- Me  reposer !  oh ! non,  Athos, aussitĂt ┴ Paris je  me  mets  ┴ la
recherche de cette pauvre femme.
     -- Eh  bien, croyez-vous  que votre  cheval vous  sera aussi utile pour
cela que de bons louis d'or ? Prenez les  cent pistoles, mon ami, prenez les
cent pistoles. "
     D'Artagnan n'avait besoin que d'une raison pour se rendre. Celle-l┴ lui
parut excellente. D'ailleurs,  en r╩sistant plus longtemps,  il craignait de
para¤tre ╩gođste  aux yeux d'Athos ; il acquies┌a donc  et choisit  les cent
pistoles, que l'Anglais lui compta sur-le-champ.
     Puis l'on ne songea plus qu'┴ partir. La paix sign╩e avec l'aubergiste,
outre  le vieux cheval  d'Athos,  co┘ta six  pistoles ;  d'Artagnan et Athos
prirent  les chevaux de Planchet et de Grimaud, les deux valets se mirent en
route ┴ pied, portant les selles sur leurs t╦tes.
     Si mal  mont╩s  que fussent les  deux  amis,  ils  prirent  bientĂt les
devants sur leurs valets et arriv╔rent ┴ Cr╔ve coeur. De loin ils aper┌urent
Aramis m╩lancoliquement  appuy╩ sur sa fen╦tre et regardant, comme  ma soeur
Anne , poudroyer l'horizon.
     " Hol┴, eh  ! Aramis !  que diable faites-vous donc  l┴ ?  cri╔rent les
deux amis.
     -- Ah ! c'est vous, d'Artagnan, c'est vous, Athos, dit le jeune homme ;
je  songeais  avec quelle rapidit╩ s'en vont  les biens  de ce monde, et mon
cheval anglais, qui s'╩loignait et qui vient  de dispara¤tre au milieu  d'un
tourbillon de  poussi╔re, m'╩tait  une vivante  image  de la  fragilit╩  des
choses de la terre. La  vie elle-m╦me peut se r╩soudre en trois mots : Erat,
est, fuit .
     --  Cela veut dire au  fond  ? demanda  d'Artagnan, qui commen┌ait ┴ se
douter de la v╩rit╩.
     -- Cela veut dire que je viens de faire un march╩ de  dupe  :  soixante
louis, un cheval qui, ┴ la  mani╔re dont il  file, peut  faire au  trot cinq
lieues ┴ l'heure. "
     D'Artagnan et Athos ╩clat╔rent de rire.
     " Mon cher d'Artagnan,  dit  Aramis, ne m'en veuillez pas trop, je vous
prie :  n╩cessit╩ n'a pas  de loi  ; d'ailleurs  je  suis le  premier  puni,
puisque cet infÎme maquignon m'a  vol╩ cinquante louis au moins.  Ah !  vous
╦tes bons m╩nagers, vous autres ! vous venez  sur les chevaux de vos laquais
et  vous faites mener  vos chevaux de  luxe en  main, doucement et ┴ petites
journ╩es. "
     Au m╦me instant un  fourgon, qui  depuis quelques instants pointait sur
la route  d'Amiens, s'arr╦ta, et l'on  vit sortir Grimaud et Planchet  leurs
selles  sur la t╦te. Le  fourgon  retournait ┴ vide  vers Paris, et les deux
laquais  s'╩taient  engag╩s,  moyennant  leur  transport,  ┴  d╩salt╩rer  le
voiturier tout le long de la route.
     " Qu'est-ce que cela ? dit Aramis  en voyant  ce qui se  passait ; rien
que les selles ?
     -- Comprenez-vous maintenant ? dit Athos.
     -- Mes amis,  c'est exactement comme moi. J'ai conserv╩ le harnais, par
instinct.  Hol┴,  Bazin  !  portez mon  harnais neuf  aupr╔s de celui de ces
Messieurs.
     -- Et qu'avez-vous fait de vos cur╩s ? demanda d'Artagnan.
     -- Mon cher,  je les ai invit╩s ┴ d¤ner le lendemain, dit Aramis : il y
a ici  du vin exquis, cela soit  dit  en passant ; je  les ai gris╩s de  mon
mieux ; alors le cur╩ m'a  d╩fendu de  quitter la casaque, et le j╩suite m'a
pri╩ de le faire recevoir mousquetaire.
     -- Sans th╔se ! cria d'Artagnan, sans th╔se ! je demande la suppression
de la th╔se, moi !
     -- Depuis lors, continua Aramis,  je vis agr╩ablement. J'ai commenc╩ un
po╔me  en vers d'une  syllabe ;  c'est  assez difficile,  mais  le m╩rite en
toutes choses est dans la difficult╩. La mati╔re est  galante, je vous lirai
le premier chant, il a quatre cents vers et dure une minute.
     --  Ma  foi,  mon cher Aramis, dit  d'Artagnan, qui  d╩testait  presque
autant les vers que le latin, ajoutez au m╩rite de la difficult╩ celui de la
bri╔vet╩, et vous ╦tes s┘r au moins que votre po╔me aura deux m╩rites.
     --  Puis, continua  Aramis,  il  respire  des passions  honn╦tes,  vous
verrez. Ah ┌┴ !, mes amis, nous retournons donc  ┴ Paris  ?  Bravo, je  suis
pr╦t ;  nous  allons donc revoir ce  bon Porthos, tant mieux. Vous ne croyez
pas qu'il me manquait, ce grand niais-l┴ ? Ce n'est pas lui qui aurait vendu
son  cheval, f┘t-ce contre un royaume.  Je voudrais d╩j┴ le voir sur sa b╦te
et sur sa selle. Il aura, j'en suis s┘r, l'air du Grand Mogol. "
     On fit  une halte d'une heure pour  faire souffler les chevaux ; Aramis
solda son compte, pla┌a Bazin dans le fourgon avec ses camarades, et l'on se
mit en route pour aller retrouver Porthos.
     On  le trouva debout, moins  pÎle  que ne  l'avait vu d'Artagnan  ┴  sa
premi╔re visite,  et  assis ┴ une table oŢ, quoiqu'il f┘t seul,  figurait un
d¤ner  de quatre personnes ;  ce  d¤ner se  composait  de viandes  galamment
trouss╩es, de vins choisis et de fruits superbes.
     "  Ah  !  pardieu !  dit-il en se  levant,  vous  arrivez  ┴ merveille,
Messieurs, j'en ╩tais justement au potage, et vous allez d¤ner avec moi.
     --  Oh !  oh ! fit  d'Artagnan, ce n'est pas Mousqueton  qui a pris  au
lasso de pareilles bouteilles, puis voil┴ un fricandeau piqu╩ et un filet de
boeuf...
     -- Je me refais, dit Porthos, je me refais, rien n'affaiblit  comme ces
diables de foulures ; avez-vous eu des foulures, Athos ?
     -- Jamais ; seulement je me rappelle que dans notre ╩chauffour╩e de  la
rue F╩rou je re┌us un  coup d'╩p╩e qui, au bout de quinze ou dix-huit jours,
m'avait produit exactement le m╦me effet.
     --  Mais ce d¤ner n'╩tait  pas pour vous seul, mon cher Porthos  ?  dit
Aramis.
     -- Non, dit Porthos ; j'attendais quelques gentilshommes  du  voisinage
qui  viennent  de  me  faire  dire  qu'ils  ne  viendraient  pas  ; vous les
remplacerez, et je ne perdrai pas au change. Hol┴ ! Mousqueton, des  si╔ges,
et que l'on double les bouteilles !
     --  Savez-vous  ce  que nous mangeons ici ?  dit Athos au  bout  de dix
minutes.
     --  Pardieu  !  r╩pondit d'Artagnan,  moi je  mange  du  veau piqu╩ aux
cardons et ┴ la moelle.
     -- Et moi des filets d'agneau, dit Porthos.
     -- Et moi un blanc de volaille, dit Aramis.
     -- Vous  vous  trompez tous, Messieurs, r╩pondit Athos,  vous mangez du
cheval.
     -- Allons donc ! dit d'Artagnan.
     -- Du cheval ! " fit Aramis avec une grimace de d╩go┘t.
     Porthos seul ne r╩pondit pas.
     " Oui, du cheval ; n'est-ce pas, Porthos, que nous mangeons du cheval ?
Peut-╦tre m╦me les capara┌ons avec !
     -- Non, Messieurs, j'ai gard╩ le harnais, dit Porthos.
     -- Ma foi, nous nous valons tous, dit Aramis : on  dirait que nous nous
sommes donn╩ le mot.
     --  Que  voulez-vous,  dit  Porthos,  ce cheval  faisait  honte  ┴  mes
visiteurs, et je n'ai pas voulu les humilier !
     -- Puis, votre duchesse est  toujours  aux eaux, n'est-ce  pas ? reprit
d'Artagnan.
     --  Toujours,  r╩pondit  Porthos.  Or,  ma foi,  le  gouverneur  de  la
province, un des gentilshommes que j'attendais aujourd'hui ┴ d¤ner, m'a paru
le d╩sirer si fort que je le lui ai donn╩.
     -- Donn╩ ! s'╩cria d'Artagnan.
     --  Oh  ! mon Dieu ! oui, donn╩  ! c'est le mot, dit Porthos  ; car  il
valait certainement cent cinquante louis, et le ladre n'a voulu  me le payer
que quatre-vingts.
     -- Sans la selle ? dit Aramis.
     -- Oui, sans la selle.
     -- Vous remarquerez, Messieurs, dit Athos, que c'est encore Porthos qui
a fait le meilleur march╩ de nous tous. "
     Ce fut alors un hourra de rires dont le pauvre Porthos fut tout saisi ;
mais on  lui expliqua bientĂt la raison  de  cette hilarit╩,  qu'il partagea
bruyamment selon sa coutume.
     " De sorte que nous sommes tous en fonds ? dit d'Artagnan.
     -- Mais pas  pour mon  compte, dit Athos ; j'ai trouv╩ le vin d'Espagne
d'Aramis si bon, que j'en ai fait charger une soixantaine de bouteilles dans
le fourgon des laquais : ce qui m'a fort d╩sargent╩.
     -- Et moi, dit  Aramis,  imaginez  donc que j'avais donn╩  jusqu'┴  mon
dernier sou  ┴ l'╩glise de Montdidier et aux j╩suites d'Amiens ; que j'avais
pris en outre des engagements qu'il  m'a fallu tenir,  des messes command╩es
pour  moi et pour vous, Messieurs, que  l'on dira, Messieurs, et  dont je ne
doute pas que nous ne nous trouvions ┴ merveille.
     --  Et moi, dit Porthos,  ma foulure, croyez-vous qu'elle  ne m'a  rien
co┘t╩  ?  sans compter  la blessure de Mousqueton,  pour  laquelle  j'ai ╩t╩
oblig╩ de  faire  venir  le  chirurgien deux  fois par jour, lequel m'a fait
payer ses visites double, sous pr╩texte que cet imb╩cile de Mousqueton avait
╩t╩  se faire donner une balle dans un endroit qu'on ne montre ordinairement
qu'aux apothicaires ; aussi  je lui ai bien  recommand╩  de ne plus se faire
blesser l┴.
     -- Allons, allons,  dit Athos, en ╩changeant un sourire avec d'Artagnan
et Aramis, je vois que vous vous ╦tes conduit grandement ┴ l'╩gard du pauvre
gar┌on : c'est d'un bon ma¤tre.
     --  Bref,  continua Porthos,  ma d╩pense pay╩e, il me restera  bien une
trentaine d'╩cus.
     -- Et ┴ moi une dizaine de pistoles, dit Aramis.
     -- Allons, allons, dit Athos,  il para¤t que nous sommes les  Cr╩sus de
la soci╩t╩. Combien vous reste-t-il sur vos cent pistoles, d'Artagnan ?
     -- Sur mes cent pistoles ? D'abord, je vous en ai donn╩ cinquante.
     -- Vous croyez ?
     -- Pardieu ! Ah ! c'est vrai, je me rappelle.
     -- Puis, j'en ai pay╩ six ┴ l'hĂte.
     -- Quel animal que cet hĂte ! pourquoi lui avez-vous donn╩ six pistoles
?
     -- C'est vous qui m'avez dit de les lui donner.
     -- C'est vrai que je suis trop bon. Bref, en reliquat ?
     -- Vingt-cinq pistoles, dit d'Artagnan.
     --  Et moi,  dit  Athos en tirant quelque menue  monnaie de  sa  poche,
moi...
     -- Vous, rien.
     -- Ma foi, ou si peu de chose, que ce n'est pas la peine de rapporter ┴
la masse.
     -- Maintenant, calculons combien nous poss╩dons en tout : Porthos ?
     -- Trente ╩cus.
     -- Aramis ?
     -- Dix pistoles.
     -- Et vous, d'Artagnan ?
     -- Vingt-cinq.
     -- Cela fait en tout ? dit Athos.
     --  Quatre  cent soixante-quinze livres  ! dit d'Artagnan, qui comptait
comme Archim╔de.
     --  Arriv╩s ┴ Paris,  nous  en  aurons  bien  encore quatre  cents, dit
Porthos, plus les harnais.
     -- Mais nos chevaux d'escadron ? dit Aramis.
     -- Eh  bien,  des quatre chevaux  des  laquais nous en  ferons deux  de
ma¤tre que nous tirerons au sort ; avec les quatre cents livres, on  en fera
un demi pour un  des d╩mont╩s,  puis  nous  donnerons  les  grattures de nos
poches  ┴  d'Artagnan, qui a  la main bonne, et  qui  ira les jouer dans  le
premier tripot venu, voil┴.
     -- D¤nons donc, dit Porthos, cela refroidit. "
     Les quatre amis, plus tranquilles  d╩sormais sur  leur  avenir,  firent
honneur au repas, dont les restes furent abandonn╩s ┴ MM. Mousqueton, Bazin,
Planchet et Grimaud.
     En arrivant ┴ Paris, d'Artagnan trouva une lettre de M. de Tr╩ville qui
le pr╩venait  que, sur sa demande,  le roi venait de lui accorder  la faveur
d'entrer dans les mousquetaires.
     Comme c'╩tait tout ce que d'Artagnan ambitionnait au monde, ┴ part bien
entendu le d╩sir de retrouver Mme Bonacieux, il  courut tout joyeux chez ses
camarades, qu'il  venait  de quitter il y avait une demi-  heure,  et  qu'il
trouva  fort tristes  et fort pr╩occup╩s. Ils ╩taient r╩unis en conseil chez
Athos : ce qui indiquait toujours des circonstances d'une certaine gravit╩.
     M.  de  Tr╩ville  venait  de  les  faire  pr╩venir que l'intention bien
arr╦t╩e  de Sa Majest╩ ╩tant d'ouvrir la campagne  le 1er mai, ils eussent ┴
pr╩parer incontinent leurs ╩quipages.
     Les quatre philosophes  se regard╔rent tout ╩bahis : M. de  Tr╩ville ne
plaisantait pas sous le rapport de la discipline.
     " Et ┴ combien estimez-vous ces ╩quipages ? dit d'Artagnan.
     -- Oh ! il n'y  a pas ┴ dire,  reprit Aramis,  nous venons de faire nos
comptes avec  une l╩sinerie  de Spartiates, et  il nous faut ┴ chacun quinze
cents livres.
     -- Quatre fois quinze font soixante, soit six mille livres, dit Athos.
     -- Moi, dit d'Artagnan, il me  semble qu'avec  mille livres  chacun, il
est vrai que je ne parle pas en Spartiate, mais en procureur... "
     Ce mot de procureur r╩veilla Porthos.
     " Tiens, j'ai une id╩e ! dit-il.
     -- C'est d╩j┴ quelque chose :  moi, je n'en  ai  pas  m╦me l'ombre, fit
froidement Athos,  mais  quant  ┴  d'Artagnan, Messieurs,  le bonheur d'╦tre
d╩sormais des  nĂtres l'a rendu fou ; mille livres ! je d╩clare que pour moi
seul il m'en faut deux mille.
     -- Quatre fois deux font huit, dit alors Aramis : c'est donc huit mille
livres qu'il nous faut pour  nos ╩quipages,  sur lesquels  ╩quipages, il est
vrai, nous avons d╩j┴ les selles.
     -- Plus, dit Athos, en attendant que d'Artagnan qui allait remercier M.
de Tr╩ville e┘t ferm╩ la porte, plus ce beau diamant qui  brille au doigt de
notre ami.  Que diable !  d'Artagnan est trop  bon camarade pour laisser des
fr╔res dans l'embarras, quand il porte ┴ son m╩dius la ran┌on d'un roi. "







     Le plus pr╩occup╩ des  quatre amis  ╩tait bien certainement d'Artagnan,
quoique d'Artagnan,  en sa  qualit╩ de garde, f┘t bien plus facile ┴ ╩quiper
que Messieurs  les mousquetaires,  qui  ╩taient  des seigneurs ;  mais notre
cadet de Gascogne ╩tait, comme on a pu le voir, d'un  caract╔re pr╩voyant et
presque avare, et avec cela  (expliquez les  contraires)  glorieux presque ┴
rendre des points ┴ Porthos. A cette  pr╩occupation de sa vanit╩, d'Artagnan
joignait en ce  moment une inqui╩tude  moins ╩gođste.  Quelques informations
qu'il  e┘t pu prendre sur Mme Bonacieux,  il  ne  lui  en  ╩tait venu aucune
nouvelle.  M. de  Tr╩ville en  avait parl╩ ┴ la reine ; la reine ignorait oŢ
╩tait la jeune merci╔re et avait promis de la faire chercher.
     Mais cette promesse ╩tait bien vague et ne rassurait gu╔re d'Artagnan.
     Athos ne sortait pas de sa chambre ; il ╩tait r╩solu ┴ ne  pas  risquer
une enjamb╩e pour s'╩quiper.
     " Il  nous  reste quinze jours, disait-il ┴ ses amis ; eh  bien, si  au
bout de  ces quinze  jours je n'ai rien trouv╩, ou plutĂt si rien n'est venu
me trouver,  comme je  suis trop bon catholique pour me casser la t╦te  d'un
coup  de pistolet, je  chercherai une bonne querelle ┴ quatre gardes  de Son
Eminence ou  ┴  huit  Anglais, et je me battrai jusqu'┴ ce qu'il y en ait un
qui me  tue, ce qui, sur la quantit╩,  ne peut manquer de m'arriver. On dira
alors  que je suis mort pour  le roi,  de sorte que j'aurai fait mon service
sans avoir eu besoin de m'╩quiper. "
     Porthos continuait ┴ se promener, les mains derri╔re le dos, en hochant
la t╦te de haut en bas et disant :
     " Je poursuivrai mon id╩e. "
     Aramis, soucieux et mal fris╩, ne disait rien.
     On peut voir par ces d╩tails d╩sastreux que la  d╩solation r╩gnait dans
la communaut╩.
     Les  laquais,   de  leur   cĂt╩,  comme  les   coursiers   d'Hippolyte,
partageaient  la  triste peine  de leurs  ma¤tres.  Mousqueton  faisait  des
provisions de cro┘tes ; Bazin, qui avait toujours donn╩ dans la d╩votion, ne
quittait  plus les ╩glises  ;  Planchet  regardait voler  les  mouches  ; et
Grimaud, que la d╩tresse g╩n╩rale ne pouvait d╩terminer  ┴ rompre le silence
impos╩ par son ma¤tre, poussait des soupirs ┴ attendrir des pierres.
     Les trois amis --  car, ainsi que nous l'avons dit, Athos avait jur╩ de
ne pas faire un pas pour s'╩quiper -- les trois amis sortaient donc de grand
matin et rentraient  fort tard. Ils erraient  par  les rues,  regardant  sur
chaque pav╩ pour savoir si les personnes qui y ╩taient pass╩es avant eux n'y
avaient pas laiss╩ quelque  bourse. On  e┘t dit qu'ils suivaient des pistes,
tant   ils  ╩taient  attentifs   partout  oŢ  ils  allaient.  Quand  ils  se
rencontraient, ils  avaient  des regards d╩sol╩s qui  voulaient dire : As-tu
trouv╩ quelque chose ?
     Cependant, comme Porthos avait  trouv╩ le premier son id╩e, et comme il
l'avait  poursuivie avec  persistance, il fut le premier ┴  agir. C'╩tait un
homme  d'ex╩cution que ce digne Porthos.  D'Artagnan l'aper┌ut un jour qu'il
s'acheminait vers  l'╩glise Saint-Leu,  et  le  suivit  instinctivement : il
entra au lieu saint apr╔s avoir relev╩ sa moustache et allong╩ sa royale, ce
qui  annon┌ait  toujours  de  sa part les intentions les plus  conqu╩rantes.
Comme  d'Artagnan  prenait quelques pr╩cautions pour se  dissimuler, Porthos
crut n'avoir  pas  ╩t╩  vu.  D'Artagnan entra  derri╔re  lui.  Porthos  alla
s'adosser au cĂt╩ d'un pilier ; d'Artagnan,  toujours inaper┌u,  s'appuya de
l'autre.
     Justement il y avait un sermon, ce qui  faisait que l'╩glise ╩tait fort
peupl╩e. Porthos profita de  la circonstance pour lorgner les femmes : grÎce
aux bons soins de Mousqueton, l'ext╩rieur ╩tait loin  d'annoncer la d╩tresse
de l'int╩rieur ; son feutre ╩tait bien un peu rÎp╩, sa plume ╩tait  bien  un
peu  d╩teinte, ses  broderies  ╩taient bien  un  peu ternies, ses  dentelles
╩taient  bien ╩raill╩es  ;  mais  dans la demi-teinte toutes ces  bagatelles
disparaissaient, et Porthos ╩tait toujours le beau Porthos.
     D'Artagnan remarqua, sur le banc le plus rapproch╩ du pilier oŢ Porthos
et  lui ╩taient adoss╩s, une esp╔ce  de  beaut╩  m┘re, un  peu jaune, un peu
s╔che, mais raide et hautaine  sous ses coiffes noires.  Les yeux de Porthos
s'abaissaient furtivement sur cette dame, puis  papillonnaient au loin  dans
la nef.
     De son cĂt╩, la dame, qui de temps en temps rougissait, lan┌ait avec la
rapidit╩  de l'╩clair un coup  d'oeil sur le volage Porthos, et aussitĂt les
yeux  de  Porthos de papillonner avec  fureur. Il ╩tait clair que c'╩tait un
man╔ge  qui piquait au vif la dame aux coiffes  noires,  car elle se mordait
les  l╔vres jusqu'au  sang,  se  grattait le bout  du  nez,  et se  d╩menait
d╩sesp╩r╩ment sur son si╔ge.
     Ce que  voyant, Porthos retroussa de nouveau sa moustache, allongea une
seconde  fois sa royale, et se mit  ┴ faire des signaux ┴ une belle dame qui
╩tait pr╔s du choeur, et qui non seulement ╩tait une belle dame, mais encore
une grande  dame sans doute,  car elle avait  derri╔re elle un n╩grillon qui
avait apport╩ le coussin  sur lequel elle ╩tait agenouill╩e, et une suivante
qui tenait le sac armori╩ dans lequel on renfermait le livre  oŢ elle lisait
sa messe.
     La dame  aux coiffes noires suivit ┴ travers tous ses d╩tours le regard
de Porthos, et reconnut qu'il s'arr╦tait sur la dame au coussin de  velours,
au n╩grillon et ┴ la suivante.
     Pendant  ce  temps,  Porthos  jouait serr╩ : c'╩taient  des clignements
d'yeux, des  doigts pos╩s sur les l╔vres, de  petits sourires  assassins qui
r╩ellement assassinaient la belle d╩daign╩e.
     Aussi  poussa-t-elle, en  forme  de  mea-culpa  et en  se  frappant  la
poitrine,  un hum !  tellement vigoureux que tout le  monde, m╦me la dame au
coussin  rouge, se retourna  de son cĂt╩ ;  Porthos  tint  bon : pourtant il
avait bien compris, mais il fit le sourd.
     La dame au coussin rouge fit un grand effet, car elle ╩tait fort belle,
sur la dame aux coiffes noires, qui vit en elle  une rivale  v╩ritablement ┴
craindre ;  un grand effet sur Porthos, qui la trouva plus jolie que la dame
aux coiffes noires  ; un grand effet sur d'Artagnan, qui reconnut la dame de
Meung, de Calais et de Douvres, que son pers╩cuteur, l'homme ┴ la cicatrice,
avait salu╩e du nom de Milady.
     D'Artagnan, sans perdre  de vue la  dame au coussin rouge,  continua de
suivre le man╔ge de  Porthos,  qui l'amusait fort ;  il crut deviner  que la
dame  aux coiffes noires  ╩tait  la procureuse de la rue  aux Ours, d'autant
mieux que l'╩glise Saint-Leu n'╩tait pas tr╔s ╩loign╩e de ladite rue.
     Il  devina alors  par  induction que  Porthos  cherchait ┴  prendre  sa
revanche de sa d╩faite de Chantilly, alors que la procureuse s'╩tait montr╩e
si r╩calcitrante ┴ l'endroit de la bourse.
     Mais,  au  milieu de tout cela, d'Artagnan remarqua aussi  que pas  une
figure  ne  correspondait  aux  galanteries  de  Porthos. Ce  n'╩taient  que
chim╔res  et  illusions  ; mais  pour  un  amour  r╩el,  pour  une  jalousie
v╩ritable, y a-t-il d'autre r╩alit╩ que les illusions et les chim╔res ?
     Le sermon finit : la procureuse s'avan┌a vers le b╩nitier ; Porthos l'y
devan┌a, et, au  lieu d'un doigt, y mit toute la main. La procureuse sourit,
croyant que c'╩tait  pour elle que  Porthos se mettait en frais :  mais elle
fut  promptement  et cruellement d╩tromp╩e  :  lorsqu'elle ne fut  plus qu'┴
trois pas de lui, il d╩tourna la t╦te, fixant invariablement les yeux sur la
dame au coussin  rouge, qui s'╩tait lev╩e et qui s'approchait suivie de  son
n╩grillon et de sa fille de chambre.
     Lorsque  la dame au coussin rouge fut  pr╔s de Porthos, Porthos tira sa
main toute  ruisselante du  b╩nitier  ; la  belle d╩vote toucha  de sa  main
effil╩e la grosse main  de Porthos, fit en souriant  le signe de la croix et
sortit de l'╩glise.
     C'en fut trop pour la procureuse : elle ne douta plus que cette dame et
Porthos fussent en  galanterie.  Si elle e┘t  ╩t╩  une grande dame,  elle se
serait ╩vanouie  ;  mais  comme  elle  n'╩tait  qu'une procureuse,  elle  se
contenta de dire au mousquetaire avec une fureur concentr╩e :
     " Eh  ! Monsieur Porthos, vous ne m'en offrez pas ┴ moi, d'eau b╩nite ?
"
     Porthos fit, au  son de cette voix, un soubresaut comme ferait un homme
qui se r╩veillerait apr╔s un somme de cent ans.
     "  Ma...  Madame  ! s'╩cria-t-il,  est-ce bien  vous ? Comment se porte
votre mari, ce cher Monsieur  Coquenard ? Est-il toujours  aussi ladre qu'il
╩tait ? OŢ  avais-je  donc les  yeux, que  je ne  vous ai  pas  m╦me aper┌ue
pendant les deux heures qu'a dur╩ ce sermon ?
     -- J'╩tais ┴ deux pas de vous, Monsieur, r╩pondit la procureuse ;  mais
vous  ne m'avez pas aper┌ue parce que vous  n'aviez d'yeux que pour la belle
dame ┴ qui vous venez de donner de l'eau b╩nite. "
     Porthos feignit d'╦tre embarrass╩.
     " Ah ! dit-il, vous avez remarqu╩...
     -- Il e┘t fallu ╦tre aveugle pour ne pas le voir.
     -- Oui, dit n╩gligemment Porthos, c'est une duchesse  de mes amies avec
laquelle  j'ai  grand-peine  ┴  me rencontrer  ┴ cause de la jalousie de son
mari, et qui m'avait fait  pr╩venir qu'elle viendrait  aujourd'hui, rien que
pour me voir, dans cette ch╩tive ╩glise, au fond de ce quartier perdu.
     --  Monsieur  Porthos,  dit la  procureuse,  auriez-vous  la  bont╩  de
m'offrir le bras pendant cinq minutes, je causerais volontiers avec vous !
     -- Comment donc, Madame " , dit Porthos en se clignant de l'oeil ┴ lui-
m╦me comme un joueur qui rit de la dupe qu'il va faire.
     Dans  ce moment,  d'Artagnan passait  poursuivant  Milady ; il jeta  un
regard de cĂt╩ sur Porthos, et vit ce coup d'oeil triomphant.
     "  Eh  !  eh ! se dit-il ┴ lui-m╦me  en raisonnant  dans  le sens de la
morale  ╩trangement facile de cette ╩poque galante, en voici un qui pourrait
bien ╦tre ╩quip╩ pour le terme voulu. "
     Porthos, c╩dant  ┴  la pression du bras de sa  procure  use  comme  une
barque  c╔de  au gouvernail,  arriva au clo¤tre  Saint-Magloire, passage peu
fr╩quent╩, enferm╩ d'un tourniquet ┴ ses deux bouts. On n'y voyait, le jour,
que mendiants qui mangeaient ou enfants qui jouaient.
     " Ah ! Monsieur  Porthos  ! s'╩cria  la  procureuse, quand elle  se fut
assur╩e  qu'aucune personne  ╩trang╔re  ┴  la  population  habituelle de  la
localit╩ ne pouvait les voir ni les entendre ; ah  ! Monsieur Porthos ! vous
╦tes un grand vainqueur, ┴ ce qu'il para¤t !
     -- Moi, Madame ! dit Porthos en se rengorgeant, et pourquoi cela ?
     -- Et les signes de tantĂt,  et l'eau b╩nite ? Mais c'est une princesse
pour le moins, que cette dame avec son n╩grillon et sa fille de chambre !
     -- Vous vous  trompez  ; mon Dieu !  non, r╩pondit  Porthos, c'est tout
bonnement une duchesse.
     --  Et ce  coureur qui attendait  ┴ la porte, et  ce carrosse  avec  un
cocher ┴ grande livr╩e qui attendait sur son si╔ge ? "
     Porthos n'avait vu ni le coureur, ni le  carrosse ; mais, de son regard
de femme jalouse, Mme Coquenard avait tout vu.
     Porthos  regretta  de  n'avoir pas, du  premier coup,  fait la dame  au
coussin rouge princesse.
     " Ah ! vous ╦tes l'enfant ch╩ri des belles,  Monsieur Porthos !  reprit
en soupirant la procureuse.
     -- Mais,  r╩pondit Porthos, vous comprenez  qu'avec  un  physique comme
celui dont la nature m'a dou╩, je ne manque pas de bonnes fortunes.
     -- Mon Dieu ! comme les hommes oublient vite ! s'╩cria la procureuse en
levant les yeux au ciel.
     -- Moins  vite encore que les femmes, ce me semble, r╩pondit  Porthos ;
car  enfin, moi,  Madame, je puis dire que j'ai  ╩t╩  votre victime, lorsque
bless╩, mourant, je me suis vu abandonn╩  des chirurgiens ; moi, le  rejeton
d'une famille illustre,  qui m'╩tais fi╩ ┴ votre amiti╩, j'ai manqu╩  mourir
de  mes  blessures d'abord, et de faim ensuite, dans une mauvaise auberge de
Chantilly, et  cela sans  que vous ayez daign╩ r╩pondre une  seule fois  aux
lettres br┘lantes que je vous ai ╩crites.
     -- Mais, Monsieur Porthos...  , murmura la procureuse, qui sentait qu'┴
en juger par la conduite des plus grandes  dames de  ce temps-l┴, elle ╩tait
dans son tort.
     -- Moi qui avais sacrifi╩ pour vous la comtesse de Penaflor...
     -- Je le sais bien.
     -- La baronne de...
     -- Monsieur Porthos, ne m'accablez pas.
     -- La duchesse de...
     -- Monsieur Porthos, soyez g╩n╩reux !
     -- Vous avez raison, Madame, et je n'ach╔verai pas.
     -- Mais c'est mon mari qui ne veut pas entendre parler de pr╦ter.
     --  Madame Coquenard, dit Porthos, rappelez-vous la premi╔re lettre que
vous m'avez ╩crite et que je conserve grav╩e dans ma m╩moire. "
     La procureuse poussa un g╩missement.
     "  Mais  c'est  qu'aussi,  dit-elle,  la  somme que  vous  demandiez  ┴
emprunter ╩tait un peu bien forte.
     --  Madame  Coquenard,  je vous donnais la pr╩f╩rence.  Je n'ai eu qu'┴
╩crire ┴ la duchesse de... Je  ne veux pas dire son nom,  car je ne sais pas
ce que c'est que de compromettre une femme ;  mais ce que je sais, c'est que
je n'ai eu qu'┴ lui ╩crire pour qu'elle m'en envoyÎt quinze cents. "
     La procureuse versa une larme.
     " Monsieur Porthos,  dit-elle, je  vous jure que vous m'avez grandement
punie, et que si dans l'avenir vous vous retrouviez en pareille  passe, vous
n'auriez qu'┴ vous adresser ┴ moi.
     -- Fi donc,  Madame ! dit Porthos comme r╩volt╩, ne parlons pas argent,
s'il vous pla¤t, c'est humiliant.
     -- Ainsi,  vous  ne  m'aimez plus ! " dit  lentement et  tristement  la
procureuse.
     Porthos garda un majestueux silence.
     " C'est ainsi que vous me r╩pondez ? H╩las ! je comprends.
     --  Songez ┴ l'offense que vous m'avez  faite, Madame : elle est rest╩e
l┴, dit  Porthos,  en  posant la  main ┴ son  coeur et en l'y appuyant  avec
force.
     -- Je la r╩parerai ; voyons, mon cher Porthos !
     --  D'ailleurs,  que vous demandais-je,  moi ?  reprit  Porthos avec un
mouvement d'╩paules plein de  bonhomie  ; un  pr╦t, pas  autre  chose. Apr╔s
tout, je ne suis pas  un homme d╩raisonnable.  Je sais  que vous n'╦tes  pas
riche,  Madame Coquenard, et  que  votre mari  est  oblig╩  de sangsurer les
pauvres plaideurs pour  en tirer quelques  pauvres ╩cus. Oh  ! si vous ╩tiez
comtesse,  marquise  ou  duchesse,  ce  serait  autre chose,  et vous seriez
impardonnable. "
     La procureuse fut piqu╩e.
     " Apprenez,  Monsieur  Porthos,  dit-elle,  que  mon  coffre-fort, tout
coffre-fort de procureuse qu'il est, est peut-╦tre mieux  garni que celui de
toutes vos mijaur╩es ruin╩es.
     -- Double offense que vous m'avez faite alors, dit Porthos en d╩gageant
le bras de la procureuse de dessous le sien ; car si vous ╦tes riche, Madame
Coquenard, alors votre refus n'a plus d'excuse.
     --  Quand je dis riche,  reprit la procureuse, qui vit qu'elle  s'╩tait
laiss╩ entra¤ner  trop loin, il ne faut  pas prendre  le mot au  pied de  la
lettre. Je ne suis pas pr╩cis╩ment riche, je suis ┴ mon aise.
     -- Tenez, Madame, dit Porthos, ne parlons plus de tout cela, je vous en
prie. Vous m'avez m╩connu ; toute sympathie est ╩teinte entre nous.
     -- Ingrat que vous ╦tes !
     -- Ah ! je vous conseille de vous plaindre ! dit Porthos.
     -- Allez donc avec votre belle duchesse ! je ne vous retiens plus.
     -- Eh ! elle n'est d╩j┴ point si d╩charn╩e, que je crois !
     --  Voyons,  Monsieur Porthos,  encore  une  fois,  c'est la derni╔re :
m'aimez-vous encore ?
     --  H╩las Madame, dit Porthos  du  ton le  plus m╩lancolique  qu'il put
prendre,  quand nous  allons entrer en  campagne, dans  une  campagne oŢ mes
pressentiments me disent que je serai tu╩...
     --  Oh !  ne dites pas de pareilles choses  ! s'╩cria la  procureuse en
╩clatant en sanglots.
     -- Quelque chose me le  dit, continua  Porthos en m╩lancolisant de plus
en plus.
     -- Dites plutĂt que vous avez un nouvel amour.
     --  Non pas,  je vous parle franc. Nul objet  nouveau ne  me touche, et
m╦me je sens l┴,  au  fond de mon  coeur, quelque chose qui parle pour vous.
Mais, dans quinze jours, comme vous le savez ou comme vous ne  le savez pas,
cette  fatale  campagne s'ouvre ; je vais ╦tre affreusement pr╩occup╩ de mon
╩quipement.  Puis  je vais  faire  un  voyage dans ma famille, au fond de la
Bretagne, pour r╩aliser la somme n╩cessaire ┴ mon d╩part. "
     Porthos remarqua un dernier combat entre l'amour et l'avarice.
     "  Et comme,  continua-t-il,  la duchesse  que  vous  venez  de voir  ┴
l'╩glise a ses terres  pr╔s des miennes, nous ferons le voyage ensemble. Les
voyages, vous le savez, paraissent beaucoup moins longs quand on  les fait ┴
deux.
     --  Vous  n'avez donc point  d'amis ┴ Paris, Monsieur Porthos ? dit  la
procureuse.
     -- J'ai cru en avoir, dit Porthos en prenant son air m╩lancolique, mais
j'ai bien vu que je me trompais.
     -- Vous en avez, Monsieur Porthos,  vous en avez,  reprit la procureuse
dans  un  transport qui la surprit  elle-m╦me ; revenez demain ┴ la  maison.
Vous ╦tes  le fils  de ma tante,  mon cousin par cons╩quent ;  vous venez de
Noyon en Picardie, vous  avez plusieurs proc╔s ┴ Paris, et pas de procureur.
Retiendrez-vous bien tout cela ?
     -- Parfaitement, Madame.
     -- Venez ┴ l'heure du d¤ner.
     -- Fort bien.
     -- Et tenez ferme devant mon mari, qui est retors, malgr╩ ses soixante-
seize ans.
     -- Soixante-seize ans ! peste ! le bel Îge ! reprit Porthos.
     -- Le grand Îge, vous voulez dire, Monsieur  Porthos.  Aussi  le pauvre
cher  homme  peut  me laisser  veuve  d'un moment  ┴  l'autre,  continua  la
procureuse en jetant un regard significatif ┴ Porthos. Heureusement que, par
contrat de mariage, nous nous sommes tout pass╩ au dernier vivant.
     -- Tout ? dit Porthos.
     -- Tout.
     --  Vous  ╦tes  femme  de  pr╩caution, je  le  vois,  ma  ch╔re  Madame
Coquenard, dit Porthos en serrant tendrement la main de la procureuse.
     --  Nous  sommes donc  r╩concili╩s, cher Monsieur Porthos ? dit-elle en
minaudant.
     -- Pour la vie, r╩pliqua Porthos sur le m╦me air.
     -- Au revoir donc, mon tra¤tre.
     -- Au revoir, mon oublieuse.
     -- A demain, mon ange !
     -- A demain, flamme de ma vie ! "







     D'Artagnan avait suivi  Milady sans ╦tre  aper┌u par  elle :  il la vit
monter dans  son  carrosse, et  il l'entendit  donner  ┴  son cocher l'ordre
d'aller ┴ Saint-Germain.
     Il ╩tait inutile d'essayer  de suivre ┴  pied  une  voiture emport╩e au
trot de deux vigoureux chevaux. D'Artagnan revint donc rue F╩rou.
     Dans la rue de Seine, il rencontra Planchet, qui ╩tait arr╦t╩ devant la
boutique d'un pÎtissier, et qui semblait en extase devant une brioche de  la
forme la plus app╩tissante.
     Il lui donna l'ordre d'aller seller deux chevaux dans les ╩curies de M.
de Tr╩ville, un pour lui d'Artagnan, l'autre pour  lui Planchet, et de venir
le joindre  chez Athos, --  M. de Tr╩ville,  une fois pour toutes, ayant mis
ses ╩curies au service de d'Artagnan.
     Planchet s'achemina vers la rue du Colombier, et d'Artagnan vers la rue
F╩rou.  Athos  ╩tait  chez lui,  vidant tristement une des bouteilles  de ce
fameux vin d'Espagne  qu'il avait rapport╩ de son voyage en Picardie. Il fit
signe ┴ Grimaud d'apporter un verre pour  d'Artagnan, et Grimaud ob╩it comme
d'habitude.
     D'Artagnan raconta  alors ┴ Athos tout ce qui s'╩tait pass╩  ┴ l'╩glise
entre Porthos et la procureuse, et comment leur camarade ╩tait probablement,
┴ cette heure, en voie de s'╩quiper.
     " Quant ┴ moi, r╩pondit Athos ┴ tout ce r╩cit, je suis bien tranquille,
ce ne seront pas les femmes qui feront les frais de mon harnais.
     -- Et cependant, beau, poli, grand seigneur comme vous l'╦tes, mon cher
Athos,  il  n'y aurait  ni princesses,  ni  reines  ┴ l'abri  de  vos traits
amoureux.
     -- Que ce d'Artagnan est jeune ! " dit Athos en haussant les ╩paules.
     Et il fit signe ┴ Grimaud d'apporter une seconde bouteille.
     En  ce  moment,  Planchet  passa  modestement  la  t╦te  par  la  porte
entrebÎill╩e, et annon┌a ┴ son ma¤tre que les deux chevaux ╩taient l┴.
     " Quels chevaux ? demanda Athos.
     -- Deux que M. de Tr╩ville me pr╦te pour la promenade, et avec lesquels
je vais aller faire un tour ┴ Saint-Germain.
     -- Et qu'allez-vous faire ┴ Saint-Germain ? " demanda encore Athos.
     Alors  d'Artagnan  lui raconta  la  rencontre  qu'il  avait  faite dans
l'╩glise, et comment  il avait retrouv╩ cette femme qui, avec le seigneur au
manteau  noir  et ┴ la cicatrice pr╔s de  la tempe,  ╩tait  sa pr╩occupation
╩ternelle.
     "  C'est-┴-dire que vous ╦tes amoureux  de celle-l┴, comme vous l'╩tiez
de Mme  Bonacieux, dit Athos en haussant  d╩daigneusement les ╩paules, comme
s'il e┘t pris en piti╩ la faiblesse humaine.
     --  Moi, point du tout ! s'╩cria d'Artagnan. Je suis seulement  curieux
d'╩claircir  le myst╔re auquel elle se  rattache. Je ne sais pourquoi, je me
figure que cette femme,  tout inconnue qu'elle m'est et  tout inconnu que je
lui suis, a une action sur ma vie.
     --  Au fait, vous avez raison,  dit Athos, je ne connais pas  une femme
qui vaille la  peine qu'on la  cherche quand elle est perdue. Mme  Bonacieux
est perdue, tant pis pour elle ! qu'elle se retrouve !
     --  Non, Athos,  non, vous vous trompez,  dit  d'Artagnan  ; j'aime  ma
pauvre Constance plus que jamais, et  si je savais le lieu oŢ elle est, f┘t-
elle au bout du monde, je partirais pour la tirer des mains de ses ennemis ;
mais je l'ignore, toutes  mes recherches  ont ╩t╩ inutiles. Que voulez-vous,
il faut bien se distraire.
     --  Distrayez-vous  donc  avec  Milady,  mon  cher d'Artagnan ;  je  le
souhaite de tout mon coeur, si cela peut vous amuser.
     -- Ecoutez,  Athos, dit d'Artagnan, au  lieu de vous  tenir enferm╩ ici
comme si vous ╩tiez aux arr╦ts, montez ┴ cheval et venez vous promener  avec
moi ┴ Saint-Germain.
     --  Mon cher, r╩pliqua Athos, je monte mes chevaux quand j'en ai, sinon
je vais ┴ pied.
     -- Eh  bien,  moi, r╩pondit d'Artagnan en souriant  de la  misanthropie
d'Athos,  qui dans  un autre l'e┘t certainement  bless╩, moi, je  suis moins
fier que vous, je monte ce que je trouve. Ainsi, au revoir, mon cher Athos.
     -- Au revoir  " , dit le mousquetaire  en faisant  signe  ┴ Grimaud  de
d╩boucher la bouteille qu'il venait d'apporter.
     D'Artagnan  et Planchet  se  mirent en selle  et prirent le  chemin  de
Saint- Germain.
     Tout  le long de la route, ce qu'Athos avait dit au jeune homme  de Mme
Bonacieux  lui revenait  ┴  l'esprit.  Quoique  d'Artagnan ne  f┘t pas  d'un
caract╔re fort  sentimental, la  jolie  merci╔re  avait fait  une impression
r╩elle sur son coeur : comme il le disait, il ╩tait pr╦t ┴ aller au bout  du
monde pour la chercher. Mais le monde  a bien des bouts, par cela m╦me qu'il
est rond ; de sorte qu'il ne savait de quel cĂt╩ se tourner.
     En  attendant, il  allait tÎcher  de savoir  ce que c'╩tait que Milady.
Milady avait parl╩ ┴ l'homme au manteau  noir, donc elle le connaissait. Or,
dans  l'esprit  de  d'Artagnan,  c'╩tait l'homme au manteau  noir  qui avait
enlev╩  Mme  Bonacieux  une  seconde  fois,  comme  il  l'avait  enlev╩e une
premi╔re. D'Artagnan  ne mentait donc  qu'┴ moiti╩,  ce  qui  est  bien  peu
mentir,  quand il disait  qu'en se mettant ┴ la  recherche  de Milady, il se
mettait en m╦me temps ┴ la recherche de Constance.
     Tout en songeant ainsi et en donnant de temps en temps un coup d'╩peron
┴   son  cheval,  d'Artagnan  avait  fait  la  route  et   ╩tait   arriv╩  ┴
Saint-Germain. Il venait de longer le pavillon oŢ, dix ans plus tard, devait
na¤tre Louis XIV. Il  traversait une rue fort d╩serte, regardant ┴ droite et
┴ gauche  s'il  ne reconna¤trait  pas quelque vestige de  sa belle Anglaise,
lorsque au rez-de-chauss╩e d'une  jolie maison qui, selon l'usage du  temps,
n'avait  aucune  fen╦tre sur  la  rue,  il  vit  appara¤tre  une  figure  de
connaissance. Cette figure se promenait sur une sorte de terrasse garnie  de
fleurs. Planchet la reconnut le premier. " Eh ! Monsieur, dit-il s'adressant
┴ d'Artagnan, ne vous remettez-vous pas ce visage qui baye aux corneilles ?
     --  Non,  dit  d'Artagnan  ; et cependant je  suis certain que ce n'est
point la premi╔re fois que je le vois, ce visage.
     -- Je le crois pardieu  bien, dit Planchet : c'est ce pauvre Lubin,  le
laquais du comte de Wardes, celui que vous avez si bien accommod╩ il  y a un
mois, ┴ Calais, sur la route de la maison de campagne du gouverneur.
     -- Ah !  oui  bien, dit d'Artagnan, et  je  le reconnais ┴ cette heure.
Crois- tu qu'il te reconnaisse, toi ?
     -- Ma foi, Monsieur, il ╩tait  si fort  troubl╩ que je  doute qu'il ait
gard╩ de moi une m╩moire bien nette.
     -- Eh bien, va donc causer avec ce  gar┌on, dit d'Artagnan, et informe-
toi dans la conversation si son ma¤tre est mort. "
     Planchet descendit de  cheval, marcha droit ┴ Lubin, qui en effet ne le
reconnut  pas, et les  deux  laquais se  mirent  ┴ causer  dans la meilleure
intelligence du monde,  tandis que d'Artagnan poussait les deux chevaux dans
une  ruelle et,  faisant  le  tour d'une maison, s'en revenait assister ┴ la
conf╩rence derri╔re une haie de coudriers.
     Au bout  d'un  instant d'observation  derri╔re la  haie, il entendit le
bruit d'une voiture,  et  il vit s'arr╦ter  en face  de lui  le carrosse  de
Milady. Il  n'y avait pas ┴ s'y tromper. Milady  ╩tait dedans. D'Artagnan se
coucha sur le cou de son cheval, afin de tout voir sans ╦tre vu.
     Milady sortit sa charmante t╦te blonde par  la  porti╔re, et  donna des
ordres ┴ sa femme de chambre.
     Cette derni╔re, jolie fille  de vingt ┴ vingt-deux ans, alerte et vive,
v╩ritable  soubrette de grande  dame, sauta en bas du marchepied, sur lequel
elle ╩tait assise selon l'usage du  temps, et se dirigea vers la terrasse oŢ
d'Artagnan avait aper┌u Lubin.
     D'Artagnan suivit la  soubrette des yeux, et la vit s'acheminer vers la
terrasse. Mais, par hasard, un ordre  de l'int╩rieur avait appel╩  Lubin, de
sorte que Planchet ╩tait rest╩ seul, regardant de tous cĂt╩s par quel chemin
avait disparu d'Artagnan.
     La femme de chambre s'approcha de Planchet, qu'elle prit pour Lubin, et
lui tendant un petit billet :
     " Pour votre ma¤tre, dit-elle.
     -- Pour mon ma¤tre ? reprit Planchet ╩tonn╩.
     -- Oui, et tr╔s press╩. Prenez donc vite. "
     L┴-dessus elle s'enfuit vers le carrosse, retourn╩  ┴ l'avance du  cĂt╩
par lequel il ╩tait  venu ;  elle s'╩lan┌a sur le marchepied, et le carrosse
repartit.
     Planchet  tourna  et retourna le billet, puis, accoutum╩ ┴ l'ob╩issance
passive,  il sauta ┴ bas de  la terrasse, enfila la  ruelle et rencontra  au
bout de vingt pas d'Artagnan qui, ayant tout vu, allait au-devant de lui.
     " Pour  vous, Monsieur, dit Planchet, pr╩sentant  le  billet  au  jeune
homme.
     -- Pour moi ? dit d'Artagnan ; en es-tu bien s┘r ?
     -- Pardieu ! si j'en suis s┘r ; la soubrette a dit : " Pour ton ma¤tre.
" Je n'ai d'autre ma¤tre que vous ; ainsi... Un  joli brin de fille, ma foi,
que cette soubrette ! "
     D'Artagnan ouvrit la lettre, et lut ces mots :
     "  Une personne  qui  s'int╩resse  ┴  vous plus qu'elle ne peut le dire
voudrait savoir quel jour vous serez en ╩tat de vous promener dans la for╦t.
Demain, ┴ l'hĂtel du Champ du Drap d'Or , un laquais noir et  rouge attendra
votre r╩ponse. "
     " Oh ! oh ! se dit d'Artagnan,  voil┴ qui est un peu vif. Il para¤t que
Milady et moi nous sommes en peine de la sant╩ de la m╦me personne. Eh bien,
Planchet, comment se porte ce bon M. de Wardes ? il n'est donc pas mort ?
     --  Non, Monsieur, il va aussi bien qu'on peut aller  avec quatre coups
d'╩p╩e dans le corps, car vous lui en avez, sans reproche, allong╩ quatre, ┴
ce cher gentilhomme, et il est encore  bien faible, ayant perdu presque tout
son sang. Comme je l'avais dit ┴ Monsieur, Lubin ne m'a pas reconnu, et  m'a
racont╩ d'un bout ┴ l'autre notre aventure.
     -- Fort bien, Planchet, tu es  le roi des laquais ; maintenant, remonte
┴ cheval et rattrapons le carrosse. "
     Ce ne  fut pas long ; au bout  de cinq minutes on aper┌ut  le  carrosse
arr╦t╩ sur le revers de la route, un cavalier  richement v╦tu se tenait ┴ la
porti╔re.
     La conversation entre Milady et le cavalier ╩tait tellement anim╩e, que
d'Artagnan s'arr╦ta de l'autre cĂt╩ du carrosse  sans que personne autre que
la jolie soubrette s'aper┌┘t de sa pr╩sence.
     La  conversation  avait  lieu  en  anglais,  langue que  d'Artagnan  ne
comprenait pas ; mais, ┴  l'accent, le jeune homme crut deviner que la belle
Anglaise ╩tait fort en  col╔re ; elle termina par un geste qui ne lui laissa
point de doute sur  la  nature de  cette  conversation  :  c'╩tait  un  coup
d'╩ventail  appliqu╩ de  telle force, que  le  petit meuble f╩minin  vola en
mille morceaux.
     Le cavalier poussa un ╩clat de rire qui parut exasp╩rer Milady.
     D'Artagnan pensa que c'╩tait le moment d'intervenir ; il  s'approcha de
l'autre porti╔re, et se d╩couvrant respectueusement :
     " Madame, dit-il, me permettez-vous de vous offrir mes services ? Il me
semble que ce cavalier vous a mise en col╔re. Dites un mot, Madame, et je me
charge de le punir de son manque de courtoisie. "
     Aux  premi╔res paroles, Milady  s'╩tait retourn╩e, regardant  le  jeune
homme avec ╩tonnement, et lorsqu'il eut fini :
     " Monsieur, dit-elle en tr╔s bon fran┌ais, ce serait de grand coeur que
je me mettrais sous votre protection si la personne qui  me querelle n'╩tait
point mon fr╔re.
     --  Ah  !  excusez-moi,  alors,  dit  d'Artagnan,  vous  comprenez  que
j'ignorais cela, Madame.
     --  De quoi donc se  m╦le cet  ╩tourneau,  s'╩cria en  s'abaissant ┴ la
hauteur de  la  porti╔re  le  cavalier  que Milady avait  d╩sign╩ comme  son
parent, et pourquoi ne passe-t-il pas son chemin ?
     -- Etourneau vous-m╦me, dit d'Artagnan en se baissant ┴ son tour sur le
cou de son cheval, et en r╩pondant de son cĂt╩ par la porti╔re ; je ne passe
pas mon chemin parce qu'il me pla¤t de m'arr╦ter ici. "
     Le cavalier adressa quelques mots en anglais ┴ sa soeur.
     " Je vous  parle fran┌ais, moi,  dit d'Artagnan  ; faites-moi  donc, je
vous prie, le plaisir de me r╩pondre dans la m╦me langue. Vous ╦tes le fr╔re
de Madame, soit, mais vous n'╦tes pas le mien, heureusement. "
     On  e┘t pu croire que Milady, craintive comme l'est  ordinairement  une
femme,  allait  s'interposer  dans  ce  commencement  de  provocation,  afin
d'emp╦cher que la querelle n'allÎt plus loin ; mais, tout au contraire, elle
se rejeta au fond de son carrosse, et cria froidement au cocher :
     " Touche ┴ l'hĂtel ! "
     La jolie soubrette jeta un regard d'inqui╩tude sur  d'Artagnan, dont la
bonne mine paraissait avoir produit son effet sur elle.
     Le carrosse partit  et laissa les deux hommes  en face l'un de l'autre,
aucun obstacle mat╩riel ne les s╩parant plus.
     Le cavalier  fit un mouvement pour suivre la voiture ; mais d'Artagnan,
dont la col╔re d╩j┴ bouillante  s'╩tait encore augment╩e en reconnaissant en
lui l'Anglais qui,  ┴  Amiens, lui avait  gagn╩ son  cheval et  avait failli
gagner ┴ Athos son diamant, sauta ┴ la bride et l'arr╦ta.
     " Eh ! Monsieur, dit-il, vous me semblez encore plus ╩tourneau que moi,
car  vous  me  faites l'effet d'oublier  qu'il  y a  entre  nous  une petite
querelle engag╩e.
     -- Ah  !  ah  ! dit l'Anglais, c'est  vous,  mon  ma¤tre. Il faut  donc
toujours que vous jouiez un jeu ou un autre ?
     --  Oui,  et cela  me rappelle que  j'ai  une revanche ┴  prendre. Nous
verrons, mon cher Monsieur, si vous  maniez aussi adroitement la rapi╔re que
le cornet.
     -- Vous voyez bien  que je n'ai pas d'╩p╩e, dit l'Anglais ; voulez-vous
faire le brave contre un homme sans armes ?
     -- J'esp╔re  bien  que vous en avez chez  vous, r╩pondit d'Artagnan. En
tout cas, j'en ai deux, et si vous le voulez, je vous en jouerai une.
     --  Inutile,  dit l'Anglais,  je suis muni  suffisamment  de ces sortes
d'ustensiles.
     -- Eh bien,  mon digne  gentilhomme,  reprit  d'Artagnan, choisissez la
plus longue et venez me la montrer ce soir.
     -- OŢ cela, s'il vous pla¤t ?
     --  Derri╔re  le  Luxembourg,  c'est  un  charmant  quartier  pour  les
promenades dans le genre de celle que je vous propose.
     -- C'est bien, on y sera.
     -- Votre heure ?
     -- Six heures.
     -- A propos, vous avez aussi probablement un ou deux amis ?
     -- Mais j'en ai trois qui seront  fort  honor╩s de jouer la m╦me partie
que moi.
     -- Trois ?  ┴ merveille ! comme cela  se rencontre  !  dit  d'Artagnan,
c'est juste mon compte.
     -- Maintenant, qui ╦tes-vous ? demanda l'Anglais.
     --  Je suis  M. d'Artagnan,  gentilhomme  gascon, servant  aux  gardes,
compagnie de M. des Essarts. Et vous ?
     -- Moi, je suis Lord de Winter, baron de Sheffield.
     -- Eh bien, je suis votre serviteur, Monsieur le baron, dit d'Artagnan,
quoique vous ayez des noms bien difficiles ┴ retenir. "
     Et  piquant son cheval,  il  le mit au galop, et reprit  le  chemin  de
Paris.
     Comme il avait l'habitude de le  faire en pareille occasion, d'Artagnan
descendit droit chez Athos.
     Il trouva Athos couch╩ sur un grand canap╩, oŢ il  attendait,  comme il
l'avait dit, que son ╩quipement le v¤nt trouver.
     Il raconta ┴ Athos tout ce qui venait de se passer, moins  la lettre de
M. de Wardes.
     Athos fut enchant╩  lorsqu'il  sut  qu'il  allait se battre  contre  un
Anglais. Nous avons dit que c'╩tait son r╦ve.
     On envoya chercher ┴ l'instant m╦me Porthos et Aramis par  les laquais,
et on les mit au courant de la situation.
     Porthos tira son ╩p╩e hors du fourreau et se mit ┴ espadonner contre le
mur  en  se  reculant de  temps  en temps et en  faisant  des pli╩s comme un
danseur.  Aramis,  qui  travaillait  toujours ┴ son po╔me, s'enferma dans le
cabinet d'Athos et pria qu'on ne le d╩rangeÎt plus qu'au moment de d╩gainer.
     Athos demanda par signe ┴ Grimaud une bouteille.
     Quant ┴  d'Artagnan, il  arrangea en lui-m╦me un  petit  plan dont nous
verrons  plus tard  l'ex╩cution,  et qui  lui promettait  quelque  gracieuse
aventure, comme on  pouvait  le  voir  aux sourires  qui, de temps en temps,
passaient sur son visage dont ils ╩clairaient la r╦verie.





     L'heure  venue,  on se  rendit  avec  les  quatre laquais, derri╔re  le
Luxembourg, dans un enclos abandonn╩ aux ch╔vres.  Athos donna une pi╔ce  de
monnaie au  chevrier pour qu'il  s'╩cartÎt. Les laquais  furent  charg╩s  de
faire sentinelle.
     BientĂt une troupe silencieuse s'approcha du  m╦me enclos, y p╩n╩tra et
joignit les mousquetaires  ;  puis, selon  les  habitudes  d'outre-mer,  les
pr╩sentations eurent lieu.
     Les  Anglais  ╩taient tous gens  de la  plus  haute  qualit╩, les  noms
bizarres de leurs adversaires furent donc pour eux un sujet non seulement de
surprise, mais encore d'inqui╩tude.
     " Mais, avec  tout cela, dit Lord de Winter quand les trois amis eurent
╩t╩ nomm╩s, nous ne  savons pas qui vous ╦tes,  et nous ne nous battrons pas
avec des noms pareils ; ce sont des noms de bergers, cela.
     -- Aussi,  comme vous  le supposez bien, Milord, ce sont de  faux noms,
dit Athos.
     -- Ce  qui ne nous donne qu'un plus  grand  d╩sir de conna¤tre les noms
v╩ritables, r╩pondit l'Anglais.
     --  Vous avez bien  jou╩ contre  nous sans les conna¤tre, dit Athos,  ┴
telles enseignes que vous nous avez gagn╩ nos deux chevaux ?
     -- C'est  vrai,  mais nous  ne risquions que nos pistoles ;  cette fois
nous risquons notre sang : on joue avec tout le  monde, on ne se bat qu'avec
ses ╩gaux.
     -- C'est  juste " , dit  Athos.  Et  il prit ┴ l'╩cart celui des quatre
Anglais avec lequel il devait se battre, et lui dit son nom tout bas.
     Porthos et Aramis en firent autant de leur cĂt╩.
     "  Cela vous suffit-il, dit Athos ┴ son  adversaire, et me trouvez-vous
assez grand seigneur pour me faire la grÎce de croiser l'╩p╩e avec moi ?
     -- Oui, Monsieur, dit l'Anglais en s'inclinant.
     -- Eh bien, maintenant, voulez-vous que je vous dise une chose ? reprit
froidement Athos.
     -- Laquelle ? demanda l'Anglais.
     -- C'est  que vous auriez  aussi bien fait  de ne pas exiger  que je me
fisse conna¤tre.
     -- Pourquoi cela ?
     -- Parce qu'on me  croit mort, que j'ai des raisons pour d╩sirer  qu'on
ne sache pas que  je vis, et que je vais ╦tre oblig╩ de vous  tuer, pour que
mon secret ne coure pas les champs. "
     L'Anglais regarda  Athos, croyant que celui-ci plaisantait ; mais Athos
ne plaisantait pas le moins du monde.
     "  Messieurs, dit-il en s'adressant  ┴ la fois  ┴ ses  compagnons et  ┴
leurs adversaires, y sommes-nous ?
     -- Oui, r╩pondirent tout d'une voix Anglais et Fran┌ais.
     -- Alors, en garde " , dit Athos.
     Et aussitĂt huit ╩p╩es brill╔rent aux  rayons du soleil couchant, et le
combat commen┌a  avec  un  acharnement  bien naturel entre  gens  deux  fois
ennemis.
     Athos s'escrimait avec autant  de  calme et de m╩thode que s'il e┘t ╩t╩
dans une salle d'armes.
     Porthos,  corrig╩  sans  doute  de  sa  trop grande  confiance par  son
aventure de Chantilly, jouait un jeu plein de finesse et de prudence.
     Aramis, qui avait le troisi╔me chant de son po╔me ┴ finir, se d╩p╦chait
en homme tr╔s press╩.
     Athos, le premier, tua son adversaire  :  il ne  lui  avait port╩ qu'un
coup, mais, comme il l'en  avait pr╩venu, le  coup  avait ╩t╩ mortel. L'╩p╩e
lui traversa le coeur.
     Porthos, le second, ╩tendit le sien sur l'herbe : il lui avait perc╩ la
cuisse. Alors, comme l'Anglais, sans faire plus longue r╩sistance, lui avait
rendu son ╩p╩e, Porthos le prit dans ses bras et le porta dans son carrosse.
     Aramis poussa  le  sien  si  vigoureusement,  qu'apr╔s  avoir rompu une
cinquantaine  de  pas,  il  finit  par prendre la  fuite ┴ toutes  jambes et
disparut aux hu╩es des laquais.
     Quant  ┴  d'Artagnan,  il  avait  jou╩ purement  et simplement  un  jeu
d╩fensif  ; puis, lorsqu'il avait  vu  son adversaire bien  fatigu╩,  il lui
avait,  d'une  vigoureuse flanconade,  fait sauter son  ╩p╩e. Le  baron,  se
voyant d╩sarm╩, fit deux  ou trois pas en arri╔re ; mais, dans ce mouvement,
son pied glissa, et il tomba ┴ la renverse.
     D'Artagnan fut sur lui d'un seul bond, et lui portant l'╩p╩e ┴ la gorge
:
     " Je  pourrais  vous tuer, Monsieur, dit-il ┴  l'Anglais, et  vous ╦tes
bien entre mes mains, mais je vous donne la vie pour l'amour de votre soeur.
"
     D'Artagnan ╩tait au  comble de la joie  ; il venait de r╩aliser le plan
qu'il avait  arr╦t╩ d'avance, et dont le d╩veloppement avait fait ╩clore sur
son visage les sourires dont nous avons parl╩.
     L'Anglais,  enchant╩ d'avoir affaire  ┴ un  gentilhomme  d'aussi  bonne
composition, serra d'Artagnan entre  ses bras, fit  mille caresses aux trois
mousquetaires, et, comme l'adversaire de Porthos ╩tait d╩j┴ install╩ dans la
voiture et  que celui  d'Aramis  avait pris la poudre  d'escampette,  on  ne
songea plus qu'au d╩funt.
     Comme  Porthos  et Aramis  le  d╩shabillaient  dans  l'esp╩rance que sa
blessure n'╩tait pas  mortelle, une grosse bourse s'╩chappa de  sa ceinture.
D'Artagnan la ramassa et la tendit ┴ Lord de Winter.
     " Et que diable voulez-vous que je fasse de cela ? dit l'Anglais.
     -- Vous la rendrez ┴ sa famille, dit d'Artagnan.
     -- Sa famille se soucie bien  de cette  mis╔re : elle h╩rite  de quinze
mille louis de rente : gardez cette bourse pour vos laquais. "
     D'Artagnan mit la bourse dans sa poche.
     " Et maintenant, mon jeune ami, car vous me permettrez, je l'esp╔re, de
vous donner ce nom, dit Lord de Winter, d╔s ce soir, si vous le voulez bien,
je  vous pr╩senterai ┴  ma soeur,  Lady  Clarick ; car je veux  qu'elle vous
prenne ┴ son  tour dans ses bonnes grÎces, et, comme elle n'est point tout ┴
fait  mal  en cour,  peut-╦tre  dans  l'avenir un mot dit  par  elle ne vous
serait-il point inutile. "
     D'Artagnan rougit de plaisir, et s'inclina en signe d'assentiment.
     Pendant ce temps, Athos s'╩tait approch╩ de d'Artagnan.
     "  Que voulez-vous  faire de  cette bourse ?  lui  dit-il  tout  bas  ┴
l'oreille.
     -- Mais je comptais vous la remettre, mon cher Athos.
     -- A moi ? et pourquoi cela ?
     -- Dame, vous l'avez tu╩ : ce sont les d╩pouilles opimes.
     -- Moi, h╩ritier d'un  ennemi ! dit Athos, pour qui donc me prenez-vous
?
     -- C'est l'habitude ┴ la guerre, dit d'Artagnan ; pourquoi ne serait-ce
pas l'habitude dans un duel ?
     -- M╦me sur le champ  de bataille, dit Athos, je n'ai jamais fait cela.
"
     Porthos leva les  ╩paules. Aramis,  d'un  mouvement de l╔vres, approuva
Athos.
     " Alors, dit d'Artagnan,  donnons cet argent aux laquais, comme Lord de
Winter nous a dit de le faire.
     -- Oui, dit Athos,  donnons  cette bourse, non ┴ nos laquais,  mais aux
laquais anglais. "
     Athos prit la bourse, et la jeta dans la main du cocher :
     " Pour vous et vos camarades. "
     Cette grandeur  de mani╔res  dans  un homme  enti╔rement  d╩nu╩  frappa
Porthos lui-m╦me, et  cette  g╩n╩rosit╩ fran┌aise, redite par Lord de Winter
et son  ami, eut partout un  grand succ╔s,  except╩  aupr╔s  de MM. Grimaud,
Mousqueton, Planchet et Bazin.
     Lord de Winter, en quittant d'Artagnan, lui donna l'adresse de sa soeur
; elle demeurait place Royale, qui  ╩tait  alors le quartier ┴  la  mode, au
num╩ro  6. D'ailleurs, il s'engageait ┴  le venir prendre pour le pr╩senter.
D'Artagnan lui donna rendez-vous ┴ huit heures, chez Athos.
     Cette pr╩sentation ┴ Milady occupait  fort la t╦te de notre Gascon.  Il
se rappelait de quelle fa┌on  ╩trange cette femme avait ╩t╩  m╦l╩e jusque-l┴
dans sa destin╩e. Selon sa conviction, c'╩tait quelque cr╩ature du cardinal,
et cependant il se sentait invinciblement entra¤n╩ vers  elle, par un de ces
sentiments dont on ne se rend pas compte. Sa seule  crainte ╩tait que Milady
ne reconn┘t en lui l'homme de Meung et de Douvres. Alors, elle saurait qu'il
╩tait des amis de M. de  Tr╩ville, et par cons╩quent qu'il appartenait corps
et  Îme au  roi, ce  qui,  d╔s  lors, lui ferait  perdre une partie  de  ses
avantages, puisque,  connu de Milady comme  il la  connaissait, il  jouerait
avec elle  ┴  jeu  ╩gal. Quant ┴ ce commencement d'intrigue entre elle et le
comte de Wardes,  notre  pr╩somptueux ne  s'en pr╩occupait que m╩diocrement,
bien que le marquis f┘t  jeune, beau, riche  et fort avant dans la faveur du
cardinal.  Ce n'est pas pour  rien que l'on a vingt ans, et surtout que l'on
est n╩ ┴ Tarbes.
     D'Artagnan commen┌a par aller faire chez lui une toilette flamboyante ;
puis, il s'en revint chez  Athos, et, selon son habitude, lui  raconta tout.
Athos ╩couta ses projets ; puis  il  secoua  la t╦te, et  lui  recommanda la
prudence avec une sorte d'amertume.
     " Quoi ! lui  dit-il, vous  venez de  perdre une femme que  vous disiez
bonne, charmante, parfaite, et voil┴ que vous courez  d╩j┴ apr╔s une autre !
"
     D'Artagnan sentit la v╩rit╩ de ce reproche.
     " J'aimais Mme Bonacieux avec le  coeur,  tandis que j'aime Milady avec
la t╦te,  dit-il ; en me faisant conduire  chez elle, je cherche  surtout  ┴
m'╩clairer sur le rĂle qu'elle joue ┴ la cour.
     -- Le rĂle qu'elle  joue, pardieu ! il n'est  pas  difficile ┴  deviner
d'apr╔s  tout ce que vous m'avez dit. C'est  quelque ╩missaire du cardinal :
une femme qui vous attirera dans un pi╔ge, oŢ vous laisserez votre t╦te tout
bonnement.
     -- Diable ! mon cher Athos, vous  voyez  les choses bien en noir, ce me
semble.
     -- Mon  cher, je  me d╩fie des femmes  ; que voulez-vous ! je suis pay╩
pour cela,  et surtout des  femmes  blondes. Milady est blonde, m'avez- vous
dit ?
     -- Elle a les cheveux du plus beau blond qui se puisse voir.
     -- Ah ! mon pauvre d'Artagnan, fit Athos.
     -- Ecoutez, je veux m'╩clairer ; puis, quand je saurai ce que je d╩sire
savoir, je m'╩loignerai.
     -- Eclairez-vous " , dit flegmatiquement Athos.
     Lord  de  Winter arriva  ┴ l'heure dite, mais Athos,  pr╩venu  ┴ temps,
passa  dans la seconde  pi╔ce. Il trouva donc  d'Artagnan seul, et, comme il
╩tait pr╔s de huit heures, il emmena le jeune homme.
     Un  ╩l╩gant carrosse attendait en bas, et comme il ╩tait attel╩ de deux
excellents chevaux, en un instant on fut place Royale.
     Milady Clarick re┌ut gracieusement  d'Artagnan.  Son hĂtel  ╩tait d'une
somptuosit╩ remarquable ; et, bien que la plupart  des Anglais,  chass╩s par
la  guerre, quittassent la  France, ou fussent sur  le point  de la quitter,
Milady  venait  de  faire  faire chez elle  de nouvelles d╩penses :  ce  qui
prouvait que la mesure g╩n╩rale qui renvoyait les Anglais  ne  la  regardait
pas.
     " Vous voyez, dit Lord de  Winter en  pr╩sentant d'Artagnan ┴ sa soeur,
un jeune gentilhomme qui a  tenu ma  vie entre ses mains,  et  qui n'a point
voulu abuser  de  ses  avantages, quoique  nous fussions deux  fois ennemis,
puisque  c'est moi qui l'ai insult╩, et que je  suis  Anglais.  Remerciez-le
donc, Madame, si vous avez quelque amiti╩ pour moi. "
     Milady fron┌a  l╩g╔rement le sourcil  ; un nuage ┴  peine visible passa
sur  son front, et un sourire  tellement ╩trange apparut sur ses l╔vres, que
le jeune homme, qui vit cette triple nuance, en eut comme un frisson.
     Le  fr╔re ne  vit rien ; il s'╩tait  retourn╩ pour  jouer avec le singe
favori de Milady, qui l'avait tir╩ par son pourpoint.
     " Soyez le  bienvenu, Monsieur, dit Milady  d'une voix dont  la douceur
singuli╔re contrastait avec les symptĂmes  de  mauvaise humeur que venait de
remarquer d'Artagnan, vous  avez acquis aujourd'hui des droits ╩ternels ┴ ma
reconnaissance. "
     L'Anglais  alors se  retourna  et raconta  le combat  sans  omettre  un
d╩tail. Milady  l'╩couta avec la plus grande attention ; cependant on voyait
facilement, quelque effort qu'elle f¤t pour cacher ses  impressions,  que ce
r╩cit ne  lui ╩tait point  agr╩able. Le  sang lui montait ┴ la t╦te,  et son
petit pied s'agitait impatiemment sous sa robe.
     Lord de Winter  ne  s'aper┌ut de  rien.  Puis,  lorsqu'il eut fini,  il
s'approcha d'une table oŢ ╩taient servis sur un plateau une bouteille de vin
d'Espagne  et  des  verres.  Il  emplit  deux  verres  et d'un signe  invita
d'Artagnan ┴ boire.
     D'Artagnan savait que c'╩tait fort d╩sobliger un Anglais que de refuser
de  toaster  avec  lui. Il  s'approcha  donc de la table, et prit le  second
verre.  Cependant  il n'avait point perdu de vue Milady, et dans la glace il
s'aper┌ut du changement  qui venait  de s'op╩rer sur  son visage. Maintenant
qu'elle croyait  n'╦tre plus regard╩e,  un sentiment qui ressemblait ┴ de la
f╩rocit╩ animait sa physionomie. Elle mordait son mouchoir ┴ belles dents.
     Cette jolie petite  soubrette,  que  d'Artagnan avait  d╩j┴  remarqu╩e,
entra  alors  ;  elle  dit  en anglais quelques mots  ┴ Lord  de Winter, qui
demanda aussitĂt ┴  d'Artagnan la permission de se retirer,  s'excusant  sur
l'urgence de  l'affaire qui l'appelait,  et chargeant sa soeur d'obtenir son
pardon.
     D'Artagnan ╩changea une poign╩e  de  main avec Lord de Winter et revint
pr╔s  de Milady. Le  visage de cette femme, avec  une  mobilit╩ surprenante,
avait  repris  son expression gracieuse,  seulement quelques petites  taches
rouges diss╩min╩es  sur  son mouchoir  indiquaient qu'elle s'╩tait mordu les
l╔vres jusqu'au sang.
     Ses l╔vres ╩taient magnifiques, on e┘t dit du corail.
     La conversation prit  une  tournure enjou╩e.  Milady paraissait  s'╦tre
enti╔rement  remise.  Elle  raconta  que Lord  de  Winter  n'╩tait  que  son
beau-fr╔re  et  non  son fr╔re : elle  avait ╩pous╩ un cadet  de famille qui
l'avait laiss╩e veuve  avec un  enfant. Cet enfant ╩tait le seul h╩ritier de
Lord de Winter, si Lord de Winter ne se mariait  point.  Tout  cela laissait
voir  ┴  d'Artagnan  un  voile  qui  enveloppait quelque chose,  mais  il ne
distinguait pas encore sous ce voile.
     Au  reste, au bout d'une demi-heure de  conversation, d'Artagnan  ╩tait
convaincu que  Milady ╩tait sa compatriote : elle  parlait  le fran┌ais avec
une puret╩ et une ╩l╩gance qui ne laissaient aucun doute ┴ cet ╩gard.
     D'Artagnan  se  r╩pandit  en  propos  galants  et  en protestations  de
d╩vouement. A toutes  les fadaises  qui ╩chapp╔rent ┴  notre  Gascon, Milady
sourit avec  bienveillance. L'heure  de se retirer  arriva. D'Artagnan  prit
cong╩ de Milady et sortit du salon le plus heureux des hommes.
     Sur  l'escalier  il  rencontra la jolie  soubrette,  laquelle le  frĂla
doucement  en passant, et, tout en  rougissant jusqu'aux  yeux, lui  demanda
pardon de l'avoir touch╩, d'une voix si douce, que le pardon lui fut accord╩
┴ l'instant m╦me.
     D'Artagnan revint le lendemain et fut re┌u encore mieux que la  veille.
Lord de Winter n'y ╩tait point, et ce fut Milady qui lui fit cette fois tous
les honneurs de  la soir╩e. Elle parut  prendre un grand  int╩r╦t ┴ lui, lui
demanda d'oŢ il ╩tait,  quels ╩taient ses amis,  et s'il n'avait  pas  pens╩
quelquefois ┴ s'attacher au service de M. le cardinal.
     D'Artagnan, qui, comme on le sait, ╩tait fort prudent pour un gar┌on de
vingt ans, se souvint alors de ses soup┌ons sur Milady ; il lui fit un grand
╩loge de Son Eminence, lui dit qu'il n'e┘t point  manqu╩ d'entrer  dans  les
gardes du cardinal au lieu  d'entrer dans les gardes du roi, s'il  e┘t connu
par exemple M. de Cavois au lieu de conna¤tre M. de Tr╩ville.
     Milady  changea  de conversation sans affectation aucune, et demanda  ┴
d'Artagnan de la fa┌on la plus n╩glig╩e du monde s'il n'avait jamais ╩t╩  en
Angleterre.
     D'Artagnan r╩pondit  qu'il y  avait ╩t╩ envoy╩ par M.  de Tr╩ville pour
traiter d'une remonte de chevaux, et qu'il en avait m╦me ramen╩ quatre comme
╩chantillon.
     Milady, dans le cours  de  la conversation, se pin┌a deux ou trois fois
les l╔vres : elle avait affaire ┴ un Gascon qui jouait serr╩.
     A la m╦me heure que la veille d'Artagnan se retira. Dans le corridor il
rencontra encore la jolie Ketty  ; c'╩tait le nom  de la soubrette. Celle-ci
le  regarda avec une  expression de myst╩rieuse bienveillance  ┴ laquelle il
n'y avait  point ┴ se  tromper. Mais d'Artagnan  ╩tait  si pr╩occup╩  de  la
ma¤tresse, qu'il ne remarquait absolument que ce qui venait d'elle.
     D'Artagnan revint  chez  Milady  le lendemain  et le  surlendemain,  et
chaque fois Milady lui fit un accueil plus gracieux.
     Chaque fois aussi, soit dans l'antichambre, soit dans le corridor, soit
sur l'escalier, il rencontrait la jolie soubrette.
     Mais, comme nous l'avons dit, d'Artagnan ne faisait aucune attention  ┴
cette persistance de la pauvre Ketty.




     Cependant le duel dans lequel Porthos avait jou╩ un rĂle si brillant ne
lui  avait  pas  fait  oublier  le d¤ner auquel l'avait invit╩  la femme  du
procureur. Le lendemain, vers une heure, il se fit donner le dernier coup de
brosse par Mousqueton, et s'achemina vers la rue aux Ours, du pas d'un homme
qui est en double bonne fortune.
     Son coeur battait, mais ce n'╩tait pas, comme celui de d'Artagnan, d'un
jeune et impatient amour. Non,  un int╩r╦t plus  mat╩riel lui  fouettait  le
sang,  il allait enfin franchir,  ce seuil  myst╩rieux, gravir cet  escalier
inconnu qu'avaient mont╩ un ┴ un, les vieux ╩cus de ma¤tre Coquenard.
     Il  allait voir en r╩alit╩  certain bahut dont vingt fois  il avait  vu
l'image  dans  ses  r╦ves ;  bahut  de  forme longue et profonde, cadenass╩,
verrouill╩, scell╩  au sol ;  bahut dont il avait si souvent entendu parler,
et que les mains un peu s╔ches, il est vrai, mais  non  pas sans ╩l╩gance de
la procureuse, allaient ouvrir ┴ ses regards admirateurs.
     Et puis lui, l'homme errant sur la terre, l'homme sans fortune, l'homme
sans famille, le soldat habitu╩ aux auberges,  aux  cabarets,  aux tavernes,
aux posadas, le  gourmet forc╩ pour la plupart  du temps  de s'en tenir  aux
lipp╩es  de rencontre, il  allait tÎter des  repas  de  m╩nage,  savourer un
int╩rieur confortable, et se laisser faire ┴ ces petits soins, qui,  plus on
est dur, plus ils plaisent, comme disent les vieux soudards.
     Venir en qualit╩ de cousin s'asseoir tous les jours ┴  une bonne table,
d╩rider le front jaune et pliss╩ du vieux procureur, plumer quelque peu  les
jeunes clercs en leur apprenant la bassette, le  passe-dix et  le lansquenet
dans  leurs  plus  fines  pratiques,  et   en   leur  gagnant   par  mani╔re
d'honoraires,  pour  la  le┌on qu'il  leur  donnerait  en  une  heure, leurs
╩conomies d'un mois, tout cela souriait ╩norm╩ment ┴ Porthos.
     Le mousquetaire se retra┌ait bien, de-ci, de-l┴, les mauvais propos qui
couraient d╔s ce temps-l┴  sur les procureurs et  qui leur ont  surv╩cu : la
l╩sine, la  rognure,  les  jours  de  je┘ne, mais  comme,  apr╔s tout,  sauf
quelques  acc╔s  d'╩conomie   que  Porthos  avait   toujours  trouv╩s   fort
intempestifs, il avait vu la procureuse assez lib╩rale, pour une procureuse,
bien entendu, il esp╩ra rencontrer une maison mont╩e sur un pied flatteur.
     Cependant, ┴  la  porte, le mousquetaire eut  quelques doutes,  l'abord
n'╩tait  point fait pour engager les gens :  all╩e puante et noire, escalier
mal ╩clair╩ par des barreaux au travers desquels filtrait le jour gris d'une
cour voisine ; au premier une porte basse et ferr╩e d'╩normes clous comme la
porte principale du Grand ChÎtelet.
     Porthos heurta du doigt ; un grand clerc pÎle et enfoui sous une  for╦t
de  cheveux vierges vint ouvrir  et  salua  de  l'air  d'un  homme  forc╩ de
respecter ┴ la fois dans  un  autre la haute taille  qui  indique  la force,
l'habit  militaire qui  indique l'╩tat,  et  la mine vermeille  qui  indique
l'habitude de bien vivre.
     Autre  clerc  plus petit  derri╔re le  premier,  autre clerc plus grand
derri╔re le second, saute-ruisseau de douze ans derri╔re le troisi╔me.
     En  tout, trois clercs et demi  ; ce qui, pour le temps, annon┌ait  une
╩tude des plus achaland╩es.
     Quoique le mousquetaire ne d┘t arriver qu'┴ une  heure,  depuis midi la
procureuse avait l'oeil  au guet et comptait sur le coeur et peut-╦tre aussi
sur l'estomac de son adorateur pour lui faire devancer l'heure.
     Mme Coquenard arriva donc par la  porte  de  l'appartement, presque  en
m╦me  temps  que  son  convive  arrivait  par  la  porte  de  l'escalier, et
l'apparition  de la  digne dame  le tira  d'un  grand  embarras.  Les clercs
avaient  l'oeil curieux,  et lui,  ne sachant trop  que  dire ┴ cette  gamme
ascendante et descendante, demeurait la langue muette.
     " C'est mon cousin, s'╩cria  la  procureuse ; entrez donc, entrez donc,
Monsieur Porthos. "
     Le nom de Porthos fit son effet sur les clercs, qui  se mirent ┴ rire ;
mais Porthos se retourna, et tous les visages rentr╔rent dans leur gravit╩.
     On  arriva  dans  le  cabinet   du  procureur  apr╔s   avoir   travers╩
l'antichambre  oŢ ╩taient les clercs, et l'╩tude oŢ  ils auraient d┘ ╦tre  :
cette  derni╔re  chambre  ╩tait une  sorte de  salle  noire  et  meubl╩e  de
paperasses. En sortant de l'╩tude on laissa  la  cuisine ┴  droite,  et l'on
entra dans la salle de r╩ception.
     Toutes ces pi╔ces qui  se commandaient n'inspir╔rent point ┴ Porthos de
bonnes id╩es. Les  paroles devaient s'entendre de loin par toutes ces portes
ouvertes ; puis, en passant, il avait jet╩ un regard rapide et investigateur
sur la cuisine, et il s'avouait ┴ lui-m╦me, ┴ la honte de la procureuse et ┴
son grand regret, ┴ lui,  qu'il n'y avait pas vu ce feu, cette animation, ce
mouvement  qui, au  moment d'un  bon  repas, r╔gnent  ordinairement dans  ce
sanctuaire de la gourmandise.
     Le procureur  avait sans doute ╩t╩ pr╩venu de cette  visite, car il  ne
t╩moigna aucune surprise ┴  la vue de Porthos, qui s'avan┌a jusqu'┴ lui d'un
air assez d╩gag╩ et le salua courtoisement.
     " Nous sommes cousins, ┴ ce qu'il para¤t, Monsieur  Porthos ?  " dit le
procureur en se soulevant ┴ la force des bras sur son fauteuil de canne.
     Le vieillard, envelopp╩ dans un grand pourpoint noir oŢ se  perdait son
corps fluet, ╩tait vert et sec ; ses petits yeux  gris brillaient  comme des
escarboucles,  et semblaient, avec sa  bouche grima┌ante, la seule partie de
son visage oŢ la vie f┘t demeur╩e. Malheureusement les jambes commen┌aient ┴
refuser  le service ┴ toute cette  machine osseuse ; depuis cinq ou six mois
que cet affaiblissement s'╩tait  fait sentir, le digne procureur ╩tait ┴ peu
pr╔s devenu l'esclave de sa femme.
     Le cousin  fut accept╩ avec  r╩signation, voil┴ tout. Ma¤tre  Coquenard
ingambe e┘t d╩clin╩ toute parent╩ avec M. Porthos.
     " Oui, Monsieur,  nous sommes cousins, dit sans se d╩concerter Porthos,
qui,  d'ailleurs,  n'avait  jamais  compt╩  ╦tre  re┌u  par  le   mari  avec
enthousiasme.
     -- Par les femmes, je crois ? " dit malicieusement le procureur.
     Porthos  ne sentit point cette raillerie  et la prit  pour  une nađvet╩
dont  il  rit  dans sa grosse  moustache. Mme  Coquenard,  qui savait que le
procureur nađf  ╩tait une vari╩t╩  fort rare dans l'esp╔ce, sourit un peu et
rougit beaucoup.
     Ma¤tre Coquenard avait,  d╔s l'arriv╩e de  Porthos, jet╩ les  yeux avec
inqui╩tude sur  une grande armoire plac╩e en  face de  son bureau de  ch╦ne.
Porthos comprit  que cette armoire,  quoiqu'elle  ne  r╩pond¤t point par  la
forme ┴ celle qu'il avait vue  dans  ses songes,  devait ╦tre le bienheureux
bahut,  et il s'applaudit  de ce que la r╩alit╩  avait six pieds de plus  en
hauteur que le r╦ve.
     Ma¤tre  Coquenard  ne   poussa   pas  plus   loin  ses   investigations
g╩n╩alogiques, mais en ramenant son regard inquiet de l'armoire sur Porthos,
il se contenta de dire :
     " Monsieur notre cousin, avant son d╩part  pour  la campagne, nous fera
bien la grÎce de d¤ner  une fois avec nous, n'est-ce pas, Madame Coquenard !
"
     Cette  fois, Porthos re┌ut le  coup en plein estomac et le  sentit ; il
para¤t que  de son cĂt╩ Mme Coquenard non  plus n'y fut  pas insensible, car
elle ajouta :
     " Mon  cousin ne  reviendra pas s'il trouve que nous le traitons mal  ;
mais, dans le cas contraire, il a trop peu de temps ┴ passer ┴ Paris, et par
cons╩quent ┴ nous voir, pour que nous ne lui demandions pas presque tous les
instants dont il peut disposer jusqu'┴ son d╩part.
     --  Oh  ! mes jambes, mes  pauvres jambes  ! oŢ  ╦tes-vous  ? " murmura
Coquenard. Et il essaya de sourire.
     Ce secours qui ╩tait arriv╩ ┴  Porthos  au moment  oŢ il ╩tait  attaqu╩
dans  ses  esp╩rances  gastronomiques  inspira  au mousquetaire beaucoup  de
reconnaissance pour sa procureuse.
     BientĂt  l'heure  du  d¤ner arriva. On  passa dans la  salle  ┴ manger,
grande pi╔ce noire qui ╩tait situ╩e en face de la cuisine.
     Les  clercs, qui,  ┴ ce qu'il para¤t, avaient senti  dans la maison des
parfums inaccoutum╩s,  ╩taient  d'une exactitude  militaire,  et tenaient en
main leurs tabourets, tout pr╦ts qu'ils ╩taient ┴ s'asseoir. On  les  voyait
d'avance remuer les mÎchoires avec des dispositions effrayantes.
     " Tudieu ! pensa Porthos en jetant un regard sur les trois affam╩s, car
le saute-ruisseau n'╩tait pas, comme on le pense bien, admis aux honneurs de
la table magistrale ; tudieu ! ┴ la place de mon cousin, je ne garderais pas
de pareils gourmands. On dirait des naufrag╩s qui n'ont pas mang╩ depuis six
semaines. "
     Ma¤tre Coquenard entra,  pouss╩  sur son fauteuil  ┴ roulettes  par Mme
Coquenard, ┴ qui Porthos, ┴ son tour, vint  en  aide  pour rouler  son  mari
jusqu'┴ la table.
     A peine entr╩, il remua le nez  et  les mÎchoires  ┴ l'exemple  de  ses
clercs.
     " Oh ! oh ! dit-il, voici un potage qui est engageant ! "
     " Que diable sentent-ils  donc  d'extraordinaire dans ce potage ? " dit
Porthos ┴ l'aspect d'un bouillon pÎle, abondant, mais parfaitement  aveugle,
et sur lequel quelques cro┘tes nageaient rares comme les ¤les d'un archipel.
     Mme  Coquenard sourit, et, sur un signe  d'elle, tout  le monde s'assit
avec empressement.
     Ma¤tre  Coquenard fut  le  premier  servi, puis Porthos ;  ensuite  Mme
Coquenard emplit son assiette, et  distribua  les  cro┘tes sans bouillon aux
clercs impatients.
     En  ce moment la  porte de la  salle ┴ manger  s'ouvrit  d'elle-m╦me en
criant, et Porthos, ┴ travers les  battants  entrebÎill╩s,  aper┌ut le petit
clerc, qui, ne pouvant prendre part au festin, mangeait son pain ┴ la double
odeur de la cuisine et de la salle ┴ manger.
     Apr╔s le potage la  servante apporta une poule bouillie  ; magnificence
qui fit  dilater  les  paupi╔res  des  convives,  de  telle  fa┌on  qu'elles
semblaient pr╦tes ┴ se fendre.
     "  On  voit  que  vous aimez  votre famille, Madame Coquenard,  dit  le
procureur avec un sourire presque tragique ; voil┴ certes une galanterie que
vous faites ┴ votre cousin. "
     La  pauvre  poule ╩tait  maigre et rev╦tue d'une de  ces  grosses peaux
h╩riss╩es que les os  ne percent jamais  malgr╩  leurs efforts  ; il fallait
qu'on  l'e┘t  cherch╩e bien longtemps avant de la trouver sur le perchoir oŢ
elle s'╩tait retir╩e pour mourir de vieillesse.
     "  Diable ! pensa  Porthos, voil┴ qui est fort triste ;  je respecte la
vieillesse, mais j'en fais peu de cas bouillie ou rĂtie. "
     Et il regarda ┴ la ronde pour voir si son opinion ╩tait partag╩e ; mais
tout au contraire de lui, il ne vit que des yeux flamboyants, qui d╩voraient
d'avance cette sublime poule, objet de ses m╩pris.
     Mme Coquenard tira le plat ┴ elle, d╩tacha adroitement les deux grandes
pattes  noires,  qu'elle pla┌a sur l'assiette  de son mari ; trancha le cou,
qu'elle  mit avec la t╦te ┴ part pour elle-m╦me ;  leva l'aile pour Porthos,
et remit ┴ la servante, qui venait de l'apporter, l'animal qui s'en retourna
presque intact,  et qui avait disparu avant  que  le mousquetaire  e┘t eu le
temps  d'examiner  les  variations  que  le  d╩sappointement  am╔ne  sur les
visages, selon les caract╔res et les temp╩raments de ceux qui l'╩prouvent.
     Au lieu de poulet,  un plat de f╔ves fit son entr╩e,  plat ╩norme, dans
lequel quelques  os  de  mouton,  qu'on  e┘t  pu, au  premier abord,  croire
accompagn╩s de viande, faisaient semblant de se montrer.
     Mais les clercs ne furent pas dupes de  cette supercherie, et les mines
lugubres devinrent des visages r╩sign╩s.
     Mme  Coquenard distribua  ce mets  aux jeunes gens  avec  la mod╩ration
d'une bonne m╩nag╔re.
     Le tour du  vin ╩tait venu. Ma¤tre  Coquenard versa  d'une bouteille de
gr╔s fort exigu╠ le tiers d'un verre ┴ chacun des jeunes gens, s'en  versa ┴
lui-m╦me  dans des  proportions  ┴ peu  pr╔s ╩gales, et  la bouteille  passa
aussitĂt du cĂt╩ de Porthos et de Mme Coquenard.
     Les jeunes gens remplissaient d'eau  ce tiers de vin,  puis, lorsqu'ils
avaient bu la moiti╩ du verre, ils le remplissaient encore, et ils faisaient
toujours ainsi ; ce qui  les amenait ┴  la fin du repas ┴ avaler une boisson
qui de la couleur du rubis ╩tait pass╩e ┴ celle de la topaze br┘l╩e.
     Porthos mangea timidement son aile de poule, et fr╩mit lorsqu'il sentit
sous  la table le genou de la procureuse  qui venait trouver le sien. Il but
aussi  un  demi-verre  de ce vin fort  m╩nag╩, et  qu'il reconnut  pour  cet
horrible cru de Montreuil, la terreur des palais exerc╩s.
     Ma¤tre Coquenard le regarda engloutir ce vin pur et soupira.
     " Mangerez-vous bien  de  ces  f╔ves, mon cousin Porthos  ?  " dit  Mme
Coquenard de ce ton qui veut dire : croyez-moi, n'en mangez pas.
     " Du diable si j'en go┘te ! " murmura tout bas Porthos...
     Puis tout haut :
     " Merci, ma cousine, dit-il, je n'ai plus faim. "
     Il se fit un  silence : Porthos ne  savait quelle  contenance tenir. Le
procureur r╩p╩ta plusieurs fois :
     "  Ah !  Madame Coquenard ! je vous en fais mon compliment, votre d¤ner
╩tait un v╩ritable festin ; Dieu ! ai-je mang╩ ! "
     Ma¤tre Coquenard avait mang╩  son potage, les pattes noires de la poule
et le seul os de mouton oŢ il y e┘t un peu de viande.
     Porthos crut qu'on le mystifiait, et commen┌a ┴ relever sa moustache et
┴ froncer le sourcil  ;  mais le genou de Mme Coquenard vint  tout doucement
lui conseiller la patience.
     Ce  silence  et  cette  interruption de  service,  qui  ╩taient  rest╩s
inintelligibles  pour   Porthos,  avaient  au  contraire  une  signification
terrible  pour les  clercs  ; sur  un  regard du procureur,  accompagn╩ d'un
sourire de Mme Coquenard, ils se lev╔rent lentement de table, pli╔rent leurs
serviettes plus lentement encore, puis ils salu╔rent et partirent.
     " Allez, jeunes gens, allez faire la digestion en  travaillant "  , dit
gravement le procureur.
     Les clercs partis, Mme Coquenard se leva et tira d'un buffet un morceau
de fromage,  des  confitures  de  coings  et  un  gÎteau qu'elle avait  fait
elle-m╦me avec des amandes et du miel.
     Ma¤tre  Coquenard fron┌a le sourcil, parce qu'il voyait  trop de mets ;
Porthos se pin┌a les  l╔vres, parce qu'il voyait qu'il n'y avait pas de quoi
d¤ner.
     Il regarda si le plat  de f╔ves ╩tait encore l┴, le plat de f╔ves avait
disparu.
     " Festin  d╩cid╩ment,  s'╩cria  ma¤tre  Coquenard en  s'agitant  sur sa
chaise, v╩ritable festin, epula epularum ; Lucullus d¤ne chez Lucullus. "
     Porthos  regarda  la  bouteille qui  ╩tait pr╔s  de lui,  et  il esp╩ra
qu'avec du vin, du pain et du fromage il d¤nerait ; mais le vin manquait, la
bouteille ╩tait  vide  ; M. et  Mme  Coquenard n'eurent point l'air  de s'en
apercevoir.
     " C'est bien, se dit Porthos ┴ lui-m╦me, me voil┴ pr╩venu. "
     Il passa la langue sur une petite cuiller╩e de confitures, et  s'englua
les dents dans la pÎte collante de Mme Coquenard.
     "  Maintenant, se dit-il, le sacrifice est consomm╩. Ah ! si je n'avais
pas l'espoir de regarder avec Mme Coquenard dans l'armoire de son mari ! "
     Ma¤tre Coquenard,  apr╔s les d╩lices  d'un pareil repas, qu'il appelait
un exc╔s,  ╩prouva  le  besoin de faire sa sieste.  Porthos esp╩rait que  la
chose  aurait  lieu  s╩ance tenante  et dans  la  localit╩  m╦me  ;  mais le
procureur maudit ne voulut entendre ┴ rien :  il fallut le conduire  dans sa
chambre et il cria tant qu'il ne fut pas devant  son armoire, sur  le rebord
de laquelle, pour plus de pr╩caution encore, il posa ses pieds.
     La procureuse emmena  Porthos dans une chambre voisine et l'on commen┌a
de poser les bases de la r╩conciliation.
     " Vous pourrez venir d¤ner trois fois la semaine, dit Mme Coquenard.
     -- Merci, dit Porthos, je n'aime pas ┴ abuser ; d'ailleurs, il faut que
je songe ┴ mon ╩quipement.
     -- C'est vrai,  dit la procureuse en g╩missant... c'est  ce  malheureux
╩quipement.
     -- H╩las ! oui, dit Porthos, c'est lui.
     --  Mais  de quoi donc se compose l'╩quipement de votre corps, Monsieur
Porthos ?
     -- Oh ! de bien des choses, dit Porthos ; les mousquetaires, comme vous
savez, sont soldats d'╩lite, et il leur faut  beaucoup d'objets inutiles aux
gardes ou aux Suisses.
     -- Mais encore, d╩taillez-le-moi.
     -- Mais cela peut aller ┴... " , dit Porthos, qui aimait mieux discuter
le total que le menu.
     La procureuse attendait fr╩missante.
     " A combien ? dit-elle, j'esp╔re bien que cela ne passe point... "
     Elle s'arr╦ta, la parole lui manquait.
     " Oh !  non, dit Porthos,  cela  ne passe point deux mille  cinq  cents
livres ; je crois m╦me qu'en y mettant de l'╩conomie, avec deux mille livres
je m'en tirerai.
     --  Bon  Dieu,  deux  mille  livres  !  s'╩cria-t-elle, mais  c'est une
fortune. "
     Porthos  fit  une  grimace  des  plus  significatives, Mme Coquenard la
comprit.
     " Je demandais le d╩tail, dit-elle,  parce qu'ayant beaucoup de parents
et de pratiques dans le commerce, j'╩tais presque s┘re  d'obtenir les choses
┴ cent pour cent au-dessous du prix oŢ vous les payeriez vous- m╦me.
     -- Ah ! ah ! fit Porthos, si c'est cela que vous avez voulu dire !
     -- Oui,  cher Monsieur Porthos !  ainsi ne vous faut-il pas d'abord  un
cheval ?
     -- Oui, un cheval.
     -- Eh bien, justement j'ai votre affaire.
     -- Ah ! dit  Porthos  rayonnant, voil┴ donc  qui va  bien quant  ┴  mon
cheval ; ensuite il me faut le harnachement complet, qui se compose d'objets
qu'un mousquetaire seul peut acheter, et  qui  ne montera pas, d'ailleurs, ┴
plus de trois cents livres.
     -- Trois  cents  livres : alors mettons trois cents livres "  , dit  la
procureuse avec un soupir.
     Porthos sourit : on se souvient qu'il avait la selle qui  lui venait de
Buckingham,  c'╩tait  donc   trois  cents  livres   qu'il   comptait  mettre
sournoisement dans sa poche.
     " Puis, continua-t-il, il y a le cheval de mon  laquais et ma valise  ;
quant aux armes, il est inutile que vous vous en pr╩occupiez, je les ai.
     -- Un cheval pour votre laquais ? reprit  en h╩sitant la  procureuse  ;
mais c'est bien grand seigneur, mon ami.
     -- Eh ! Madame ! dit fi╔rement Porthos, est-ce que je suis un croquant,
par hasard ?
     -- Non  ; je vous  disais seulement qu'un  joli mulet avait quelquefois
aussi bon air qu'un cheval, et qu'il me semble qu'en  vous procurant un joli
mulet pour Mousqueton...
     --  Va pour un joli mulet, dit Porthos  ; vous avez raison,  j'ai vu de
tr╔s  grands seigneurs espagnols dont  toute la suite ╩tait  ┴ mulets.  Mais
alors, vous comprenez, Madame Coquenard, un mulet avec  des panaches et  des
grelots ?
     -- Soyez tranquille, dit la procureuse.
     -- Reste la valise, reprit Porthos.
     --  Oh ! que cela ne vous inqui╔te  point, s'╩cria Mme Coquenard :  mon
mari a cinq  ou six valises, vous choisirez  la  meilleure  ; il y en  a une
surtout qu'il affectionnait dans ses voyages,  et qui  est grande ┴ tenir un
monde.
     -- Elle est donc vide, votre valise ? demanda nađvement Porthos.
     -- Assur╩ment  qu'elle est  vide,  r╩pondit  nađvement de  son cĂt╩  la
procureuse.
     -- Ah !  mais la valise dont j'ai besoin est une valise bien garnie, ma
ch╔re. "
     Mme Coquenard  poussa de nouveaux soupirs. Moli╔re n'avait  pas  encore
╩crit sa sc╔ne de l'Avare . Mme Coquenard a donc le pas sur Harpagon.
     Enfin le reste de l'╩quipement  fut  successivement  d╩battu de la m╦me
mani╔re ; et le r╩sultat de la sc╔ne fut que la procureuse demanderait ┴ son
mari un pr╦t  de huit cents livres en argent, et  fournirait le cheval et le
mulet qui auraient l'honneur de porter ┴ la gloire Porthos et Mousqueton.
     Ces conditions arr╦t╩es, et les int╩r╦ts stipul╩s ainsi que l'╩poque du
remboursement, Porthos prit cong╩ de Mme Coquenard. Celle-ci voulait bien le
retenir  en lui faisant les  yeux doux ; mais Porthos pr╩texta les exigences
du service, et il fallut que la procureuse c╩dÎt le pas au roi.
     Le mousquetaire rentra chez lui avec une faim de fort mauvaise humeur.




     Cependant, comme nous l'avons dit, malgr╩ les cris  de sa conscience et
les  sages  conseils  d'Athos,  d'Artagnan  devenait d'heure en  heure  plus
amoureux  de Milady  ; aussi  ne manquait-il  pas tous les jours d'aller lui
faire  une  cour  ┴ laquelle l'aventureux  Gascon ╩tait convaincu qu'elle ne
pouvait, tĂt ou tard, manquer de r╩pondre.
     Un soir qu'il arrivait le nez au  vent, l╩ger comme un homme qui attend
une pluie d'or, il rencontra la soubrette sous la porte coch╔re ; mais cette
fois la jolie Ketty ne se contenta point de lui sourire en passant, elle lui
prit doucement la main.
     " Bon ! fit d'Artagnan, elle est charg╩e de quelque message pour moi de
la  part de sa ma¤tresse  ;  elle  va m'assigner  quelque rendez-vous  qu'on
n'aura pas os╩ me donner de vive voix. "
     Et  il  regarda  la  belle enfant de l'air le plus vainqueur qu'il  put
prendre.
     " Je  voudrais bien  vous  dire deux mots,  Monsieur le  chevalier... ,
balbutia la soubrette.
     -- Parle, mon enfant, parle, dit d'Artagnan, j'╩coute.
     -- Ici, impossible : ce  que j'ai ┴ vous dire  est trop long et surtout
trop secret.
     -- Eh bien, mais comment faire alors ?
     -- Si Monsieur le chevalier voulait me suivre, dit timidement Ketty.
     -- OŢ tu voudras, ma belle enfant.
     -- Alors, venez. "
     Et Ketty, qui n'avait point lÎch╩ la main de d'Artagnan, l'entra¤na par
un petit  escalier sombre et tournant, et,  apr╔s lui  avoir fait monter une
quinzaine de marches, ouvrit une porte.
     " Entrez, Monsieur  le chevalier,  dit-elle, ici nous  serons seuls  et
nous pourrons causer.
     --  Et  quelle  est donc  cette  chambre,  ma belle  enfant  ?  demanda
d'Artagnan.
     -- C'est la mienne, Monsieur le chevalier ; elle communique avec  celle
de  ma ma¤tresse par  cette  porte.  Mais soyez  tranquille, elle  ne pourra
entendre ce que nous dirons, jamais elle ne se couche qu'┴ minuit. "
     D'Artagnan jeta un  coup d'oeil autour de lui.  La petite chambre ╩tait
charmante de go┘t et  de propret╩ ;  mais, malgr╩  lui, ses yeux se fix╔rent
sur cette porte que Ketty lui avait dit conduire ┴ la chambre de Milady.
     Ketty devina  ce qui se passait dans l'Îme  du jeune homme et poussa un
soupir.
     " Vous aimez donc bien ma ma¤tresse, Monsieur le chevalier, dit-elle.
     -- Oh ! plus que je ne puis dire ! j'en suis fou ! "
     Ketty poussa un second soupir.
     " H╩las ! Monsieur, dit-elle, c'est bien dommage !
     -- Et que diable vois-tu donc l┴ de si fÎcheux ? demanda d'Artagnan.
     -- C'est que, Monsieur, reprit Ketty, ma ma¤tresse ne vous aime  pas du
tout.
     -- Hein ! fit d'Artagnan, t'aurait-elle charg╩e de me le dire ?
     -- Oh ! non pas, Monsieur ! mais c'est moi qui, par int╩r╦t  pour vous,
ai pris la r╩solution de vous en pr╩venir.
     --  Merci,  ma  bonne  Ketty,  mais  de l'intention  seulement, car  la
confidence, tu en conviendras, n'est point agr╩able.
     -- C'est-┴-dire  que  vous ne  croyez  point  ┴  ce que je vous ai dit,
n'est-ce pas ?
     -- On a toujours peine ┴ croire de  pareilles choses,  ma belle enfant,
ne f┘t-ce que par amour-propre.
     -- Donc vous ne me croyez pas ?
     -- J'avoue que jusqu'┴ ce  que tu daignes me donner quelques preuves de
ce que tu avances...
     -- Que dites-vous de celle-ci ? "
     Et Ketty tira de sa poitrine un petit billet.
     " Pour moi ? dit d'Artagnan en s'emparant vivement de la lettre.
     -- Non, pour un autre.
     -- Pour un autre ?
     -- Oui.
     -- Son nom, son nom ! s'╩cria d'Artagnan.
     -- Voyez l'adresse.
     -- M. le comte de Wardes. "
     Le  souvenir  de  la sc╔ne  de  Saint-Germain se  pr╩senta  aussitĂt  ┴
l'esprit  du pr╩somptueux Gascon ; par un mouvement rapide comme  la pens╩e,
il  d╩chira  l'enveloppe malgr╩ le cri que poussa  Ketty en  voyant ce qu'il
allait faire, ou plutĂt ce qu'il faisait.
     " Oh ! mon Dieu ! Monsieur le chevalier, dit-elle, que faites-vous ?
     -- Moi, rien ! " dit d'Artagnan, et il lut :
     "  Vous  n'avez  pas  r╩pondu ┴  mon premier  billet  ;  ╦tes-vous donc
souffrant, ou bien auriez-vous oubli╩ quels yeux vous me f¤tes au bal de Mme
de Guise ? Voici l'occasion, comte ! ne la laissez pas ╩chapper. "
     D'Artagnan pÎlit ; il ╩tait bless╩  dans son  amour-propre, il se  crut
bless╩ dans son amour.
     " Pauvre cher  Monsieur  d'Artagnan  ! dit Ketty  d'une  voix pleine de
compassion et en serrant de nouveau la main du jeune homme.
     -- Tu me plains, bonne petite ! dit d'Artagnan.
     -- Oh ! oui, de tout mon coeur !  car je sais ce que c'est que l'amour,
moi !
     -- Tu sais ce que c'est que l'amour ?  dit d'Artagnan la regardant pour
la premi╔re fois avec une certaine attention.
     -- H╩las ! oui.
     --  Eh  bien, au lieu  de me plaindre, alors, tu ferais bien  mieux  de
m'aider ┴ me venger de ta ma¤tresse.
     -- Et quelle sorte de vengeance voudriez-vous en tirer ?
     -- Je voudrais triompher d'elle, supplanter mon rival.
     -- Je  ne  vous aiderai jamais  ┴  cela, Monsieur  le  chevalier !  dit
vivement Ketty.
     -- Et pourquoi cela ? demanda d'Artagnan.
     -- Pour deux raisons.
     -- Lesquelles ?
     -- La premi╔re, c'est que jamais ma ma¤tresse ne vous aimera.
     -- Qu'en sais-tu ?
     -- Vous l'avez bless╩e au coeur.
     -- Moi !  en quoi puis-je  l'avoir bless╩e,  moi qui, depuis que je  la
connais, vis ┴ ses pieds comme un esclave ! parle, je t'en prie.
     -- Je  n'avouerais jamais cela qu'┴ l'homme... qui lirait jusqu'au fond
de mon Îme ! "
     D'Artagnan  regarda Ketty pour  la seconde  fois. La jeune fille  ╩tait
d'une fra¤cheur et d'une  beaut╩ que bien des duchesses  eussent achet╩es de
leur couronne.
     "  Ketty, dit-il, je lirai  jusqu'au fond de ton Îme quand tu voudras ;
qu'┴ cela ne tienne, ma ch╔re enfant. "
     Et il  lui donna  un baiser  sous lequel  la pauvre enfant devint rouge
comme une cerise.
     " Oh ! non, s'╩cria Ketty, vous ne m'aimez pas ! C'est ma ma¤tresse que
vous aimez, vous me l'avez dit tout ┴ l'heure.
     -- Et cela t'emp╦che-t-il de me faire conna¤tre la seconde raison ?
     -- La seconde raison, Monsieur le  chevalier, reprit Ketty enhardie par
le baiser d'abord et ensuite par l'expression des yeux du jeune homme, c'est
qu'en amour chacun pour soi. "
     Alors seulement d'Artagnan  se rappela les coups d'oeil languissants de
Ketty,  ses rencontres dans l'antichambre, sur l'escalier, dans le corridor,
ses  frĂlements  de main chaque fois qu'elle le rencontrait, et  ses soupirs
╩touff╩s  ; mais, absorb╩ par le d╩sir de plaire ┴ la grande dame,  il avait
d╩daign╩ la soubrette : qui chasse l'aigle ne s'inqui╔te pas du passereau.
     Mais  cette fois notre Gascon vit d'un seul  coup d'oeil tout le  parti
qu'on  pouvait tirer  de cet amour que Ketty  venait d'avouer d'une fa┌on si
nađve ou  si effront╩e : interception  des  lettres  adress╩es  au  comte de
Wardes, intelligences dans la place, entr╩e ┴ toute heure dans la chambre de
Ketty, contigu╠ ┴  celle  de sa  ma¤tresse. Le perfide,  comme on  le  voit,
sacrifiait d╩j┴  en id╩e  la pauvre  fille pour obtenir Milady de gr╩ ou  de
force.
     " Eh  bien, dit-il ┴ la jeune fille, veux-tu, ma ch╔re Ketty, que je te
donne une preuve de cet amour dont tu doutes ?
     -- De quel amour ? demanda la jeune fille.
     -- De celui que je suis tout pr╦t ┴ ressentir pour toi.
     -- Et quelle est cette preuve ?
     -- Veux-tu  que  ce  soir je  passe  avec toi le  temps  que  je  passe
ordinairement avec ta ma¤tresse ?
     -- Oh ! oui, dit Ketty en battant des mains, bien volontiers.
     -- Eh bien, ma ch╔re enfant,  dit d'Artagnan en  s'╩tablissant  dans un
fauteuil, viens ┌┴  que je te dise  que tu es  la  plus  jolie soubrette que
j'aie jamais vue ! "
     Et il le  lui dit  tant et  si  bien,  que  la  pauvre enfant,  qui  ne
demandait pas  mieux  que  de  le  croire,  le crut...  Cependant, au  grand
╩tonnement  de  d'Artagnan, la  jolie Ketty  se d╩fendait avec une  certaine
r╩solution.
     Le temps passe vite, lorsqu'il se passe en attaques et en d╩fenses.
     Minuit  sonna, et l'on  entendit  presque  en m╦me  temps  retentir  la
sonnette dans la chambre de Milady.
     " Grand Dieu !  s'╩cria  Ketty,  voici  ma ma¤tresse  qui  m'appelle  !
Partez, partez vite ! "
     D'Artagnan  se  leva, prit  son  chapeau  comme  s'il avait l'intention
d'ob╩ir ; puis,  ouvrant  vivement  la porte d'une  grande  armoire  au lieu
d'ouvrir celle de l'escalier,  il se  blottit dedans  au milieu des robes et
des peignoirs de Milady.
     " Que faites-vous donc ? " s'╩cria Ketty.
     D'Artagnan, qui d'avance avait pris la clef, s'enferma dans son armoire
sans r╩pondre.
     " Eh bien, cria Milady  d'une voix  aigre, dormez-vous donc que vous ne
venez pas quand je sonne ? "
     Et   d'Artagnan  entendit   qu'on  ouvrit   violemment  la   porte   de
communication.
     " Me  voici,  Milady, me voici  "  , s'╩cria  Ketty  en s'╩lan┌ant ┴ la
rencontre de sa ma¤tresse.
     Toutes deux rentr╔rent dans la chambre ┴ coucher, et comme la porte  de
communication  resta ouverte,  d'Artagnan put  entendre quelque temps encore
Milady gronder  sa  suivante, puis enfin elle s'apaisa,  et la  conversation
tomba sur lui tandis que Ketty accommodait sa ma¤tresse.
     " Eh bien, dit Milady, je n'ai pas vu notre Gascon ce soir ?
     -- Comment,  Madame, dit  Ketty, il n'est pas  venu  ! Serait-il volage
avant d'╦tre heureux ?
     -- Oh non ! il  faut qu'il ait ╩t╩ emp╦ch╩ par M. de Tr╩ville ou par M.
des Essarts. Je m'y connais, Ketty, et je le tiens, celui-l┴.
     -- Qu'en fera Madame ?
     -- Ce  que  j'en  ferai !... Sois tranquille,  Ketty,  il y a entre cet
homme et  moi une  chose  qu'il ignore... il a manqu╩  me faire  perdre  mon
cr╩dit pr╔s de Son Eminence... Oh ! je me vengerai !
     -- Je croyais que Madame l'aimait ?
     -- Moi, l'aimer ! je le d╩teste ! Un niais, qui tient la vie de Lord de
Winter  entre ses mains et qui ne le tue pas,  et qui  me  fait perdre trois
cent mille livres de rente !
     --  C'est  vrai, dit Ketty,  votre fils ╩tait  le seul h╩ritier de  son
oncle, et jusqu'┴ sa majorit╩ vous auriez eu la jouissance de sa fortune. "
     D'Artagnan frissonna jusqu'┴  la moelle des os en entendant cette suave
cr╩ature  lui reprocher, avec  cette  voix  stridente qu'elle  avait tant de
peine ┴  cacher dans la  conversation, de n'avoir  pas  tu╩  un homme  qu'il
l'avait vue combler d'amiti╩.
     " Aussi, continua Milady, je me serais d╩j┴ veng╩e sur lui-m╦me, si, je
ne sais pourquoi, le cardinal ne m'avait recommand╩ de le m╩nager.
     --  Oh !  oui, mais Madame n'a  point  m╩nag╩  cette petite femme qu'il
aimait.
     --  Oh  ! la merci╔re de la rue des Fossoyeurs :  est-ce qu'il  n'a pas
d╩j┴ oubli╩ qu'elle existait ? La belle vengeance, ma foi ! "
     Une sueur froide coulait sur le front de  d'Artagnan : c'╩tait  donc un
monstre que cette femme.
     Il se remit ┴ ╩couter, mais malheureusement la toilette ╩tait finie.
     " C'est  bien,  dit Milady,  rentrez chez  vous  et demain tÎchez enfin
d'avoir une r╩ponse ┴ cette lettre que je vous ai donn╩e.
     -- Pour M. de Wardes ? dit Ketty.
     -- Sans doute, pour M. de Wardes.
     -- En voil┴ un, dit Ketty, qui m'a  bien l'air d'╦tre tout le contraire
de ce pauvre M. d'Artagnan.
     -- Sortez, Mademoiselle, dit Milady, je n'aime pas les commentaires. "
     D'Artagnan  entendit la porte  qui se refermait, puis  le bruit de deux
verrous que mettait Milady afin de s'enfermer chez elle ; de son cĂt╩,  mais
le plus  doucement qu'elle put,  Ketty donna ┴ la serrure  un tour de clef ;
d'Artagnan alors poussa la porte de l'armoire.
     "  O mon Dieu ! dit tout bas Ketty, qu'avez-vous ?  et  comme vous ╦tes
pÎle !
     -- L'abominable cr╩ature ! murmura d'Artagnan.
     -- Silence ! silence !  sortez,  dit Ketty  ; il  n'y  a qu'une cloison
entre ma chambre et celle  de Milady, on  entend de l'une tout ce qui se dit
dans l'autre !
     -- C'est justement pour cela que je ne sortirai pas, dit d'Artagnan.
     -- Comment ? fit Ketty en rougissant.
     -- Ou du moins que je sortirai... plus tard. "
     Et il attira Ketty  ┴ lui  ;  il n'y avait  plus moyen de r╩sister,  la
r╩sistance fait tant de bruit ! aussi Ketty c╩da.
     C'╩tait  un mouvement  de vengeance  contre Milady.  D'Artagnan  trouva
qu'on avait raison de dire que la vengeance est le plaisir des dieux. Aussi,
avec un peu  de coeur,  se serait-il content╩ de  cette  nouvelle conqu╦te ;
mais d'Artagnan n'avait que de l'ambition et de l'orgueil.
     Cependant, il faut le  dire ┴ sa louange, le premier emploi qu'il avait
fait  de  son influence sur Ketty avait  ╩t╩  d'essayer de savoir d'elle  ce
qu'╩tait devenue Mme Bonacieux, mais la pauvre fille  jura sur le crucifix ┴
d'Artagnan qu'elle  l'ignorait compl╔tement, sa ma¤tresse ne laissant jamais
p╩n╩trer que la moiti╩  de ses secrets  ;  seulement,  elle  croyait pouvoir
r╩pondre qu'elle n'╩tait pas morte.
     Quant ┴ la cause qui avait manqu╩ faire perdre ┴ Milady son cr╩dit pr╔s
du cardinal, Ketty n'en savait  pas davantage ; mais cette fois,  d'Artagnan
╩tait  plus avanc╩ qu'elle  : comme il  avait aper┌u  Milady sur un bÎtiment
consign╩  au  moment  oŢ lui-m╦me quittait l'Angleterre,  il se douta  qu'il
╩tait question cette fois des ferrets de diamants.
     Mais ce qu'il y avait de plus clair dans tout cela, c'est que la  haine
v╩ritable, la haine profonde, la  haine inv╩t╩r╩e de Milady lui venait de ce
qu'il n'avait pas tu╩ son beau-fr╔re.
     D'Artagnan  retourna  le  lendemain  chez  Milady. Elle  ╩tait  de fort
m╩chante humeur, d'Artagnan se douta que c'╩tait le d╩faut  de r╩ponse de M.
de Wardes  qui  l'aga┌ait ainsi. Ketty  entra ; mais  Milady  la  re┌ut fort
durement.  Un coup  d'oeil  qu'elle  lan┌a ┴  d'Artagnan voulait dire : Vous
voyez ce que je souffre pour vous.
     Cependant vers la  fin  de la soir╩e,  la belle  lionne s'adoucit, elle
╩couta en souriant  les  doux propos de d'Artagnan,  elle lui donna m╦me  sa
main ┴ baiser.
     D'Artagnan sortit  ne sachant  plus que penser :  mais comme c'╩tait un
gar┌on ┴ qui on ne faisait pas facilement perdre la t╦te, tout en faisant sa
cour ┴ Milady il avait bÎti dans son esprit un petit plan.
     Il trouva Ketty ┴ la porte, et comme la veille il monta chez  elle pour
avoir des nouvelles.  Ketty avait ╩t╩  fort grond╩e,  on  l'avait accus╩e de
n╩gligence. Milady ne comprenait rien au silence du comte de Wardes, et elle
lui avait ordonn╩ d'entrer chez elle ┴ neuf  heures du matin pour y  prendre
une troisi╔me lettre.
     D'Artagnan fit  promettre ┴ Ketty de lui apporter chez lui cette lettre
le lendemain matin ;  la pauvre fille promit tout  ce que voulut son amant :
elle ╩tait folle.
     Les choses se pass╔rent comme la veille : d'Artagnan s'enferma dans son
armoire, Milady  appela, fit sa toilette, renvoya Ketty et referma sa porte.
Comme la veille d'Artagnan ne rentra chez lui qu'┴ cinq heures du matin.
     A onze heures, il vit arriver Ketty ; elle tenait ┴ la  main un nouveau
billet de  Milady. Cette fois, la pauvre  enfant  n'essaya  pas m╦me  de  le
disputer ┴ d'Artagnan ; elle le laissa faire ; elle appartenait corps et Îme
┴ son beau soldat.
     D'Artagnan ouvrit le billet et lut ce qui suit :
     "  Voil┴ la troisi╔me fois que je vous ╩cris pour vous dire que je vous
aime. Prenez garde que je ne vous ╩crive une quatri╔me pour vous dire que je
vous d╩teste.
     "  Si  vous vous repentez de  la fa┌on dont vous avez agi  avec moi, la
jeune  fille qui  vous  remettra ce billet vous dira  de quelle  mani╔re  un
galant homme peut obtenir son pardon. "
     D'Artagnan rougit et pÎlit plusieurs fois en lisant ce billet.
     " Oh ! vous l'aimez toujours ! dit  Ketty, qui n'avait  pas d╩tourn╩ un
instant les yeux du visage du jeune homme.
     --  Non,  Ketty,  tu te trompes, je ne l'aime plus  ;  mais  je veux me
venger de ses m╩pris.
     -- Oui, je connais votre vengeance ; vous me l'avez dite.
     -- Que t'importe, Ketty ! tu sais bien que c'est toi seule que j'aime.
     -- Comment peut-on savoir cela ?
     -- Par le m╩pris que je ferai d'elle. "
     Ketty soupira.
     D'Artagnan prit une plume et ╩crivit :
     " Madame, jusqu'ici j'avais  dout╩ que ce f┘t bien ┴ moi  que vos  deux
premiers  billets eussent ╩t╩  adress╩s,  tant je  me  croyais indigne  d'un
pareil  honneur ;  d'ailleurs j'╩tais si  souffrant, que j'eusse en tout cas
h╩sit╩ ┴ y r╩pondre.
     " Mais aujourd'hui il faut bien  que  je croie ┴ l'exc╔s de vos bont╩s,
puisque non  seulement votre lettre,  mais  encore votre suivante, m'affirme
que j'ai le bonheur d'╦tre aim╩ de vous.
     " Elle n'a pas besoin de me dire de quelle mani╔re un galant homme peut
obtenir son pardon. J'irai donc vous demander le mien ce soir ┴ onze heures.
Tarder  d'un  jour  serait ┴ mes  yeux, maintenant, vous faire une  nouvelle
offense.
     " Celui que vous avez rendu le plus heureux des hommes.
     " Comte DE WARDES. "
     Ce billet ╩tait d'abord  un faux, c'╩tait ensuite  une ind╩licatesse  ;
c'╩tait m╦me, au point  de vue de nos  moeurs actuelles, quelque chose comme
une  infamie ; mais  on se m╩nageait moins  ┴ cette ╩poque qu'on ne  le fait
aujourd'hui.  D'ailleurs  d'Artagnan, par  ses propres aveux,  savait Milady
coupable de  trahison ┴ des chefs plus  importants,  et il n'avait pour elle
qu'une estime fort mince. Et  cependant malgr╩ ce  peu d'estime,  il sentait
qu'une passion insens╩e le br┘lait pour cette femme. Passion ivre de m╩pris,
mais passion ou soif, comme on voudra.
     L'intention de d'Artagnan ╩tait bien simple  : par  la chambre de Ketty
il arrivait  ┴ celle de sa ma¤tresse ;  il profitait  du premier  moment  de
surprise,  de honte,  de terreur pour  triompher  d'elle  ;  peut-╦tre aussi
╩chouerait-il, mais  il fallait bien donner  quelque  chose  au hasard. Dans
huit jours la campagne  s'ouvrait, et il fallait partir ; d'Artagnan n'avait
pas le temps de filer le parfait amour.
     " Tiens,  dit  le jeune homme  en  remettant  ┴ Ketty  le  billet  tout
cachet╩, donne cette lettre ┴ Milady ; c'est la r╩ponse de M. de Wardes. "
     La pauvre  Ketty devint pÎle  comme la mort, elle se doutait de ce  que
contenait le billet.
     " Ecoute, ma ch╔re enfant, lui  dit d'Artagnan, tu comprends qu'il faut
que tout cela finisse d'une fa┌on ou  de l'autre ; Milady peut d╩couvrir que
tu as remis  le premier billet ┴  mon valet, au lieu de le remettre au valet
du comte ; que c'est  moi qui  ai  d╩cachet╩ les  autres qui  devaient  ╦tre
d╩cachet╩s par M. de Wardes ; alors Milady te chasse, et, tu la connais,  ce
n'est pas une femme ┴ borner l┴ sa vengeance.
     -- H╩las ! dit Ketty, pour qui me suis-je expos╩e ┴ tout cela ?
     -- Pour moi, je le sais bien, ma toute belle, dit le jeune homme, aussi
je t'en suis bien reconnaissant, je te le jure.
     -- Mais enfin, que contient votre billet ?
     -- Milady te le dira.
     --  Ah  ! vous  ne  m'aimez  pas  ! s'╩cria  Ketty,  et  je  suis  bien
malheureuse ! "
     A ce  reproche il  y a une  r╩ponse  ┴ laquelle les  femmes se trompent
toujours ; d'Artagnan r╩pondit de mani╔re que  Ketty  demeurÎt dans la  plus
grande erreur.
     Cependant  elle pleura  beaucoup avant de se d╩cider  ┴ remettre  cette
lettre  ┴  Milady, mais  enfin elle se  d╩cida,  c'est tout ce  que  voulait
d'Artagnan.
     D'ailleurs il lui promit que  le soir il sortirait  de  bonne heure  de
chez sa ma¤tresse, et qu'en sortant de chez  sa ma¤tresse  il monterait chez
elle.
     Cette promesse acheva de consoler la pauvre Ketty.




     Depuis  que  les  quatre  amis  ╩taient  chacun  ┴  la  chasse  de  son
╩quipement, il  n'y avait  plus entre eux de r╩union  arr╦t╩e. On d¤nait les
uns  sans  les autres, oŢ  l'on se  trouvait, ou plutĂt oŢ l'on  pouvait. Le
service,  de son cĂt╩,  prenait  aussi  sa  part de ce temps  pr╩cieux,  qui
s'╩coulait si vite.  Seulement on ╩tait  convenu de  se trouver une fois  la
semaine, vers une heure, au  logis d'Athos, attendu que ce dernier, selon le
serment qu'il avait fait, ne passait plus le seuil de sa porte.
     C'╩tait  le jour m╦me oŢ Ketty ╩tait venue trouver d'Artagnan chez lui,
jour de r╩union.
     A  peine Ketty fut-elle sortie,  que d'Artagnan se  dirigea vers la rue
F╩rou.
     Il trouva  Athos et  Aramis qui philosophaient.  Aramis avait  quelques
vell╩it╩s de  revenir  ┴  la  soutane.  Athos, selon ses  habitudes,  ne  le
dissuadait ni ne l'encourageait. Athos ╩tait pour qu'on laissÎt ┴ chacun son
libre arbitre. Il ne donnait jamais de  conseils qu'on ne les lui  demandÎt.
Encore fallait-il les lui demander deux fois.
     " En g╩n╩ral, on ne demande de conseils, disait-il, que pour ne les pas
suivre ; ou, si on les a suivis, que pour  avoir quelqu'un ┴ qui l'on puisse
faire le reproche de les avoir donn╩s. "
     Porthos  arriva  un  instant  apr╔s  d'Artagnan.  Les  quatre  amis  se
trouvaient donc r╩unis.
     Les  quatre visages exprimaient quatre sentiments diff╩rents : celui de
Porthos  la  tranquillit╩,  celui de  d'Artagnan  l'espoir,  celui  d'Aramis
l'inqui╩tude, celui d'Athos l'insouciance.
     Au  bout  d'un  instant  de  conversation dans laquelle Porthos  laissa
entrevoir  qu'une personne haut plac╩e avait bien voulu  se  charger  de  le
tirer d'embarras, Mousqueton entra.
     Il venait prier Porthos de passer ┴  son  logis, oŢ, disait-il d'un air
fort piteux, sa pr╩sence ╩tait urgente.
     " Sont-ce mes ╩quipages ? demanda Porthos.
     -- Oui et non, r╩pondit Mousqueton.
     -- Mais enfin que veux-tu dire ?...
     -- Venez, Monsieur. "
     Porthos se leva, salua ses amis et suivit Mousqueton.
     Un instant apr╔s, Bazin apparut au seuil de la porte.
     " Que  me  voulez-vous,  mon  ami ?  dit  Aramis avec cette douceur  de
langage que l'on remarquait  en lui chaque fois que  ses id╩es le ramenaient
vers l'Eglise...
     -- Un homme attend Monsieur ┴ la maison, r╩pond Bazin.
     -- Un homme ! quel homme ?
     -- Un mendiant.
     --  Faites-lui l'aumĂne, Bazin,  et dites-lui de prier  pour  un pauvre
p╩cheur.
     -- Ce  mendiant veut ┴ toute force  vous parler, et  pr╩tend  que  vous
serez bien aise de le voir.
     -- N'a-t-il rien dit de particulier pour moi ?
     -- Si fait. " Si M. Aramis, a-t-il dit, h╩site ┴ me venir trouver, vous
lui annoncerez que j'arrive de Tours. "
     -- De  Tours  ? s'╩cria Aramis ;  Messieurs, mille pardons,  mais  sans
doute cet homme m'apporte des nouvelles que j'attendais. "
     Et, se levant aussitĂt, il s'╩loigna rapidement.
     Rest╔rent Athos et d'Artagnan.
     " Je  crois que ces gaillards-l┴ ont trouv╩ leur affaire. Qu'en pensez-
vous, d'Artagnan ? dit Athos.
     -- Je sais que Porthos  ╩tait en bon train, dit d'Artagnan ; et quant ┴
Aramis, ┴ vrai dire, je n'en ai jamais ╩t╩ s╩rieusement inquiet : mais vous,
mon cher Athos, vous qui avez  si g╩n╩reusement  distribu╩  les pistoles  de
l'Anglais qui ╩taient votre bien l╩gitime, qu'allez-vous faire ?
     -- Je suis fort content d'avoir  tu╩ ce drĂle, mon enfant, vu que c'est
pain b╩nit que  de tuer  un Anglais : mais si j'avais empoch╩  ses pistoles,
elles me p╔seraient comme un remords.
     --  Allons  donc,  mon  cher  Athos  ! vous  avez  vraiment  des  id╩es
inconcevables.
     -- Passons, passons !  Que me  disait donc M. de  Tr╩ville, qui me  fit
l'honneur  de me venir voir hier, que vous hantez ces  Anglais suspects  que
prot╔ge le cardinal ?
     -- C'est-┴-dire que je rends visite ┴ une Anglaise, celle dont je  vous
ai parl╩.
     -- Ah ! oui, la femme  blonde au sujet de laquelle je vous ai donn╩ des
conseils que naturellement vous vous ╦tes bien gard╩ de suivre.
     -- Je vous ai donn╩ mes raisons.
     -- Oui ; vous voyez l┴ votre ╩quipement, je crois, ┴ ce que vous m'avez
dit.
     -- Point du tout ! j'ai acquis la certitude que cette  femme ╩tait pour
quelque chose dans l'enl╔vement de Mme Bonacieux.
     -- Oui, et je comprends ; pour retrouver une femme, vous faites la cour
┴ une autre : c'est le chemin le plus long, mais le plus amusant. "
     D'Artagnan fut sur  le point de tout raconter ┴ Athos ;  mais  un point
l'arr╦ta : Athos ╩tait un gentilhomme s╩v╔re sur le point d'honneur, et il y
avait, dans tout ce petit plan  que notre amoureux  avait arr╦t╩ ┴ l'endroit
de Milady, certaines choses qui, d'avance, il en ╩tait s┘r,  n'obtiendraient
pas l'assentiment du puritain ; il pr╩f╩ra donc garder  le silence, et comme
Athos ╩tait  l'homme  le moins  curieux  de  la  terre, les  confidences  de
d'Artagnan en ╩taient rest╩es l┴.
     Nous  quitterons  donc  les deux  amis,  qui  n'avaient  rien  de  bien
important ┴ se dire, pour suivre Aramis.
     A cette nouvelle, que l'homme qui voulait lui parler arrivait de Tours,
nous avons vu  avec quelle  rapidit╩ le  jeune  homme  avait suivi ou plutĂt
devanc╩  Bazin  ; il  ne fit donc  qu'un  saut de la rue  F╩rou ┴  la rue de
Vaugirard.
     En entrant chez lui, il trouva effectivement un homme de petite taille,
aux yeux intelligents, mais couvert de haillons.
     " C'est vous qui me demandez ? dit le mousquetaire.
     -- C'est-┴-dire que je demande M. Aramis : est-ce vous qui vous appelez
ainsi ?
     -- Moi-m╦me : vous avez quelque chose ┴ me remettre ?
     -- Oui, si vous me montrez certain mouchoir brod╩.
     -- Le  voici,  dit Aramis  en  tirant  une clef  de sa poitrine, et  en
ouvrant un petit coffret de bois d'╩b╔ne incrust╩ de nacre, le voici, tenez.
     -- C'est bien, dit le mendiant, renvoyez votre laquais. "
     En effet,  Bazin, curieux de savoir ce  que le mendiant voulait  ┴  son
ma¤tre,  avait r╩gl╩  son pas  sur le sien,  et ╩tait arriv╩ presque en m╦me
temps que lui ; mais cette  c╩l╩rit╩ ne lui servit pas  ┴ grand-chose  ; sur
l'invitation  du mendiant, son  ma¤tre lui fit signe de se retirer, et force
lui fut d'ob╩ir.
     Bazin  parti,  le mendiant jeta  un  regard rapide autour  de lui, afin
d'╦tre s┘r que personne ne  pouvait ni le voir ni l'entendre, et  ouvrant sa
veste en haillons mal serr╩e par une ceinture de  cuir, il se mit ┴ d╩coudre
le haut de son pourpoint, d'oŢ il tira une lettre.
     Aramis jeta un cri  de  joie ┴ la vue du cachet,  baisa l'╩criture,  et
avec  un respect presque religieux, il ouvrit l'╩p¤tre  qui contenait ce qui
suit :
     " Ami, le sort veut que nous soyons s╩par╩s quelque temps encore ; mais
les beaux jours de la jeunesse ne sont pas perdus sans  retour. Faites votre
devoir au camp ; je fais le mien autre part. Prenez  ce que le porteur  vous
remettra ;  faites la campagne en beau et bon gentilhomme, et pensez  ┴ moi,
qui baise tendrement vos yeux noirs.
     " Adieu, ou plutĂt au revoir ! "
     Le mendiant d╩cousait toujours ;  il tira une ┴ une de ses sales habits
cent cinquante doubles pistoles d'Espagne, qu'il aligna sur la table ; puis,
il ouvrit la porte, salua et partit avant que le jeune homme, stup╩fait, e┘t
os╩ lui adresser une parole.
     Aramis alors relut  la lettre, et  s'aper┌ut que cette  lettre avait un
post- scriptum .
     " -- P.--S. --  Vous  pouvez faire accueil au porteur, qui est comte et
grand d'Espagne. "
     " R╦ves  dor╩s ! s'╩cria Aramis. Oh ! la belle vie  ! oui,  nous sommes
jeunes  ! Oui, nous aurons encore des jours heureux ! Oh ! ┴ toi, mon amour,
mon sang, ma vie ! tout, tout, tout, ma belle ma¤tresse ! "
     Et  il  baisait la lettre  avec  passion, sans m╦me  regarder  l'or qui
╩tincelait sur la table.
     Bazin gratta ┴ la porte ; Aramis n'avait plus de raison pour le tenir ┴
distance ; il lui permit d'entrer.
     Bazin resta  stup╩fait ┴  la vue  de cet  or, et  oublia  qu'il  venait
annoncer d'Artagnan, qui, curieux de savoir ce  que c'╩tait que le mendiant,
venait chez Aramis en sortant de chez Athos.
     Or, comme d'Artagnan ne  se  g╦nait  pas  avec Aramis, voyant que Bazin
oubliait de l'annoncer, il s'annon┌a lui-m╦me.
     " Ah !  diable,  mon  cher Aramis, dit  d'Artagnan,  si ce sont  l┴ les
pruneaux  qu'on  nous  envoie de  Tours,  vous en  ferez mon  compliment  au
jardinier qui les r╩colte.
     -- Vous vous trompez, mon cher, dit Aramis toujours discret : c'est mon
libraire qui vient de m'envoyer le prix de ce po╔me en  vers  d'une  syllabe
que j'avais commenc╩ l┴-bas.
     -- Ah  !  vraiment  ! dit  d'Artagnan  ;  Eh  bien, votre  libraire est
g╩n╩reux, mon cher Aramis, voil┴ tout ce que je puis vous dire.
     -- Comment, Monsieur  ! s'╩cria Bazin, un po╔me se vend si cher ! c'est
incroyable !  Oh !  Monsieur  !  vous faites tout ce que vous  voulez,  vous
pouvez devenir l'╩gal de M.  de Voiture et de M. de Benserade. J'aime encore
cela,  moi.  Un  po╔te,  c'est  presque  un  abb╩.  Ah  !  Monsieur  Aramis,
mettez-vous donc po╔te, je vous en prie.
     --  Bazin,  mon  ami,  dit Aramis,  je crois que  vous  vous m╦lez ┴ la
conversation. "
     Bazin comprit qu'il ╩tait dans son tort ; il baissa la t╦te, et sortit.
     " Ah ! dit d'Artagnan avec un sourire,  vous  vendez vos productions au
poids de l'or : vous ╦tes  bien heureux, mon ami ;  mais prenez  garde, vous
allez perdre cette lettre qui sort de  votre casaque, et qui est sans  doute
aussi de votre libraire. "
     Aramis  rougit  jusqu'au  blanc  des   yeux,  renfon┌a  sa  lettre,  et
reboutonna son pourpoint.
     " Mon  cher  d'Artagnan, dit-il, nous allons, si  vous  le voulez bien,
aller  trouver  nos amis ;  et puisque  je suis riche,  nous  recommencerons
aujourd'hui  ┴ d¤ner ensemble  en  attendant que  vous soyez  riches ┴ votre
tour.
     --  Ma foi ! dit d'Artagnan, avec  grand plaisir.  Il y a longtemps que
nous n'avons  fait un  d¤ner convenable ; et comme j'ai pour mon compte  une
exp╩dition quelque  peu hasardeuse ┴ faire ce soir, je  ne serais pas fÎch╩,
je l'avoue, de me  monter un peu la  t╦te  avec quelques bouteilles de vieux
bourgogne.
     -- Va  pour le vieux bourgogne ; je ne le d╩teste pas  non plus " , dit
Aramis, auquel la vue de l'or avait enlev╩  comme avec la main ses  id╩es de
retraite.
     Et ayant  mis  trois  ou  quatre  doubles pistoles  dans sa poche  pour
r╩pondre aux besoins du moment, il enferma les autres dans le coffre d'╩b╔ne
incrust╩ de nacre, oŢ  ╩tait d╩j┴ le fameux mouchoir qui  lui avait servi de
talisman.
     Les deux  amis  se rendirent d'abord chez Athos, qui, fid╔le au serment
qu'il avait fait de ne pas sortir, se chargea de faire apporter ┴ d¤ner chez
lui : comme il entendait ┴ merveille les  d╩tails gastronomiques, d'Artagnan
et Aramis ne firent aucune difficult╩ de lui abandonner ce soin important.
     Ils se rendaient chez Porthos, lorsque, au coin de la rue  du  Bac, ils
rencontr╔rent Mousqueton, qui, d'un air piteux, chassait devant lui un mulet
et un cheval.
     D'Artagnan  poussa  un  cri de surprise, qui  n'╩tait  pas  exempt d'un
m╩lange de joie.
     " Ah ! mon cheval jaune ! s'╩cria-t-il. Aramis, regardez ce cheval !
     -- Oh ! l'affreux roussin ! dit Aramis.
     -- Eh bien, mon cher, reprit d'Artagnan,  c'est le cheval sur lequel je
suis venu ┴ Paris.
     -- Comment, Monsieur conna¤t ce cheval ? dit Mousqueton.
     -- Il est d'une couleur originale, fit Aramis ; c'est le seul que j'aie
jamais vu de ce poil-l┴.
     -- Je le crois bien, reprit d'Artagnan, aussi je l'ai vendu trois ╩cus,
et il faut bien que ce soit pour le poil, car la carcasse ne vaut certes pas
dix-  huit livres. Mais comment ce cheval  se trouve-t-il  entre tes  mains,
Mousqueton ?
     -- Ah ! dit le  valet, ne m'en  parlez pas, Monsieur, c'est un  affreux
tour du mari de notre duchesse !
     -- Comment cela, Mousqueton ?
     -- Oui, nous sommes vus d'un tr╔s bon oeil par une femme de qualit╩, la
duchesse  de... ; mais pardon ! mon ma¤tre m'a recommand╩  d'╦tre discret  :
elle nous avait forc╩s d'accepter un  petit  souvenir, un  magnifique  genet
d'Espagne  et un mulet andalou, que c'╩tait merveilleux ┴ voir  ;  le mari a
appris la chose, il a confisqu╩  au passage les deux magnifiques b╦tes qu'on
nous envoyait, et il leur a substitu╩ ces horribles animaux !
     -- Que tu lui ram╔nes ? dit d'Artagnan.
     -- Justement ! reprit Mousqueton  ; vous  comprenez que nous ne pouvons
point accepter  de  pareilles montures en  ╩change de celles  que l'on  nous
avait promises.
     -- Non, pardieu,  quoique j'eusse  voulu voir Porthos  sur mon  Bouton-
d'Or ; cela m'aurait donn╩  une id╩e  de ce que j'╩tais moi-m╦me,  quand  je
suis arriv╩ ┴ Paris. Mais que nous ne t'arr╦tions pas, Mousqueton ; va faire
la commission de ton ma¤tre, va. Est-il chez lui ?
     -- Oui, Monsieur, dit Mousqueton, mais bien maussade, allez ! "
     Et il continua son chemin vers le quai des Grands-Augustins, tandis que
les  deux amis allaient sonner  ┴ la porte de  l'infortun╩ Porthos. Celui-ci
les  avait  vus traversant  la cour,  et  il  n'avait  garde  d'ouvrir.  Ils
sonn╔rent donc inutilement.
     Cependant,  Mousqueton  continuait  sa route, et, traversant  le  Pont-
Neuf, toujours chassant devant lui  ses deux haridelles, il atteignit la rue
aux Ours. Arriv╩  l┴, il attacha, selon les ordres de son  ma¤tre, cheval et
mulet au marteau  de la porte  du procureur ; puis, sans s'inqui╩ter de leur
sort futur, il s'en revint trouver Porthos et lui annon┌a que sa  commission
╩tait faite.
     Au bout  d'un certain temps, les deux malheureuses b╦tes, qui n'avaient
pas mang╩ depuis le matin, firent un tel bruit en  soulevant et  en laissant
retomber  le   marteau  de  la  porte,  que   le  procureur  ordonna  ┴  son
saute-ruisseau d'aller  s'informer dans  le voisinage ┴ qui appartenaient ce
cheval et ce mulet.
     Mme Coquenard reconnut son pr╩sent, et ne comprit rien  d'abord ┴ cette
restitution  ;  mais bientĂt la visite de Porthos l'╩claira. Le courroux qui
brillait   dans  les  yeux  du  mousquetaire,  malgr╩  la  contrainte  qu'il
s'imposait, ╩pouvanta la sensible amante. En effet, Mousqueton n'avait point
cach╩  ┴  son  ma¤tre qu'il  avait rencontr╩ d'Artagnan  et  Aramis,  et que
d'Artagnan, dans le cheval jaune, avait reconnu le bidet b╩arnais sur lequel
il ╩tait venu ┴ Paris, et qu'il avait vendu trois ╩cus.
     Porthos sortit apr╔s avoir donn╩  rendez-vous ┴ la procureuse  dans  le
clo¤tre Saint-Magloire. Le procureur, voyant que Porthos partait, l'invita ┴
d¤ner, invitation que le mousquetaire refusa avec un air plein de majest╩.
     Mme Coquenard se rendit toute tremblante au clo¤tre Saint-Magloire, car
elle devinait les reproches qui l'y attendaient ; mais elle  ╩tait  fascin╩e
par les grandes fa┌ons de Porthos.
     Tout ce qu'un homme bless╩ dans  son  amour-propre  peut laisser tomber
d'impr╩cations et de  reproches sur  la t╦te d'une  femme, Porthos le laissa
tomber sur la t╦te courb╩e de la procureuse.
     "  H╩las ! dit-elle, j'ai fait pour  le mieux. Un  de  nos clients  est
marchand  de  chevaux, il  devait de  l'argent  ┴ l'╩tude,  et s'est  montr╩
r╩calcitrant. J'ai pris ce mulet et ce cheval pour ce qu'il nous devait ; il
m'avait promis deux montures royales.
     -- Eh bien ! Madame, dit  Porthos, s'il vous devait plus de  cinq ╩cus,
votre maquignon est un voleur.
     -- Il n'est pas d╩fendu  de chercher le  bon march╩,  Monsieur Porthos,
dit la procureuse cherchant ┴ s'excuser.
     -- Non, Madame, mais ceux qui cherchent le bon march╩ doivent permettre
aux autres de chercher des amis plus g╩n╩reux. "
     Et Porthos, tournant sur ses talons, fit un pas pour se retirer.
     " Monsieur Porthos !  Monsieur  Porthos !  s'╩cria la procureuse,  j'ai
tort,  je  le reconnais, je n'aurais  pas  d┘ marchander quand il s'agissait
d'╩quiper un cavalier comme vous ! "
     Porthos, sans r╩pondre, fit un second pas de retraite.
     La  procureuse crut le voir dans un nuage  ╩tincelant  tout  entour╩ de
duchesses et de marquises qui lui jetaient des sacs d'or sous les pieds.
     " Arr╦tez, au nom du Ciel ! Monsieur  Porthos, s'╩cria-t-elle,  arr╦tez
et causons.
     -- Causer avec vous me porte malheur, dit Porthos.
     -- Mais, dites-moi, que demandez-vous ?
     --  Rien,  car  cela revient au m╦me que  si je vous  demandais quelque
chose. "
     La procureuse  se  pendit au  bras  de Porthos,  et,  dans l'╩lan de sa
douleur, elle s'╩cria :
     "  Monsieur Porthos, je  suis ignorante de tout cela, moi ; sais-je  ce
que c'est qu'un cheval ? sais-je ce que c'est que des harnais ?
     -- Il fallait vous en  rapporter ┴ moi, qui m'y  connais, Madame ; mais
vous avez voulu m╩nager, et, par cons╩quent, pr╦ter ┴ usure.
     -- C'est un tort,  Monsieur Porthos,  et je le r╩parerai  sur ma parole
d'honneur.
     -- Et comment cela ? demanda le mousquetaire.
     -- Ecoutez. Ce soir M. Coquenard va chez M. le duc de Chaulnes, qui l'a
mand╩. C'est pour une consultation qui durera  deux heures au moins,  venez,
nous serons seuls, et nous ferons nos comptes.
     -- A la bonne heure ! voil┴ qui est parler, ma ch╔re !
     -- Vous me pardonnez ?
     -- Nous verrons " , dit majestueusement Porthos.
     Et tous deux se s╩par╔rent en se disant : " A ce soir. "
     "  Diable  ! pensa  Porthos  en  s'╩loignant, il me  semble que  je  me
rapproche enfin du bahut de ma¤tre Coquenard. "




     Ce soir,  attendu si impatiemment par Porthos et par d'Artagnan, arriva
enfin.
     D'Artagnan, comme d'habitude,  se pr╩senta vers  les  neuf  heures chez
Milady. Il la trouva d'une humeur charmante ; jamais elle ne l'avait si bien
re┌u.  Notre  Gascon vit du premier  coup d'oeil  que son billet  avait  ╩t╩
remis, et ce billet faisait son effet.
     Ketty  entra pour apporter des sorbets.  Sa ma¤tresse lui  fit une mine
charmante, lui sourit de son plus gracieux sourire  ; mais, h╩las, la pauvre
fille ╩tait si triste, qu'elle ne s'aper┌ut m╦me  pas de la bienveillance de
Milady.
     D'Artagnan regardait  l'une apr╔s l'autre ces deux  femmes, et il ╩tait
forc╩ de s'avouer que la nature s'╩tait tromp╩e en les formant ; ┴ la grande
dame  elle avait donn╩ une  Îme v╩nale  et  vile,  ┴ la soubrette elle avait
donn╩ le coeur d'une duchesse.
     A dix heures Milady commen┌a ┴ para¤tre inqui╔te, d'Artagnan comprit ce
que cela  voulait dire ; elle regardait la pendule, se levait, se rasseyait,
souriait ┴ d'Artagnan  d'un air qui voulait  dire  : Vous ╦tes fort  aimable
sans doute, mais vous seriez charmant si vous partiez !
     D'Artagnan  se leva et prit son chapeau ;  Milady lui donna  sa main  ┴
baiser ; le jeune homme sentit qu'elle la lui serrait et comprit que c'╩tait
par un sentiment non pas de coquetterie, mais  de reconnaissance ┴  cause de
son d╩part.
     " Elle l'aime diablement " , murmura-t-il. Puis il sortit.
     Cette  fois  Ketty ne l'attendait aucunement, ni dans l'antichambre, ni
dans le corridor, ni  sous la grande porte. Il fallut que d'Artagnan trouvÎt
tout seul l'escalier et la petite chambre.
     Ketty ╩tait assise la t╦te cach╩e dans ses mains, et pleurait.
     Elle entendit entrer d'Artagnan, mais elle ne releva point la t╦te ; le
jeune homme  alla ┴  elle  et  lui  prit  les mains,  alors  elle ╩clata  en
sanglots.
     Comme l'avait pr╩sum╩ d'Artagnan, Milady, en recevant la lettre, avait,
dans le  d╩lire de sa joie, tout dit  ┴ sa suivante ; puis, en r╩compense de
la  mani╔re dont cette fois elle avait  fait  la commission,  elle lui avait
donn╩ une bourse. Ketty, en rentrant chez elle, avait jet╩ la bourse dans un
coin, oŢ elle ╩tait rest╩e tout ouverte, d╩gorgeant  trois ou quatre  pi╔ces
d'or sur le tapis.
     La pauvre fille, ┴ la voix de  d'Artagnan, releva  la  t╦te. D'Artagnan
lui- m╦me fut  effray╩ du bouleversement de son  visage  ; elle joignit  les
mains d'un air suppliant, mais sans oser dire une parole.
     Si peu sensible que f┘t le  coeur de d'Artagnan, il  se sentit attendri
par  cette douleur muette  ; mais il tenait trop ┴ ses projets et surtout  ┴
celui-  ci, pour rien changer au programme qu'il avait fait d'avance.  Il ne
laissa donc  ┴ Ketty  aucun espoir de le fl╩chir, seulement il  lui pr╩senta
son action comme une simple vengeance.
     Cette vengeance, au reste,  devenait  d'autant plus facile, que Milady,
sans  doute  pour  cacher sa rougeur  ┴ son amant, avait recommand╩  ┴ Ketty
d'╩teindre toutes les lumi╔res dans l'appartement, et  m╦me dans sa chambre,
┴  elle.  Avant  le  jour,  M.  de  Wardes   devait  sortir,  toujours  dans
l'obscurit╩.
     Au  bout d'un instant on entendit Milady qui rentrait  dans sa chambre.
D'Artagnan s'╩lan┌a aussitĂt dans son armoire. A peine y ╩tait-il blotti que
la sonnette se fit entendre.
     Ketty entra  chez sa ma¤tresse,  et ne  laissa point la porte ouverte ;
mais la cloison ╩tait si mince, que l'on entendait ┴ peu pr╔s tout ce qui se
disait entre les deux femmes.
     Milady semblait ivre  de joie, elle se faisait  r╩p╩ter  par Ketty  les
moindres d╩tails de  la  pr╩tendue entrevue de la  soubrette avec de Wardes,
comment il  avait re┌u  sa  lettre, comment il avait r╩pondu,  quelle  ╩tait
l'expression de son visage, s'il paraissait bien amoureux ;  et ┴ toutes ces
questions la pauvre Ketty, forc╩e de faire bonne contenance, r╩pondait d'une
voix ╩touff╩e dont sa ma¤tresse ne  remarquait m╦me pas l'accent douloureux,
tant le bonheur est ╩gođste.
     Enfin, comme  l'heure de son entretien avec le comte approchait, Milady
fit en effet tout ╩teindre chez elle, et ordonna ┴  Ketty de rentrer dans sa
chambre, et d'introduire de Wardes aussitĂt qu'il se pr╩senterait.
     L'attente de Ketty ne  fut pas longue. A peine d'Artagnan eut-il vu par
le trou  de la  serrure de  son  armoire  que tout l'appartement ╩tait  dans
l'obscurit╩, qu'il s'╩lan┌a de sa cachette au moment m╦me oŢ Ketty refermait
la porte de communication.
     " Qu'est-ce que ce bruit ? demanda Milady.
     -- C'est moi, dit d'Artagnan ┴ demi-voix ; moi, le comte de Wardes.
     -- Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! murmura Ketty, il n'a pas m╦me pu attendre
l'heure qu'il avait fix╩e lui-m╦me !
     -- Eh bien, dit Milady d'une voix tremblante, pourquoi n'entre-t-il pas
? Comte, comte, ajouta-t-elle, vous savez bien que je vous attends ! "
     A cet appel,  d'Artagnan ╩loigna  doucement  Ketty et s'╩lan┌a dans  la
chambre de Milady.
     Si  la  rage  et la douleur doivent torturer une  Îme,  c'est  celle de
l'amant  qui re┌oit sous un  nom qui  n'est  pas le  sien des  protestations
d'amour qui s'adressent ┴ son heureux rival.
     D'Artagnan  ╩tait dans  une  situation  douloureuse  qu'il n'avait  pas
pr╩vue, la jalousie le mordait au coeur,  et il souffrait presque autant que
la pauvre Ketty, qui pleurait en ce m╦me moment dans la chambre voisine.
     " Oui,  comte,  disait  Milady de  sa plus douce  voix  en lui  serrant
tendrement la main  dans les siennes ; oui, je suis heureuse de l'amour  que
vos  regards  et  vos paroles m'ont exprim╩ chaque fois que nous nous sommes
rencontr╩s. Moi  aussi,  je  vous aime. Oh ! demain, demain, je veux quelque
gage  de vous  qui me  prouve  que vous pensez ┴ moi, et comme vous pourriez
m'oublier, tenez. "
     Et elle passa une bague de son doigt ┴ celui de d'Artagnan.
     D'Artagnan se rappela avoir vu  cette  bague ┴  la  main  de  Milady  :
c'╩tait un magnifique saphir entour╩ de brillants.
     Le  premier mouvement de  d'Artagnan fut de le lui rendre, mais  Milady
ajouta :
     " Non,  non ;  gardez cette bague pour  l'amour de moi.  Vous me rendez
d'ailleurs, en l'acceptant, ajouta-t-elle d'une voix  ╩mue, un service  bien
plus grand que vous ne sauriez l'imaginer. "
     "  Cette  femme  est  pleine  de  myst╔res  "  ,  murmura  en  lui-m╦me
d'Artagnan.
     En ce moment il se sentit pr╦t ┴ tout r╩v╩ler. Il ouvrit la bouche pour
dire  ┴ Milady  qui il  ╩tait, et dans quel  but de vengeance il ╩tait venu,
mais elle ajouta :
     " Pauvre ange, que ce monstre de Gascon a failli tuer ! "
     Le monstre, c'╩tait lui.
     "  Oh ! continua Milady,  est-ce  que  vos blessures  vous font  encore
souffrir ?
     -- Oui, beaucoup, dit d'Artagnan, qui ne savait trop que r╩pondre.
     --  Soyez  tranquille,  murmura  Milady,   je  vous  vengerai,  moi  et
cruellement ! "
     " Peste ! se dit d'Artagnan, le moment des confidences n'est pas encore
venu. "
     Il fallut  quelque  temps  ┴ d'Artagnan pour  se remettre de  ce  petit
dialogue  :  mais  toutes  les  id╩es  de  vengeance qu'il  avait  apport╩es
s'╩taient   compl╔tement  ╩vanouies.  Cette  femme  exer┌ait   sur  lui  une
incroyable puissance,  il la  hađssait  et  l'adorait ┴ la  fois, il n'avait
jamais  cru que deux sentiments si contraires  pussent habiter dans le  m╦me
coeur, et  en  se  r╩unissant, former un amour  ╩trange et  en quelque sorte
diabolique.
     Cependant  une  heure  venait  de  sonner  ;  il  fallut  se s╩parer  ;
d'Artagnan, au moment de quitter Milady, ne  sentit plus qu'un vif regret de
s'╩loigner,  et, dans l'adieu passionn╩ qu'ils s'adress╔rent r╩ciproquement,
une nouvelle entrevue fut convenue pour la semaine suivante. La pauvre Ketty
esp╩rait  pouvoir adresser quelques  mots ┴ d'Artagnan  lorsqu'il  passerait
dans sa chambre ; mais Milady le  reconduisit elle-m╦me  dans l'obscurit╩ et
ne le quitta que sur l'escalier.
     Le lendemain au matin,  d'Artagnan courut chez  Athos.  Il ╩tait engag╩
dans une  si singuli╔re aventure  qu'il voulait lui demander conseil. Il lui
raconta tout : Athos fron┌a plusieurs fois le sourcil.
     "  Votre Milady,  lui dit-il, me para¤t  une cr╩ature infÎme, mais vous
n'en  avez pas moins eu tort de la tromper : vous voil┴ d'une fa┌on ou d'une
autre une ennemie terrible sur les bras. "
     Et tout  en  lui  parlant, Athos  regardait  avec attention  le  saphir
entour╩  de diamants qui avait pris  au  doigt de d'Artagnan  la place de la
bague de la reine, soigneusement remise dans un ╩crin.
     "  Vous regardez cette bague ? dit le Gascon tout glorieux d'╩taler aux
regards de ses amis un si riche pr╩sent.
     -- Oui, dit Athos, elle me rappelle un bijou de famille.
     -- Elle est belle, n'est-ce pas ? dit d'Artagnan.
     -- Magnifique ! r╩pondit Athos ; je  ne croyais pas qu'il  existÎt deux
saphirs d'une si belle eau. L'avez-vous donc troqu╩e contre votre diamant ?
     --  Non, dit  d'Artagnan  ; c'est  un cadeau de  ma belle  Anglaise, ou
plutĂt de ma belle Fran┌aise : car, quoique je ne le lui aie point  demand╩,
je suis convaincu qu'elle est n╩e en France.
     -- Cette bague vous vient de Milady ? s'╩cria Athos  avec une voix dans
laquelle il ╩tait facile de distinguer une grande ╩motion.
     -- D'elle-m╦me ; elle me l'a donn╩e cette nuit.
     -- Montrez-moi donc cette bague, dit Athos.
     -- La voici " , r╩pondit d'Artagnan en la tirant de son doigt.
     Athos l'examina  et devint tr╔s pÎle, puis il l'essaya ┴ l'annulaire de
sa  main gauche ; elle  allait ┴  ce doigt comme si elle e┘t  ╩t╩ faite pour
lui.  Un nuage de  col╔re et de  vengeance  passa sur le front ordinairement
calme du gentilhomme.
     "  Il est impossible que ce soit la  m╦me, dit-il ; comment cette bague
se  trouverait-elle entre  les mains de Milady Clarick ? Et cependant il est
bien difficile qu'il y ait entre deux bijoux une pareille ressemblance.
     -- Connaissez-vous cette bague ? demanda d'Artagnan.
     -- J'avais cru  la reconna¤tre,  dit Athos, mais  sans doute  que je me
trompais. "
     Et il la rendit ┴ d'Artagnan, sans cesser cependant de la regarder.
     " Tenez, dit-il  au  bout d'un instant, d'Artagnan, Ătez cette bague de
votre doigt  ou tournez-en le chaton  en dedans ;  elle me  rappelle  de  si
cruels  souvenirs, que je n'aurais pas  ma t╦te pour  causer avec  vous.  Ne
veniez-vous pas  me demander des conseils, ne  me disiez-vous point que vous
╩tiez  embarrass╩  sur ce  que  vous  deviez  faire  ?...  Mais  attendez...
rendez-moi  ce saphir : celui  dont je voulais parler doit avoir une  de ses
faces ╩raill╩e par suite d'un accident. "
     D'Artagnan tira de nouveau la bague de son doigt et la rendit ┴ Athos.
     Athos tressaillit :
     " Tenez, dit-il, voyez, n'est-ce pas ╩trange ? "
     Et il montrait ┴ d'Artagnan cette ╩gratignure qu'il se rappelait devoir
exister.
     " Mais de qui vous venait ce saphir, Athos ?
     --  De ma m╔re, qui le  tenait de sa m╔re ┴ elle. Comme je vous le dis,
c'est un vieux bijou... qui ne devait jamais sortir de la famille.
     -- Et vous l'avez... vendu ? demanda avec h╩sitation d'Artagnan.
     -- Non, reprit  Athos avec un singulier sourire ; je l'ai donn╩ pendant
une nuit d'amour, comme il vous a ╩t╩ donn╩ ┴ vous. "
     D'Artagnan resta pensif ┴ son tour, il lui semblait voir dans  l'Îme de
Milady des ab¤mes dont les profondeurs ╩taient sombres et inconnues.
     Il remit la bague non pas ┴ son doigt, mais dans sa poche.
     " Ecoutez, lui dit Athos en lui prenant la main, vous  savez si je vous
aime, d'Artagnan ; j'aurais  un fils que je ne l'aimerais pas plus que vous.
Eh bien, croyez-moi, renoncez ┴ cette femme. Je ne la connais pas,  mais une
esp╔ce  d'intuition  me  dit  que c'est une  cr╩ature  perdue, et qu'il y  a
quelque chose de fatal en elle.
     -- Et vous avez raison, dit d'Artagnan. Aussi, je m'en s╩pare ; je vous
avoue que cette femme m'effraie moi-m╦me.
     -- Aurez-vous ce courage ? dit Athos.
     -- Je l'aurai, r╩pondit d'Artagnan, et ┴ l'instant m╦me.
     -- Eh bien, vrai, mon enfant,  vous avez  raison, dit le gentilhomme en
serrant la  main du  Gascon avec une affection presque paternelle ; que Dieu
veuille que  cette femme, qui est ┴ peine entr╩e  dans votre vie, n'y laisse
pas une trace funeste ! "
     Et  Athos  salua  d'Artagnan  de  la  t╦te,  en  homme qui  veut  faire
comprendre qu'il n'est pas fÎch╩ de rester seul avec ses pens╩es.
     En rentrant chez lui d'Artagnan trouva Ketty, qui l'attendait.  Un mois
de fi╔vre  n'e┘t pas plus chang╩  la pauvre enfant qu'elle  ne  l'╩tait pour
cette nuit d'insomnie et de douleur.
     Elle  ╩tait  envoy╩e par sa ma¤tresse  au faux de  Wardes. Sa ma¤tresse
╩tait folle d'amour, ivre de joie : elle voulait  savoir quand le  comte lui
donnerait une seconde entrevue.
     Et  la pauvre  Ketty,  pÎle  et  tremblante,  attendait  la  r╩ponse de
d'Artagnan.
     Athos  avait une grande influence sur le  jeune homme : les conseils de
son ami joints  aux cris de son propre coeur l'avaient d╩termin╩, maintenant
que son orgueil ╩tait sauv╩ et  sa  vengeance satisfaite,  ┴ ne  plus revoir
Milady.  Pour toute  r╩ponse  il prit  donc une plume et ╩crivit  la  lettre
suivante :
     " Ne comptez pas sur moi, Madame, pour le prochain rendez-vous : depuis
ma  convalescence j'ai  tant d'occupations  de  ce genre  qu'il m'a  fallu y
mettre un certain ordre. Quand votre tour viendra, j'aurai l'honneur de vous
en faire part.
     " Je vous baise les mains.
     " Comte DE WARDES. "
     Du  saphir  pas un mot :  le  Gascon voulait-il garder une arme  contre
Milady  ?  ou  bien, soyons franc,  ne conservait-il pas ce saphir comme une
derni╔re ressource pour l'╩quipement ?
     On  aurait tort au reste de  juger les actions d'une ╩poque au point de
vue  d'une  autre ╩poque. Ce qui aujourd'hui serait  regard╩ comme une honte
pour  un galant homme  ╩tait  dans ce temps une chose toute  simple et toute
naturelle,  et  les cadets des meilleures  familles se  faisaient en g╩n╩ral
entretenir par leurs ma¤tresses.
     D'Artagnan passa  sa lettre  tout ouverte  ┴  Ketty, qui la lut d'abord
sans la  comprendre et qui faillit devenir  folle de joie en la relisant une
seconde fois.
     Ketty  ne  pouvait croire ┴  ce bonheur : d'Artagnan  fut forc╩  de lui
renouveler de vive voix les assurances que la lettre lui donnait par ╩crit ;
et quel que f┘t,  avec  le caract╔re emport╩ de Milady, le danger que cour┘t
la pauvre enfant ┴  remettre ce billet ┴ sa ma¤tresse, elle n'en  revint pas
moins place Royale de toute la vitesse de ses jambes.
     Le coeur de la meilleure femme est impitoyable pour  les douleurs d'une
rivale.
     Milady  ouvrit  la lettre avec un  empressement ╩gal ┴  celui que Ketty
avait mis ┴ l'apporter, mais au  premier mot qu'elle lut, elle devint livide
; puis elle froissa le papier ; puis  elle se retourna  avec un  ╩clair dans
les yeux du cĂt╩ de Ketty.
     " Qu'est-ce que cette lettre ? dit-elle.
     --  Mais  c'est la r╩ponse  ┴  celle  de Madame,  r╩pondit Ketty  toute
tremblante.
     -- Impossible ! s'╩cria Milady ; impossible qu'un gentilhomme ait ╩crit
┴ une femme une pareille lettre ! "
     Puis tout ┴ coup tressaillant :
     " Mon Dieu ! dit-elle, saurait-il... " Et elle s'arr╦ta.
     Ses dents grin┌aient, elle ╩tait couleur  de cendre : elle voulut faire
un  pas vers la  fen╦tre pour aller  chercher de  l'air ;  mais elle ne  put
qu'╩tendre  les bras,  les  jambes lui  manqu╔rent,  et  elle tomba  sur  un
fauteuil.
     Ketty crut  qu'elle  se  trouvait  mal et se pr╩cipita pour ouvrir  son
corsage. Mais Milady se releva vivement :
     "  Que me voulez-vous ?  dit-elle, et pourquoi portez-vous  la main sur
moi ?
     --  J'ai pens╩  que  Madame se  trouvait mal  et j'ai  voulu lui porter
secours, r╩pondit  la  suivante  tout  ╩pouvant╩e  de  l'expression terrible
qu'avait prise la figure de sa ma¤tresse.
     -- Me trouver  mal, moi ? moi  ? me  prenez-vous pour  une femmelette ?
Quand on m'insulte, je ne me trouve pas mal, je me venge, entendez- vous ! "
     Et de la main elle fit signe ┴ Ketty de sortir.




     Le soir Milady donna l'ordre d'introduire  M. d'Artagnan aussitĂt qu'il
viendrait, selon son habitude. Mais il ne vint pas.
     Le lendemain Ketty vint voir  de nouveau le jeune homme  et lui raconta
tout ce qui s'╩tait pass╩ la veille  :  d'Artagnan sourit  ;  cette  jalouse
col╔re de Milady, c'╩tait sa vengeance.
     Le soir Milady fut plus impatiente encore que la veille, elle renouvela
l'ordre  relatif   au  Gascon  ;   mais  comme  la  veille  elle  l'attendit
inutilement.
     Le lendemain Ketty  se pr╩senta chez  d'Artagnan, non  plus  joyeuse et
alerte comme les deux jours pr╩c╩dents, mais au contraire triste ┴ mourir.
     D'Artagnan demanda ┴ la pauvre fille ce qu'elle avait ; mais  celle-ci,
pour toute r╩ponse, tira une lettre de sa poche et la lui remit.
     Cette lettre ╩tait de l'╩criture de Milady : seulement cette fois  elle
╩tait bien ┴ l'adresse de d'Artagnan et non ┴ celle de M. de Wardes.
     Il l'ouvrit et lut ce qui suit :
     " Cher  Monsieur  d'Artagnan,  c'est mal  de n╩gliger  ainsi ses  amis,
surtout au moment oŢ l'on  va les quitter pour si longtemps. Mon beau- fr╔re
et moi  nous avons attendu  hier et avant-hier inutilement. En sera- t-il de
m╦me ce soir ?
     " Votre bien reconnaissante,
     " LADY CLARICK. "
     " C'est tout  simple, dit d'Artagnan, et je m'attendais ┴ cette lettre.
Mon cr╩dit hausse de la baisse du comte de Wardes.
     -- Est-ce que vous irez ? demanda Ketty.
     -- Ecoute, ma ch╔re enfant, dit  le Gascon, qui cherchait ┴ s'excuser ┴
ses  propres  yeux de manquer  ┴ la promesse qu'il  avait faite  ┴ Athos, tu
comprends qu'il serait impolitique de ne pas se rendre ┴ une  invitation  si
positive.  Milady,  en  ne  me  voyant pas revenir,  ne comprendrait rien  ┴
l'interruption de mes visites, elle pourrait se douter  de quelque chose, et
qui peut dire jusqu'oŢ irait la vengeance d'une femme de cette trempe ?
     -- Oh ! mon Dieu !  dit Ketty, vous savez pr╩senter les choses de fa┌on
que vous avez toujours raison. Mais vous allez encore lui faire la cour ; et
si cette fois vous alliez lui plaire sous votre  v╩ritable nom et votre vrai
visage, ce serait bien pis que la premi╔re fois ! "
     L'instinct  faisait  deviner ┴  la pauvre fille une  partie de  ce  qui
allait arriver.
     D'Artagnan  la  rassura  du mieux qu'il  put  et lui promit  de  rester
insensible aux s╩ductions de Milady.
     Il lui fit  r╩pondre  qu'il ╩tait on ne peut plus  reconnaissant de ses
bont╩s et qu'il se rendrait ┴ ses ordres  ; mais il n'osa lui ╩crire de peur
de  ne  pouvoir, ┴  des  yeux  aussi exerc╩s que ceux  de  Milady,  d╩guiser
suffisamment son ╩criture.
     A neuf heures sonnant, d'Artagnan ╩tait  place Royale. Il ╩tait ╩vident
que les domestiques qui attendaient dans l'antichambre ╩taient pr╩venus, car
aussitĂt que d'Artagnan parut, avant m╦me qu'il e┘t  demand╩ si Milady ╩tait
visible, un d'eux courut l'annoncer.
     " Faites entrer "  , dit Milady  d'une voix br╔ve, mais si per┌ante que
d'Artagnan l'entendit de l'antichambre.
     On l'introduisit.
     " Je n'y suis pour personne, dit Milady ; entendez-vous, pour personne.
"
     Le laquais sortit.
     D'Artagnan jeta un regard curieux sur Milady : elle ╩tait pÎle et avait
les yeux fatigu╩s, soit par les larmes, soit par l'insomnie.  On avait  avec
intention diminu╩  le nombre habituel des lumi╔res,  et  cependant la  jeune
femme  ne  pouvait arriver  ┴ cacher les  traces  de la  fi╔vre  qui l'avait
d╩vor╩e depuis deux jours.
     D'Artagnan  s'approcha d'elle avec  sa  galanterie ordinaire ; elle fit
alors  un effort  supr╦me  pour le recevoir, mais  jamais  physionomie  plus
boulevers╩e ne d╩mentit sourire plus aimable.
     Aux questions que d'Artagnan lui fit sur sa sant╩ :
     " Mauvaise, r╩pondit-elle, tr╔s mauvaise.
     -- Mais alors, dit d'Artagnan,  je suis indiscret, vous avez  besoin de
repos sans doute et je vais me retirer.
     --  Non pas,  dit  Milady ; au contraire, restez,  Monsieur d'Artagnan,
votre aimable compagnie me distraira. "
     "  Oh  !  oh  ! pensa  d'Artagnan,  elle  n'a  jamais ╩t╩ si charmante,
d╩fions- nous. "
     Milady prit l'air le plus affectueux qu'elle put prendre, et donna tout
l'╩clat  possible ┴  sa conversation. En m╦me temps cette fi╔vre qui l'avait
abandonn╩e un instant revenait rendre l'╩clat  ┴ ses yeux, le coloris ┴  ses
joues, le carmin ┴ ses l╔vres. D'Artagnan retrouva la Circ╩ qui l'avait d╩j┴
envelopp╩ de  ses enchantements. Son  amour,  qu'il  croyait  ╩teint et  qui
n'╩tait  qu'assoupi,   se  r╩veilla  dans  son  coeur.  Milady  souriait  et
d'Artagnan sentait qu'il se damnerait pour ce sourire.
     Il y  eut un moment oŢ  il sentit quelque  chose comme un remords de ce
qu'il avait fait contre elle.
     Peu ┴ peu Milady devint  plus communicative. Elle  demanda ┴ d'Artagnan
s'il avait une ma¤tresse.
     "  H╩las ! dit  d'Artagnan  de  l'air  le  plus sentimental  qu'il  put
prendre, pouvez-vous ╦tre assez cruelle pour me faire une pareille question,
┴ moi qui, depuis que je vous ai vue, ne  respire et ne soupire que par vous
et pour vous ! "
     Milady sourit d'un ╩trange sourire.
     " Ainsi vous m'aimez ? dit-elle.
     -- Ai-je  besoin de vous le dire, et ne vous en ╦tes-vous point aper┌ue
?
     --  Si fait ; mais, vous le savez, plus les coeurs sont fiers, plus ils
sont difficiles ┴ prendre.
     -- Oh ! les  difficult╩s ne m'effraient pas, dit  d'Artagnan ; il n'y a
que les impossibilit╩s qui m'╩pouvantent.
     -- Rien n'est impossible, dit Milady, ┴ un v╩ritable amour.
     -- Rien, Madame ?
     -- Rien " , reprit Milady.
     "  Diable  ! reprit  d'Artagnan  ┴  part  lui,  la  note  est  chang╩e.
Deviendrait-  elle  amoureuse  de  moi,   par  hasard,  la  capricieuse,  et
serait-elle dispos╩e  ┴ me donner ┴  moi-m╦me quelque  autre saphir pareil ┴
celui qu'elle m'a donn╩ me prenant pour de Wardes ? "
     D'Artagnan rapprocha vivement son si╔ge de celui de Milady.
     " Voyons,  dit-elle, que feriez-vous  bien  pour prouver cet amour dont
vous parlez ?
     -- Tout ce qu'on exigerait de moi. Qu'on ordonne, et je suis pr╦t.
     -- A tout ?
     -- A  tout !  s'╩cria  d'Artagnan qui savait d'avance qu'il n'avait pas
grand- chose ┴ risquer en s'engageant ainsi.
     -- Eh bien,  causons un peu, dit  ┴ son tour Milady en rapprochant  son
fauteuil de la chaise de d'Artagnan.
     -- Je vous ╩coute, Madame " , dit celui-ci.
     Milady resta  un instant soucieuse  et comme ind╩cise ; puis paraissant
prendre une r╩solution :
     " J'ai un ennemi, dit-elle.
     --  Vous, Madame  !  s'╩cria  d'Artagnan  jouant  la  surprise,  est-ce
possible, mon Dieu ? belle et bonne comme vous l'╦tes !
     -- Un ennemi mortel.
     -- En v╩rit╩ ?
     -- Un ennemi qui m'a insult╩e si cruellement que c'est entre lui et moi
une guerre ┴ mort. Puis-je compter sur vous comme auxiliaire ? "
     D'Artagnan comprit sur-le-champ oŢ la  vindicative cr╩ature  en voulait
venir.
     " Vous le pouvez, Madame, dit-il avec emphase, mon bras et ma  vie vous
appartiennent comme mon amour.
     -- Alors, dit Milady, puisque vous ╦tes aussi g╩n╩reux qu'amoureux... "
     Elle s'arr╦ta.
     " Eh bien ? demanda d'Artagnan.
     --  Eh  bien, reprit  Milady  apr╔s  un moment de  silence, cessez  d╔s
aujourd'hui de parler d'impossibilit╩s.
     -- Ne  m'accablez  pas de  mon bonheur "  , s'╩cria  d'Artagnan  en  se
pr╩cipitant  ┴  genoux et  en  couvrant  de  baisers  les  mains  qu'on  lui
abandonnait.
     " Venge-moi de cet infÎme de Wardes, murmura Milady entre ses dents, et
je  saurai bien  me d╩barrasser  de toi  ensuite,  double sot,  lame  d'╩p╩e
vivante ! "
     "   Tombe  volontairement  entre  mes  bras  apr╔s  m'avoir  raill╩  si
effront╩ment, hypocrite et dangereuse femme, pensait d'Artagnan de son cĂt╩,
et ensuite je rirai de toi avec celui que tu veux tuer par ma main. "
     D'Artagnan releva la t╦te.
     " Je suis pr╦t, dit-il.
     -- Vous m'avez donc comprise, cher Monsieur d'Artagnan ! dit Milady.
     -- Je devinerais un de vos regards.
     -- Ainsi vous  emploieriez pour  moi votre bras, qui s'est d╩j┴  acquis
tant de renomm╩e ?
     -- A l'instant m╦me.
     --  Mais moi,  dit Milady, comment paierai-je  un  pareil service  ; je
connais les amoureux, ce sont des gens qui ne font rien pour rien ?
     -- Vous savez la  seule r╩ponse que je d╩sire, dit d'Artagnan, la seule
qui soit digne de vous et de moi ! "
     Et il l'attira doucement vers lui.
     Elle r╩sista ┴ peine.
     " Int╩ress╩ ! dit-elle en souriant.
     --  Ah !  s'╩cria d'Artagnan v╩ritablement emport╩  par la passion  que
cette femme  avait le  don  d'allumer  dans  son coeur, ah !  c'est que  mon
bonheur me  para¤t invraisemblable,  et  qu'ayant toujours peur  de  le voir
s'envoler comme un r╦ve, j'ai hÎte d'en faire une r╩alit╩.
     -- Eh bien, m╩ritez donc ce pr╩tendu bonheur.
     -- Je suis ┴ vos ordres, dit d'Artagnan.
     -- Bien s┘r ? fit Milady avec un dernier doute.
     -- Nommez-moi l'infÎme qui a pu faire pleurer vos beaux yeux.
     -- Qui vous dit que j'ai pleur╩ ? dit-elle.
     -- Il me semblait...
     -- Les femmes comme moi ne pleurent pas, dit Milady.
     -- Tant mieux ! Voyons, dites-moi comment il s'appelle.
     -- Songez que son nom c'est tout mon secret.
     -- Il faut cependant que je sache son nom.
     -- Oui, il le faut ; voyez si j'ai confiance en vous !
     -- Vous me comblez de joie. Comment s'appelle-t-il ?
     -- Vous le connaissez.
     -- Vraiment ?
     -- Oui.
     --  Ce  n'est  pas  un  de  mes amis  ?  reprit  d'Artagnan  en  jouant
l'h╩sitation pour faire croire ┴ son ignorance.
     -- Si c'╩tait  un de vos amis, vous h╩siteriez donc ? " s'╩cria Milady.
Et un ╩clair de menace passa dans ses yeux.
     " Non,  f┘t-ce  mon fr╔re  ! "  s'╩cria  d'Artagnan  comme emport╩  par
l'enthousiasme.
     Notre Gascon s'avan┌ait sans risque ; car il savait oŢ il allait.
     " J'aime votre d╩vouement, dit Milady.
     -- H╩las, n'aimez-vous que cela en moi ? demanda d'Artagnan.
     -- Je vous aime aussi, vous " , dit-elle en lui prenant la main.
     Et  l'ardente  pression  fit  frissonner d'Artagnan, comme  si, par  le
toucher, cette fi╔vre qui br┘lait Milady le gagnait lui-m╦me.
     " Vous m'aimez, vous ! s'╩cria-t-il. Oh ! si cela ╩tait, ce serait ┴ en
perdre la raison. "
     Et  il l'enveloppa de ses deux bras. Elle n'essaya point d'╩carter  ses
l╔vres de son baiser, seulement elle ne le lui rendit pas.
     Ses  l╔vres  ╩taient froides  :  il sembla ┴  d'Artagnan  qu'il  venait
d'embrasser une statue.
     Il n'en  ╩tait pas moins  ivre de joie, ╩lectris╩ d'amour ; il  croyait
presque ┴ la tendresse de Milady ; il croyait presque au crime de de Wardes.
Si de Wardes e┘t ╩t╩ en ce moment sous sa main, il l'e┘t tu╩.
     Milady saisit l'occasion.
     " Il s'appelle... , dit-elle ┴ son tour.
     -- De Wardes, je le sais, s'╩cria d'Artagnan.
     -- Et comment le savez-vous  ? " demanda  Milady  en lui saisissant les
deux mains et en essayant de lire par ses yeux jusqu'au fond de son Îme.
     D'Artagnan sentit  qu'il s'╩tait laiss╩ emporter,  et  qu'il avait fait
une faute.
     "  Dites, dites, mais dites donc !  r╩p╩tait Milady, comment le  savez-
vous ?
     -- Comment je le sais ? dit d'Artagnan.
     -- Oui.
     -- Je le sais, parce que, hier, de Wardes, dans un salon  oŢ j'╩tais, a
montr╩ une bague qu'il a dit tenir de vous.
     -- Le mis╩rable ! " s'╩cria Milady.
     L'╩pith╔te, comme on le comprend bien, retentit jusqu'au  fond du coeur
de d'Artagnan.
     " Eh bien ? continua-t-elle.
     -- Eh bien, je  vous vengerai de  ce mis╩rable, reprit d'Artagnan en se
donnant des airs de don Japhet d'Arm╩nie.
     -- Merci, mon brave ami ! s'╩cria Milady ; et quand serai-je veng╩e ?
     -- Demain, tout de suite, quand vous voudrez. "
     Milady allait s'╩crier : " Tout de suite " ; mais elle r╩fl╩chit qu'une
pareille pr╩cipitation serait peu gracieuse pour d'Artagnan.
     D'ailleurs,  elle avait mille  pr╩cautions ┴ prendre, mille conseils  ┴
donner ┴ son  d╩fenseur, pour  qu'il ╩vitÎt  les explications devant t╩moins
avec le comte. Tout cela se trouva pr╩vu par un mot de d'Artagnan.
     " Demain, dit-il, vous serez veng╩e ou je serai mort.
     -- Non !  dit-elle, vous me  vengerez ; mais vous ne mourrez pas. C'est
un lÎche.
     --  Avec  les femmes  peut-╦tre,  mais pas  avec les  hommes. J'en sais
quelque chose, moi.
     -- Mais il me semble que dans votre lutte avec lui, vous n'avez  pas eu
┴ vous plaindre de la fortune.
     -- La fortune est une courtisane : favorable hier, elle peut  me trahir
demain.
     -- Ce qui veut dire que vous h╩sitez maintenant.
     -- Non, je  n'h╩site pas,  Dieu m'en garde ; mais serait-il juste de me
laisser  aller ┴ une mort possible sans  m'avoir donn╩ au moins un peu  plus
que de l'espoir ? "
     Milady r╩pondit par un coup d'oeil qui voulait dire :
     " N'est-ce que cela ? parlez donc. "
     Puis, accompagnant le coup d'oeil de paroles explicatives :
     " C'est trop juste, dit-elle tendrement.
     -- Oh ! vous ╦tes un ange, dit le jeune homme.
     -- Ainsi, tout est convenu ? dit-elle.
     -- Sauf ce que je vous demande, ch╔re Îme !
     -- Mais, lorsque je vous dis que vous pouvez vous fier ┴ ma tendresse ?
     -- Je n'ai pas de lendemain pour attendre.
     --  Silence ; j'entends  mon fr╔re  : il est inutile qu'il  vous trouve
ici. "
     Elle sonna ; Ketty parut.
     "  Sortez  par  cette  porte,  dit-elle  en poussant  une petite  porte
d╩rob╩e,  et revenez ┴ onze  heures  ; nous ach╔verons cet entretien : Ketty
vous introduira chez moi. "
     La pauvre enfant pensa tomber ┴ la renverse en entendant ces paroles.
     " Eh  bien !  que  faites-vous, Mademoiselle, ┴ demeurer  l┴,  immobile
comme une statue ?  Allons,  reconduisez le  chevalier ;  et ce soir, ┴ onze
heures, vous avez entendu ! "
     " Il para¤t que  ses rendez-vous sont ┴ onze heures, pensa d'Artagnan :
c'est une habitude prise. "
     Milady lui tendit une main qu'il baisa tendrement.
     " Voyons, dit-il en se retirant et en  r╩pondant ┴ peine aux  reproches
de Ketty, voyons,  ne  soyons pas  un sot ; d╩cid╩ment cette  femme est  une
grande sc╩l╩rate : prenons garde. "




     D'Artagnan  ╩tait sorti de l'hĂtel au lieu de monter tout de suite chez
Ketty, malgr╩  les instances que lui avait faites  la jeune fille,  et  cela
pour  deux  raisons : la premi╔re, parce que de cette fa┌on  il  ╩vitait les
reproches, les r╩criminations, les pri╔res ; la seconde, parce qu'il n'╩tait
pas fÎch╩ de lire un peu dans sa pens╩e, et, s'il ╩tait possible, dans celle
de cette femme.
     Tout ce  qu'il y avait  de  plus clair l┴-dedans,  c'est que d'Artagnan
aimait Milady comme  un fou et qu'elle ne l'aimait pas le moins du monde. Un
instant d'Artagnan comprit que ce qu'il  aurait de mieux ┴  faire serait  de
rentrer chez lui et d'╩crire ┴ Milady une longue lettre dans laquelle il lui
avouerait que lui  et de Wardes ╩taient  jusqu'┴ pr╩sent absolument le m╦me,
que par cons╩quent il ne pouvait s'engager, sous peine de suicide, ┴ tuer de
Wardes. Mais lui aussi ╩tait  ╩peronn╩  d'un f╩roce d╩sir de vengeance ;  il
voulait poss╩der ┴ son tour cette femme sous son propre nom ; et comme cette
vengeance  lui paraissait avoir une certaine douceur, il ne voulait point  y
renoncer.
     Il fit  cinq ou six fois le tour de la  place  Royale, se retournant de
dix  pas en  dix pas pour regarder la lumi╔re  de  l'appartement de  Milady,
qu'on  apercevait  ┴ travers les jalousies ; il ╩tait ╩vident que cette fois
la  jeune femme  ╩tait moins  press╩e  que la  premi╔re de rentrer  dans  sa
chambre.
     Enfin la lumi╔re disparut.
     Avec cette lueur s'╩teignit la  derni╔re irr╩solution dans le coeur  de
d'Artagnan ;  il se rappela  les d╩tails  de la premi╔re nuit,  et, le coeur
bondissant,  la t╦te en feu, il rentra  dans l'hĂtel et se pr╩cipita dans la
chambre de Ketty.
     La jeune  fille,  pÎle  comme  la mort, tremblant  de tous ses membres,
voulut arr╦ter son amant ; mais Milady, l'oreille au guet, avait  entendu le
bruit qu'avait fait d'Artagnan : elle ouvrit la porte.
     " Venez " , dit-elle.
     Tout  cela ╩tait  d'une si incroyable imprudence,  d'une si monstrueuse
effronterie,  qu'┴ peine si d'Artagnan pouvait croire ┴ ce qu'il voyait et ┴
ce  qu'il  entendait.  Il  croyait ╦tre  entra¤n╩  dans  quelqu'une  de  ces
intrigues fantastiques comme on en accomplit en r╦ve.
     Il  ne s'╩lan┌a  pas moins  vers Milady, c╩dant ┴  cette attraction que
l'aimant exerce sur le fer. La porte se referma derri╔re eux.
     Ketty s'╩lan┌a ┴ son tour contre la porte.
     La  jalousie, la fureur,  l'orgueil offens╩,  toutes les passions enfin
qui se  disputent le  coeur  d'une  femme  amoureuse  la  poussaient  ┴  une
r╩v╩lation ; mais elle ╩tait  perdue si elle avouait avoir donn╩ les mains ┴
une pareille machination ; et, par-dessus tout, d'Artagnan ╩tait perdu  pour
elle.  Cette  derni╔re  pens╩e  d'amour  lui  conseilla  encore  ce  dernier
sacrifice.
     D'Artagnan, de son  cĂt╩, ╩tait arriv╩ au comble de tous ses voeux : ce
n'╩tait plus un rival  qu'on  aimait  en  lui,  c'╩tait lui-m╦me qu'on avait
l'air  d'aimer.  Une  voix secr╔te lui  disait bien  au  fond du coeur qu'il
n'╩tait qu'un instrument de vengeance que l'on caressait en  attendant qu'il
donnÎt la mort, mais l'orgueil, mais l'amour-propre, mais la folie faisaient
taire cette voix, ╩touffaient ce murmure. Puis notre Gascon, avec la dose de
confiance que nous lui connaissons, se comparait ┴ de Wardes et se demandait
pourquoi, au bout du compte, on ne l'aimerait pas, lui aussi, pour lui-m╦me.
     Il s'abandonna donc tout entier aux sensations du moment. Milady ne fut
plus  pour lui cette femme aux intentions fatales  qui  l'avait  un  instant
╩pouvant╩, ce fut  une ma¤tresse  ardente  et passionn╩e  s'abandonnant tout
enti╔re ┴ un amour qu'elle semblait  ╩prouver elle- m╦me.  Deux heures ┴ peu
pr╔s s'╩coul╔rent ainsi.
     Cependant les  transports  des deux amants  se calm╔rent ;  Milady, qui
n'avait  point les  m╦mes  motifs  que d'Artagnan  pour  oublier,  revint la
premi╔re ┴ la r╩alit╩ et  demanda au jeune homme si les mesures qui devaient
amener  le  lendemain entre lui  et de  Wardes  une rencontre  ╩taient  bien
arr╦t╩es d'avance dans son esprit.
     Mais d'Artagnan,  dont  les id╩es  avaient  pris un tout  autre  cours,
s'oublia  comme  un sot  et r╩pondit galamment qu'il  ╩tait bien  tard  pour
s'occuper de duels ┴ coups d'╩p╩e.
     Cette  froideur  pour  les seuls  int╩r╦ts  qui  l'occupassent  effraya
Milady, dont les questions devinrent plus pressantes.
     Alors  d'Artagnan, qui  n'avait jamais  s╩rieusement  pens╩  ┴ ce  duel
impossible, voulut d╩tourner la conversation, mais il n'╩tait plus de force.
     Milady le contint dans les limites qu'elle avait  trac╩es d'avance avec
son esprit irr╩sistible et sa volont╩ de fer.
     D'Artagnan se crut  fort spirituel en conseillant ┴ Milady de renoncer,
en pardonnant ┴ de Wardes, aux projets furieux qu'elle avait form╩s.
     Mais aux  premiers mots  qu'il  dit,  la  jeune  femme  tressaillit  et
s'╩loigna.
     " Auriez-vous  peur,  cher d'Artagnan  ? dit-elle d'une voix  aigu╠  et
railleuse qui r╩sonna ╩trangement dans l'obscurit╩.
     -- Vous ne le pensez pas, ch╔re Îme ! r╩pondit d'Artagnan ; mais enfin,
si ce pauvre comte de Wardes ╩tait moins coupable que vous ne le pensez ?
     -- En tout cas, dit gravement Milady, il m'a tromp╩e,  et  du moment oŢ
il m'a tromp╩e il a m╩rit╩ la mort.
     -- Il mourra donc, puisque  vous le condamnez  !  " dit d'Artagnan d'un
ton  si ferme,  qu'il parut ┴  Milady l'expression  d'un d╩vouement  ┴ toute
╩preuve.
     AussitĂt elle se rapprocha de lui.
     Nous  ne  pourrions  dire  le temps que dura la nuit pour Milady ; mais
d'Artagnan  croyait ╦tre pr╔s d'elle depuis  deux heures ┴ peine lorsque  le
jour parut aux  fentes des jalousies  et bientĂt  envahit la chambre  de  sa
lueur blafarde.
     Alors Milady, voyant  que d'Artagnan allait la quitter,  lui rappela la
promesse qu'il lui avait faite de la venger de de Wardes.
     " Je  suis tout pr╦t, dit d'Artagnan, mais auparavant je voudrais  ╦tre
certain d'une chose.
     -- De laquelle ? demanda Milady.
     -- C'est que vous m'aimez.
     -- Je vous en ai donn╩ la preuve, ce me semble.
     -- Oui, aussi je suis ┴ vous corps et Îme.
     --  Merci, mon  brave amant ! mais  de  m╦me que je vous  ai prouv╩ mon
amour, vous me prouverez le vĂtre ┴ votre tour, n'est-ce pas ?
     --  Certainement. Mais si  vous m'aimez comme vous me le dites,  reprit
d'Artagnan, ne craignez-vous pas un peu pour moi ?
     -- Que puis-je craindre ?
     -- Mais enfin, que je sois bless╩ dangereusement, tu╩ m╦me.
     --  Impossible,  dit Milady, vous ╦tes un homme si vaillant  et une  si
fine ╩p╩e.
     -- Vous ne pr╩f╩reriez donc point, reprit d'Artagnan, un moyen qui vous
vengerait de m╦me tout en rendant inutile le combat. "
     Milady regarda son amant en silence : cette lueur blafarde des premiers
rayons du jour donnait ┴ ses yeux clairs une expression ╩trangement funeste.
     " Vraiment, dit-elle, je crois que voil┴ que vous h╩sitez maintenant.
     -- Non,  je n'h╩site pas ; mais c'est que  ce pauvre comte de Wardes me
fait vraiment  peine depuis que vous ne l'aimez plus, et  il me semble qu'un
homme doit ╦tre si cruellement puni par la perte seule de votre amour, qu'il
n'a pas besoin d'autre chÎtiment :
     -- Qui vous dit que je l'aie aim╩ ? demanda Milady.
     -- Au moins puis-je croire maintenant  sans trop de fatuit╩ que vous en
aimez un autre, dit le jeune homme d'un ton caressant, et je vous le r╩p╔te,
je m'int╩resse au comte.
     -- Vous ? demanda Milady.
     -- Oui moi.
     -- Et pourquoi vous ?
     -- Parce que seul je sais...
     -- Quoi ?
     -- Qu'il est loin d'╦tre ou  plutĂt  d'avoir ╩t╩  aussi coupable envers
vous qu'il le para¤t.
     -- En v╩rit╩ ! dit Milady d'un air inquiet ; expliquez-vous, car  je ne
sais vraiment ce que vous voulez dire. "
     Et elle regardait d'Artagnan,  qui  la  tenait embrass╩e, avec des yeux
qui semblaient s'enflammer peu ┴ peu.
     "  Oui, je suis galant homme, moi ! dit d'Artagnan  d╩cid╩ ┴ en finir ;
et depuis  que votre amour est  ┴ moi, que je suis bien s┘r de  le poss╩der,
car je le poss╔de, n'est-ce pas ?...
     -- Tout entier, continuez.
     -- Eh bien, je me sens comme transport╩, un aveu me p╔se.
     -- Un aveu ?
     -- Si j'eusse dout╩ de votre  amour je ne l'eusse pas fait ;  mais vous
m'aimez, ma belle ma¤tresse ? n'est-ce pas, vous m'aimez ?
     -- Sans doute.
     -- Alors si par  exc╔s  d'amour je me suis rendu coupable envers  vous,
vous me pardonnerez ?
     -- Peut-╦tre ! "
     D'Artagnan  essaya,  avec le plus doux  sourire  qu'il  p┘t prendre, de
rapprocher ses l╔vres des l╔vres de Milady, mais celle-ci l'╩carta.
     " Cet aveu, dit-elle en pÎlissant, quel est cet aveu ?
     --  Vous aviez donn╩ rendez-vous ┴ de Wardes, jeudi dernier, dans cette
m╦me chambre, n'est-ce pas ?
     -- Moi,  non ! cela n'est pas, dit Milady d'un ton  de voix si ferme et
d'un visage  si impassible, que  si d'Artagnan n'e┘t pas eu une certitude si
parfaite, il e┘t dout╩.
     --  Ne mentez pas,  mon bel ange, dit d'Artagnan en souriant, ce serait
inutile.
     -- Comment cela ? parlez donc ! vous me faites mourir !
     --  Oh ! rassurez-vous, vous n'╦tes point  coupable envers moi,  et  je
vous ai d╩j┴ pardonn╩ !
     -- Apr╔s, apr╔s ?
     -- De Wardes ne peut se glorifier de rien.
     -- Pourquoi ? Vous m'avez dit vous-m╦me que cette bague...
     -- Cette bague, mon  amour, c'est moi  qui l'ai.  Le comte de Wardes de
jeudi et le d'Artagnan d'aujourd'hui sont la m╦me personne. "
     L'imprudent s'attendait  ┴ une surprise m╦l╩e  de pudeur,  ┴  un  petit
orage qui se r╩soudrait en larmes ;  mais il se trompait ╩trangement, et son
erreur ne fut pas longue.
     PÎle  et terrible, Milady se redressa,  et,  repoussant d'Artagnan d'un
violent coup dans la poitrine, elle s'╩lan┌a hors du lit.
     Il faisait alors presque grand jour.
     D'Artagnan  la retint  par son peignoir  de fine  toile  des Indes pour
implorer  son pardon ;  mais elle, d'un mouvement puissant  et r╩solu,  elle
essaya de fuir. Alors la batiste se d╩chira en laissant ┴ nu les ╩paules, et
sur l'une de  ces belles  ╩paules  rondes et blanches,  d'Artagnan,  avec un
saisissement inexprimable, reconnut la fleur de lys, cette marque ind╩l╩bile
qu'imprime la main infamante du bourreau.
     " Grand Dieu ! " s'╩cria d'Artagnan en lÎchant le peignoir.
     Et il demeura muet, immobile et glac╩ sur le lit.
     Mais  Milady se sentait d╩nonc╩e par l'effroi m╦me  de d'Artagnan. Sans
doute il avait tout vu : le jeune homme maintenant savait son secret, secret
terrible, que tout le monde ignorait, except╩ lui.
     Elle  se  retourna,  non  plus comme une femme furieuse, mais comme une
panth╔re bless╩e.
     " Ah ! mis╩rable, dit-elle, tu m'as lÎchement trahie, et de  plus tu as
mon secret ! Tu mourras ! "
     Et  elle  courut ┴ un  coffret  de  marqueterie pos╩  sur la  toilette,
l'ouvrit  d'une  main  fi╩vreuse et tremblante,  en tira un petit poignard ┴
manche d'or, ┴ la lame aigu╠ et mince, et revint d'un  bond sur d'Artagnan ┴
demi nu.
     Quoique le jeune homme f┘t brave, on le sait, il fut ╩pouvant╩ de cette
figure  boulevers╩e, de ces  pupilles dilat╩es  horriblement,  de ces  joues
pÎles  et de ces l╔vres sanglantes ; il recula jusqu'┴  la ruelle,  comme il
e┘t fait ┴ l'approche d'un serpent qui e┘t ramp╩  vers lui, et  son ╩p╩e  se
rencontrant sous sa main souill╩e de sueur, il la tira du fourreau.
     Mais sans s'inqui╩ter de l'╩p╩e, Milady essaya de remonter  sur le  lit
pour le frapper, et elle ne s'arr╦ta que lorsqu'elle sentit  la pointe aigu╠
sur sa gorge.
     Alors elle  essaya de saisir cette  ╩p╩e avec les mains mais d'Artagnan
l'╩carta toujours de ses ╩treintes, et, la  lui pr╩sentant tantĂt  aux yeux,
tantĂt ┴  la poitrine, il se laissa glisser  ┴  bas du lit,  cherchant  pour
faire retraite la porte qui conduisait chez Ketty.
     Milady, pendant ce temps, se ruait sur lui avec d'horribles transports,
rugissant d'une fa┌on formidable.
     Cependant  cela ressemblait ┴  un duel, aussi  d'Artagnan se  remettait
petit ┴ petit.
     " Bien, belle dame, bien ! disait-il, mais, de  par Dieu,  calmez-vous,
ou je vous dessine une seconde fleur de lis sur l'autre ╩paule.
     -- InfÎme ! infÎme ! " hurlait Milady.
     Mais  d'Artagnan,  cherchant  toujours  la  porte,  se  tenait  sur  la
d╩fensive.
     Au  bruit qu'ils faisaient, elle  renversant  les meubles pour  aller ┴
lui,  lui  s'abritant  derri╔re les meubles  pour se garantir d'elle,  Ketty
ouvrit  la  porte.  D'Artagnan, qui  avait  sans  cesse  manoeuvr╩  pour  se
rapprocher de cette porte, n'en ╩tait plus qu'┴ trois pas. D'un seul ╩lan il
s'╩lan┌a de la chambre de Milady dans celle de la suivante, et, rapide comme
l'╩clair, il referma la porte, contre laquelle il s'appuya de tout son poids
tandis que Ketty poussait les verrous.
     Alors Milady essaya de renverser l'arc-boutant qui  l'enfermait dans sa
chambre,  avec  des forces  bien au-dessus  de  celles d'une  femme  ; puis,
lorsqu'elle  sentit que  c'╩tait chose impossible,  elle  cribla la porte de
coups de poignard, dont quelques-uns travers╔rent l'╩paisseur du bois.
     Chaque coup ╩tait accompagn╩ d'une impr╩cation terrible.
     " Vite,  vite,  Ketty,  dit d'Artagnan ┴  demi-voix lorsque les verrous
furent  mis, fais-moi sortir de l'hĂtel, ou si nous lui laissons le temps de
se retourner, elle me fera tuer par les laquais.
     -- Mais vous ne pouvez pas sortir ainsi, dit Ketty, vous ╦tes tout nu.
     -- C'est vrai, dit d'Artagnan, qui s'aper┌ut alors seulement du costume
dans lequel il  se trouvait, c'est vrai ; habille-toi comme tu pourras, mais
hÎtons-nous ; comprends-tu, il y va de la vie et de la mort ! "
     Ketty ne comprenait que trop ; en un tour  de main elle l'affubla d'une
robe ┴ fleurs, d'une large  coiffe et  d'un  mantelet ;  elle  lui donna des
pantoufles, dans lesquelles il passa ses pieds nus, puis elle l'entra¤na par
les  degr╩s.  Il  ╩tait  temps, Milady  avait  d╩j┴ sonn╩ et  r╩veill╩  tout
l'hĂtel. Le portier tira le  cordon  ┴ la voix  de Ketty  au moment m╦me  oŢ
Milady, ┴ demi nue de son cĂt╩, criait par la fen╦tre :
     " N'ouvrez pas ! "




     Le jeune homme s'enfuit tandis qu'elle le  mena┌ait  encore d'un  geste
impuissant. Au moment oŢ elle le perdit  de vue, Milady  tomba ╩vanouie dans
sa chambre.
     D'Artagnan ╩tait  tellement boulevers╩, que, sans s'inqui╩ter de ce que
deviendrait Ketty, il traversa  la moiti╩ de Paris tout  en courant,  et  ne
s'arr╦ta que devant la porte d'Athos. L'╩garement de son esprit, la  terreur
qui  l'╩peronnait,  les  cris  de quelques  patrouilles qui  se mirent ┴  sa
poursuite, et  les  hu╩es de  quelques  passants  qui,  malgr╩  l'heure  peu
avanc╩e, se rendaient ┴ leurs affaires, ne firent que pr╩cipiter sa course.
     Il traversa la cour, monta les deux ╩tages d'Athos et frappa ┴ la porte
┴ tout rompre.
     Grimaud vint  ouvrir les yeux bouffis de  sommeil.  D'Artagnan s'╩lan┌a
avec tant de force dans l'antichambre, qu'il faillit le culbuter en entrant.
     Malgr╩ le mutisme habituel  du pauvre gar┌on, cette  fois la parole lui
revint.
     "  H╩, l┴, l┴ ! s'╩cria-t-il, que voulez-vous, coureuse ? que demandez-
vous, drĂlesse ? "
     D'Artagnan releva  ses coiffes et  d╩gagea  ses  mains de  dessous  son
mantelet  ; ┴ la vue de  ses moustaches et de son ╩p╩e nue, le pauvre diable
s'aper┌ut qu'il avait affaire ┴ un homme.
     Il crut alors que c'╩tait quelque assassin.
     " Au secours ! ┴ l'aide ! au secours ! s'╩cria-t-il.
     -- Tais-toi, malheureux ! dit le jeune homme, je suis d'Artagnan, ne me
reconnais-tu pas ? OŢ est ton ma¤tre ?
     -- Vous, Monsieur d'Artagnan ! s'╩cria Grimaud ╩pouvant╩. Impossible.
     -- Grimaud, dit Athos sortant de son appartement en robe de chambre, je
crois que vous vous permettez de parler.
     -- Ah ! Monsieur ! c'est que...
     -- Silence. "
     Grimaud se contenta de montrer du doigt d'Artagnan ┴ son ma¤tre.
     Athos  reconnut  son  camarade, et,  tout  flegmatique qu'il  ╩tait, il
partit d'un ╩clat de rire que motivait bien la mascarade ╩trange qu'il avait
sous les yeux  : coiffes  de  travers, jupes  tombantes sur  les  souliers ;
manches retrouss╩es et moustaches raides d'╩motion.
     "  Ne  riez pas,  mon ami, s'╩cria  d'Artagnan ; de par le Ciel ne riez
pas, car, sur mon Îme, je vous le dis, il n'y a point de quoi rire. "
     Et il pronon┌a ces mots d'un  air si solennel et avec une ╩pouvante  si
vraie qu'Athos lui prit aussitĂt les mains en s'╩criant :
     " Seriez-vous bless╩, mon ami ? vous ╦tes bien pÎle !
     -- Non,  mais il vient  de m'arriver un  terrible  ╩v╩nement. Etes-vous
seul, Athos ?
     -- Pardieu ! qui voulez-vous donc qui soit chez moi ┴ cette heure ?
     -- Bien, bien. "
     Et d'Artagnan se pr╩cipita dans la chambre d'Athos.
     " H╩, parlez ! dit  celui-ci en refermant la  porte et en  poussant les
verrous  pour n'╦tre pas d╩rang╩s. Le roi est-il mort ? Avez-vous tu╩ M.  le
cardinal  ?  Vous ╦tes tout renvers╩ ;  voyons,  voyons, dites, car je meurs
v╩ritablement d'inqui╩tude.
     -- Athos, dit d'Artagnan  se d╩barrassant de ses v╦tements de  femme et
apparaissant en chemise,  pr╩parez-vous ┴  entendre une histoire incroyable,
inouđe.
     -- Prenez d'abord  cette robe de chambre  " , dit le mousquetaire ┴ son
ami.
     D'Artagnan passa la robe de  chambre, prenant une manche pour une autre
tant il ╩tait encore ╩mu.
     " Eh bien ? dit Athos.
     -- Eh bien, r╩pondit  d'Artagnan  en se courbant vers l'oreille d'Athos
et en baissant la voix, Milady est marqu╩e d'une fleur de lys ┴ l'╩paule.
     --  Ah ! cria le mousquetaire  comme  s'il e┘t re┌u une balle  dans  le
coeur.
     -- Voyons, dit d'Artagnan, ╦tes-vous s┘r que l'autre soit bien morte ?
     -- L'autre ?  dit  Athos d'une voix si sourde, qu'┴ peine si d'Artagnan
l'entendit.
     -- Oui, celle dont vous m'avez parl╩ un jour ┴ Amiens. "
     Athos poussa un g╩missement et laissa tomber sa t╦te dans ses mains.
     "  Celle-ci,  continua d'Artagnan,  est une femme de vingt-six ┴ vingt-
huit ans.
     -- Blonde, dit Athos, n'est-ce pas ?
     -- Oui.
     -- Des yeux bleu clair, d'une clart╩ ╩trange, avec des cils et sourcils
noirs ?
     -- Oui.
     --  Grande, bien faite ?  Il  lui manque  une dent pr╔s  de  l'oeill╔re
gauche.
     -- Oui.
     -- La fleur de  lys est  petite, rousse de couleur et comme effac╩e par
les couches de pÎte qu'on y applique.
     -- Oui.
     -- Cependant vous dites qu'elle est Anglaise !
     -- On l'appelle  Milady, mais elle  peut ╦tre  Fran┌aise. Malgr╩  cela,
Lord de Winter n'est que son beau-fr╔re.
     -- Je veux la voir, d'Artagnan.
     -- Prenez garde,  Athos, prenez garde ; vous  avez voulu la tuer,  elle
est femme ┴ vous rendre la pareille et ┴ ne pas vous manquer.
     -- Elle n'osera rien dire, car ce serait se d╩noncer elle-m╦me.
     -- Elle est capable de tout ! L'avez-vous jamais vue furieuse ?
     -- Non, dit Athos.
     -- Une tigresse, une panth╔re ! Ah ! mon cher  Athos !  j'ai bien  peur
d'avoir attir╩ sur nous deux une vengeance terrible ! "
     D'Artagnan raconta  tout alors :  la  col╔re  insens╩e de Milady et ses
menaces de mort.
     "  Vous  avez raison, et,  sur mon  Îme, je  donnerais ma vie  pour  un
cheveu, dit Athos. Heureusement, c'est  apr╔s-demain que nous quittons Paris
; nous allons, selon toute probabilit╩, ┴ La Rochelle, et une fois partis...
     --  Elle  vous  suivra  jusqu'au  bout  du monde, Athos, si  elle  vous
reconna¤t ; laissez donc sa haine s'exercer sur moi seul.
     --  Ah ! mon cher ! que m'importe  qu'elle  me tue ! dit Athos ; est-ce
que par hasard vous croyez que je tiens ┴ la vie ?
     -- Il y  a quelque  horrible myst╔re sous tout cela.  ,  Athos  ! cette
femme est l'espion du cardinal, j'en suis s┘r !
     -- En ce cas, prenez  garde ┴ vous. Si le  cardinal  ne vous a pas dans
une haute admiration pour l'affaire de Londres, il  vous a en grande haine ;
mais  comme,  au   bout   du  compte,  il  ne   peut   rien  vous  reprocher
ostensiblement, et qu'il  faut que haine  se satisfasse, surtout quand c'est
une haine de cardinal, prenez garde  ┴  vous ! Si vous sortez, ne sortez pas
seul ; si vous mangez,  prenez  vos pr╩cautions : m╩fiez-vous de tout enfin,
m╦me de votre ombre.
     -- Heureusement, dit d'Artagnan, qu'il s'agit seulement d'aller jusqu'┴
apr╔s-demain soir sans encombre, car une fois ┴ l'arm╩e nous  n'aurons plus,
je l'esp╔re, que des hommes ┴ craindre.
     -- En attendant,  dit Athos, je renonce ┴ mes projets de  r╩clusion, et
je vais partout avec vous :  il faut que vous retourniez rue des Fossoyeurs,
je vous accompagne.
     --  Mais  si pr╔s que ce soit  d'ici, reprit d'Artagnan,  je ne  puis y
retourner comme cela.
     -- C'est juste " , dit Athos. Et il tira la sonnette.
     Grimaud entra.
     Athos  lui fit signe d'aller  chez d'Artagnan,  et d'en  rapporter  des
habits.
     Grimaud  r╩pondit  par un autre signe qu'il comprenait parfaitement  et
partit.
     "  Ah ┌┴ ! mais  voil┴ qui  ne nous avance pas pour l'╩quipement,  cher
ami, dit  Athos ;  car, si je  ne  m'abuse,  vous  avez laiss╩  toute  votre
d╩froque  chez Milady, qui n'aura  sans  doute  pas l'attention de  vous  la
retourner. Heureusement que vous avez le saphir.
     --  Le saphir est ┴ vous, mon  cher  Athos ! Ne m'avez-vous pas dit que
c'╩tait une bague de famille ?
     -- Oui, mon p╔re l'acheta deux mille ╩cus, ┴ ce  qu'il me dit autrefois
; il faisait partie  des  cadeaux  de noce qu'il fit ┴ ma m╔re ;  et il  est
magnifique. Ma m╔re  me  le donna,  et moi, fou que j'╩tais, plutĂt  que  de
garder cette bague comme une relique sainte, je la donnai ┴ mon tour ┴ cette
mis╩rable.
     -- Alors, mon cher, reprenez  cette  bague, ┴ laquelle je comprends que
vous devez tenir.
     --  Moi, reprendre cette bague, apr╔s qu'elle a pass╩ par les mains  de
l'infÎme ! jamais : cette bague est souill╩e, d'Artagnan.
     -- Vendez-la donc.
     --  Vendre  un diamant  qui  vient  de ma m╔re !  je vous avoue  que je
regarderais cela comme une profanation.
     --  Alors  engagez-la,  on vous pr╦tera bien  dessus un millier d'╩cus.
Avec  cette somme  vous serez au-dessus de  vos affaires, puis,  au  premier
argent qui  vous rentrera, vous la d╩gagerez, et vous la reprendrez lav╩e de
ses anciennes taches, car elle aura pass╩ par les mains des usuriers. "
     Athos sourit.
     " Vous ╦tes un charmant compagnon, dit-il,  mon cher d'Artagnan  ; vous
relevez par votre ╩ternelle gaiet╩ les pauvres esprits dans l'affliction. Eh
bien, oui, engageons cette bague, mais ┴ une condition !
     -- Laquelle ?
     -- C'est qu'il y aura cinq cents ╩cus pour vous et cinq cents ╩cus pour
moi.
     -- Y songez-vous, Athos ? Je  n'ai pas besoin du quart de cette  somme,
moi qui  suis dans  les gardes, et  en vendant ma selle je me la procurerai.
Que me faut-il ? Un cheval pour  Planchet, voil┴ tout. Puis vous oubliez que
j'ai une bague aussi.
     -- A laquelle vous  tenez encore plus,  ce me semble, que je ne  tiens,
moi, ┴ la mienne ; du moins j'ai cru m'en apercevoir.
     -- Oui,  car dans  une circonstance extr╦me  elle peut  nous tirer  non
seulement de quelque grand embarras, mais encore de quelque  grand danger  ;
c'est  non  seulement un diamant  pr╩cieux, mais  c'est  encore  un talisman
enchant╩.
     -- Je  ne vous comprends pas,  mais  je crois ┴ ce que  vous  me dites.
Revenons donc ┴ ma bague, ou plutĂt ┴ la vĂtre ; vous toucherez la moiti╩ de
la  somme qu'on nous donnera sur  elle ou je la jette  dans  la Seine, et je
doute que, comme ┴ Polycrate, quelque  poisson soit  assez complaisant  pour
nous la rapporter.
     -- Eh bien, donc, j'accepte ! " dit d'Artagnan.
     En ce moment Grimaud rentra accompagn╩ de Planchet ;  celui-ci, inquiet
de son ma¤tre et curieux de savoir ce qui lui ╩tait arriv╩, avait profit╩ de
la circonstance et apportait les habits lui-m╦me.
     D'Artagnan s'habilla, Athos en fit autant : puis quand tous deux furent
pr╦ts ┴ sortir, ce dernier fit ┴ Grimaud le signe d'un homme qui met en joue
; celui-ci d╩crocha aussitĂt  son  mousqueton et s'appr╦ta ┴ accompagner son
ma¤tre.
     Athos et  d'Artagnan suivis de  leurs valets arriv╔rent sans incident ┴
la rue des  Fossoyeurs. Bonacieux ╩tait sur la porte,  il regarda d'Artagnan
d'un air goguenard.
     " Eh, mon cher locataire ! dit-il, hÎtez-vous donc, vous avez une belle
jeune  fille  qui vous attend  chez  vous, et  les  femmes, vous  le  savez,
n'aiment pas qu'on les fasse attendre !
     -- C'est Ketty ! " s'╩cria d'Artagnan.
     Et il s'╩lan┌a dans l'all╩e.
     Effectivement, sur le carr╩ conduisant ┴ sa chambre, et tapie contre sa
porte, il trouva la pauvre enfant toute tremblante. D╔s qu'elle l'aper┌ut :
     " Vous m'avez promis votre protection, vous m'avez promis de me  sauver
de sa col╔re, dit-elle ; souvenez-vous que c'est vous qui m'avez perdue !
     --  Oui, sans  doute,  dit  d'Artagnan,  sois  tranquille,  Ketty. Mais
qu'est-il arriv╩ apr╔s mon d╩part ?
     -- Le sais-je  ? dit Ketty. Aux cris qu'elle a pouss╩s les laquais sont
accourus, elle ╩tait folle  de col╔re  ; tout ce qu'il existe d'impr╩cations
elle les  a vomies contre vous. Alors j'ai pens╩ qu'elle se rappellerait que
c'╩tait par  ma chambre  que vous aviez p╩n╩tr╩ dans la sienne, et  qu'alors
elle songerait  que j'╩tais  votre complice ; j'ai  pris le peu d'argent que
j'avais, mes hardes les plus pr╩cieuses, et je me suis sauv╩e.
     --  Pauvre  enfant  !   Mais  que  vais-je  faire  de  toi  ?  Je  pars
apr╔s-demain.  --  --  Tout  ce  que  vous voudrez,  Monsieur le  chevalier,
faites-moi quitter Paris, faites-moi quitter la France.
     -- Je ne puis cependant pas t'emmener avec moi au si╔ge de La Rochelle,
dit d'Artagnan.
     -- Non ; mais vous  pouvez me placer en province, chez  quelque dame de
votre connaissance : dans votre pays, par exemple.
     -- Ah  !  ma ch╔re amie ! dans mon pays les dames n'ont point de femmes
de chambre. Mais, attends, j'ai ton affaire. Planchet, va me chercher Aramis
: qu'il vienne  tout de suite. Nous avons quelque chose de tr╔s  important ┴
lui dire.
     --  Je comprends, dit Athos ; mais  pourquoi pas Porthos ? Il me semble
que sa marquise...
     -- La marquise de Porthos se fait habiller par les  clercs de son mari,
dit  d'Artagnan en riant. D'ailleurs Ketty ne voudrait pas demeurer  rue aux
Ours, n'est-ce pas, Ketty ?
     --  Je demeurerai oŢ  l'on voudra, dit Ketty,  pourvu que je sois  bien
cach╩e et que l'on ne sache pas oŢ je suis.
     -- Maintenant, Ketty, que nous allons nous s╩parer,  et  par cons╩quent
que tu n'es plus jalouse de moi...
     --  Monsieur  le  chevalier,  de  loin  ou de  pr╔s, dit Ketty, je vous
aimerai toujours. "
     " OŢ diable la constance va-t-elle se nicher ? " murmura Athos.
     " Moi  aussi, dit  d'Artagnan, moi  aussi,  je t'aimerai toujours, sois
tranquille.  Mais  voyons,  r╩ponds-moi.  Maintenant  j'attache  une  grande
importance ┴ la question que je te fais : n'aurais-tu jamais  entendu parler
d'une jeune dame qu'on aurait enlev╩e pendant une nuit.
     -- Attendez donc... Oh ! mon  Dieu  ! Monsieur le chevalier, est-ce que
vous aimez encore cette femme ?
     -- Non, c'est un de mes amis qui l'aime. Tiens, c'est Athos que voil┴.
     --  Moi  ! s'╩cria Athos avec un accent pareil ┴ celui  d'un  homme qui
s'aper┌oit qu'il va marcher sur une couleuvre.
     --  Sans doute, vous ! fit d'Artagnan en serrant  la main d'Athos. Vous
savez bien  l'int╩r╦t que  nous  prenons  tous  ┴  cette  pauvre petite  Mme
Bonacieux. D'ailleurs  Ketty  ne  dira  rien  :  n'est-ce  pas,  Ketty ?  Tu
comprends, mon  enfant, continua d'Artagnan, c'est la  femme de  cet affreux
magot que tu as vu sur le pas de la porte en entrant ici.
     --  Oh ! mon Dieu ! s'╩cria  Ketty, vous  me rappelez ma peur  ; pourvu
qu'il ne m'ait pas reconnue !
     -- Comment, reconnue ! tu as donc d╩j┴ vu cet homme ?
     -- Il est venu deux fois chez Milady.
     -- C'est cela. Vers quelle ╩poque ?
     -- Mais il y a quinze ou dix-huit jours ┴ peu pr╔s.
     -- Justement.
     -- Et hier soir il est revenu.
     -- Hier soir.
     -- Oui, un instant avant que vous vinssiez vous-m╦me.
     -- Mon cher Athos, nous sommes envelopp╩s dans un r╩seau d'espions ! Et
tu crois qu'il t'a reconnue, Ketty ?
     -- J'ai baiss╩ ma coiffe en l'apercevant, mais peut-╦tre ╩tait-il  trop
tard.
     -- Descendez, Athos, vous dont il se  m╩fie moins que  de moi, et voyez
s'il est toujours sur sa porte. "
     Athos descendit et remonta bientĂt.
     " Il est parti, dit-il, et la maison est ferm╩e.
     -- Il est all╩ faire son rapport, et dire que tous  les pigeons sont en
ce moment au colombier.
     -- Eh  bien,  mais, envolons-nous, dit  Athos, et  ne laissons  ici que
Planchet pour nous rapporter les nouvelles.
     -- Un instant ! Et Aramis que nous avons envoy╩ chercher !
     -- C'est juste, dit Athos, attendons Aramis. "
     En ce moment Aramis entra.
     On lui  exposa l'affaire,  et on lui  dit  comment  il ╩tait urgent que
parmi toutes ses hautes connaissances il trouvÎt une place ┴ Ketty.
     Aramis r╩fl╩chit un instant, et dit en rougissant :
     " Cela vous rendra-t-il bien r╩ellement service, d'Artagnan ?
     -- Je vous en serai reconnaissant toute ma vie.
     --  Eh bien,  Mme  de Bois-Tracy m'a demand╩, pour une de ses amies qui
habite la province, je crois, une femme de chambre s┘re ; et si vous pouvez,
mon cher d'Artagnan, me r╩pondre de Mademoiselle...
     -- Oh  !  Monsieur,  s'╩cria Ketty,  je serai  toute  d╩vou╩e, soyez-en
certain, ┴ la personne qui me donnera les moyens de quitter Paris.
     -- Alors, dit Aramis, cela va pour le mieux. "
     Il  se  mit ┴ une  table et ╩crivit un petit mot qu'il cacheta avec une
bague, et donna le billet ┴ Ketty.
     "  Maintenant, mon enfant,  dit d'Artagnan,  tu sais qu'il ne fait  pas
meilleur  ici  pour  nous  que pour  toi.  Ainsi  s╩parons-nous.  Nous  nous
retrouverons dans des jours meilleurs.
     -- Et dans quelque temps que nous nous retrouvions et dans quelque lieu
que ce soit, dit Ketty, vous me retrouverez vous aimant encore comme je vous
aime aujourd'hui. "
     " Serment de  joueur  "  ,  dit  Athos  pendant  que  d'Artagnan allait
reconduire Ketty sur l'escalier.
     Un  instant apr╔s,  les trois  jeunes  gens  se s╩par╔rent  en  prenant
rendez- vous ┴ quatre heures chez Athos et  en laissant Planchet pour garder
la maison.
     Aramis  rentra chez  lui,  et  Athos  et  d'Artagnan s'inqui╩t╔rent  du
placement du saphir.
     Comme  l'avait pr╩vu notre Gascon,  on  trouva facilement  trois  cents
pistoles sur la  bague. De plus, le juif annon┌a  que si on  voulait la  lui
vendre,  comme  elle  lui  ferait un  pendant  magnifique  pour  des boucles
d'oreilles, il en donnerait jusqu'┴ cinq cents pistoles.
     Athos et d'Artagnan, avec  l'activit╩ de deux soldats  et la science de
deux  connaisseurs, mirent trois  heures ┴ peine ┴ acheter tout l'╩quipement
du  mousquetaire.  D'ailleurs  Athos  ╩tait de bonne  composition  et  grand
seigneur jusqu'au bout des ongles.  Chaque fois qu'une chose  lui convenait,
il  payait  le prix  demand╩ sans essayer  m╦me  d'en  rabattre.  D'Artagnan
voulait bien l┴-dessus faire ses observations, mais Athos lui posait la main
sur l'╩paule en souriant, et d'Artagnan comprenait que c'╩tait bon pour lui,
petit gentilhomme  gascon,  de marchander, mais non pour un homme  qui avait
les airs d'un prince.
     Le  mousquetaire trouva un superbe cheval andalou, noir comme  du jais,
aux  narines de feu, aux jambes fines et ╩l╩gantes, qui prenait six  ans. Il
l'examina et le trouva  sans  d╩faut. On le lui fit mille livres. Peut- ╦tre
l'e┘t-il  eu pour moins ; mais tandis que d'Artagnan discutait sur  le  prix
avec le maquignon, Athos comptait les cent pistoles sur la table.
     Grimaud  eut un  cheval picard, trapu  et  fort,  qui co┘ta trois cents
livres.
     Mais la selle de ce dernier cheval et les armes de Grimaud achet╩es, il
ne  restait  plus  un sou des  cent cinquante  pistoles d'Athos.  D'Artagnan
offrit ┴ son ami de mordre une bouch╩e dans la part qui lui revenait, quitte
┴ lui rendre plus tard ce qu'il lui aurait emprunt╩.
     Mais Athos, pour toute r╩ponse, se contenta de hausser les ╩paules.
     " Combien le juif donnait-il  du saphir pour l'avoir en toute propri╩t╩
? demanda Athos.
     -- Cinq cents pistoles.
     -- C'est-┴-dire, deux cents pistoles de plus ; cent pistoles pour vous,
cent pistoles pour moi. Mais c'est  une  v╩ritable fortune,  cela,  mon ami,
retournez chez le juif.
     -- Comment, vous voulez...
     -- Cette bague, d╩cid╩ment, me rappellerait de trop tristes souvenirs ;
puis nous  n'aurons jamais  trois cents pistoles  ┴ lui rendre, de sorte que
nous  perdrions deux  mille livres ┴ ce march╩.  Allez lui dire que la bague
est ┴ lui, d'Artagnan, et revenez avec les deux cents pistoles.
     -- R╩fl╩chissez, Athos.
     -- L'argent comptant est cher par le temps qui court, et il faut savoir
faire  des  sacrifices. Allez, d'Artagnan, allez ; Grimaud vous accompagnera
avec son mousqueton. "
     Une  demi-heure apr╔s, d'Artagnan revint avec les deux mille livres  et
sans qu'il lui f┘t arriv╩ aucun accident.
     Ce fut ainsi qu'Athos trouva dans son m╩nage  des ressources auxquelles
il ne s'attendait pas.




     A quatre heures, les quatre amis ╩taient donc r╩unis chez  Athos. Leurs
pr╩occupations  sur  l'╩quipement avaient  tout ┴ fait  disparu,  et  chaque
visage  ne  conservait plus  l'expression que  de  ses propres  et  secr╔tes
inqui╩tudes  ;  car derri╔re tout bonheur  pr╩sent est cach╩e  une crainte ┴
venir.
     Tout ┴ coup  Planchet  entra  apportant  deux  lettres  ┴ l'adresse  de
d'Artagnan.
     L'une ╩tait un petit billet gentiment pli╩ en long avec un joli  cachet
de cire verte sur lequel  ╩tait empreinte  une colombe rapportant  un rameau
vert.
     L'autre ╩tait une  grande  ╩p¤tre  carr╩e et resplendissante des  armes
terribles de Son Eminence le cardinal-duc.
     A la vue  de  la  petite lettre, le coeur de  d'Artagnan bondit, car il
avait cru  reconna¤tre  l'╩criture ; et  quoiqu'il n'e┘t  vu  cette ╩criture
qu'une fois, la m╩moire en ╩tait rest╩e au plus profond de son coeur.
     Il prit donc la petite ╩p¤tre et la d╩cacheta vivement.
     " Promenez-vous, lui disait-on, mercredi prochain, de six heures ┴ sept
heures du soir, sur la  route de Chaillot,  et regardez  avec soin  dans les
carrosses qui passeront,  mais si vous tenez ┴ votre vie et ┴ celle des gens
qui  vous aiment, ne dites pas un mot, ne faites pas un mouvement qui puisse
faire croire  que  vous avez  reconnu  celle qui s'expose  ┴  tout pour vous
apercevoir un instant. "
     Pas de signature.
     " C'est un pi╔ge, dit Athos, n'y allez pas, d'Artagnan.
     -- Cependant, dit d'Artagnan, il me semble bien reconna¤tre l'╩criture.
     -- Elle est peut-╦tre contrefaite, reprit Athos ; ┴ six ou sept heures,
dans ce temps-ci, la route  de Chaillot est tout ┴ fait d╩serte : autant que
vous alliez vous promener dans la for╦t de Bondy.
     -- Mais si nous y allions tous ! dit  d'Artagnan  ; que diable !  on ne
nous d╩vorera point  tous les quatre  ; plus,  quatre laquais  ;  plus,  les
chevaux ; plus les armes.
     -- Puis ce sera une occasion de montrer nos ╩quipages, dit Porthos.
     -- Mais  si  c'est une femme qui ╩crit, dit Aramis, et  que cette femme
d╩sire ne pas ╦tre vue, songez que vous la compromettez, d'Artagnan : ce qui
est mal de la part d'un gentilhomme.
     -- Nous resterons en arri╔re, dit Porthos, et lui seul s'avancera.
     --  Oui, mais  un coup de pistolet est  bientĂt tir╩  d'un carrosse qui
marche au galop.
     --  Bah ! dit  d'Artagnan, on me  manquera. Nous  rejoindrons  alors le
carrosse,  et  nous  exterminerons  ceux qui  se trouvent  dedans.  Ce  sera
toujours autant d'ennemis de moins.
     -- Il a raison, dit Porthos ; bataille ; il faut bien essayer nos armes
d'ailleurs.
     --  Bah !  donnons-nous  ce plaisir,  dit  Aramis de son  air  doux  et
nonchalant.
     -- Comme vous voudrez, dit Athos.
     -- Messieurs, dit d'Artagnan, il est quatre  heures et  demie,  et nous
avons le temps ┴ peine d'╦tre ┴ six heures sur la route de Chaillot.
     -- Puis, si nous  sortions trop tard,  dit  Porthos, on ne nous verrait
pas, ce qui serait dommage. Allons donc nous appr╦ter, Messieurs.
     -- Mais cette seconde lettre,  dit Athos, vous l'oubliez ; il me semble
que le cachet indique cependant qu'elle m╩rite bien d'╦tre ouverte : quant ┴
moi,  je vous d╩clare, mon cher d'Artagnan, que je m'en soucie bien plus que
du petit brimborion que vous  venez  tout  doucement  de glisser  sur  votre
coeur. "
     D'Artagnan rougit.
     "  Eh bien, dit le jeune homme, voyons, Messieurs, ce  que  me veut Son
Eminence. "
     Et d'Artagnan d╩cacheta la lettre et lut :
     " M. d'Artagnan, garde  du roi, compagnie  des Essarts, est attendu  au
Palais-Cardinal ce soir ┴ huit heures.
     " LA HOUDINIERE,
     " Capitaine des gardes. "
     " Diable ! dit  Athos,  voici un rendez-vous bien  autrement inqui╩tant
que l'autre.
     -- J'irai au second  en sortant du premier, dit d'Artagnan :  l'un  est
pour sept heures, l'autre pour huit ; il y aura temps pour tout.
     --  Hum !  je n'irais pas,  dit Aramis :  un galant chevalier  ne  peut
manquer ┴ un rendez-vous donn╩  par une dame  ; mais un  gentilhomme prudent
peut s'excuser  de ne pas  se rendre chez Son Eminence, surtout  lorsqu'il a
quelque raison de croire que ce n'est pas pour y recevoir des compliments.
     -- Je suis de l'avis d'Aramis, dit Porthos.
     -- Messieurs,  r╩pondit d'Artagnan, j'ai d╩j┴  re┌u  par  M.  de Cavois
pareille invitation de Son  Eminence, je l'ai n╩glig╩e,  et  le lendemain il
m'est  arriv╩  un  grand malheur ! Constance  a disparu ; quelque  chose qui
puisse advenir, j'irai.
     -- Si c'est un parti pris, dit Athos, faites.
     -- Mais la Bastille ? dit Aramis.
     -- Bah ! vous m'en tirerez, reprit d'Artagnan.
     -- Sans doute, reprirent Aramis et Porthos avec  un aplomb admirable et
comme si c'╩tait la chose la plus simple, sans doute nous vous en tirerons ;
mais, en attendant, comme nous devons partir apr╔s-demain, vous feriez mieux
de ne pas risquer cette Bastille.
     --  Faisons  mieux,  dit  Athos,  ne  le  quittons  pas de  la  soir╩e,
attendons- le chacun ┴ une porte du palais avec trois mousquetaires derri╔re
nous ; si  nous voyons sortir quelque  voiture ┴ porti╔re ferm╩e  et  ┴ demi
suspecte, nous tomberons dessus. Il y a longtemps que nous n'avons eu maille
┴  partir  avec les gardes de  M.  le cardinal, et M. de Tr╩ville doit  nous
croire morts.
     -- D╩cid╩ment, Athos, dit  Aramis, vous ╩tiez  fait  pour  ╦tre g╩n╩ral
d'arm╩e ; que dites-vous du plan, Messieurs ?
     -- Admirable ! r╩p╩t╔rent en choeur les jeunes gens.
     -- Eh  bien, dit Porthos, je cours ┴ l'hĂtel, je pr╩viens nos camarades
de se  tenir pr╦ts pour huit heures, le  rendez-vous  sera  sur la  place du
Palais-Cardinal  ; vous, pendant ce temps, faites seller les chevaux par les
laquais.
     -- Mais moi, je  n'ai pas de cheval, dit  d'Artagnan ; mais je  vais en
faire prendre un chez M. de Tr╩ville.
     -- C'est inutile, dit Aramis, vous prendrez un des miens.
     -- Combien en avez-vous donc ? demanda d'Artagnan.
     -- Trois, r╩pondit en souriant Aramis.
     -- Mon cher ! dit Athos, vous ╦tes certainement le po╔te le mieux mont╩
de France et de Navarre.
     -- Ecoutez, mon cher Aramis, vous ne saurez que faire de trois chevaux,
n'est-ce pas ? je ne comprends pas m╦me que vous ayez achet╩ trois chevaux.
     -- Aussi, je n'en ai achet╩ que deux, dit Aramis.
     -- Le troisi╔me vous est donc tomb╩ du ciel ?
     -- Non, le troisi╔me m'a ╩t╩ amen╩ ce matin m╦me par un domestique sans
livr╩e  qui n'a  pas voulu me dire  ┴ qui il appartenait et qui m'a  affirm╩
avoir re┌u l'ordre de son ma¤tre...
     -- Ou de sa ma¤tresse, interrompit d'Artagnan.
     --  La chose n'y fait  rien,  dit Aramis en rougissant...  et  qui  m'a
affirm╩, dis-je, avoir re┌u l'ordre de sa ma¤tresse de mettre ce cheval dans
mon ╩curie sans me dire de quelle part il venait.
     -- Il n'y a qu'aux po╔tes que ces choses-l┴ arrivent, reprit  gravement
Athos.
     -- Eh bien, en ce cas, faisons mieux, dit  d'Artagnan ; lequel des deux
chevaux monterez-vous  : celui que vous avez achet╩, ou  celui  qu'on vous a
donn╩ ?
     --  Celui   que  l'on  m'a  donn╩  sans  contredit  ;  vous  comprenez,
d'Artagnan, que je ne puis faire cette injure...
     -- Au donateur inconnu, reprit d'Artagnan.
     -- Ou ┴ la donatrice myst╩rieuse, dit Athos.
     -- Celui que vous avez achet╩ vous devient donc inutile ?
     -- A peu pr╔s.
     -- Et vous l'avez choisi vous-m╦me ?
     -- Et avec le  plus grand soin ; la s┘ret╩ du cavalier, vous  le savez,
d╩pend presque toujours de son cheval !
     -- Eh bien, c╩dez-le-moi pour le prix qu'il vous a co┘t╩ !
     -- J'allais vous l'offrir, mon cher d'Artagnan, en vous donnant tout le
temps qui vous sera n╩cessaire pour me rendre cette bagatelle.
     -- Et combien vous co┘te-t-il ?
     -- Huit cents livres.
     --  Voici quarante doubles pistoles, mon  cher ami, dit  d'Artagnan  en
tirant la somme de sa poche  ; je sais que c'est la monnaie avec laquelle on
vous paie vos po╔mes.
     -- Vous ╦tes donc en fonds ? dit Aramis.
     -- Riche, richissime, mon cher ! "
     Et d'Artagnan fit sonner dans sa poche le reste de ses pistoles.
     " Envoyez votre selle ┴ l'HĂtel des Mousquetaires, et l'on vous am╔nera
votre cheval ici avec les nĂtres.
     -- Tr╔s bien ; mais il est bientĂt cinq heures, hÎtons-nous. "
     Un quart d'heure apr╔s, Porthos apparut  ┴  un bout de la rue F╩rou sur
un genet magnifique ; Mousqueton le suivait sur un cheval d'Auvergne, petit,
mais solide. Porthos resplendissait de joie et d'orgueil.
     En  m╦me temps Aramis  apparut  ┴ l'autre bout  de la rue  mont╩ sur un
superbe coursier anglais ;  Bazin  le suivait sur un cheval rouan, tenant en
laisse un vigoureux mecklembourgeois : c'╩tait la monture de d'Artagnan.
     Les  deux  mousquetaires  se  rencontr╔rent  ┴  la  porte  :  Athos  et
d'Artagnan les regardaient par la fen╦tre.
     "  Diable  ! dit  Aramis, vous  avez l┴ un  superbe  cheval,  mon  cher
Porthos.
     -- Oui, r╩pondit  Porthos  ; c'est  celui qu'on  devait m'envoyer  tout
d'abord : une mauvaise plaisanterie du  mari lui a substitu╩  l'autre ; mais
le mari a ╩t╩ puni depuis et j'ai obtenu toute satisfaction. "
     Planchet et Grimaud parurent  alors  ┴ leur tour,  tenant  en  main les
montures de leurs  ma¤tres ; d'Artagnan et Athos  descendirent, se mirent en
selle pr╔s  de  leurs compagnons, et tous quatre se mirent en marche : Athos
sur le  cheval qu'il devait ┴ sa  femme, Aramis sur le cheval qu'il devait ┴
sa  ma¤tresse,  Porthos  sur le cheval  qu'il  devait ┴  sa  procureuse,  et
d'Artagnan sur le cheval  qu'il  devait  ┴  sa  bonne fortune,  la meilleure
ma¤tresse qui soit.
     Les valets suivirent.
     Comme l'avait pens╩  Porthos,  la cavalcade  fit  bon effet ; et si Mme
Coquenard s'╩tait trouv╩e sur le chemin de Porthos et e┘t pu voir quel grand
air il  avait sur son  beau genet  d'Espagne, elle n'aurait  pas regrett╩ la
saign╩e qu'elle avait faite au coffre-fort de son mari.
     Pr╔s  du  Louvre  les quatre  amis rencontr╔rent  M.  de  Tr╩ville  qui
revenait  de Saint-Germain ; il les arr╦ta  pour leur faire  compliment  sur
leur ╩quipage, ce qui en un instant amena autour d'eux quelques centaines de
badauds.
     D'Artagnan profita de la circonstance pour parler ┴ M.  de Tr╩ville  de
la lettre au grand cachet rouge et aux  armes ducales ; il est  bien entendu
que de l'autre il n'en souffla point mot.
     M. de Tr╩ville  approuva la r╩solution qu'il avait prise,  et  l'assura
que, si le  lendemain il n'avait pas reparu, il  saurait  bien le retrouver,
lui, partout oŢ il serait.
     En ce moment, l'horloge de la Samaritaine sonna six heures ; les quatre
amis s'excus╔rent sur un rendez-vous, et prirent cong╩ de M. de Tr╩ville.
     Un temps  de galop les  conduisit sur la  route  de Chaillot ; le  jour
commen┌ait ┴ baisser, les  voitures passaient  et  repassaient ; d'Artagnan,
gard╩  ┴ quelques  pas par ses amis, plongeait ses regards jusqu'au fond des
carrosses, et n'y apercevait aucune figure de connaissance.
     Enfin, apr╔s, un quart d'heure d'attente et comme le cr╩puscule tombait
tout ┴ fait, une voiture  apparut, arrivant  au  grand galop par la route de
S╔vres  ;  un pressentiment  dit d'avance  ┴  d'Artagnan  que  cette voiture
renfermait la personne qui lui avait donn╩ rendez-vous :  le jeune homme fut
tout ╩tonn╩  lui-m╦me  de  sentir  son coeur battre si  violemment.  Presque
aussitĂt  une t╦te  de  femme  sortit par  la  porti╔re, deux doigts  sur la
bouche, comme pour recommander le silence, ou comme pour envoyer un baiser ;
d'Artagnan poussa  un  l╩ger  cri  de  joie, cette femme,  ou  plutĂt  cette
apparition, car la voiture ╩tait pass╩e avec la rapidit╩ d'une vision, ╩tait
Mme Bonacieux.
     Par un  mouvement  involontaire, et  malgr╩  la  recommandation  faite,
d'Artagnan lan┌a son  cheval  au  galop  et  en quelques bonds rejoignit  la
voiture  ;  mais la glace de  la porti╔re ╩tait  herm╩tiquement ferm╩e :  la
vision avait disparu.
     D'Artagnan  se  rappela alors cette  recommandation : " Si vous tenez ┴
votre vie et ┴ celle des  personnes  qui  vous aiment, demeurez immobile  et
comme si vous n'aviez rien vu. "
     Il s'arr╦ta donc, tremblant non pour lui, mais pour la pauvre femme qui
╩videmment s'╩tait expos╩e ┴ un grand p╩ril en lui donnant ce rendez- vous.
     La  voiture  continua  sa  route  toujours marchant  ┴ fond  de  train,
s'enfon┌a dans Paris et disparut.
     D'Artagnan  ╩tait  rest╩  interdit ┴ la m╦me place  et ne  sachant  que
penser. Si  c'╩tait Mme  Bonacieux  et si elle revenait ┴ Paris, pourquoi ce
rendez-vous fugitif,  pourquoi ce simple ╩change d'un coup d'oeil,  pourquoi
ce baiser  perdu  ?  Si d'un autre cĂt╩  ce  n'╩tait pas elle,  ce qui ╩tait
encore  bien possible, car  le  peu de jour  qui restait rendait une  erreur
facile, si ce n'╩tait pas  elle, ne serait-ce  pas le commencement d'un coup
de  main  mont╩  contre lui avec  l'appÎt de  cette  femme pour laquelle  on
connaissait son amour ?
     Les trois  compagnons  se  rapproch╔rent  de  lui.  Tous  trois avaient
parfaitement  vu  une  t╦te  de femme appara¤tre  ┴  la porti╔re, mais aucun
d'eux,  except╩  Athos,  ne connaissait  Mme Bonacieux.  L'avis d'Athos,  au
reste, fut que c'╩tait bien elle ; mais moins pr╩occup╩ que d'Artagnan de ce
joli visage, il avait cru voir une seconde t╦te, une t╦te d'homme au fond de
la voiture.
     "  S'il en est  ainsi, dit  d'Artagnan, ils la transportent  sans doute
d'une prison dans une autre. Mais que veulent-ils donc faire de cette pauvre
cr╩ature, et comment la rejoindrai-je jamais ?
     -- Ami, dit gravement Athos, rappelez-vous que les morts sont les seuls
qu'on ne soit pas expos╩ ┴ rencontrer sur la  terre. Vous  en savez  quelque
chose ainsi  que moi, n'est-ce pas ? Or, si votre ma¤tresse n'est pas morte,
si c'est elle  que  nous  venons  de  voir, vous la  retrouverez  un jour ou
l'autre.  Et peut-╦tre, mon Dieu, ajouta-t-il  avec un accent misanthropique
qui lui ╩tait propre, peut-╦tre plus tĂt que vous ne voudrez. "
     Sept  heures et  demie  sonn╔rent,  la voiture  ╩tait  en  retard d'une
vingtaine de minutes  sur le rendez-vous donn╩.  Les amis  de d'Artagnan lui
rappel╔rent qu'il avait  une visite  ┴ faire,  tout en lui faisant  observer
qu'il ╩tait encore temps de s'en d╩dire.
     Mais d'Artagnan ╩tait ┴ la fois ent╦t╩ et curieux. Il avait mis dans sa
t╦te qu'il irait au Palais-Cardinal, et qu'il  saurait ce  que  voulait  lui
dire Son Eminence. Rien ne put le faire changer de r╩solution.
     On arriva rue  Saint-Honor╩, et place  du Palais-Cardinal on trouva les
douze  mousquetaires  convoqu╩s  qui  se  promenaient  en   attendant  leurs
camarades. L┴ seulement, on leur expliqua ce dont il ╩tait question.
     D'Artagnan ╩tait fort connu dans l'honorable corps des mousquetaires du
roi, oŢ l'on savait qu'il prendrait un  jour sa place ; on le regardait donc
d'avance comme un camarade. Il r╩sulta de ces ant╩c╩dents que chacun accepta
de grand coeur la  mission pour  laquelle  il  ╩tait convi╩ ;  d'ailleurs il
s'agissait, selon  toute  probabilit╩,  de jouer  un mauvais tour  ┴  M.  le
cardinal  et  ┴ ses  gens, et pour  de  pareilles  exp╩ditions,  ces  dignes
gentilshommes ╩taient toujours pr╦ts.
     Athos les partagea donc en trois groupes, prit le commandement de l'un,
donna le second ┴ Aramis et le troisi╔me ┴  Porthos, puis chaque groupe alla
s'embusquer en face d'une sortie.
     D'Artagnan, de son cĂt╩, entra bravement par la porte principale.
     Quoiqu'il se sent¤t  vigoureusement appuy╩,  le jeune homme n'╩tait pas
sans inqui╩tude en  montant  pas ┴ pas le grand escalier.  Sa  conduite avec
Milady ressemblait tant  soit peu  ┴ une  trahison,  et  il se  doutait  des
relations politiques qui existaient entre  cette femme et le cardinal  ;  de
plus,  de Wardes,  qu'il avait si  mal accommod╩, ╩tait des  fid╔les de  Son
Eminence, et d'Artagnan  savait  que  si Son  Eminence ╩tait terrible  ┴ ses
ennemis, elle ╩tait fort attach╩e ┴ ses amis.
     "  Si de Wardes a racont╩ toute notre affaire au cardinal, ce qui n'est
pas douteux, et s'il m'a reconnu, ce qui est probable, je dois me regarder ┴
peu pr╔s  comme un homme condamn╩,  disait d'Artagnan en  secouant  la t╦te.
Mais  pourquoi  a-t-il attendu jusqu'aujourd'hui ? C'est tout simple, Milady
aura port╩ plainte  contre  moi avec cette hypocrite douleur qui la rend  si
int╩ressante, et ce dernier crime aura fait d╩border le vase.
     " Heureusement,  ajouta-t-il, mes bons amis sont  en bas, et ils ne  me
laisseront  pas  emmener  sans  me  d╩fendre.  Cependant  la  compagnie  des
mousquetaires de M. de Tr╩ville ne peut  pas faire ┴ elle seule la guerre au
cardinal, qui  dispose des forces  de toute la  France, et devant  lequel la
reine est  sans pouvoir et le  roi sans volont╩.  D'Artagnan, mon ami, tu es
brave, tu as d'excellentes qualit╩s, mais les femmes te perdront ! "
     Il  en   ╩tait   ┴   cette  triste  conclusion  lorsqu'il  entra   dans
l'antichambre. Il remit sa lettre ┴ l'huissier  de service qui le fit passer
dans la salle d'attente et s'enfon┌a dans l'int╩rieur du palais.
     Dans cette  salle  d'attente  ╩taient  cinq  ou  six  gardes  de M.  le
cardinal, qui, reconnaissant d'Artagnan et sachant que c'╩tait lui qui avait
bless╩ Jussac, le regard╔rent en souriant d'un singulier sourire.
     Ce sourire parut  ┴ d'Artagnan d'un  mauvais  augure ; seulement, comme
notre Gascon n'╩tait pas facile ┴ intimider, ou que plutĂt, grÎce ┴ un grand
orgueil naturel aux gens de son pays, il ne laissait pas  voir facilement ce
qui se passait dans  son Îme, quand  ce qui s'y passait ressemblait ┴  de la
crainte, il se campa fi╔rement devant MM. les gardes et attendit la main sur
la hanche, dans une attitude qui ne manquait pas de majest╩.
     L'huissier rentra et  fit signe ┴ d'Artagnan de le suivre. Il sembla au
jeune  homme que les gardes, en le  regardant s'╩loigner, chuchotaient entre
eux.
     Il  suivit  un  corridor,  traversa  un  grand salon,  entra  dans  une
biblioth╔que, et se trouva en face  d'un homme assis devant un bureau et qui
╩crivait.
     L'huissier l'introduisit et se retira sans dire  une parole. D'Artagnan
crut d'abord  qu'il avait affaire ┴ quelque juge examinant son dossier, mais
il s'aper┌ut que l'homme de bureau ╩crivait ou plutĂt corrigeait des  lignes
d'in╩gales longueurs, en  scandant des mots sur ses  doigts ; il  vit  qu'il
╩tait en face d'un po╔te. Au bout d'un instant, le po╔te ferma son manuscrit
sur  la couverture duquel ╩tait  ╩crit : MIRAME, trag╩die en cinq actes , et
leva la t╦te.
     D'Artagnan reconnut le cardinal.




     Le cardinal appuya son coude sur son manuscrit, sa joue sur sa main, et
regarda  un  instant  le jeune homme. Nul  n'avait l'oeil  plus profond╩ment
scrutateur  que le  cardinal de  Richelieu,  et d'Artagnan sentit  ce regard
courir par ses veines comme une fi╔vre.
     Cependant il  fit bonne contenance, tenant son  feutre  ┴ la  main,  et
attendant le bon  plaisir de  Son Eminence, sans trop  d'orgueil, mais aussi
sans trop d'humilit╩.
     " Monsieur, lui dit le cardinal, ╦tes-vous un d'Artagnan du B╩arn ?
     -- Oui, Monseigneur, r╩pondit le jeune homme.
     --  Il  y  a  plusieurs branches  de d'Artagnan  ┴  Tarbes et dans  les
environs, dit le cardinal, ┴ laquelle appartenez-vous ?
     -- Je suis le fils de celui qui a fait les  guerres de religion avec le
grand roi Henri, p╔re de Sa Gracieuse Majest╩.
     -- C'est bien cela. C'est vous qui ╦tes parti, il y a sept ┴ huit  mois
┴ peu pr╔s, de votre pays, pour venir chercher fortune dans la capitale ?
     -- Oui, Monseigneur.
     -- Vous ╦tes venu par Meung, oŢ il vous est arriv╩ quelque chose, je ne
sais plus trop quoi, mais enfin quelque chose.
     -- Monseigneur, dit d'Artagnan, voici ce qui m'est arriv╩...
     --  Inutile, inutile, reprit le  cardinal avec un sourire qui indiquait
qu'il  connaissait l'histoire  aussi  bien  que  celui  qui  voulait  la lui
raconter ; vous ╩tiez recommand╩ ┴ M. de Tr╩ville, n'est-ce pas ?
     -- Oui, Monseigneur ; mais justement, dans cette malheureuse affaire de
Meung...
     -- La lettre avait ╩t╩ perdue, reprit l'Eminence ; oui,  je sais cela ;
mais M. de Tr╩ville est un habile physionomiste  qui conna¤t les hommes ┴ la
premi╔re vue, et il vous a plac╩ dans la compagnie de son beau-fr╔re, M. des
Essarts, en vous laissant esp╩rer qu'un jour ou l'autre vous entreriez  dans
les mousquetaires.
     -- Monseigneur est parfaitement renseign╩, dit d'Artagnan.
     -- Depuis ce  temps-l┴, il vous est arriv╩ bien des choses  : vous vous
╦tes promen╩ derri╔re les Chartreux,  un jour qu'il e┘t mieux valu que  vous
fussiez ailleurs ; puis, vous avez  fait avec vos amis un voyage aux eaux de
Forges ; eux se  sont arr╦t╩s en route ; mais vous, vous avez continu╩ votre
chemin. C'est tout simple, vous aviez des affaires en Angleterre.
     -- Monseigneur, dit d'Artagnan tout interdit, j'allais...
     -- A la chasse, ┴ Windsor, ou ailleurs,  cela ne regarde  personne.  Je
sais cela, moi, parce que mon ╩tat est de  tout savoir. A votre retour, vous
avez  ╩t╩  re┌u  par une auguste personne, et je  vois avec plaisir que vous
avez conserv╩ le souvenir qu'elle vous a donn╩. "
     -- D'Artagnan porta la main au diamant qu'il tenait  de la reine, et en
tourna vivement le chaton en dedans ; mais il ╩tait trop tard.
     " Le lendemain  de ce jour, vous  avez re┌u la visite de Cavois, reprit
le cardinal ; il allait vous prier de passer au  palais ;  cette visite vous
ne la lui avez pas rendue, et vous avez eu tort.
     --  Monseigneur,  je  craignais  d'avoir encouru la disgrÎce  de  Votre
Eminence.
     -- Eh ! pourquoi  cela, Monsieur ? pour avoir  suivi les  ordres de vos
sup╩rieurs  avec  plus d'intelligence  et de  courage  que  ne l'e┘t fait un
autre, encourir ma  disgrÎce quand  vous m╩ritiez  des ╩loges !  Ce sont les
gens qui n'ob╩issent  pas  que je punis, et  non  pas ceux  qui, comme vous,
ob╩issent... trop bien... Et, la preuve, rappelez-vous la date du jour oŢ je
vous avais fait dire de me venir voir, et cherchez dans votre m╩moire ce qui
est arriv╩ le soir m╦me. "
     C'╩tait le  soir m╦me qu'avait eu lieu  l'enl╔vement de Mme  Bonacieux.
D'Artagnan frissonna ; et  il  se  rappela qu'une  demi-heure auparavant  la
pauvre femme  ╩tait  pass╩e  pr╔s de lui, sans doute encore  emport╩e par la
m╦me puissance qui l'avait fait dispara¤tre.
     " Enfin, continua  le cardinal, comme je n'entendais pas parler de vous
depuis quelque  temps,  j'ai voulu  savoir ce  que vous faisiez. D'ailleurs,
vous me  devez bien  quelque remerciement -- : vous avez remarqu╩  vous-m╦me
combien vous avez ╩t╩ m╩nag╩ dans toutes les circonstances. "
     D'Artagnan s'inclina avec respect.
     "  Cela, continua  le cardinal,  partait non  seulement d'un  sentiment
d'╩quit╩ naturelle,  mais  encore  d'un plan que  je m'╩tais  trac╩  ┴ votre
╩gard. "
     D'Artagnan ╩tait de plus en plus ╩tonn╩.
     "  Je voulais vous exposer ce plan  le jour oŢ vous re┌┘tes ma premi╔re
invitation ;  mais vous n'╦tes pas venu. Heureusement, rien n'est perdu pour
ce  retard,  et  aujourd'hui vous allez l'entendre. Asseyez-vous l┴,  devant
moi, Monsieur d'Artagnan  :  vous  ╦tes  assez  bon gentilhomme pour  ne pas
╩couter debout. "
     Et le cardinal indiqua du doigt une chaise au jeune homme, qui ╩tait si
╩tonn╩ de ce qui se passait, que, pour ob╩ir, il attendit un second signe de
son interlocuteur.
     " Vous ╦tes brave, Monsieur d'Artagnan, continua l'Eminence ; vous ╦tes
prudent, ce qui vaut  mieux. J'aime les hommes de t╦te et de coeur, moi ; ne
vous effrayez  pas, dit-il en souriant, par les hommes  de coeur,  j'entends
les hommes de  courage ; mais, tout jeune que  vous ╦tes, et ┴ peine entrant
dans le  monde, vous avez  des ennemis puissants : si vous n'y prenez garde,
ils vous perdront !
     --  H╩las ! Monseigneur, r╩pondit  le jeune  homme, ils le feront  bien
facilement, sans doute ; car ils sont forts et bien appuy╩s, tandis que  moi
je suis seul !
     -- Oui, c'est vrai ; mais, tout seul que vous ╦tes, vous avez d╩j┴ fait
beaucoup,  et  vous  ferez encore plus, je n'en doute  pas.  Cependant, vous
avez, je le crois,  besoin d'╦tre guid╩ dans l'aventureuse carri╔re que vous
avez entreprise ; car, si je  ne me  trompe,  vous  ╦tes  venu  ┴ Paris avec
l'ambitieuse id╩e de faire fortune.
     --   Je  suis  dans  l'Îge  des  folles  esp╩rances,  Monseigneur,  dit
d'Artagnan.
     -- Il n'y a de  folles esp╩rances que pour les sots,  Monsieur, et vous
╦tes homme d'esprit. Voyons, que diriez-vous d'une enseigne dans mes gardes,
et d'une compagnie apr╔s la campagne ?
     -- Ah ! Monseigneur !
     -- Vous acceptez, n'est-ce pas ?
     -- Monseigneur, reprit d'Artagnan d'un air embarrass╩.
     -- Comment, vous refusez ? s'╩cria le cardinal avec ╩tonnement.
     -- Je suis dans les gardes de Sa Majest╩, Monseigneur, et je n'ai point
de raisons d'╦tre m╩content.
     -- Mais il me semble, dit l'Eminence, que mes gardes, ┴ moi, sont aussi
les gardes de Sa Majest╩, et que, pourvu qu'on serve dans un corps fran┌ais,
on sert le roi.
     -- Monseigneur, Votre Eminence a mal compris mes paroles.
     -- Vous voulez un  pr╩texte, n'est-ce pas  ? Je comprends.  Eh bien, ce
pr╩texte, vous l'avez. L'avancement, la campagne qui s'ouvre, l'occasion que
je vous  offre,  voil┴ pour  le monde ; pour vous, le besoin  de protections
s┘res ;  car il est bon que vous sachiez, Monsieur d'Artagnan, que j'ai re┌u
des  plaintes  graves contre vous,  vous ne consacrez pas  exclusivement vos
jours et vos nuits au service du roi. "
     D'Artagnan rougit.
     "  Au reste, continua le cardinal en posant la main sur une  liasse  de
papiers, j'ai l┴ tout un dossier qui vous concerne ;  mais avant de le lire,
j'ai voulu  causer  avec  vous.  Je  vous sais  homme  de r╩solution, et vos
services bien  dirig╩s,  au  lieu  de vous  mener  ┴  mal,  pourraient  vous
rapporter beaucoup. Allons, r╩fl╩chissez, et d╩cidez-vous.
     -- Votre  bont╩ me confond,  Monseigneur,  r╩pondit d'Artagnan,  et  je
reconnais dans Votre  Eminence une grandeur d'Îme qui me fait petit comme un
ver  de  terre  ;  mais enfin, puisque Monseigneur  me permet de lui  parler
franchement... "
     D'Artagnan s'arr╦ta.
     " Oui, parlez.
     --  Eh  bien,  je dirai ┴ Votre  Eminence  que  tous mes  amis sont aux
mousquetaires et  aux gardes du  roi, et que  mes ennemis,  par une fatalit╩
inconcevable,  sont ┴ Votre Eminence ; je serais  donc  mal venu  ici et mal
regard╩ l┴-bas, si j'acceptais ce que m'offre Monseigneur.
     -- Auriez-vous d╩j┴ cette orgueilleuse id╩e que je ne vous offre pas ce
que vous valez, Monsieur ? dit le cardinal avec un sourire de d╩dain.
     -- Monseigneur, Votre Eminence est cent fois trop bonne pour moi, et au
contraire je pense n'avoir point encore fait assez pour  ╦tre  digne  de ses
bont╩s.  Le si╔ge de La Rochelle va s'ouvrir, Monseigneur ; je servirai sous
les yeux de Votre Eminence, et si j'ai  le bonheur de me conduire ┴ ce si╔ge
de telle fa┌on  que je m╩rite d'attirer ses regards, Eh bien,  apr╔s j'aurai
au moins  derri╔re moi quelque action d'╩clat pour  justifier  la protection
dont  elle voudra bien  m'honorer. Toute  chose  doit se faire ┴  son temps,
Monseigneur ;  peut-╦tre plus tard aurai-je le droit  de me  donner, ┴ cette
heure j'aurais l'air de me vendre.
     --  C'est-┴-dire que  vous refusez  de  me  servir,  Monsieur,  dit  le
cardinal  avec  un  ton de d╩pit  dans  lequel per┌ait  cependant une  sorte
d'estime ; demeurez donc libre et gardez vos haines et vos sympathies.
     -- Monseigneur...
     -- Bien, bien,  dit le  cardinal, je  ne  vous en  veux pas, mais  vous
comprenez, on a assez de d╩fendre ses amis et de les r╩compenser, on ne doit
rien ┴  ses ennemis, et cependant je vous  donnerai  un conseil : tenez-vous
bien,  Monsieur  d'Artagnan, car,  du moment que j'aurai retir╩ ma  main  de
dessus vous, je n'ach╔terai pas votre vie pour une obole.
     --  J'y  tÎcherai,  Monseigneur,  r╩pondit le  Gascon  avec  une  noble
assurance.
     -- Songez plus tard, et ┴ un certain moment, s'il vous arrive  malheur,
dit Richelieu avec intention, que c'est moi qui ai ╩t╩ vous chercher, et que
j'ai fait ce que j'ai pu pour que ce malheur ne vous arrivÎt pas.
     -- J'aurai, quoi qu'il arrive, dit d'Artagnan en mettant la main sur sa
poitrine et en s'inclinant, une ╩ternelle reconnaissance ┴ Votre Eminence de
ce qu'elle fait pour moi en ce moment.
     -- Eh bien donc ! comme vous l'avez dit, Monsieur d'Artagnan, nous nous
reverrons  apr╔s  la  campagne ;  je  vous suivrai des  yeux  ; car je serai
l┴-bas, reprit le  cardinal en montrant du doigt ┴ d'Artagnan une magnifique
armure qu'il devait endosser, et ┴ notre retour, Eh bien, nous compterons !
     -- Ah ! Monseigneur, s'╩cria d'Artagnan, ╩pargnez-moi le poids de votre
disgrÎce ; restez neutre, Monseigneur, si  vous trouvez que j'agis en galant
homme.
     --  Jeune homme, dit Richelieu, si je puis vous dire encore une fois ce
que je vous ai dit aujourd'hui, je vous promets de vous le dire. "
     Cette derni╔re parole de Richelieu exprimait  un doute terrible ;  elle
consterna  d'Artagnan  plus  que  n'e┘t  fait  une  menace,  car c'╩tait  un
avertissement. Le cardinal cherchait donc ┴ le  pr╩server de quelque malheur
qui le mena┌ait. Il ouvrit la bouche pour r╩pondre, mais d'un geste hautain,
le cardinal le cong╩dia.
     D'Artagnan sortit ; mais ┴ la porte le coeur fut pr╦t ┴ lui manquer, et
peu s'en  fallut  qu'il  ne rentrÎt.  Cependant  la figure  grave  et s╩v╔re
d'Athos lui apparut  : s'il faisait avec le cardinal  le  pacte que celui-ci
lui proposait, Athos ne lui donnerait plus la main, Athos le renierait.
     Ce fut cette crainte qui le retint, tant est puissante l'influence d'un
caract╔re vraiment grand sur tout ce qui l'entoure.
     D'Artagnan descendit  par le m╦me escalier qu'il ╩tait entr╩, et trouva
devant la porte Athos et les quatre mousquetaires qui attendaient son retour
et  qui commen┌aient  ┴  s'inqui╩ter. D'un  mot d'Artagnan les  rassura,  et
Planchet courut pr╩venir les autres postes qu'il ╩tait inutile de monter une
plus  longue  garde, attendu  que son ma¤tre ╩tait  sorti  sain et  sauf  du
Palais-Cardinal.
     Rentr╩s chez Athos, Aramis  et Porthos s'inform╔rent des causes de  cet
╩trange  rendez-vous  ; mais d'Artagnan se  contenta de leur dire  que M. de
Richelieu l'avait fait venir pour lui proposer d'entrer dans ses gardes avec
le grade d'enseigne, et qu'il avait refus╩.
     " Et  vous avez eu raison " , s'╩cri╔rent d'une seule voix  Porthos  et
Aramis.
     Athos  tomba dans  une  profonde r╦verie  et  ne  r╩pondit  rien.  Mais
lorsqu'il fut seul avec d'Artagnan :
     " Vous  avez fait ce que vous deviez faire, d'Artagnan, dit Athos, mais
peut-╦tre avez-vous eu tort. "
     D'Artagnan  poussa  un  soupir ;  car cette voix r╩pondait  ┴  une voix
secr╔te de son Îme, qui lui disait que de grands malheurs l'attendaient.
     La journ╩e du lendemain se passa en pr╩paratifs  de d╩part ; d'Artagnan
alla faire ses adieux ┴ M. de  Tr╩ville. A cette heure on croyait encore que
la  s╩paration des  gardes et  des mousquetaires  serait momentan╩e,  le roi
tenant son parlement  le  jour m╦me  et  devant partir  le lendemain. M.  de
Tr╩ville se contenta donc de demander ┴ d'Artagnan s'il avait besoin de lui,
mais d'Artagnan r╩pondit fi╔rement qu'il avait tout ce qu'il lui fallait.
     La nuit  r╩unit tous les camarades de la compagnie des gardes de M. des
Essarts et de  la compagnie des mousquetaires de M. de Tr╩ville, qui avaient
fait amiti╩ ensemble. On se quittait pour se revoir quand il plairait ┴ Dieu
et s'il plaisait ┴ Dieu. La nuit fut donc des plus bruyantes,  comme on peut
le  penser, car, en pareil cas, on ne peut combattre l'extr╦me pr╩occupation
que par l'extr╦me insouciance.
     Le  lendemain, au premier  son des trompettes, les amis se quitt╔rent :
les mousquetaires coururent ┴ l'hĂtel de M. de Tr╩ville, les gardes ┴  celui
de M. des Essarts. Chacun des capitaines conduisit aussitĂt  sa compagnie au
Louvre, oŢ le roi passait sa revue.
     Le roi ╩tait triste et paraissait malade, ce qui lui Ătait un peu de sa
haute mine.  En  effet,  la veille, la  fi╔vre  l'avait  pris  au  milieu du
parlement et tandis qu'il tenait son lit de justice. Il n'en ╩tait pas moins
d╩cid╩  ┴ partir le soir m╦me ; et, malgr╩  les observations qu'on lui avait
faites, il  avait  voulu  passer  sa revue, esp╩rant, par le premier coup de
vigueur, vaincre la maladie qui commen┌ait ┴ s'emparer de lui.
     La  revue  pass╩e,   les   gardes  se  mirent   seuls  en  marche,  les
mousquetaires ne devant  partir  qu'avec le  roi,  ce qui  permit ┴  Porthos
d'aller faire, dans son superbe ╩quipage, un tour dans la rue aux Ours.
     La  procureuse le  vit  passer dans son uniforme neuf et  sur son  beau
cheval. Elle aimait trop Porthos pour le laisser partir ainsi ; elle lui fit
signe de descendre et de venir aupr╔s d'elle. Porthos ╩tait magnifique ; ses
╩perons r╩sonnaient, sa  cuirasse  brillait,  son ╩p╩e lui battait fi╔rement
les jambes.  Cette  fois  les  clercs n'eurent  aucune  envie de  rire, tant
Porthos avait l'air d'un coupeur d'oreilles.
     Le mousquetaire fut introduit pr╔s de  M. Coquenard, dont le petit oeil
gris brilla de col╔re en voyant son cousin tout flambant neuf. Cependant une
chose le consola int╩rieurement ; c'est qu'on disait partout que la campagne
serait rude :  il esp╩rait tout doucement,  au  fond du coeur, que Porthos y
serait tu╩.
     Porthos  pr╩senta  ses  compliments ┴ ma¤tre  Coquenard et lui fit  ses
adieux ; ma¤tre Coquenard lui souhaita toutes sortes de prosp╩rit╩s. Quant ┴
Mme Coquenard, elle  ne pouvait retenir ses  larmes ; mais on ne tira aucune
mauvaise  cons╩quence  de  sa  douleur,  on  la savait  fort attach╩e ┴  ses
parents, pour lesquels  elle avait toujours eu de cruelles disputes avec son
mari.
     Mais les v╩ritables adieux se firent dans la chambre de Mme Coquenard :
ils furent d╩chirants.
     Tant  que la procureuse put  suivre des yeux  son amant, elle agita  un
mouchoir en  se  penchant hors de la  fen╦tre,  ┴ croire qu'elle voulait  se
pr╩cipiter. Porthos re┌ut toutes ces marques de tendresse en homme habitu╩ ┴
de pareilles d╩monstrations.  Seulement, en tournant  le  coin de la rue, il
souleva son feutre et l'agita en signe d'adieu.
     De son cĂt╩,  Aramis ╩crivait une longue lettre. A qui  ? Personne n'en
savait rien. Dans la  chambre voisine, Ketty, qui devait partir le soir m╦me
pour Tours, attendait cette lettre myst╩rieuse.
     Athos buvait ┴ petits coups la derni╔re bouteille de son vin d'Espagne.
     Pendant ce temps, d'Artagnan d╩filait avec sa compagnie.
     En  arrivant au faubourg  Saint-Antoine,  il se  retourna pour regarder
gaiement  la  Bastille ;  mais, comme  c'╩tait la  Bastille  seulement qu'il
regardait, il ne vit point Milady, qui, mont╩e  sur  un cheval isabelle,  le
d╩signait  du  doigt  ┴  deux  hommes  de  mauvaise mine qui  s'approch╔rent
aussitĂt des  rangs pour le reconna¤tre. Sur une interrogation qu'ils firent
du regard, Milady r╩pondit par un signe que c'╩tait bien lui. Puis, certaine
qu'il ne  pouvait plus  y  avoir de m╩prise dans  l'ex╩cution de ses ordres,
elle piqua son cheval et disparut.
     Les  deux  hommes suivirent  alors  la compagnie, et, ┴  la  sortie  du
faubourg  Saint-Antoine, mont╔rent  sur  des  chevaux  tout  pr╩par╩s  qu'un
domestique sans livr╩e tenait en main en les attendant.




     Le si╔ge  de La Rochelle fut  un des  grands ╩v╩nements  politiques  du
r╔gne de Louis XIII, et une des  grandes entreprises militaires du cardinal.
Il est  donc int╩ressant,  et m╦me n╩cessaire,  que nous en disions quelques
mots ; plusieurs d╩tails de ce si╔ge  se liant d'ailleurs d'une mani╔re trop
importante ┴ l'histoire que  nous avons entrepris de raconter, pour que nous
les passions sous silence.
     Les  vues politiques du cardinal, lorsqu'il entreprit ce si╔ge, ╩taient
consid╩rables.   Exposons-les   d'abord,   puis  nous   passerons  aux  vues
particuli╔res qui n'eurent peut-╦tre pas sur Son  Eminence moins d'influence
que les premi╔res.
     Des villes importantes donn╩es par Henri  IV aux huguenots comme places
de  s┘ret╩,  il  ne restait  plus  que  La Rochelle. Il  s'agissait donc  de
d╩truire ce dernier boulevard du calvinisme,  levain  dangereux,  auquel  se
venaient incessamment m╦ler des  ferments  de  r╩volte civile ou  de  guerre
╩trang╔re.
     Espagnols, Anglais, Italiens m╩contents, aventuriers de  toute  nation,
soldats  de  fortune de toute  secte  accouraient  au premier appel sous les
drapeaux des  protestants et s'organisaient comme une vaste association dont
les branches divergeaient ┴ loisir sur tous les points de l'Europe.
     La Rochelle, qui  avait pris une nouvelle importance  de  la ruine  des
autres  villes  calvinistes,  ╩tait  donc  le foyer  des  dissensions et des
ambitions. Il  y  avait plus, son  port  ╩tait la derni╔re porte ouverte aux
Anglais  dans le royaume de France ;  et en la fermant ┴ l'Angleterre, notre
╩ternelle  ennemie, le cardinal  achevait l'oeuvre de Jeanne d'Arc et du duc
de Guise.
     Aussi  Bassompierre,  qui ╩tait  ┴  la fois  protestant et  catholique,
protestant de conviction et catholique comme commandeur du  Saint- Esprit  ;
Bassompierre,  qui  ╩tait  Allemand de  naissance  et Fran┌ais  de  coeur  ;
Bassompierre, enfin,  qui avait un commandement particulier  au si╔ge de  La
Rochelle, disait-il, en chargeant  ┴  la t╦te de  plusieurs autres seigneurs
protestants comme lui :
     "  Vous verrez, Messieurs, que  nous serons assez b╦tes pour prendre La
Rochelle ! "
     Et Bassompierre  avait  raison  :  la  canonnade  de  l'¤le  de  R╩ lui
pr╩sageait les dragonnades des C╩vennes ;  la prise de La  Rochelle ╩tait la
pr╩face de la r╩vocation de l'╩dit de Nantes.
     Mais  nous l'avons  dit, ┴ cĂt╩  de  ces vues  du ministre  niveleur et
simplificateur, et qui appartiennent ┴  l'histoire,  le chroniqueur est bien
forc╩ de  reconna¤tre  les petites vis╩es  de l'homme amoureux et  du  rival
jaloux.
     Richelieu, comme  chacun sait,  avait ╩t╩  amoureux de  la reine ;  cet
amour  avait-il  chez  lui  un  simple   but  politique  ou  ╩tait-ce   tout
naturellement une de ces profondes passions comme en inspira Anne d'Autriche
┴  ceux qui l'entouraient, c'est ce que nous ne saurions dire ; mais en tout
cas  on  a vu,  par  les  d╩veloppements ant╩rieurs de  cette histoire,  que
Buckingham l'avait emport╩ sur lui, et que, dans deux ou trois circonstances
et particuli╔rement dans celles des ferrets, il l'avait, grÎce au d╩vouement
des trois mousquetaires et au courage de d'Artagnan, cruellement mystifi╩.
     Il s'agissait  donc  pour Richelieu,  non  seulement de  d╩barrasser la
France d'un ennemi, mais de se venger d'un  rival  ; au reste,  la vengeance
devait ╦tre  grande et ╩clatante, et digne en tout d'un homme qui tient dans
sa main, pour ╩p╩e de combat, les forces de tout un royaume.
     Richelieu   savait   qu'en   combattant   l'Angleterre   il  combattait
Buckingham, qu'en  triomphant de l'Angleterre  il triomphait  de Buckingham,
enfin  qu'en  humiliant  l'Angleterre aux  yeux  de  l'Europe  il  humiliait
Buckingham aux yeux de la reine.
     De  son  cĂt╩  Buckingham,  tout  en  mettant  en  avant  l'honneur  de
l'Angleterre,  ╩tait  m┘  par des int╩r╦ts absolument  semblables  ┴ ceux du
cardinal ; Buckingham aussi  poursuivait une  vengeance particuli╔re  : sous
aucun  pr╩texte, Buckingham n'avait  pu rentrer en France comme ambassadeur,
il voulait y rentrer comme conqu╩rant.
     Il en r╩sulte que le v╩ritable enjeu de cette partie, que les deux plus
puissants  royaumes  jouaient pour le bon plaisir de  deux hommes  amoureux,
╩tait un simple regard d'Anne d'Autriche.
     Le premier avantage avait ╩t╩ au duc de Buckingham : arriv╩ inopin╩ment
en vue  de l'¤le de R╩ avec quatre-vingt-dix vaisseaux et vingt mille hommes
┴ peu pr╔s, il avait surpris le comte de Toiras, qui commandait pour  le roi
dans l'¤le ; il avait, apr╔s un combat sanglant, op╩r╩ son d╩barquement.
     Relatons en passant que dans ce combat avait p╩ri le baron de Chantal ;
le baron de Chantal laissait orpheline une petite fille de dix-huit mois.
     Cette petite fille fut depuis Mme de S╩vign╩.
     Le comte  de  Toiras se  retira dans la citadelle Saint-Martin avec  la
garnison, et jeta une centaine d'hommes dans un petit fort qu'on appelait le
fort de La Pr╩e.
     Cet ╩v╩nement avait hÎt╩ les r╩solutions  du cardinal ; et en attendant
que  le roi  et  lui  pussent aller  prendre le  commandement du si╔ge de La
Rochelle, qui ╩tait r╩solu, il avait fait partir  Monsieur pour  diriger les
premi╔res  op╩rations, et  avait  fait  filer  vers le th╩Ître de  la guerre
toutes les troupes dont il avait pu disposer.
     C'╩tait  de  ce d╩tachement  envoy╩  en  avant-garde que faisait partie
notre ami d'Artagnan.
     Le roi,  comme nous l'avons  dit, devait  suivre,  aussitĂt son  lit de
justice tenu  ; mais  en se  levant de ce lit de justice,  le  28  juin,  il
s'╩tait senti  pris par  la  fi╔vre ; il n'en avait pas moins  voulu partir,
mais, son ╩tat empirant, il avait ╩t╩ forc╩ de s'arr╦ter ┴ Villeroi.
     Or,  oŢ  s'arr╦tait le  roi s'arr╦taient  les  mousquetaires  ;  il  en
r╩sultait que d'Artagnan, qui ╩tait purement et simplement dans  les gardes,
se trouvait s╩par╩, momentan╩ment du moins, de ses bons  amis Athos, Porthos
et  Aramis ; cette s╩paration, qui n'╩tait  pour lui qu'une contrari╩t╩, f┘t
certes devenue une inqui╩tude s╩rieuse s'il e┘t  pu deviner de quels dangers
inconnus il ╩tait entour╩.
     Il n'en  arriva  pas moins  sans accident  au  camp  ╩tabli  devant  La
Rochelle, vers le 10 du mois de septembre de l'ann╩e 1627.
     Tout ╩tait dans le m╦me  ╩tat : le  duc  de  Buckingham et ses Anglais,
ma¤tres  de  l'¤le  de R╩, continuaient  d'assi╩ger,  mais  sans succ╔s,  la
citadelle de Saint-Martin et le  fort de La Pr╩e, et les hostilit╩s avec  La
Rochelle ╩taient commenc╩es  depuis  deux ou trois  jours ┴ propos d'un fort
que le duc d'Angoul╦me venait de faire construire pr╔s de la ville.
     Les  gardes, sous  le  commandement  de M.  des Essarts,  avaient  leur
logement aux Minimes.
     Mais, nous le savons, d'Artagnan, pr╩occup╩ de l'ambition de passer aux
mousquetaires,  avait  rarement fait amiti╩  avec  ses  camarades  ;  il  se
trouvait donc isol╩ et livr╩ ┴ ses propres r╩flexions.
     Ses r╩flexions n'╩taient pas riantes : depuis un  an qu'il ╩tait arriv╩
┴ Paris,  il s'╩tait  m╦l╩ aux  affaires publiques  ;  ses  affaires priv╩es
n'avaient pas fait grand chemin comme amour et comme fortune.
     Comme amour, la seule femme qu'il e┘t aim╩e ╩tait Mme Bonacieux, et Mme
Bonacieux avait disparu  sans qu'il p┘t  d╩couvrir encore ce  qu'elle  ╩tait
devenue.
     Comme  fortune,  il  s'╩tait  fait,  lui  ch╩tif, ennemi  du  cardinal,
c'est-┴-dire  d'un homme  devant  lequel  tremblaient  les  plus  grands  du
royaume, ┴ commencer par le roi.
     Cet homme pouvait l'╩craser, et cependant il ne l'avait pas fait : pour
un esprit aussi perspicace que l'╩tait d'Artagnan, cette indulgence ╩tait un
jour par lequel il voyait dans un meilleur avenir.
     Puis,  il  s'╩tait  fait  encore  un  autre ennemi  moins  ┴  craindre,
pensait-il, mais  que  cependant  il sentait  instinctivement  n'╦tre  pas ┴
m╩priser : cet ennemi, c'╩tait Milady.
     En  ╩change   de  tout  cela  il  avait  acquis  la  protection  et  la
bienveillance de  la reine, mais  la bienveillance de la reine ╩tait, par le
temps  qui courait,  une cause de plus de pers╩cution ; et sa protection, on
le sait, prot╩geait fort mal : t╩moins Chalais et Mme Bonacieux.
     Ce qu'il avait  donc  gagn╩  de  plus clair  dans tout cela, c'╩tait le
diamant de  cinq ou six mille livres qu'il portait au  doigt ; et encore  ce
diamant, en supposant que d'Artagnan, dans ses projets d'ambition, voul┘t le
garder pour s'en  faire un jour un signe de reconnaissance pr╔s de la reine,
n'avait en attendant,  puisqu'il ne pouvait s'en d╩faire, pas plus de valeur
que les cailloux qu'il foulait ┴ ses pieds.
     Nous  disons "  que les  cailloux  qu'il foulait  ┴  ses pieds " ,  car
d'Artagnan faisait ces r╩flexions en  se promenant solitairement sur un joli
petit  chemin  qui  conduisait  du  camp  au  village  d'Angoutin ;  or  ces
r╩flexions  l'avaient  conduit  plus  loin  qu'il  ne croyait,  et  le  jour
commen┌ait  ┴ baisser,  lorsqu'au  dernier  rayon du soleil couchant  il lui
sembla voir briller derri╔re une haie le canon d'un mousquet.
     D'Artagnan  avait  l'oeil vif et  l'esprit  prompt,  il  comprit que le
mousquet  n'╩tait pas  venu l┴ tout  seul  et que celui  qui le  portait  ne
s'╩tait pas cach╩ derri╔re une haie dans des intentions amicales. Il r╩solut
donc de gagner au large, lorsque de l'autre cĂt╩  de la route,  derri╔re  un
rocher, il aper┌ut l'extr╩mit╩ d'un second mousquet.
     C'╩tait ╩videmment une embuscade.
     Le jeune homme jeta un coup d'oeil sur le premier mousquet et vit  avec
une certaine  inqui╩tude qu'il s'abaissait  dans sa direction, mais aussitĂt
qu'il  vit l'orifice du canon immobile il  se jeta ventre ┴  terre. En  m╦me
temps  le coup  partit, il entendit le  sifflement d'une balle  qui  passait
au-dessus de sa t╦te.
     Il  n'y avait pas de temps  ┴ perdre, d'Artagnan se redressa d'un bond,
et  au  m╦me moment la  balle  de l'autre  mousquet fit voler les cailloux ┴
l'endroit m╦me du chemin oŢ il s'╩tait jet╩ la face contre terre.
     D'Artagnan  n'╩tait  pas  un  de  ces  hommes  inutilement  braves  qui
cherchent une mort ridicule  pour qu'on  dise d'eux qu'ils  n'ont pas recul╩
d'un pas, d'ailleurs il ne  s'agissait plus de courage ici, d'Artagnan ╩tait
tomb╩ dans un guet-apens.
     " S'il y a un troisi╔me coup, se dit-il, je suis un homme perdu ! "
     Et aussitĂt prenant ses jambes ┴ son cou, il s'enfuit dans la direction
du camp, avec la vitesse des gens de son pays si renomm╩s pour leur  agilit╩
; mais, quelle que f┘t la rapidit╩ de sa course, le premier qui  avait tir╩,
ayant  eu  le  temps de recharger son arme, lui tira un second coup si  bien
ajust╩, cette fois,  que la balle traversa son feutre et  le fit voler ┴ dix
pas de lui.
     Cependant, comme  d'Artagnan n'avait pas d'autre chapeau, il ramassa le
sien  tout en  courant,  arriva fort essouffl╩ et fort pÎle, dans son logis,
s'assit sans rien dire ┴ personne et se mit ┴ r╩fl╩chir.
     Cet ╩v╩nement pouvait avoir trois causes :
     La  premi╔re  et  la plus  naturelle  pouvait  ╦tre une  embuscade  des
Rochelois, qui n'eussent pas ╩t╩ fÎch╩s de tuer un des gardes de Sa Majest╩,
d'abord  parce que  c'╩tait  un ennemi de  moins, et que cet  ennemi pouvait
avoir une bourse bien garnie dans sa poche.
     D'Artagnan prit son chapeau, examina  le trou de la balle, et secoua la
t╦te. La  balle  n'╩tait  pas une  balle  de  mousquet,  c'╩tait  une  balle
d'arquebuse  ; la  justesse du coup lui avait d╩j┴ donn╩ l'id╩e  qu'il avait
╩t╩  tir╩  par une arme particuli╔re  :  ce  n'╩tait  donc pas une embuscade
militaire, puisque la balle n'╩tait pas de calibre.
     Ce pouvait ╦tre un bon souvenir de M. le cardinal. On se rappelle qu'au
moment m╦me oŢ  il avait,  grÎce ┴ ce bienheureux rayon de soleil, aper┌u le
canon du fusil, il s'╩tonnait de la longanimit╩ de Son Eminence ┴ son ╩gard.
     Mais  d'Artagnan  secoua  la t╦te.  Pour les  gens  vers  lesquels elle
n'avait  qu'┴ ╩tendre la main, Son Eminence recourait rarement ┴ de  pareils
moyens.
     Ce pouvait ╦tre une vengeance de Milady.
     Ceci, c'╩tait plus probable.
     Il  chercha inutilement ┴ se  rappeler  ou les traits ou le costume des
assassins ;  il  s'╩tait ╩loign╩  d'eux si rapidement,  qu'il n'avait eu  le
loisir de rien remarquer.
     " Ah ! mes pauvres amis, murmura d'Artagnan, oŢ ╦tes-vous ? et que vous
me faites faute ! "
     D'Artagnan passa une fort  mauvaise  nuit. Trois  ou  quatre fois il se
r╩veilla en sursaut, se figurant qu'un homme s'approchait de son lit pour le
poignarder. Cependant  le  jour parut sans  que l'obscurit╩ e┘t amen╩  aucun
incident.
     Mais  d'Artagnan  se douta bien que  ce  qui ╩tait diff╩r╩  n'╩tait pas
perdu.
     D'Artagnan  resta toute la  journ╩e dans son logis ; il  se  donna pour
excuse, vis-┴-vis de lui-m╦me, que le temps ╩tait mauvais.
     Le surlendemain, ┴ neuf heures, on battit  aux champs. Le duc d'Orl╩ans
visitait les postes. Les gardes  coururent  aux armes,  d'Artagnan  prit son
rang au milieu de ses camarades.
     Monsieur  passa  sur le front de  bataille  ; puis  tous les  officiers
sup╩rieurs  s'approch╔rent de lui pour lui  faire leur cour, M. des Essarts,
le capitaine des gardes, comme les autres.
     Au  bout  d'un instant  il parut ┴ d'Artagnan que  M. des  Essarts  lui
faisait  signe de s'approcher de  lui : il attendit un nouveau geste de  son
sup╩rieur,  craignant de se  tromper, mais  ce  geste s'╩tant  renouvel╩, il
quitta les rangs et s'avan┌a pour prendre l'ordre.
     " Monsieur va  demander  des hommes  de bonne volont╩ pour  une mission
dangereuse, mais qui fera  honneur ┴ ceux qui l'auront accomplie, et je vous
ai fait signe afin que vous vous tinssiez pr╦t.
     -- Merci, mon capitaine !  " r╩pondit d'Artagnan,  qui ne demandait pas
mieux que de se distinguer sous les yeux du lieutenant g╩n╩ral.
     En  effet, les Rochelois avaient  fait une sortie  pendant la  nuit  et
avaient repris un bastion dont l'arm╩e royaliste s'╩tait empar╩e deux  jours
auparavant ; il s'agissait  de  pousser une  reconnaissance perdue pour voir
comment l'arm╩e gardait ce bastion.
     Effectivement, au bout de quelques instants, Monsieur ╩leva  la voix et
dit :
     "  Il  me  faudrait,  pour  cette mission, trois  ou quatre volontaires
conduits par un homme s┘r.
     -- Quant ┴  l'homme s┘r, je l'ai sous la  main, Monseigneur, dit M. des
Essarts en montrant d'Artagnan ; et quant aux  quatre  ou  cinq volontaires,
Monseigneur n'a qu'┴ faire conna¤tre  ses intentions,  et  les hommes ne lui
manqueront pas.
     -- Quatre hommes de bonne volont╩ pour venir se faire tuer avec moi ! "
dit d'Artagnan en levant son ╩p╩e.
     Deux de ses camarades aux gardes s'╩lanc╔rent aussitĂt, et deux soldats
s'╩tant joints ┴ eux, il se trouva que le nombre demand╩  ╩tait  suffisant ;
d'Artagnan  refusa donc tous les autres, ne voulant pas faire de passe-droit
┴ ceux qui avaient la priorit╩.
     On ignorait  si,  apr╔s  la prise du  bastion, les  Rochelois l'avaient
╩vacu╩ ou s'ils y avaient laiss╩ garnison ; il fallait donc examiner le lieu
indiqu╩ d'assez pr╔s pour v╩rifier la chose.
     D'Artagnan partit avec ses  quatre compagnons  et suivit la tranch╩e  :
les  deux  gardes  marchaient  au m╦me rang que lui et les  soldats venaient
par-derri╔re.
     Ils arriv╔rent  ainsi,  en  se  couvrant  de  rev╦tements, jusqu'┴  une
centaine de pas du bastion ! L┴, d'Artagnan, en se retournant, s'aper┌ut que
les deux soldats avaient disparu.
     Il  crut qu'ayant eu peur  ils  ╩taient  rest╩s en arri╔re  et continua
d'avancer.
     Au  d╩tour de la contrescarpe, ils se trouv╔rent ┴  soixante  pas ┴ peu
pr╔s du bastion.
     On ne voyait personne, et le bastion semblait abandonn╩.
     Les trois enfants perdus d╩lib╩raient s'ils iraient plus avant, lorsque
tout ┴ coup une  ceinture  de  fum╩e  ceignit  le g╩ant  de  pierre,  et une
douzaine de  balles  vinrent siffler  autour  de d'Artagnan  et de  ses deux
compagnons.
     Ils savaient ce qu'ils  voulaient savoir :  le bastion ╩tait gard╩. Une
plus longue station dans cet  endroit dangereux  e┘t donc ╩t╩ une imprudence
inutile ; d'Artagnan  et les deux gardes  tourn╔rent le dos  et commenc╔rent
une retraite qui ressemblait ┴ une fuite.
     En arrivant ┴ l'angle de la tranch╩e qui allait leur servir de rempart,
un des gardes tomba : une balle lui avait travers╩ la poitrine. L'autre, qui
╩tait sain et sauf, continua sa course vers le camp.
     D'Artagnan ne  voulut pas abandonner  ainsi son compagnon, et s'inclina
vers lui pour  le relever et l'aider  ┴ rejoindre les lignes ;  mais  en  ce
moment deux coups de fusil partirent : une balle cassa la t╦te du garde d╩j┴
bless╩, et l'autre vint s'aplatir sur le roc apr╔s avoir pass╩ ┴ deux pouces
de d'Artagnan.
     Le jeune homme se retourna vivement, car cette attaque ne pouvait venir
du bastion, qui  ╩tait masqu╩ par  l'angle de la tranch╩e.  L'id╩e des  deux
soldats qui  l'avaient abandonn╩ lui revint ┴  l'esprit  et lui rappela  ses
assassins de la surveille ; il r╩solut donc cette fois de savoir ┴ quoi s'en
tenir, et tomba sur le corps de son camarade comme s'il ╩tait mort.
     Il  vit  aussitĂt  deux t╦tes qui s'╩levaient  au-dessus  d'un  ouvrage
abandonn╩  qui  ╩tait ┴  trente pas  de l┴  : c'╩taient celles de  nos  deux
soldats. D'Artagnan  ne  s'╩tait pas tromp╩ :  ces deux  hommes ne l'avaient
suivi que pour l'assassiner, esp╩rant que la mort du jeune homme serait mise
sur le compte de l'ennemi.
     Seulement, comme il  pouvait n'╦tre que  bless╩ et d╩noncer leur crime,
ils s'approch╔rent  pour l'achever  ;  heureusement, tromp╩s par la ruse  de
d'Artagnan, ils n╩glig╔rent de recharger leurs fusils.
     Lorsqu'ils furent ┴ dix pas de lui, d'Artagnan, qui en tombant avait eu
grand soin de ne pas lÎcher son ╩p╩e, se releva tout ┴ coup et d'un  bond se
trouva pr╔s d'eux.
     Les  assassins comprirent que s'ils s'enfuyaient  du cĂt╩  du camp sans
avoir  tu╩  leur homme,  ils seraient accus╩s  par lui ; aussi leur premi╔re
id╩e fut-elle de passer ┴ l'ennemi. L'un d'eux prit  son fusil par le canon,
et  s'en  servit  comme  d'une  massue  :  il  en porta un coup  terrible  ┴
d'Artagnan, qui l'╩vita en se jetant de cĂt╩, mais par ce mouvement il livra
passage  au  bandit,  qui  s'╩lan┌a  aussitĂt  vers  le  bastion. Comme  les
Rochelois qui le gardaient ignoraient dans quelle intention cet homme venait
┴ eux, ils firent feu sur lui et il  tomba frapp╩ d'une balle qui lui  brisa
l'╩paule.
     Pendant  ce  temps,  d'Artagnan  s'╩tait  jet╩  sur  le  second soldat,
l'attaquant avec son ╩p╩e ; la lutte ne fut pas longue, ce mis╩rable n'avait
pour se d╩fendre que son arquebuse d╩charg╩e ; l'╩p╩e du garde glissa contre
le  canon  de  l'arme  devenue  inutile  et  alla  traverser  la  cuisse  de
l'assassin, qui tomba. D'Artagnan lui mit  aussitĂt la pointe du  fer sur la
gorge.
     " Oh ! ne  me tuez pas ! s'╩cria le bandit ; grÎce, grÎce, mon officier
! et je vous dirai tout.
     -- Ton  secret  vaut-il  la  peine que  je te garde  la  vie au moins ?
demanda le jeune homme en retenant son bras.
     -- Oui ; si vous  estimez que l'existence soit quelque chose quand on a
vingt-deux ans comme vous et  qu'on peut arriver ┴ tout, ╩tant beau et brave
comme vous l'╦tes.
     --  Mis╩rable ! dit  d'Artagnan, voyons, parle  vite, qui t'a charg╩ de
m'assassiner ?
     -- Une femme que je ne connais pas, mais qu'on appelle Milady.
     -- Mais si tu ne connais pas cette femme, comment sais-tu son nom ?
     -- Mon camarade la connaissait et l'appelait ainsi, c'est ┴ lui qu'elle
a eu affaire et non pas ┴ moi ; il a m╦me  dans sa poche une lettre de cette
personne qui doit avoir pour vous une  grande importance, ┴ ce que je lui ai
entendu dire.
     -- Mais comment te trouves-tu de moiti╩ dans ce guet-apens ?
     -- Il m'a propos╩ de faire le coup ┴ nous deux et j'ai accept╩.
     -- Et combien vous a-t-elle donn╩ pour cette belle exp╩dition ?
     -- Cent louis.
     -- Eh bien,  ┴ la bonne heure, dit le jeune homme en riant, elle estime
que  je  vaux  quelque  chose  ;  cent  louis !  c'est une  somme  pour deux
mis╩rables  comme vous : aussi je comprends que tu aies  accept╩,  et je  te
fais grÎce, mais ┴ une condition !
     -- Laquelle ? demanda le soldat inquiet en voyant  que tout n'╩tait pas
fini.
     -- C'est que tu vas aller me chercher la lettre que ton camarade a dans
sa poche.
     --  Mais, s'╩cria  le  bandit, c'est  une  autre  mani╔re de  me tuer ;
comment voulez-vous que j'aille chercher cette lettre sous le feu du bastion
?
     -- Il faut pourtant que tu te d╩cides ┴ l'aller chercher, ou je te jure
que tu vas mourir de ma main.
     -- GrÎce, Monsieur, piti╩  ! au nom de cette jeune dame que vous aimez,
que vous croyez morte  peut-╦tre, et qui ne l'est pas ! s'╩cria le bandit en
se  mettant ┴ genoux  et  s'appuyant sur sa main, car il commen┌ait ┴ perdre
ses forces avec son sang.
     -- Et d'oŢ sais-tu qu'il y  a une  jeune femme que j'aime,  et que j'ai
cru cette femme morte ? demanda d'Artagnan.
     -- Par cette lettre que mon camarade a dans sa poche.
     -- Tu vois bien alors qu'il faut que j'aie cette lettre, dit d'Artagnan
; ainsi  donc  plus de retard, plus  d'h╩sitation,  ou quelle  que  soit  ma
r╩pugnance ┴ tremper une  seconde  fois mon ╩p╩e dans le sang d'un mis╩rable
comme toi, je le jure par ma foi d'honn╦te homme... "
     Et ┴ ces  mots d'Artagnan fit un geste si mena┌ant,  que le  bless╩  se
releva.
     "  Arr╦tez  ! arr╦tez  !  s'╩cria-t-il  reprenant courage  ┴  force  de
terreur, j'irai... j'irai !... "
     D'Artagnan prit l'arquebuse du soldat, le fit  passer devant lui et  le
poussa vers son compagnon en lui piquant les reins de la pointe de son ╩p╩e.
     C'╩tait une chose  affreuse que de voir ce malheureux, laissant  sur le
chemin qu'il parcourait une longue trace de sang, pÎle de sa mort prochaine,
essayant  de  se tra¤ner  sans  ╦tre vu jusqu'au corps  de son complice  qui
gisait ┴ vingt pas de l┴ !
     La terreur ╩tait tellement peinte sur son visage  couvert  d'une froide
sueur, que d'Artagnan en eut piti╩ ; et que, le regardant avec m╩pris :
     " Eh bien, lui dit-il, je vais te montrer la diff╩rence qu'il y a entre
un homme de coeur et un lÎche comme toi ; reste, j'irai. "
     Et  d'un  pas  agile, l'oeil  au  guet,  observant  les  mouvements  de
l'ennemi,  s'aidant  de  tous les accidents de  terrain, d'Artagnan  parvint
jusqu'au second soldat.
     Il y  avait deux moyens d'arriver ┴ son but : le fouiller sur la place,
ou l'emporter en se faisant un bouclier de son corps, et le fouiller dans la
tranch╩e.
     D'Artagnan  pr╩f╩ra le  second  moyen  et chargea  l'assassin  sur  ses
╩paules au moment m╦me oŢ l'ennemi faisait feu.
     Une l╩g╔re secousse, le  bruit  mat de trois  balles  qui trouaient les
chairs, un dernier cri, un fr╩missement d'agonie prouv╔rent ┴ d'Artagnan que
celui qui avait voulu l'assassiner venait de lui sauver la vie.
     D'Artagnan  regagna la  tranch╩e et jeta le  cadavre  aupr╔s du  bless╩
aussi pÎle qu'un mort.
     AussitĂt il commen┌a l'inventaire : un portefeuille de cuir, une bourse
oŢ se trouvait ╩videmment une  partie de la somme que le bandit avait re┌ue,
un cornet et des d╩s formaient l'h╩ritage du mort.
     Il laissa le cornet et les d╩s oŢ ils ╩taient tomb╩s, jeta la bourse au
bless╩ et ouvrit avidement le portefeuille.
     Au milieu  de  quelques  papiers sans  importance, il trouva la  lettre
suivante : c'╩tait celle qu'il ╩tait all╩ chercher au risque de sa vie :
     "  Puisque vous  avez  perdu  la  trace  de cette femme  et qu'elle est
maintenant  en s┘ret╩ dans ce  couvent oŢ vous n'auriez jamais d┘ la laisser
arriver, tÎchez au moins  de ne pas manquer l'homme ; sinon, vous  savez que
j'ai la main longue et que vous payeriez cher les cent louis que vous avez ┴
moi. "
     Pas de  signature. N╩anmoins il ╩tait ╩vident  que la lettre  venait de
Milady. En cons╩quence, il la garda comme pi╔ce ┴  conviction, et, en s┘ret╩
derri╔re l'angle  de la tranch╩e, il se mit ┴ interroger le bless╩. Celui-ci
confessa qu'il s'╩tait charg╩ avec son  camarade, le m╦me  qui venait d'╦tre
tu╩, d'enlever une jeune femme qui devait sortir de Paris par la barri╔re de
La Villette, mais que, s'╩tant arr╦t╩s ┴ boire dans un cabaret,  ils avaient
manqu╩ la voiture de dix minutes.
     " Mais qu'eussiez-vous  fait de  cette femme ? demanda d'Artagnan  avec
angoisse.
     --  Nous devions la remettre dans  un hĂtel de la  place Royale, dit le
bless╩.
     -- Oui  ! oui !  murmura d'Artagnan, c'est bien cela, chez Milady elle-
m╦me. "
     Alors  le jeune  homme  comprit  en fr╩missant  quelle terrible soif de
vengeance poussait  cette femme ┴ le perdre, ainsi  que ceux qui l'aimaient,
et  combien elle en savait sur les affaires de  la cour,  puisqu'elle  avait
tout d╩couvert. Sans doute elle devait ces renseignements au cardinal.
     Mais, au  milieu  de tout cela, il comprit,  avec un  sentiment de joie
bien r╩el, que  la reine avait fini par d╩couvrir la prison oŢ la pauvre Mme
Bonacieux  expiait son d╩vouement, et qu'elle l'avait tir╩e de cette prison.
Alors la  lettre  qu'il avait re┌ue  de la jeune femme et son passage sur la
route de Chaillot, passage pareil ┴ une apparition, lui furent expliqu╩s.
     D╔s lors, ainsi qu'Athos l'avait pr╩dit, il ╩tait possible de retrouver
Mme Bonacieux, et un couvent n'╩tait pas imprenable.
     Cette id╩e acheva de lui  remettre la cl╩mence au coeur. Il se retourna
vers le bless╩ qui suivait  avec anxi╩t╩ toutes  les expressions diverses de
son visage, et lui tendant le bras :
     " Allons, lui dit-il, je ne veux pas t'abandonner ainsi. Appuie-toi sur
moi et retournons au camp.
     -- Oui, dit le bless╩, qui avait peine  ┴ croire ┴ tant de magnanimit╩,
mais n'est-ce point pour me faire pendre ?
     -- Tu as ma parole, dit-il, et pour la seconde fois je te donne la vie.
"
     Le bless╩ se  laissa glisser ┴ genoux et baisa de  nouveau les pieds de
son sauveur ; mais d'Artagnan, qui n'avait plus  aucun  motif  de  rester si
pr╔s de l'ennemi, abr╩gea lui-m╦me les t╩moignages de sa reconnaissance.
     Le garde  qui ╩tait revenu ┴ la  premi╔re d╩charge  des Rochelois avait
annonc╩ la mort de ses quatre compagnons. On fut donc ┴  la fois fort ╩tonn╩
et fort joyeux dans le r╩giment, quand on vit repara¤tre le jeune homme sain
et sauf.
     D'Artagnan  expliqua le coup  d'╩p╩e de  son compagnon par  une  sortie
qu'il  improvisa. Il raconta la mort  de l'autre soldat et les p╩rils qu'ils
avaient  courus. Ce r╩cit fut pour lui  l'occasion  d'un v╩ritable triomphe.
Toute l'arm╩e parla de cette exp╩dition pendant un jour,  et Monsieur lui en
fit faire ses compliments.
     Au reste, comme toute belle action  porte avec elle  sa  r╩compense, la
belle  action de  d'Artagnan eut pour r╩sultat de lui rendre la tranquillit╩
qu'il  avait  perdue. En effet, d'Artagnan  croyait pouvoir ╦tre tranquille,
puisque,  de  ses deux  ennemis,  l'un  ╩tait  tu╩ et l'autre d╩vou╩  ┴  ses
int╩r╦ts.
     Cette   tranquillit╩  prouvait  une  chose,  c'est  que  d'Artagnan  ne
connaissait pas encore Milady.




     Apr╔s  des  nouvelles  presque  d╩sesp╩r╩es  du  roi,  le  bruit de  sa
convalescence  commen┌ait  ┴ se r╩pandre dans  le camp  ;  et comme il avait
grande  hÎte d'arriver en  personne au si╔ge,  on  disait  qu'aussitĂt qu'il
pourrait remonter ┴ cheval, il se remettrait en route.
     Pendant ce temps, Monsieur, qui savait  que, d'un  jour ┴  l'autre,  il
allait  ╦tre  remplac╩ dans son commandement, soit  par le  duc d'Angoul╦me,
soit par Bassompierre  ou par Schomberg, qui se disputaient le commandement,
faisait  peu de  choses, perdait  ses journ╩es en  tÎtonnements,  et n'osait
risquer quelque grande  entreprise pour chasser les Anglais de l'¤le  de R╩,
oŢ ils  assi╩geaient  toujours la citadelle  Saint- Martin  et le fort de La
Pr╩e, tandis que, de leur cĂt╩, les Fran┌ais assi╩geaient La Rochelle.
     D'Artagnan,  comme  nous  l'avons  dit, ╩tait redevenu plus tranquille,
comme  il arrive  toujours apr╔s un danger pass╩, et  quand le danger semble
╩vanoui ; il ne lui restait qu'une inqui╩tude, c'╩tait de n'apprendre aucune
nouvelle de ses amis.
     Mais,  un  matin  du commencement  du  mois  de novembre, tout lui  fut
expliqu╩ par cette lettre, dat╩e de Villeroi :
     " Monsieur d'Artagnan,
     " MM. Athos, Porthos et Aramis, apr╔s avoir fait une bonne partie  chez
moi, et s'╦tre ╩gay╩s  beaucoup, ont  men╩ si  grand bruit, que le pr╩vĂt du
chÎteau,  homme  tr╔s  rigide,  les a  consign╩s pour quelques jours  ; mais
j'accomplis les ordres qu'ils m'ont donn╩s, de vous envoyer douze bouteilles
de  mon vin  d'Anjou,  dont ils  ont fait grand cas : ils veulent  que  vous
buviez ┴ leur sant╩ avec leur vin favori.
     " Je l'ai fait, et suis, Monsieur, avec un grand respect,
     " Votre serviteur tr╔s humble et tr╔s ob╩issant,
     " GODEAU,
     " HĂtelier de Messieurs les mousquetaires. "
     " A la bonne heure !  s'╩cria d'Artagnan, ils pensent  ┴ moi dans leurs
plaisirs  comme  je pensais ┴ eux dans mon ennui  ; bien certainement que je
boirai ┴ leur sant╩ et de grand coeur ; mais je n'y boirai pas seul. "
     Et d'Artagnan courut chez deux gardes, avec lesquels il avait fait plus
amiti╩ qu'avec les autres, afin de les inviter ┴ boire avec lui le d╩licieux
petit  vin  d'Anjou qui venait d'arriver de Villeroi. L'un  des deux  gardes
╩tait invit╩  pour le soir m╦me, et l'autre  invit╩  pour le  lendemain ; la
r╩union fut donc fix╩e au surlendemain.
     D'Artagnan,  en  rentrant,  envoya les douze  bouteilles de  vin  ┴  la
buvette des gardes, en recommandant qu'on les lui  gardÎt avec soin  ; puis,
le  jour de la solennit╩, comme  le d¤ner ╩tait  fix╩ pour  l'heure de midi,
d'Artagnan envoya, d╔s neuf heures, Planchet pour tout pr╩parer.
     Planchet, tout fier d'╦tre ╩lev╩ ┴ la dignit╩ de ma¤tre d'hĂtel, songea
┴ tout appr╦ter en homme intelligent ; ┴ cet effet  il s'adjoignit le  valet
d'un des convives de son ma¤tre, nomm╩ Fourreau, et ce faux soldat qui avait
voulu tuer d'Artagnan, et qui, n'appartenant ┴  aucun corps,  ╩tait  entr╩ ┴
son service ou plutĂt ┴ celui de  Planchet,  depuis que d'Artagnan lui avait
sauv╩ la vie.
     L'heure du festin venue, les deux convives arriv╔rent, prirent place et
les mets s'align╔rent sur la table.  Planchet servait la serviette  au bras,
Fourreau  d╩bouchait  les  bouteilles,  et  Brisemont,  c'╩tait  le  nom  du
convalescent, transvasait dans des carafons de verre  le vin qui  paraissait
avoir d╩pos╩ par l'effet  des secousses de la route. De ce vin,  la premi╔re
bouteille ╩tait un  peu trouble vers  la fin, Brisemont versa cette lie dans
un  verre,  et  d'Artagnan lui  permit de  la boire ; car  le  pauvre diable
n'avait pas encore beaucoup de forces.
     Les  convives, apr╔s avoir mang╩ le potage, allaient porter  le premier
verre ┴ leurs l╔vres, lorsque tout ┴ coup le canon retentit au fort Louis et
au fort  Neuf  ;  aussitĂt les gardes,  croyant qu'il  s'agissait de quelque
attaque impr╩vue, soit des  assi╩g╩s, soit des Anglais, saut╔rent  sur leurs
╩p╩es  ; d'Artagnan, non moins leste, fit comme eux, et tous trois sortirent
en courant, afin de se rendre ┴ leurs postes.
     Mais ┴  peine furent-ils hors de la buvette, qu'ils se trouv╔rent fix╩s
sur  la cause  de  ce grand bruit  ;  les cris de  Vive le roi  ! Vive M. le
cardinal !  retentissaient  de  tous cĂt╩s, et les  tambours battaient  dans
toutes les directions.
     En  effet,  le  roi, impatient  comme on l'avait dit, venait de doubler
deux ╩tapes, et arrivait ┴ l'instant m╦me avec toute sa maison et un renfort
de  dix mille hommes de troupe  ;  ses  mousquetaires  le pr╩c╩daient et  le
suivaient. D'Artagnan,  plac╩  en  haie  avec sa compagnie, salua d'un geste
expressif ses amis, qui lui r╩pondirent des yeux, et M.  de Tr╩ville, qui le
reconnut tout d'abord.
     La c╩r╩monie de r╩ception achev╩e, les quatre amis furent  bientĂt dans
les bras l'un de l'autre.
     " Pardieu ! s'╩cria d'Artagnan, il n'est pas possible de mieux arriver,
et les viandes n'auront pas encore eu le  temps de refroidir ! n'est-ce pas,
Messieurs ? ajouta le jeune homme en se tournant vers les deux gardes, qu'il
pr╩senta ┴ ses amis.
     -- Ah ! ah ! il para¤t que nous banquetions, dit Porthos.
     -- J'esp╔re, dit Aramis, qu'il n'y a pas de femmes ┴ votre d¤ner !
     -- Est-ce qu'il y a du vin potable dans votre bicoque ? demanda Athos.
     -- Mais, pardieu ! il y a le vĂtre, cher ami, r╩pondit d'Artagnan.
     -- Notre vin ? fit Athos ╩tonn╩.
     -- Oui, celui que vous m'avez envoy╩.
     -- Nous vous avons envoy╩ du vin ?
     -- Mais vous savez bien, de ce petit vin des coteaux d'Anjou ?
     -- Oui, je sais bien de quel vin vous voulez parler.
     -- Le vin que vous pr╩f╩rez.
     -- Sans doute, quand je n'ai ni champagne ni chambertin.
     --  Eh  bien,  ┴  d╩faut  de  champagne  et  de  chambertin, vous  vous
contenterez de celui-l┴.
     -- Nous avons donc fait venir du vin d'Anjou, gourmet que nous sommes ?
dit Porthos.
     -- Mais non, c'est le vin qu'on m'a envoy╩ de votre part.
     -- De notre part ? firent les trois mousquetaires.
     -- Est-ce vous, Aramis, dit Athos, qui avez envoy╩ du vin ?
     -- Non, et vous, Porthos ?
     -- Non, et vous, Athos ?
     -- Non.
     -- Si ce n'est pas vous, dit d'Artagnan, c'est votre hĂtelier.
     -- Notre hĂtelier ?
     -- Et oui ! votre hĂtelier, Godeau, hĂtelier des mousquetaires.
     -- Ma  foi,  qu'il  vienne  d'oŢ  il  voudra,  n'importe, dit  Porthos,
go┘tons- le, et, s'il est bon, buvons-le.
     -- Non pas, dit Athos, ne buvons pas le vin qui a une source inconnue.
     -- Vous avez raison, Athos, dit d'Artagnan. Personne de vous n'a charg╩
l'hĂtelier Godeau de m'envoyer du vin ?
     -- Non ! et cependant il vous en a envoy╩ de notre part ?
     -- Voici la lettre ! " dit d'Artagnan.
     Et il pr╩senta le billet ┴ ses camarades.
     " Ce n'est pas son ╩criture ! s'╩cria Athos, je  la connais, c'est  moi
qui, avant de partir, ai r╩gl╩ les comptes de la communaut╩.
     -- Fausse lettre, dit Porthos ; nous n'avons pas ╩t╩ consign╩s.
     -- D'Artagnan,  demanda Aramis d'un ton de reproche, comment avez- vous
pu croire que nous avions fait du bruit ?... "
     D'Artagnan pÎlit, et un tremblement convulsif secoua tous ses membres.
     "  Tu m'effraies, dit  Athos, qui  ne le tutoyait que  dans les grandes
occasions, qu'est-il donc arriv╩ ?
     -- Courons, courons, mes amis ! s'╩cria d'Artagnan, un horrible soup┌on
me traverse l'esprit ! serait-ce encore une vengeance de cette femme ? "
     Ce fut Athos qui pÎlit ┴ son tour.
     D'Artagnan s'╩lan┌a vers  la  buvette, les trois  Mousquetaires  et les
deux gardes l'y suivirent.
     Le premier objet qui frappa  la vue de d'Artagnan en  entrant  dans  la
salle  ┴ manger, fut Brisemont ╩tendu par terre et se roulant dans d'atroces
convulsions.
     Planchet et  Fourreau, pÎles comme des  morts, essayaient de lui porter
secours ; mais il ╩tait ╩vident que  tout  secours  ╩tait inutile : tous les
traits du moribond ╩taient crisp╩s par l'agonie.
     " Ah ! s'╩cria-t-il en apercevant d'Artagnan, ah !  c'est affreux, vous
avez l'air de me faire grÎce et vous m'empoisonnez !
     -- Moi ! s'╩cria d'Artagnan, moi, malheureux ! moi ! que dis-tu donc l┴
?
     -- Je dis que c'est vous qui m'avez donn╩ ce vin, je dis que c'est vous
qui m'avez dit de le boire, je dis que vous  avez voulu  vous venger de moi,
je dis que c'est affreux !
     -- N'en croyez rien, Brisemont, dit  d'Artagnan, n'en croyez  rien ; je
vous jure, je vous proteste...
     -- Oh ! mais Dieu est l┴ ! Dieu vous punira ! Mon Dieu !  qu'il souffre
un jour ce que je souffre !
     -- Sur  l'Evangile,  s'╩cria  d'Artagnan  en  se  pr╩cipitant  vers  le
moribond, je vous  jure  que j'ignorais  que ce  vin f┘t  empoisonn╩  et que
j'allais en boire comme vous.
     -- Je ne vous crois pas " , dit le soldat.
     Et il expira dans un redoublement de tortures.
     " Affreux !  affreux !  murmurait Athos, tandis que Porthos brisait les
bouteilles et qu'Aramis  donnait des ordres un peu tardifs  pour qu'on allÎt
chercher un confesseur.
     -- O mes amis ! dit d'Artagnan, vous venez encore une fois de me sauver
la vie, non seulement ┴  moi, mais ┴ ces Messieurs. Messieurs, continua-t-il
en  s'adressant aux gardes, je  vous  demanderai le  silence sur toute cette
aventure ; de  grands personnages pourraient avoir  tremp╩ dans  ce que vous
avez vu, et le mal de tout cela retomberait sur nous.
     --  Ah ! Monsieur !  balbutiait Planchet  plus mort  que  vif  ;  ah  !
Monsieur ! que je l'ai ╩chapp╩ belle !
     -- Comment, drĂle, s'╩cria d'Artagnan, tu allais donc boire mon vin ?
     -- A la sant╩ du roi, Monsieur, j'allais  en boire un pauvre verre,  si
Fourreau ne m'avait pas dit qu'on m'appelait.
     -- H╩las !  dit Fourreau,  dont  les dents claquaient  de  terreur,  je
voulais l'╩loigner pour boire tout seul !
     -- Messieurs, dit d'Artagnan  en s'adressant aux gardes, vous comprenez
qu'un pareil festin ne  pourrait ╦tre que fort triste apr╔s ce qui  vient de
se  passer ; ainsi recevez  toutes  mes excuses et remettez la partie  ┴  un
autre jour, je vous prie. "
     Les  deux gardes accept╔rent  courtoisement les  excuses de d'Artagnan,
et,  comprenant  que  les  quatre  amis  d╩siraient  demeurer seuls, ils  se
retir╔rent.
     Lorsque le jeune  garde et les trois mousquetaires furent sans t╩moins,
ils  se regard╔rent  d'un  air  qui  voulait  dire  que chacun comprenait la
gravit╩ de la situation.
     " D'abord, dit Athos, sortons de cette  chambre  ; c'est  une  mauvaise
compagnie qu'un mort, mort de mort violente.
     -- Planchet, dit d'Artagnan, je vous recommande le cadavre de ce pauvre
diable. Qu'il soit  enterr╩ en terre sainte. Il avait commis un crime, c'est
vrai, mais il s'en ╩tait repenti. "
     Et les quatre amis sortirent de la chambre,  laissant  ┴ Planchet et  ┴
Fourreau le soin de rendre les honneurs mortuaires ┴ Brisemont.
     L'hĂte leur  donna une autre  chambre  dans laquelle il leur servit des
oeufs  ┴ la coque et de l'eau,  qu'Athos alla puiser lui-m╦me ┴ la fontaine.
En quelques paroles Porthos et Aramis furent mis au courant de la situation.
     " Eh bien,  dit  d'Artagnan ┴ Athos, vous le voyez, cher ami, c'est une
guerre ┴ mort. "
     Athos secoua la t╦te.
     " Oui, oui, dit-il, je le vois bien ; mais croyez-vous que ce soit elle
?
     -- J'en suis s┘r.
     -- Cependant je vous avoue que je doute encore.
     -- Mais cette fleur de lys sur l'╩paule ?
     -- C'est  une Anglaise  qui  aura  commis quelque m╩fait en  France, et
qu'on aura fl╩trie ┴ la suite de son crime.
     -- Athos,  c'est votre femme, vous dis-je, r╩p╩tait d'Artagnan, ne vous
rappelez-vous donc pas comme les deux signalements se ressemblent ?
     -- J'aurais cependant  cru que l'autre ╩tait morte,  je l'avais si bien
pendue. "
     Ce fut d'Artagnan qui secoua la t╦te ┴ son tour.
     " Mais enfin, que faire ? dit le jeune homme.
     -- Le  fait est qu'on ne peut rester ainsi  avec une ╩p╩e ╩ternellement
suspendue au-dessus de sa  t╦te, dit  Athos,  et qu'il  faut sortir de cette
situation.
     -- Mais comment ?
     -- Ecoutez, tÎchez de la rejoindre et d'avoir une explication avec elle
; dites-lui : La paix ou la guerre ! ma parole de  gentilhomme de  ne jamais
rien dire de vous,  de ne jamais rien  faire contre vous  ;  de  votre  cĂt╩
serment solennel de rester  neutre ┴ mon ╩gard  : sinon,  je vais trouver le
chancelier, je vais trouver le roi, je vais trouver le bourreau, j'ameute la
cour contre vous, je vous d╩nonce  comme fl╩trie,  je vous  fais  mettre  en
jugement, et si l'on vous absout, et bien, je vous tue, foi de gentilhomme !
au coin de quelque borne, comme je tuerais un chien enrag╩.
     -- J'aime assez ce moyen, dit d'Artagnan, mais comment la joindre ?
     -- Le temps, cher ami, le temps am╔ne l'occasion, l'occasion  c'est  la
martingale de l'homme : plus on  a engag╩, plus  l'on  gagne  quand on  sait
attendre.
     -- Oui, mais attendre entour╩ d'assassins et d'empoisonneurs...
     --  Bah ! dit  Athos,  Dieu  nous  a  gard╩s jusqu'┴ pr╩sent, Dieu nous
gardera encore.
     -- Oui, nous  ;  nous  d'ailleurs, nous sommes  des  hommes, et, ┴ tout
prendre, c'est notre ╩tat de risquer  notre vie : mais  elle ! ajouta-t-il ┴
demi-voix.
     -- Qui elle ? demanda Athos.
     -- Constance.
     --  Mme  Bonacieux  ! ah  !  c'est  juste,  fit  Athos ;  pauvre ami  !
j'oubliais que vous ╩tiez amoureux.
     -- Eh bien, mais, dit Aramis, n'avez-vous pas vu par la lettre m╦me que
vous avez trouv╩e sur le mis╩rable  mort  qu'elle ╩tait dans un couvent ? On
est tr╔s  bien dans un couvent, et aussitĂt le si╔ge de La Rochelle termin╩,
je vous promets que pour mon compte...
     -- Bon ! dit Athos, bon !  oui,  mon cher Aramis  ! nous savons que vos
voeux tendent ┴ la religion.
     -- Je ne suis mousquetaire que par int╩rim, dit humblement Aramis.
     --  Il  para¤t  qu'il y a longtemps  qu'il n'a re┌u des nouvelles de sa
ma¤tresse,  dit  tout  bas  Athos  ;  mais  ne  faites  pas  attention, nous
connaissons cela.
     -- Eh  bien, dit  Porthos,  il me semble qu'il y  aurait  un moyen bien
simple.
     -- Lequel ? demanda d'Artagnan.
     -- Elle est dans un couvent, dites-vous ? reprit Porthos.
     -- Oui.
     -- Eh bien, aussitĂt le si╔ge fini, nous l'enlevons de ce couvent.
     -- Mais encore faut-il savoir dans quel couvent elle est.
     -- C'est juste, dit Porthos.
     -- Mais, j'y pense, dit Athos, ne  pr╩tendez-vous pas, cher d'Artagnan,
que c'est la reine qui a fait choix de ce couvent pour elle ?
     -- Oui, je le crois du moins.
     -- Eh bien, mais Porthos nous aidera l┴-dedans.
     -- Et comment cela, s'il vous pla¤t ?
     -- Mais par votre marquise, votre duchesse, votre princesse ; elle doit
avoir le bras long.
     -- Chut ! dit Porthos en mettant un doigt sur  ses  l╔vres, je la crois
cardinaliste et elle ne doit rien savoir.
     -- Alors, dit Aramis, je me charge, moi, d'en avoir des nouvelles.
     -- Vous, Aramis, s'╩cri╔rent les trois amis, vous, et comment cela ?
     -- Par l'aumĂnier de la reine, avec lequel je suis fort  li╩... " , dit
Aramis en rougissant.
     Et  sur  cette  assurance,  les quatre amis, qui  avaient  achev╩  leur
modeste  repas,  se  s╩par╔rent avec promesse de  se revoir  le soir  m╦me :
d'Artagnan retourna  aux Minimes, et les trois mousquetaires rejoignirent le
quartier du roi, oŢ ils avaient ┴ faire pr╩parer leur logis.




     A peine arriv╩ au camp, le roi, qui avait si  grande hÎte de se trouver
en face de l'ennemi, et qui, ┴ meilleur droit que le cardinal, partageait sa
haine contre Buckingham, voulut faire toutes les dispositions,  d'abord pour
chasser  les Anglais de l'¤le  de  R╩,  ensuite pour presser le  si╔ge de La
Rochelle  ;  mais,  malgr╩  lui,  il  fut retard╩  par  les  dissensions qui
╩clat╔rent  entre  MM.   de  Bassompierre  et   Schomberg,  contre  le   duc
d'Angoul╦me.
     MM.  de  Bassompierre  et  Schomberg  ╩taient mar╩chaux de  France,  et
r╩clamaient leur droit de commander l'arm╩e sous les ordres du roi ; mais le
cardinal, qui  craignait  que  Bassompierre, huguenot au  fond du  coeur, ne
pressÎt  faiblement  les  Anglais et les Rochelois, ses fr╔res en  religion,
poussait au  contraire le  duc d'Angoul╦me, que le roi,  ┴  son instigation,
avait nomm╩ lieutenant g╩n╩ral. Il en r╩sulta que, sous peine de voir MM. de
Bassompierre et Schomberg d╩serter l'arm╩e, on fut oblig╩  de faire ┴ chacun
un commandement particulier : Bassompierre prit ses quartiers au  nord de la
ville, depuis La Leu jusqu'┴ Dompierre ; le duc  d'Angoul╦me ┴ l'est, depuis
Dompierre jusqu'┴  P╩rigny ;  et M. de  Schomberg  au midi,  depuis  P╩rigny
jusqu'┴ Angoutin.
     Le logis de Monsieur ╩tait ┴ Dompierre.
     Le logis du roi ╩tait tantĂt ┴ Etr╩, tantĂt ┴ La Jarrie.
     Enfin  le logis du cardinal ╩tait sur les dunes, au pont de  La Pierre,
dans une simple maison sans aucun retranchement.
     De  cette fa┌on, Monsieur surveillait Bassompierre  ;  le  roi, le  duc
d'Angoul╦me, et le cardinal, M. de Schomberg.
     AussitĂt  cette organisation ╩tablie, on s'╩tait occup╩  de chasser les
Anglais de l'¤le.
     La  conjoncture  ╩tait favorable : les  Anglais,  qui ont, avant  toute
chose, besoin de bons vivres pour ╦tre de  bons soldats, ne mangeant que des
viandes sal╩es  et de mauvais biscuits, avaient force malades dans leur camp
; de plus, la mer,  fort mauvaise ┴  cette ╩poque de l'ann╩e  sur toutes les
cĂtes de  l'oc╩an,  mettait tous les jours quelque petit bÎtiment ┴ mal ; et
la  plage, depuis  la  pointe  de  l'Aiguillon  jusqu'┴  la tranch╩e,  ╩tait
litt╩ralement, ┴ chaque mar╩e, couverte des d╩bris de pinasses,  de roberges
et de felouques ; il en r╩sultait que, m╦me les gens  du roi se tinssent-ils
dans  leur camp,  il ╩tait  ╩vident qu'un jour ou l'autre Buckingham, qui ne
demeurait  dans l'¤le  de R╩  que  par ent╦tement, serait oblig╩ de lever le
si╔ge.
     Mais, comme M. de Toiras  fit  dire que  tout se pr╩parait dans le camp
ennemi  pour un nouvel assaut, le roi jugea qu'il fallait  en finir et donna
les ordres n╩cessaires pour une affaire d╩cisive.
     Notre  intention  n'╩tant  pas de  faire un journal de si╔ge,  mais  au
contraire de n'en rapporter que les  ╩v╩nements qui  ont trait  ┴ l'histoire
que  nous  racontons,  nous nous  contenterons  de dire  en  deux  mots  que
l'entreprise r╩ussit au  grand ╩tonnement du roi et ┴ la grande gloire de M.
le cardinal.  Les Anglais, repouss╩s  pied ┴  pied,  battus dans toutes  les
rencontres,  ╩cras╩s au  passage  de  l'¤le de  Loix,  furent oblig╩s de  se
rembarquer,  laissant  sur  le  champ  de bataille deux  mille hommes  parmi
lesquels  cinq colonels,  trois  lieutenants-colonels,  deux  cent cinquante
capitaines et  vingt gentilshommes  de qualit╩, quatre  pi╔ces  de  canon et
soixante drapeaux qui furent apport╩s ┴ Paris par Claude  de Saint-Simon, et
suspendus en grande pompe aux vo┘tes de Notre- Dame.
     Des Te Deum furent chant╩s au camp, et de l┴ se  r╩pandirent  par toute
la France.
     Le cardinal resta donc ma¤tre  de poursuivre  le  si╔ge sans avoir,  du
moins momentan╩ment, rien ┴ craindre de la part des Anglais.
     Mais, comme nous venons de le dire, le repos n'╩tait que momentan╩.
     Un envoy╩ du duc de Buckingham, nomm╩ Montaigu, avait ╩t╩ pris, et l'on
avait acquis la preuve d'une  ligue entre l'Empire,  l'Espagne, l'Angleterre
et la Lorraine.
     Cette ligue ╩tait dirig╩e contre la France.
     De  plus,  dans  le  logis  de   Buckingham,   qu'il  avait  ╩t╩  forc╩
d'abandonner plus pr╩cipitamment qu'il ne l'avait cru,  on avait  trouv╩ des
papiers qui confirmaient cette  ligue, et qui, ┴ ce qu'assure M. le cardinal
dans ses M╩moires, compromettaient fort Mme de  Chevreuse, et par cons╩quent
la reine.
     C'╩tait  sur le  cardinal  que pesait  toute la  responsabilit╩, car on
n'est  pas  ministre  absolu  sans  ╦tre  responsable  ;  aussi  toutes  les
ressources  de  son vaste  g╩nie  ╩taient-elles  tendues  nuit  et  jour, et
occup╩es  ┴  ╩couter  le  moindre bruit qui  s'╩levait  dans un  des  grands
royaumes de l'Europe.
     Le cardinal  connaissait l'activit╩ et surtout la haine de Buckingham ;
si  la ligue  qui mena┌ait la France triomphait,  toute son  influence ╩tait
perdue  : la politique espagnole et la politique  autrichienne avaient leurs
repr╩sentants dans le cabinet  du  Louvre, oŢ elles n'avaient encore que des
partisans ;  lui Richelieu, le ministre fran┌ais,  le  ministre national par
excellence, ╩tait perdu. Le roi, qui, tout en lui ob╩issant comme un enfant,
le  hađssait comme  un enfant hait son ma¤tre, l'abandonnait  aux vengeances
r╩unies de Monsieur  et de la reine ; il ╩tait donc perdu,  et peut-╦tre  la
France avec lui. Il fallait parer ┴ tout cela.
     Aussi vit-on les courriers, devenus ┴ chaque instant plus  nombreux, se
succ╩der nuit et  jour dans cette petite maison du pont de  La Pierre, oŢ le
cardinal avait ╩tabli sa r╩sidence.
     C'╩taient des moines qui portaient  si mal le  froc, qu'il ╩tait facile
de  reconna¤tre  qu'ils appartenaient  surtout  ┴ l'Eglise militante  ;  des
femmes un  peu g╦n╩es  dans  leurs costumes  de  pages,  et dont les  larges
trousses ne pouvaient enti╔rement  dissimuler les  formes arrondies  ; enfin
des  paysans aux mains  noircies,  mais ┴ la  jambe fine, et  qui  sentaient
l'homme de qualit╩ ┴ une lieue ┴ la ronde.
     Puis encore d'autres visites moins agr╩ables, car deux ou trois fois le
bruit se r╩pandit que le cardinal avait failli ╦tre assassin╩.
     Il est vrai que les ennemis  de Son Eminence disaient que c'╩tait elle-
m╦me qui mettait en campagne les assassins  maladroits,  afin d'avoir le cas
╩ch╩ant le droit d'user de repr╩sailles ; mais il ne faut croire ni ┴ ce que
disent les ministres, ni ┴ ce que disent leurs ennemis.
     Ce qui n'emp╦chait pas, au reste, le cardinal, ┴ qui  ses plus acharn╩s
d╩tracteurs n'ont  jamais contest╩  la  bravoure personnelle, de faire force
courses  nocturnes  tantĂt  pour communiquer au  duc  d'Angoul╦me des ordres
importants,  tantĂt pour aller se concerter avec  le roi, tantĂt  pour aller
conf╩rer avec  quelque messager qu'il  ne voulait  pas qu'on  laissÎt entrer
chez lui.
     De leur cĂt╩ les  mousquetaires, qui  n'avaient pas grand-chose ┴ faire
au si╔ge, n'╩taient pas tenus s╩v╔rement et menaient joyeuse  vie. Cela leur
╩tait d'autant plus  facile, ┴ nos  trois  compagnons  surtout, qu'╩tant des
amis de M. de Tr╩ville, ils obtenaient facilement de lui de s'attarder et de
rester apr╔s la fermeture du camp avec des permissions particuli╔res.
     Or,  un soir  que d'Artagnan, qui  ╩tait  de tranch╩e, n'avait  pu  les
accompagner, Athos, Porthos et Aramis, mont╩s sur leurs chevaux de bataille,
envelopp╩s de manteaux de guerre, une main sur la crosse de leurs pistolets,
revenaient  tous trois d'une buvette  qu'Athos avait d╩couverte  deux  jours
auparavant sur la route de La Jarrie,  et qu'on appelait le Colombier-Rouge,
suivant  le chemin  qui  conduisait  au  camp, tout  en se tenant  sur leurs
gardes,  comme  nous l'avons dit, de peur d'embuscade, lorsqu'┴ un  quart de
lieue ┴  peu pr╔s du village de Boisnar ils  crurent entendre  le pas  d'une
cavalcade qui venait ┴ eux ; aussitĂt  tous trois  s'arr╦t╔rent, serr╩s l'un
contre l'autre, et attendirent, tenant  le milieu de la route : au bout d'un
instant,  et  comme  la  lune  sortait  justement  d'un  nuage,  ils  virent
appara¤tre  au  d╩tour d'un  chemin  deux  cavaliers qui, en les apercevant,
s'arr╦t╔rent ┴ leur tour, paraissant d╩lib╩rer s'ils devaient continuer leur
route  ou retourner en arri╔re. Cette h╩sitation donna quelques soup┌ons aux
trois amis, et Athos, faisant quelques pas en avant, cria de sa voix ferme :
     " Qui vive ?
     -- Qui vive vous-m╦me ? r╩pondit un de ces deux cavaliers.
     -- Ce n'est pas r╩pondre,  cela !  dit  Athos.  Qui vive ? R╩pondez, ou
nous chargeons.
     -- Prenez garde  ┴ ce que vous allez faire, Messieurs ! dit  alors  une
voix vibrante qui paraissait avoir l'habitude du commandement.
     --  C'est  quelque  officier  sup╩rieur qui fait sa  ronde de nuit, dit
Athos, que voulez-vous faire, Messieurs ?
     -- Qui  ╦tes-vous  ? dit  la m╦me  voix du m╦me  ton de commandement  ;
r╩pondez  ┴  votre  tour,  ou  vous  pourriez  vous  mal  trouver  de  votre
d╩sob╩issance.
     -- Mousquetaires du roi, dit Athos, de plus en plus convaincu que celui
qui les interrogeait en avait le droit.
     -- Quelle compagnie ?
     -- Compagnie de Tr╩ville.
     -- Avancez ┴ l'ordre, et venez me rendre  compte de ce que  vous faites
ici, ┴ cette heure. "
     Les trois compagnons  s'avanc╔rent,  l'oreille un peu  basse,  car tous
trois  maintenant  ╩taient  convaincus qu'ils avaient  affaire ┴  plus  fort
qu'eux ; on laissa, au reste, ┴ Athos le soin de porter la parole.
     Un  des deux cavaliers, celui qui avait  pris la parole en second lieu,
╩tait ┴  dix pas en avant de son compagnon  ; Athos fit signe ┴ Porthos et ┴
Aramis de rester de leur cĂt╩ en arri╔re, et s'avan┌a seul.
     " Pardon, mon officier  ! dit Athos ; mais  nous  ignorions  ┴ qui nous
avions affaire, et vous pouvez voir que nous faisions bonne garde.
     --  Votre nom  ? dit l'officier, qui se  couvrait une partie  du visage
avec son manteau.
     -- Mais  vous-m╦me, Monsieur,  dit  Athos qui commen┌ait ┴ se  r╩volter
contre cette inquisition ; donnez-moi, je vous prie, la preuve que vous avez
le droit de m'interroger.
     -- Votre  nom ?  reprit une seconde fois le cavalier en laissant tomber
son manteau de mani╔re ┴ avoir le visage d╩couvert.
     -- Monsieur le cardinal ! s'╩cria le mousquetaire stup╩fait.
     -- Votre nom ? reprit pour la troisi╔me fois Son Eminence.
     -- Athos " , dit le mousquetaire.
     Le cardinal fit un signe ┴ l'╩cuyer, qui se rapprocha.
     " Ces  trois  mousquetaires nous suivront,  dit-il ┴ voix basse, je  ne
veux pas qu'on sache que je suis  sorti du camp, et, en  nous  suivant, nous
serons s┘rs qu'ils ne le diront ┴ personne.
     -- Nous  sommes  gentilshommes, Monseigneur, dit Athos ; demandez- nous
donc notre  parole et  ne vous inqui╩tez de  rien.  Dieu  merci, nous savons
garder un secret. "
     Le cardinal fixa ses yeux per┌ants sur ce hardi interlocuteur.
     "  Vous avez l'oreille  fine, Monsieur Athos,  dit  le cardinal ;  mais
maintenant, ╩coutez  ceci  : ce n'est point par d╩fiance que je vous prie de
me suivre, c'est pour ma s┘ret╩  : sans doute  vos deux  compagnons sont MM.
Porthos et Aramis ?
     -- Oui, Votre Eminence,  dit Athos,  tandis  que les deux mousquetaires
rest╩s en arri╔re s'approchaient, le chapeau ┴ la main.
     -- Je vous connais,  Messieurs, dit le  cardinal, je vous  connais : je
sais que vous  n'╦tes pas tout ┴ fait  de mes amis, et j'en suis fÎch╩, mais
je sais que  vous ╦tes  de braves  et loyaux gentilshommes, et qu'on peut se
fier ┴ vous. Monsieur  Athos, faites-moi  donc  l'honneur de  m'accompagner,
vous et  vos  deux  amis,  et  alors j'aurai une escorte  ┴ faire envie ┴ Sa
Majest╩, si nous la rencontrons. "
     Les  trois  mousquetaires  s'inclin╔rent jusque sur  le  cou  de  leurs
chevaux.
     " Eh bien, sur mon honneur, dit Athos, Votre  Eminence a raison de nous
emmener avec  elle :  nous avons rencontr╩ sur la route des visages affreux,
et  nous  avons  m╦me  eu  avec  quatre  de  ces  visages  une  querelle  au
Colombier-Rouge.
     -- Une querelle, et pourquoi, Messieurs ?  dit  le cardinal , je n'aime
pas les querelleurs, vous le savez !
     -- C'est  justement pour  cela que j'ai  l'honneur  de  pr╩venir  Votre
Eminence de  ce qui vient  d'arriver ;  car  elle  pourrait l'apprendre  par
d'autres que par nous, et, sur un faux  rapport, croire que nous  sommes  en
faute.
     --  Et  quels  ont  ╩t╩  les r╩sultats de cette  querelle  ? demanda le
cardinal en fron┌ant le sourcil.
     -- Mais mon ami  Aramis, que voici, a re┌u un petit coup d'╩p╩e dans le
bras, ce  qui ne l'emp╦chera pas,  comme  Votre Eminence peut  le  voir,  de
monter ┴ l'assaut demain, si Votre Eminence ordonne l'escalade.
     -- Mais vous  n'╦tes pas hommes ┴ vous  laisser donner des coups d'╩p╩e
ainsi, dit le cardinal : voyons, soyez francs, Messieurs,  vous en avez bien
rendu quelques-uns ; confessez-vous, vous savez que j'ai le droit de  donner
l'absolution.
     -- Moi, Monseigneur, dit Athos,  je n'ai pas m╦me mis l'╩p╩e ┴ la main,
mais j'ai pris celui  ┴ qui  j'avais affaire ┴ bras-le-corps et je l'ai jet╩
par  la fen╦tre  ;  il para¤t  qu'en tombant, continua  Athos  avec  quelque
h╩sitation, il s'est cass╩ la cuisse.
     -- Ah ! ah ! fit le cardinal ; et vous, Monsieur Porthos ?
     -- Moi, Monseigneur,  sachant  que le  duel est  d╩fendu, j'ai saisi un
banc, et j'en ai donn╩ ┴ l'un de ces brigands un  coup  qui, je crois, lui a
bris╩ l'╩paule.
     -- Bien, dit le cardinal ; et vous, Monsieur Aramis ?
     --  Moi, Monseigneur, comme  je suis  d'un  naturel  tr╔s doux  et que,
d'ailleurs, ce que  Monseigneur ne  sait peut-╦tre pas, je suis sur le point
de  rentrer dans les ordres, je  voulais s╩parer mes  camarades, quand un de
ces  mis╩rables  m'a  donn╩ tra¤treusement  un coup d'╩p╩e ┴ travers le bras
gauche : alors la patience m'a manqu╩,  j'ai tir╩  mon ╩p╩e ┴ mon  tour,  et
comme il  revenait ┴ la charge, je crois avoir senti qu'en se jetant sur moi
il se  l'╩tait pass╩e  au travers  du corps : je  sais bien qu'il est  tomb╩
seulement, et il m'a sembl╩ qu'on l'emportait avec ses deux compagnons.
     -- Diable, Messieurs  !  dit le  cardinal, trois hommes  hors de combat
pour une dispute de  cabaret, vous n'y allez pas de main morte ; et ┴ propos
de quoi ╩tait venue la querelle ?
     -- Ces mis╩rables ╩taient  ivres, dit Athos, et  sachant qu'il  y avait
une femme qui ╩tait arriv╩e le soir dans le cabaret, ils voulaient forcer la
porte.
     -- Forcer la porte ! dit le cardinal, et pour quoi faire ?
     -- Pour lui faire violence sans doute, dit : Athos ;  j'ai eu l'honneur
de dire ┴ Votre Eminence que ces mis╩rables ╩taient ivres.
     -- Et  cette femme ╩tait jeune et  jolie ? demanda le cardinal avec une
certaine inqui╩tude.
     -- Nous ne l'avons pas vue, Monseigneur, dit Athos.
     -- Vous ne l'avez pas vue ; ah ! tr╔s bien, reprit vivement le cardinal
; vous avez bien  fait de d╩fendre l'honneur  d'une femme, et, comme c'est ┴
l'auberge du Colombier-Rouge que je vais moi-m╦me, je saurai  si vous m'avez
dit la v╩rit╩.
     -- Monseigneur, dit fi╔rement Athos, nous sommes gentilshommes, et pour
sauver notre t╦te, nous ne ferions pas un mensonge.
     -- Aussi je ne doute pas  de  ce que vous me dites, Monsieur  Athos, je
n'en  doute  pas  un  seul  instant  ;  mais, ajouta-t-il  pour  changer  la
conversation, cette dame ╩tait donc seule ?
     -- Cette  dame avait un cavalier enferm╩ avec elle,  dit Athos  ; mais,
comme malgr╩ le bruit ce cavalier ne s'est pas montr╩, il est ┴ pr╩sumer que
c'est un lÎche.
     -- Ne jugez pas t╩m╩rairement, dit l'Evangile " , r╩pliqua le cardinal.
     Athos s'inclina.
     "  Et maintenant, Messieurs, c'est bien, continua Son Eminence, je sais
ce que je voulais savoir ; suivez-moi. "
     Les trois mousquetaires pass╔rent derri╔re le cardinal, qui s'enveloppa
de nouveau le visage de son manteau et remit son cheval en marche, se tenant
┴ huit ou dix pas en avant de ses quatre compagnons.
     On arriva bientĂt ┴  l'auberge silencieuse et  solitaire  ; sans  doute
l'hĂte savait quel  illustre  visiteur il attendait, et  en  cons╩quence  il
avait renvoy╩ les importuns.
     Dix pas avant d'arriver ┴ la porte, le cardinal fit signe ┴  son ╩cuyer
et  aux trois mousquetaires  de faire  halte,  un cheval  tout  sell╩  ╩tait
attach╩ au contrevent, le cardinal frappa trois coups et de certaine fa┌on.
     Un  homme envelopp╩ d'un  manteau sortit aussitĂt et ╩changea  quelques
rapides  paroles  avec  le  cardinal ; apr╔s  quoi  il remonta ┴  cheval  et
repartit dans la direction de Surg╔res, qui ╩tait aussi celle de Paris.
     " Avancez, Messieurs, dit le cardinal.
     -- Vous m'avez dit la v╩rit╩, mes gentilshommes, dit-il  en s'adressant
aux trois mousquetaires,  il ne tiendra pas ┴  moi que notre rencontre de ce
soir ne vous soit avantageuse ; en attendant, suivez-moi. "
     Le cardinal mit  pied ┴ terre, les trois mousquetaires en firent autant
; le cardinal jeta la bride de son cheval aux mains de son ╩cuyer, les trois
mousquetaires attach╔rent les brides des leurs aux contrevents.
     L'hĂte se tenait  sur le  seuil de  la porte  ; pour  lui,  le cardinal
n'╩tait qu'un officier venant visiter une dame.
     "  Avez-vous  quelque  chambre  au  rez-de-chauss╩e  oŢ  ces  Messieurs
puissent m'attendre pr╔s d'un bon feu ? " dit le cardinal.
     L'hĂte ouvrit la porte  d'une grande salle, dans laquelle justement  on
venait de remplacer un mauvais po╦le par une grande et excellente chemin╩e.
     " J'ai celle-ci, r╩pondit-il.
     -- C'est bien,  dit  le cardinal  ; entrez l┴,  Messieurs, et  veuillez
m'attendre ; je ne serai pas plus d'une demi-heure. "
     Et tandis que les trois mousquetaires entraient dans la chambre du rez-
de-chauss╩e, le cardinal,  sans demander  plus amples renseignements,  monta
l'escalier en homme qui n'a pas besoin qu'on lui indique son chemin.




     Il  ╩tait  ╩vident que, sans  s'en  douter, et mus  seulement  par leur
caract╔re  chevaleresque et aventureux, nos  trois amis  venaient de  rendre
service ┴ quelqu'un que le cardinal honorait de sa protection particuli╔re.
     Maintenant  quel ╩tait ce quelqu'un ? C'est la question que  se  firent
d'abord les  trois  mousquetaires ; puis, voyant qu'aucune  des r╩ponses que
pouvait leur  faire leur intelligence n'╩tait satisfaisante,  Porthos appela
l'hĂte et demanda des d╩s.
     Porthos et Aramis  se plac╔rent ┴ une table et se mirent ┴ jouer. Athos
se promena en r╩fl╩chissant.
     En r╩fl╩chissant et  en se promenant, Athos passait et repassait devant
le tuyau du po╦le rompu par la moiti╩ et dont l'autre extr╩mit╩ donnait dans
la chambre  sup╩rieure,  et ┴  chaque  fois qu'il passait et  repassait,  il
entendait un murmure de paroles qui finit par  fixer  son  attention.  Athos
s'approcha,  et  il distingua quelques  mots  qui  lui  parurent sans  doute
m╩riter un si grand int╩r╦t qu'il fit signe ┴  ses compagnons de  se  taire,
restant  lui-m╦me  courb╩  l'oreille  tendue  ┴  la  hauteur   de  l'orifice
inf╩rieur.
     "  Ecoutez,  Milady,  disait le  cardinal, l'affaire  est  importante ;
asseyez- vous l┴ et causons.
     -- Milady ! murmura Athos.
     -- J'╩coute Votre Eminence avec la plus grande attention, r╩pondit  une
voix de femme qui fit tressaillir le mousquetaire.
     --  Un petit  bÎtiment avec  ╩quipage anglais, dont  le capitaine est ┴
moi, vous attend ┴ l'embouchure  de la Charente, au fort de  La  Pointe ; il
mettra ┴ la voile demain matin.
     -- Il faut alors que je m'y rende cette nuit ?
     --  A  l'instant   m╦me,  c'est-┴-dire  lorsque  vous  aurez  re┌u  mes
instructions. Deux  hommes que vous  trouverez  ┴ la porte en  sortant  vous
serviront  d'escorte  ;  vous  me  laisserez  sortir  le  premier,  puis une
demi-heure apr╔s moi, vous sortirez ┴ votre tour.
     --  Oui, Monseigneur. Maintenant revenons ┴ la mission dont vous voulez
bien me charger  ; et, comme je tiens ┴ continuer de m╩riter la confiance de
Votre Eminence, daignez me l'exposer en termes clairs et pr╩cis, afin que je
ne commette aucune erreur. "
     Il y eut un instant  de profond silence entre les deux interlocuteurs ;
il ╩tait ╩vident  que le cardinal mesurait d'avance les termes dans lesquels
il   allait   parler,   et  que  Milady  recueillait   toutes  ses  facult╩s
intellectuelles pour comprendre les choses qu'il allait  dire et  les graver
dans sa m╩moire quand elles seraient dites.
     Athos profita de ce moment pour dire ┴ ses deux compagnons de fermer la
porte en dedans et pour leur faire signe de venir ╩couter avec lui.
     Les deux  mousquetaires, qui  aimaient  leurs  aises,  apport╔rent  une
chaise pour chacun  d'eux, et  une chaise  pour Athos. Tous trois s'assirent
alors, leurs t╦tes rapproch╩es et l'oreille au guet.
     "  Vous  allez partir  pour Londres, continua le  cardinal.  Arriv╩e  ┴
Londres, vous irez trouver Buckingham.
     -- Je ferai observer ┴ Son  Eminence, dit Milady, que depuis  l'affaire
des ferrets  de diamants,  pour  laquelle le duc m'a toujours soup┌onn╩e, Sa
GrÎce se d╩fie de moi.
     -- Aussi cette fois-ci, dit le cardinal, ne s'agit-il plus de capter sa
confiance,  mais  de  se pr╩senter  franchement  et loyalement ┴  lui  comme
n╩gociatrice.
     --  Franchement  et   loyalement,  r╩p╩ta  Milady  avec  une  indicible
expression de duplicit╩.
     --  Oui,  franchement et loyalement, reprit le  cardinal du m╦me  ton ;
toute cette n╩gociation doit ╦tre faite ┴ d╩couvert.
     --  Je  suivrai  ┴  la  lettre  les instructions  de  Son Eminence,  et
j'attends qu'elle me les donne.
     --  Vous  irez trouver Buckingham de  ma part, et vous lui direz que je
sais tous les  pr╩paratifs  qu'il fait,  mais que je ne m'en inqui╔te gu╔re,
attendu qu'au premier mouvement qu'il risquera, je perds la reine.
     -- Croira-t-il  que  Votre Eminence est en mesure d'accomplir la menace
qu'elle lui fait ?
     -- Oui, car j'ai des preuves.
     -- Il faut que je puisse pr╩senter ces preuves ┴ son appr╩ciation.
     --  Sans  doute,  et  vous  lui  direz que  je  publie  le  rapport  de
Bois-Robert et du marquis de  Beautru sur  l'entrevue que le duc  a eue chez
Mme la conn╩table avec la  reine, le soir que Mme la conn╩table a donn╩  une
f╦te masqu╩e ; vous lui direz, afin qu'il ne doute de rien, qu'il y est venu
sous  le costume du Grand  Mogol que devait porter le chevalier de Guise, et
qu'il a achet╩ ┴ ce dernier moyennant la somme de trois mille pistoles.
     -- Bien, Monseigneur.
     -- Tous les d╩tails de son entr╩e  au Louvre et de sa sortie pendant la
nuit oŢ il s'est introduit  au palais sous le  costume d'un  diseur de bonne
aventure italien me sont connus ;  vous lui direz, pour  qu'il ne  doute pas
encore de l'authenticit╩ de mes renseignements, qu'il avait sous son manteau
une grande robe blanche sem╩e de larmes noires, de t╦tes de  mort et d'os en
sautoir : car, en cas de surprise, il devait se faire passer pour le fantĂme
de la Dame  blanche qui, comme chacun le sait, revient au Louvre chaque fois
que quelque grand ╩v╩nement va s'accomplir.
     -- Est-ce tout, Monseigneur ?
     --  Dites-lui  que  je  sais  encore  tous  les d╩tails  de  l'aventure
d'Amiens, que j'en ferai faire  un petit roman, spirituellement tourn╩, avec
un  plan du  jardin et  les portraits des principaux acteurs  de cette sc╔ne
nocturne.
     -- Je lui dirai cela.
     --  Dites-lui  encore  que je  tiens  Montaigu,  que Montaigu  est ┴ la
Bastille, qu'on  n'a surpris aucune lettre sur lui,  c'est vrai, mais que la
torture peut lui faire dire ce qu'il sait, et m╦me... ce qu'il ne sait pas.
     -- A merveille.
     -- Enfin ajoutez que Sa GrÎce, dans  la pr╩cipitation qu'elle a  mise ┴
quitter l'¤le de  R╩,  oublia  dans  son  logis  certaine lettre  de  Mme de
Chevreuse  qui compromet singuli╔rement la reine, en ce  qu'elle prouve  non
seulement que Sa Majest╩ peut aimer  les ennemis du roi, mais encore qu'elle
conspire avec ceux  de la France. Vous avez  bien retenu tout ce que je vous
ai dit, n'est-ce pas ?
     -- Votre Eminence va en juger  : le bal de Mme  la conn╩table ; la nuit
du  Louvre ;  la soir╩e d'Amiens ; l'arrestation de  Montaigu ; la lettre de
Mme de Chevreuse.
     -- C'est cela,  dit  le  cardinal,  c'est cela :  vous  avez  une  bien
heureuse m╩moire, Milady.
     -- Mais, reprit celle ┴ qui le cardinal venait d'adresser ce compliment
flatteur,  si malgr╩ toutes ces raisons le duc ne se rend pas et continue de
menacer la France ?
     -- Le duc est  amoureux comme un fou, ou plutĂt comme un niais,  reprit
Richelieu  avec une profonde amertume ;  comme les anciens paladins,  il n'a
entrepris cette guerre que pour obtenir un regard de sa belle. S'il sait que
cette guerre peut co┘ter  l'honneur et peut-╦tre la libert╩ ┴ la dame de ses
pens╩es, comme il dit, je vous r╩ponds qu'il y regardera ┴ deux fois.
     -- Et cependant, dit Milady avec une persistance  qui prouvait  qu'elle
voulait  voir  clair  jusqu'au  bout,  dans la mission dont elle allait ╦tre
charg╩e, cependant s'il persiste ?
     -- S'il persiste, dit le cardinal... , ce n'est pas probable.
     -- C'est possible, dit Milady.
     --  S'il persiste... "  Son Eminence fit une pause  et reprit :  " S'il
persiste,  Eh bien,  j'esp╩rerai  dans un  de ces ╩v╩nements qui changent la
face des Etats.
     -- Si Son Eminence voulait me citer dans l'histoire quelques-uns de ces
╩v╩nements, dit Milady, peut-╦tre partagerais-je sa confiance dans l'avenir.
     -- Eh bien tenez ! par exemple, dit Richelieu, lorsqu'en 1610, pour une
cause ┴ peu pr╔s pareille ┴ celle qui fait mouvoir  le duc, le roi Henri IV,
de glorieuse m╩moire, allait ┴ la fois envahir les Flandres et l'Italie pour
frapper ┴ la fois l'Autriche des deux cĂt╩s, Eh bien, n'est-il pas arriv╩ un
╩v╩nement qui a sauv╩ l'Autriche ? Pourquoi le roi de France n'aurait-il pas
la m╦me chance que l'empereur ?
     --  Votre  Eminence  veut parler du coup de couteau de  la  rue  de  la
Ferronnerie ?
     -- Justement, dit le cardinal.
     -- Votre  Eminence  ne  craint-elle pas que  le  supplice  de Ravaillac
╩pouvante ceux qui auraient un instant l'id╩e de l'imiter ?
     -- Il y aura en tout temps  et  dans tous les pays, surtout si ces pays
sont divis╩s de religion, des fanatiques qui ne demanderont pas mieux que de
se  faire martyrs.  Et  tenez, justement il me revient ┴ cette heure que les
puritains sont furieux contre le duc de Buckingham et que leurs pr╩dicateurs
le d╩signent comme l'Ant╩christ.
     -- Eh bien ? fit Milady.
     -- Eh bien, continua le cardinal d'un air indiff╩rent, il ne s'agirait,
pour  le  moment,  par  exemple,  que  de trouver  une femme, belle,  jeune,
adroite, qui  e┘t  ┴ se venger  elle-m╦me du duc. Une pareille femme peut se
rencontrer :  le  duc est homme ┴ bonnes  fortunes, et, s'il a sem╩ bien des
amours  par  ses promesses de constance ╩ternelle, il a d┘  semer  bien  des
haines aussi par ses ╩ternelles infid╩lit╩s.
     --  Sans  doute,  dit  froidement  Milady,  une pareille femme peut  se
rencontrer.
     -- Eh  bien, une pareille  femme,  qui mettrait le couteau  de  Jacques
Cl╩ment ou de Ravaillac aux mains d'un fanatique, sauverait la France.
     -- Oui, mais elle serait la complice d'un assassinat.
     -- A-t-on jamais connu les complices de Ravaillac ou de Jacques Cl╩ment
?
     -- Non, car peut-╦tre ╩taient-ils  plac╩s trop haut pour qu'on osÎt les
aller chercher l┴ oŢ  ils ╩taient : on ne br┘lerait pas le Palais de Justice
pour tout le monde, Monseigneur.
     -- Vous  croyez donc que  l'incendie du  Palais de  Justice a une cause
autre que  celle  du hasard ? demanda Richelieu  du ton dont il e┘t fait une
question sans aucune importance.
     --  Moi,  Monseigneur,  r╩pondit  Milady, je ne crois rien, je  cite un
fait, voil┴ tout ; seulement, je dis que si je m'appelais Mlle de Monpensier
ou la reine  Marie de M╩dicis, je  prendrais moins de  pr╩cautions que  j'en
prends, m'appelant tout simplement Lady Clarick.
     -- C'est juste, dit Richelieu, et que voudriez-vous donc ?
     -- Je voudrais un  ordre  qui  ratifiÎt d'avance tout ce que je croirai
devoir faire pour le plus grand bien de la France.
     --  Mais  il  faudrait  d'abord trouver  la femme  que j'ai dit, et qui
aurait ┴ se venger du duc.
     -- Elle est trouv╩e, dit Milady.
     --  Puis  il  faudrait  trouver  ce  mis╩rable  fanatique  qui  servira
d'instrument ┴ la justice de Dieu.
     -- On le trouvera.
     -- Eh  bien, dit  le duc,  alors il sera temps de r╩clamer l'ordre  que
vous demandiez tout ┴ l'heure.
     -- Votre Eminence a raison, dit Milady, et  c'est moi qui ai eu tort de
voir  dans  la  mission  dont  elle  m'honore  autre  chose  que ce qui  est
r╩ellement, c'est-┴-dire d'annoncer ┴ Sa  GrÎce, de la part de Son Eminence,
que  vous connaissez les diff╩rents  d╩guisements ┴  l'aide  desquels il est
parvenu ┴  se  rapprocher de la  reine pendant  la  f╦te  donn╩e  par Mme la
conn╩table ; que vous avez les preuves de l'entrevue accord╩e au Louvre  par
la  reine  ┴ certain  astrologue  italien  qui  n'est  autre  que le duc  de
Buckingham ; que vous avez command╩ un petit roman, des plus spirituels, sur
l'aventure d'Amiens, avec plan du  jardin oŢ cette  aventure s'est pass╩e et
portraits des acteurs qui y ont figur╩ ; que Montaigu est ┴  la Bastille, et
que la torture  peut lui  faire dire des choses dont il se  souvient et m╦me
des choses qu'il aurait oubli╩es ; enfin, que vous poss╩dez certaine  lettre
de  Mme  de Chevreuse,  trouv╩e  dans  le  logis  de Sa GrÎce, qui compromet
singuli╔rement, non seulement celle qui l'a ╩crite, mais encore celle au nom
de qui elle a ╩t╩ ╩crite. Puis, s'il persiste malgr╩  tout cela, comme c'est
┴ ce que  je  viens de  dire  que se borne ma mission, je n'aurai  plus qu'┴
prier  Dieu  de faire un  miracle pour  sauver  la France. C'est bien  cela,
n'est-ce pas, Monseigneur, et je n'ai pas autre chose ┴ faire ?
     -- C'est bien cela, reprit s╔chement le cardinal.
     --  Et maintenant, dit Milady sans para¤tre remarquer  le changement de
ton du duc ┴  son ╩gard, maintenant que j'ai re┌u les instructions  de Votre
Eminence ┴ propos de ses ennemis, Monseigneur me permettra- t-il de lui dire
deux mots des miens ?
     -- Vous avez donc des ennemis ? demanda Richelieu.
     --  Oui, Monseigneur ; des ennemis contre lesquels  vous me  devez tout
votre appui, car je me les suis faits en servant Votre Eminence.
     -- Et lesquels ? r╩pliqua le duc.
     -- D'abord une petite intrigante du nom de Bonacieux.
     -- Elle est dans la prison de Mantes.
     -- C'est-┴-dire qu'elle y ╩tait, reprit Milady, mais la reine a surpris
un ordre du roi, ┴ l'aide duquel elle l'a fait transporter dans un couvent.
     -- Dans un couvent ? dit le duc.
     -- Oui, dans un couvent.
     -- Et dans lequel ?
     -- Je l'ignore, le secret a ╩t╩ bien gard╩...
     -- Je le saurai, moi !
     -- Et Votre Eminence me dira dans quel couvent est cette femme ?
     -- Je n'y vois pas d'inconv╩nient, dit le cardinal.
     -- Bien  ; maintenant  j'ai un  autre ennemi bien autrement  ┴ craindre
pour moi que cette petite Mme Bonacieux.
     -- Et lequel ?
     -- Son amant.
     -- Comment s'appelle-t-il ?
     -- Oh !  Votre Eminence le conna¤t bien, s'╩cria Milady emport╩e par la
col╔re, c'est  notre mauvais g╩nie ┴ tous  deux ;  c'est celui qui, dans une
rencontre avec les  gardes de Votre Eminence, a d╩cid╩ la victoire en faveur
des mousquetaires du roi ;  c'est celui qui a donn╩ trois coups d'╩p╩e  ┴ de
Wardes, votre ╩missaire, et qui a fait ╩chouer l'affaire des ferrets ; c'est
celui enfin qui, sachant que c'╩tait moi qui lui avais enlev╩ Mme Bonacieux,
a jur╩ ma mort.
     -- Ah ! ah ! dit le cardinal, je sais de qui vous voulez parler.
     -- Je veux parler de ce mis╩rable d'Artagnan.
     -- C'est un hardi compagnon, dit le cardinal.
     -- Et c'est justement parce que c'est un hardi compagnon qu'il n'en est
que plus ┴ craindre.
     -- Il faudrait, dit le duc, avoir une preuve de ses intelligences  avec
Buckingham.
     -- Une preuve ! s'╩cria Milady, j'en aurai dix.
     --  Eh bien, alors ! c'est la chose la plus simple du  monde,  ayez-moi
cette preuve et je l'envoie ┴ la Bastille.
     -- Bien, Monseigneur ! mais ensuite ?
     --  Quand  on est ┴  la Bastille,  il  n'y  a  pas d' ensuite , dit  le
cardinal d'une voix sourde. Ah ! pardieu, continua-t-il, s'il m'╩tait  aussi
facile de me d╩barrasser de mon ennemi qu'il m'est facile  de me d╩barrasser
des vĂtres,  et si c'╩tait  contre  de pareilles gens que vous me  demandiez
l'impunit╩ !...
     --  Monseigneur,   reprit  Milady,  troc  pour  troc,   existence  pour
existence, homme pour homme ; donnez-moi celui-l┴, je vous donne l'autre.
     -- Je ne sais pas ce que  vous  voulez dire, reprit le cardinal,  et ne
veux m╦me  pas  le savoir ; mais j'ai  le d╩sir de vous ╦tre  agr╩able et ne
vois aucun  inconv╩nient ┴  vous donner ce que vous demandez ┴ l'╩gard d'une
si  infime  cr╩ature  ; d'autant plus, comme vous me le dites, que ce  petit
d'Artagnan est un libertin, un duelliste, un tra¤tre.
     -- Un infÎme, Monseigneur, un infÎme !
     -- Donnez-moi donc du papier, une plume et de l'encre, dit le cardinal.
     -- En voici, Monseigneur. "
     Il se fit un instant de  silence  qui prouvait  que le  cardinal  ╩tait
occup╩  ┴ chercher  les termes dans lesquels devait ╦tre ╩crit le billet, ou
m╦me ┴ l'╩crire.  Athos, qui  n'avait pas perdu  un mot de la  conversation,
prit ses deux compagnons chacun par une main et les conduisit ┴ l'autre bout
de la chambre.
     " Eh bien, dit Porthos, que veux-tu, et pourquoi ne nous laisses-tu pas
╩couter la fin de la conversation ?
     -- Chut ! dit Athos parlant ┴ voix basse, nous en avons entendu tout ce
qu'il est n╩cessaire que nous entendions ; d'ailleurs je ne vous emp╦che pas
d'╩couter le reste, mais il faut que je sorte.
     -- Il  faut que  tu sortes  !  dit  Porthos  ; mais si  le  cardinal te
demande, que r╩pondrons-nous ?
     -- Vous n'attendrez pas qu'il  me  demande, vous lui direz les premiers
que je  suis parti  en ╩claireur parce que certaines  paroles  de notre hĂte
m'ont donn╩ ┴ penser que le chemin n'╩tait  pas s┘r ; j'en toucherai d'abord
deux mots ┴ l'╩cuyer du cardinal ; le reste me regarde, ne vous en inqui╩tez
pas.
     -- Soyez prudent, Athos ! dit Aramis.
     -- Soyez tranquille, r╩pondit Athos, vous le savez, j'ai du sang-froid.
"
     Porthos et Aramis all╔rent reprendre leur place pr╔s du tuyau de po╦le.
     Quant ┴  Athos, il sortit sans  aucun  myst╔re, alla prendre son cheval
attach╩  avec  ceux  de  ses  deux amis  aux  tourniquets  des  contrevents,
convainquit en quatre mots l'╩cuyer  de  la n╩cessit╩ d'une avant-garde pour
le retour, visita avec affectation l'amorce de ses pistolets, mit l'╩p╩e aux
dents et suivit, en enfant perdu, la route qui conduisait au camp.




     Comme l'avait pr╩vu Athos, le cardinal ne  tarda point ┴ descendre ; il
ouvrit la porte de la chambre oŢ ╩taient entr╩s les mousquetaires, et trouva
Porthos  faisant une partie de  d╩s  acharn╩e avec Aramis. D'un coup  d'oeil
rapide, il  fouilla tous les coins  de la  salle, et vit qu'un de ses hommes
lui manquait.
     " Qu'est devenu M. Athos ? demanda-t-il.
     --  Monseigneur,  r╩pondit Porthos,  il  est  parti  en  ╩claireur  sur
quelques propos de notre hĂte, qui lui ont fait croire  que la route n'╩tait
pas s┘re.
     -- Et vous, qu'avez-vous fait, Monsieur Porthos ?
     -- J'ai gagn╩ cinq pistoles ┴ Aramis.
     -- Et maintenant, vous pouvez revenir avec moi ?
     -- Nous sommes aux ordres de Votre Eminence.
     -- A cheval donc, Messieurs, car il se fait tard. "
     L'╩cuyer ╩tait ┴ la porte, et tenait en bride le cheval du cardinal. Un
peu  plus loin,  un groupe  de deux hommes  et de trois chevaux apparaissait
dans l'ombre ; ces deux hommes ╩taient ceux  qui devaient conduire Milady au
fort de La Pointe, et veiller ┴ son embarquement.
     L'╩cuyer confirma au cardinal ce que les deux mousquetaires lui avaient
d╩j┴ dit ┴ propos d'Athos. Le cardinal fit un  geste approbateur,  et reprit
la  route, s'entourant au retour des m╦mes pr╩cautions qu'il avait prises au
d╩part.
     Laissons-le suivre le chemin du camp,  prot╩g╩ par l'╩cuyer et les deux
mousquetaires, et revenons ┴ Athos.
     Pendant une centaine de pas, il avait march╩ de la  m╦me allure ; mais,
une  fois hors de  vue,  il avait  lanc╩ son cheval  ┴ droite, avait fait un
d╩tour,  et ╩tait revenu ┴ une vingtaine de pas, dans le taillis, guetter le
passage  de la  petite troupe ; ayant  reconnu les  chapeaux  bord╩s  de ses
compagnons et la frange dor╩e du manteau de M. le cardinal,  il attendit que
les  cavaliers eussent tourn╩ l'angle  de la route, et,  les ayant perdus de
vue, il revint au galop ┴ l'auberge, qu'on lui ouvrit sans difficult╩.
     L'hĂte le reconnut.
     " Mon officier,  dit Athos, a oubli╩ de faire ┴ la dame du premier  une
recommandation importante, il m'envoie pour r╩parer son oubli.
     -- Montez, dit l'hĂte, elle est encore dans sa chambre. "
     Athos profita de la permission,  monta  l'escalier  de son pas  le plus
l╩ger, arriva sur  le  carr╩, et,  ┴  travers la porte  entrouverte, il  vit
Milady qui attachait son chapeau.
     Il entra dans la chambre, et referma la porte derri╔re lui.
     Au bruit qu'il fit en repoussant le verrou, Milady se retourna.
     Athos  ╩tait debout devant  la  porte,  envelopp╩ dans son manteau, son
chapeau rabattu sur ses yeux.
     En voyant cette figure muette  et immobile comme une statue, Milady eut
peur.
     " Qui ╦tes-vous ? et que demandez-vous ? " s'╩cria-t-elle.
     -- Allons, c'est bien elle ! " murmura Athos.
     Et,  laissant tomber son manteau, et  relevant son  feutre, il s'avan┌a
vers Milady.
     " Me reconnaissez-vous, Madame ? " dit-il.
     Milady fit un pas en avant, puis recula comme ┴ la vue d'un serpent.
     " Allons, dit Athos, c'est bien, je vois que vous me reconnaissez.
     -- Le comte de La F╔re !  murmura Milady  en pÎlissant  et en  reculant
jusqu'┴ ce que la muraille l'emp╦chÎt d'aller plus loin.
     -- Oui, Milady, r╩pondit  Athos, le comte  de La F╔re en personne,  qui
revient  tout expr╔s de l'autre monde  pour  avoir le plaisir  de vous voir.
Asseyons-nous donc, et causons, comme dit Monseigneur le cardinal. "
     Milady, domin╩e par une terreur inexprimable, s'assit sans prof╩rer une
seule parole.
     "  Vous ╦tes  donc  un  d╩mon envoy╩  sur la terre ?  dit Athos.  Votre
puissance est grande, je  le sais ; mais vous savez  aussi qu'avec l'aide de
Dieu  les hommes ont souvent vaincu les d╩mons les plus terribles. Vous vous
╦tes d╩j┴ trouv╩e sur mon chemin, je croyais vous avoir terrass╩e,  Madame ;
mais, ou je me trompais, ou l'enfer vous a ressuscit╩e. "
     Milady,  ┴ ces  paroles qui lui rappelaient des souvenirs  effroyables,
baissa la t╦te avec un g╩missement sourd.
     " Oui, l'enfer  vous a ressuscit╩e, reprit  Athos, l'enfer vous a faite
riche, l'enfer vous a donn╩ un autre nom, l'enfer vous a presque refait m╦me
un autre visage ; mais il n'a effac╩ ni  les  souillures de votre Îme, ni la
fl╩trissure de votre corps. "
     Milady  se  leva  comme mue par un ressort,  et  ses yeux lanc╔rent des
╩clairs. Athos resta assis.
     " Vous me croyiez mort, n'est-ce  pas, comme je vous croyais morte ? et
ce nom  d'Athos avait  cach╩  le comte de La F╔re,  comme le nom  de  Milady
Clarick avait cach╩  Anne  de  Breuil  !  N'╩tait-ce pas ainsi que vous vous
appeliez  quand votre  honor╩ fr╔re  nous  a  mari╩s  ? Notre  position  est
vraiment  ╩trange, poursuivit  Athos en  riant ;  nous  n'avons v╩cu jusqu'┴
pr╩sent l'un et l'autre  que  parce que nous nous croyions  morts,  et qu'un
souvenir g╦ne moins qu'une cr╩ature, quoique ce soit chose d╩vorante parfois
qu'un souvenir !
     -- Mais enfin, dit Milady d'une voix sourde, qui vous ram╔ne vers moi ?
et que me voulez-vous ?
     -- Je  veux vous dire que, tout en restant invisible  ┴ vos yeux, je ne
vous ai pas perdue de vue, moi !
     -- Vous savez ce que j'ai fait ?
     -- Je puis vous raconter jour par jour vos actions, depuis votre entr╩e
au service du cardinal jusqu'┴ ce soir. "
     Un sourire d'incr╩dulit╩ passa sur les l╔vres pÎles de Milady.
     " Ecoutez : c'est vous qui avez coup╩ les deux ferrets de diamants  sur
l'╩paule  du  duc de  Buckingham ;  c'est vous qui  avez  fait  enlever  Mme
Bonacieux  ; c'est  vous  qui, amoureuse de de  Wardes, et croyant passer la
nuit avec  lui,  avez ouvert votre porte  ┴ M. d'Artagnan ;  c'est vous qui,
croyant que  de Wardes  vous avait tromp╩e, avez voulu le faire tuer par son
rival ;  c'est vous qui, lorsque ce rival eut d╩couvert votre infÎme secret,
avez voulu le faire tuer ┴ son tour par deux assassins que vous avez envoy╩s
┴ sa poursuite ; c'est vous qui, voyant que les balles avaient  manqu╩  leur
coup, avez  envoy╩ du  vin  empoisonn╩ avec  une fausse  lettre, pour  faire
croire ┴ votre  victime que ce vin venait de  ses amis  ; c'est vous, enfin,
qui venez l┴,  dans  cette chambre, assise sur cette chaise oŢ je  suis,  de
prendre  avec le cardinal  de Richelieu l'engagement de faire assassiner  le
duc  de  Buckingham,  en ╩change  de la promesse qu'il vous  a faite de vous
laisser assassiner d'Artagnan. "
     Milady ╩tait livide.
     " Mais vous ╦tes donc Satan ? dit-elle.
     --  Peut-╦tre,  dit  Athos ;  mais, en  tout cas,  ╩coutez bien ceci  :
Assassinez ou  faites assassiner le duc de Buckingham, peu m'importe ! je ne
le connais pas : d'ailleurs c'est un  Anglais ;  mais ne touchez pas du bout
du doigt ┴ un seul cheveu de d'Artagnan, qui est un fid╔le ami que j'aime et
que je d╩fends,  ou,  je vous le  jure par la t╦te de mon p╔re, le crime que
vous aurez commis sera le dernier.
     --  M.  d'Artagnan  m'a  cruellement offens╩e,  dit  Milady  d'une voix
sourde, M. d'Artagnan mourra.
     -- En v╩rit╩,  cela est-il possible qu'on vous offense, Madame ? dit en
riant Athos ; il vous a offens╩e, et il mourra ?
     -- Il mourra, reprit Milady ; elle d'abord, lui ensuite. "
     Athos  fut  saisi  comme d'un vertige : la vue de cette  cr╩ature,  qui
n'avait  rien  d'une femme, lui rappelait des souvenirs terribles ; il pensa
qu'un jour, dans une situation moins dangereuse que celle oŢ il se trouvait,
il avait d╩j┴ voulu  la sacrifier ┴ son honneur ; son d╩sir de  meurtre  lui
revint br┘lant et  l'envahit  comme une fi╔vre ardente  : il  se leva ┴  son
tour, porta la main ┴ sa ceinture, en tira un pistolet et l'arma.
     Milady,  pÎle comme un cadavre, voulut crier, mais sa langue glac╩e  ne
put  prof╩rer qu'un son rauque qui n'avait rien de la parole humaine  et qui
semblait le rÎle d'une b╦te fauve ; coll╩e contre la sombre tapisserie, elle
apparaissait, les cheveux ╩pars, comme l'image effrayante de la terreur.
     Athos leva lentement son  pistolet,  ╩tendit  le  bras  de  mani╔re que
l'arme touchÎt presque  le front de Milady, puis, d'une voix  d'autant  plus
terrible qu'elle avait le calme supr╦me d'une inflexible r╩solution :
     " Madame, dit-il, vous allez ┴ l'instant m╦me me remettre le papier que
vous a sign╩ le cardinal,  ou, sur mon Îme, je vous fais sauter la cervelle.
"
     Avec un autre homme Milady aurait pu conserver quelque doute, mais elle
connaissait Athos ; cependant elle resta immobile.
     " Vous avez une seconde pour vous d╩cider " , dit-il.
     Milady vit ┴  la contraction de  son visage que le coup allait partir ;
elle porta vivement la main ┴ sa poitrine, en tira un papier  et le tendit ┴
Athos.
     " Tenez, dit-elle, et soyez maudit ! "
     Athos prit le papier, repassa le pistolet ┴ sa  ceinture, s'approcha de
la lampe pour s'assurer que c'╩tait bien celui-l┴, le d╩plia et lut :
     " C'est  par mon  ordre  et pour le  bien de l'Etat  que le  porteur du
pr╩sent a fait ce qu'il a fait. "
     " 3 d╩cembre 1627 "
     " RICHELIEU "
     " Et maintenant, dit Athos en reprenant son manteau et en repla┌ant son
feutre sur sa  t╦te, maintenant que je t'ai arrach╩ les dents, vip╔re, mords
si tu peux. "
     Et il sortit de la chambre sans m╦me regarder en arri╔re.
     A  la porte il trouva les deux hommes et  le cheval qu'ils tenaient  en
main.
     " Messieurs, dit-il, l'ordre de  Monseigneur, vous  le  savez,  est  de
conduire cette femme, sans perdre de temps, au fort de La Pointe et de ne la
quitter que lorsqu'elle sera ┴ bord. "
     Comme  ces  paroles s'accordaient  effectivement  avec  l'ordre  qu'ils
avaient re┌u, ils inclin╔rent la t╦te en signe d'assentiment.
     Quant  ┴  Athos, il  se  mit l╩g╔rement  en selle et partit  au galop ;
seulement,  au lieu de  suivre  la route, il prit  ┴ travers champs, piquant
avec vigueur son cheval et de temps en temps s'arr╦tant pour ╩couter.
     Dans une  de ces haltes, il entendit sur  la route  le pas de plusieurs
chevaux.  Il  ne  douta  point  que  ce ne f┘t le  cardinal  et son escorte.
AussitĂt  il  fit une nouvelle pointe en avant, bouchonna son cheval avec de
la  bruy╔re  et des feuilles d'arbres, et vint se mettre  en  travers de  la
route ┴ deux cents pas du camp ┴ peu pr╔s.
     " Qui vive ? cria-t-il, de loin quand il aper┌ut les cavaliers.
     -- C'est notre brave mousquetaire, je crois, dit le cardinal.
     -- Oui, Monseigneur, r╩pondit Athos. C'est lui-m╦me.
     -- Monsieur Athos, dit Richelieu, recevez  tous  mes remerciements pour
la bonne garde  que vous  nous avez faite ; Messieurs, nous voici arriv╩s  :
prenez la porte ┴ gauche, le mot d'ordre est Roi et R╩ . "
     En  disant ces mots,  le cardinal salua de  la t╦te les trois  amis, et
prit ┴ droite suivi de son ╩cuyer ; car, cette nuit-l┴, lui-m╦me couchait au
camp.
     "  Eh bien,  dirent ensemble Porthos et Aramis lorsque  le cardinal fut
hors  de la port╩e  de  la  voix, eh  bien ! il  a sign╩  le  papier qu'elle
demandait.
     -- Je le sais, dit tranquillement Athos, puisque le voici. "
     Et  les  trois amis n'╩chang╔rent  plus  une  seule parole jusqu'┴ leur
quartier, except╩ pour donner le mot d'ordre aux sentinelles.
     Seulement, on envoya  Mousqueton dire  ┴ Planchet que son ma¤tre  ╩tait
pri╩, en  relevant  de tranch╩e, de se rendre ┴ l'instant  m╦me au logis des
mousquetaires.
     D'un autre cĂt╩, comme l'avait pr╩vu Athos, Milady,  en retrouvant ┴ la
porte les hommes qui l'attendaient, ne fit aucune difficult╩ de les suivre ;
elle  avait  bien  eu l'envie un instant de  se faire  reconduire  devant le
cardinal et de lui tout raconter, mais une r╩v╩lation de sa part amenait une
r╩v╩lation  de la  part d'Athos : elle  dirait bien qu'Athos l'avait pendue,
mais Athos  dirait  qu'elle  ╩tait marqu╩e  ;  elle pensa qu'il  valait donc
encore  mieux garder  le  silence, partir  discr╔tement, accomplir avec  son
habilet╩  ordinaire  la mission difficile dont elle  s'╩tait  charg╩e, puis,
toutes les choses  accomplies  ┴  la  satisfaction  du cardinal,  venir  lui
r╩clamer sa vengeance.
     En cons╩quence, apr╔s  avoir voyag╩ toute la  nuit,  ┴ sept  heures  du
matin elle ╩tait au fort de La  Pointe, ┴  huit heures elle ╩tait embarqu╩e,
et ┴  neuf  heures le bÎtiment, qui, avec des lettres de marque du cardinal,
╩tait cens╩ ╦tre  en partance pour Bayonne, levait l'ancre et  faisait voile
pour l'Angleterre.




     En arrivant chez ses trois amis,  d'Artagnan les trouva r╩unis dans  la
m╦me  chambre : Athos  r╩fl╩chissait,  Porthos frisait sa moustache,  Aramis
disait  ses pri╔res dans un charmant  petit livre d'heures reli╩ en  velours
bleu.
     " Pardieu,  Messieurs ! dit-il, j'esp╔re que ce que vous avez ┴ me dire
en vaut la peine, sans  cela je vous pr╩viens que je ne vous pardonnerai pas
de m'avoir fait venir, au lieu de me laisser reposer apr╔s une nuit pass╩e ┴
prendre et ┴ d╩manteler un bastion. Ah ! que n'╩tiez-vous l┴, Messieurs ! il
y a fait chaud !
     -- Nous ╩tions ailleurs, oŢ il ne faisait pas froid non plus ! r╩pondit
Porthos  tout  en  faisant  prendre  ┴ sa  moustache  un  pli qui  lui ╩tait
particulier.
     -- Chut ! dit Athos.
     -- Oh ! oh !  fit d'Artagnan comprenant le l╩ger froncement de sourcils
du mousquetaire, il para¤t qu'il y a du nouveau ici.
     -- Aramis, dit Athos, vous avez  ╩t╩ d╩jeuner avant-hier ┴ l'auberge du
Parpaillot, je crois ?
     -- Oui.
     -- Comment est-on l┴ ?
     -- Mais, j'y  ai  fort mal mang╩ pour mon  compte, avant-hier ╩tait  un
jour maigre, et ils n'avaient que du gras.
     -- Comment ! dit Athos, dans un port de mer ils n'ont pas de poisson ?
     --  Ils disent, reprit Aramis en se remettant ┴ sa  pieuse lecture, que
la digue que fait bÎtir M. le cardinal le chasse en pleine mer.
     -- Mais, ce n'est pas cela que je vous demandais, Aramis,  reprit Athos
; je vous  demandais si vous aviez  ╩t╩  bien libre, et  si personne ne vous
avait d╩rang╩ ?
     -- Mais il me semble que nous n'avons pas eu trop d'importuns ; oui, au
fait, pour  ce  que vous  voulez dire,  Athos,  nous serons  assez  bien  au
Parpaillot.
     --  Allons donc  au Parpaillot,  dit Athos, car ici  les murailles sont
comme des feuilles de papier. "
     D'Artagnan, qui ╩tait habitu╩ aux  mani╔res de faire de son ami, et qui
reconnaissait tout de suite ┴ une parole, ┴ un geste, ┴ un signe de lui, que
les  circonstances ╩taient  graves, prit le bras d'Athos  et sortit avec lui
sans rien dire ; Porthos suivit en devisant avec Aramis.
     En  route, on rencontra Grimaud,  Athos  lui  fit  signe  de  suivre  ;
Grimaud, selon son habitude, ob╩it en silence ; le pauvre gar┌on avait ┴ peu
pr╔s fini par d╩sapprendre de parler.
     On arriva ┴ la buvette du Parpaillot :  il ╩tait sept heures du  matin,
le jour commen┌ait ┴ para¤tre ; les  trois amis  command╔rent ┴ d╩jeuner, et
entr╔rent dans  une salle oŢ, au dire  de l'hĂte, ils  ne  devaient pas ╦tre
d╩rang╩s.
     Malheureusement  l'heure  ╩tait  mal choisie pour  un conciliabule ; on
venait de battre la  diane, chacun secouait le sommeil de la  nuit, et, pour
chasser  l'air  humide  du matin,  venait  boire la  goutte ┴  la  buvette :
dragons, Suisses, gardes, mousquetaires, chevau-l╩gers  se  succ╩daient avec
une rapidit╩  qui devait  tr╔s bien faire les affaires  de  l'hĂte, mais qui
remplissait fort mal  les vues des quatre amis. Aussi r╩pondaient-ils  d'une
mani╔re fort  maussade  aux  saluts,  aux  toasts  et  aux  lazzi  de  leurs
compagnons.
     " Allons ! dit Athos, nous allons nous faire quelque bonne querelle, et
nous  n'avons  pas  besoin de  cela en ce moment. D'Artagnan, racontez- nous
votre nuit ; nous vous raconterons la nĂtre apr╔s.
     -- En effet, dit un chevau-l╩ger qui se dandinait  en tenant  ┴ la main
un verre d'eau-de-vie qu'il  d╩gustait lentement ; en effet, vous  ╩tiez  de
tranch╩e cette nuit, Messieurs les gardes, et il me semble  que vous avez eu
maille ┴ partir avec les Rochelois ? "
     D'Artagnan regarda Athos pour savoir  s'il devait r╩pondre ┴ cet intrus
qui se m╦lait ┴ la conversation.
     " Eh  bien,  dit Athos, n'entends-tu pas  M.  de  Busigny qui  te  fait
l'honneur de  t'adresser la parole  ? Raconte ce qui s'est pass╩ cette nuit,
puisque ces Messieurs d╩sirent le savoir.
     -- N'avre-bous bas bris un pastion ? demanda un Suisse  qui  buvait  du
rhum dans un verre ┴ bi╔re.
     -- Oui, Monsieur, r╩pondit d'Artagnan en s'inclinant, nous avons eu cet
honneur,  nous avons m╦me,  comme vous avez pu l'entendre, introduit sous un
des angles un baril de poudre qui, en ╩clatant, a fait une fort jolie br╔che
; sans compter que, comme le bastion n'╩tait pas d'hier, tout le reste de la
bÎtisse s'en est trouv╩ fort ╩branl╩.
     --  Et quel bastion est-ce ? demanda un dragon qui tenait enfil╩e ┴ son
sabre une oie qu'il apportait pour qu'on la f¤t cuire.
     -- Le bastion  Saint-Gervais, r╩pondit d'Artagnan, derri╔re  lequel les
Rochelois inqui╩taient nos travailleurs.
     -- Et l'affaire a ╩t╩ chaude ?
     -- Mais, oui ; nous y avons perdu cinq hommes, et les Rochelois huit ou
dix.
     --  Balzampleu ! fit le  Suisse, qui, malgr╩  l'admirable collection de
jurons que poss╔de la langue allemande,  avait pris  l'habitude de jurer  en
fran┌ais.
     -- Mais il est  probable, dit le chevau-l╩ger,  qu'ils vont,  ce matin,
envoyer des pionniers pour remettre le bastion en ╩tat.
     -- Oui, c'est probable, dit d'Artagnan.
     -- Messieurs, dit Athos, un pari !
     -- Ah ! woui ! un bari ! dit le Suisse.
     -- Lequel ? demanda le chevau-l╩ger.
     -- Attendez, dit le dragon en posant son sabre comme une broche sur les
deux grands chenets de fer qui soutenaient le feu de la chemin╩e, j'en suis.
HĂtelier de malheur ! une l╔chefrite tout de suite, que je ne perde  pas une
goutte de la graisse de cette estimable volaille.
     -- Il avre raison, dit le Suisse, la  graisse  t'oie, il est tr╔s ponne
avec des gonfitures.
     --  L┴ !  dit le dragon.  Maintenant, voyons le pari !  Nous  ╩coutons,
Monsieur Athos !
     -- Oui, le pari ! dit le chevau-l╩ger.
     -- Eh bien, Monsieur de Busigny, je parie avec vous, dit Athos, que mes
trois compagnons,  MM.  Porthos,  Aramis,  d'Artagnan  et  moi,  nous allons
d╩jeuner dans le  bastion Saint-Gervais  et que  nous y  tenons  une  heure,
montre ┴ la main, quelque chose que l'ennemi fasse pour nous d╩loger. "
     Porthos et Aramis se regard╔rent, ils commen┌aient ┴ comprendre.
     " Mais, dit d'Artagnan en se penchant ┴  l'oreille d'Athos, tu vas nous
faire tuer sans mis╩ricorde.
     -- Nous sommes bien plus tu╩s, r╩pondit Athos, si nous n'y allons pas.
     -- Ah ! ma foi ! Messieurs,  dit Porthos en se renversant sur sa chaise
et frisant sa moustache, voici un beau pari, j'esp╔re.
     -- Aussi je  l'accepte, dit M.  de  Busigny ; maintenant  il s'agit  de
fixer l'enjeu.
     -- Mais vous ╦tes quatre, Messieurs, dit Athos, nous sommes quatre ; un
d¤ner ┴ discr╩tion pour huit, cela vous va-t-il ?
     -- A merveille, reprit M. de Busigny.
     -- Parfaitement, dit le dragon.
     -- Ca me fa " , dit le Suisse.
     Le quatri╔me auditeur,  qui, dans toute cette  conversation, avait jou╩
un  rĂle  muet, fit  un  signe de la t╦te en  signe qu'il  acquies┌ait ┴  la
proposition.
     " Le d╩jeuner de ces Messieurs est pr╦t, dit l'hĂte.
     -- Eh bien, apportez-le " , dit Athos.
     L'hĂte ob╩it.  Athos  appela Grimaud,  lui  montra  un grand panier qui
gisait dans un  coin et fit le geste  d'envelopper  dans les serviettes  les
viandes apport╩es.
     Grimaud  comprit  ┴ l'instant m╦me qu'il  s'agissait d'un  d╩jeuner sur
l'herbe, prit le panier, empaqueta les viandes,  y joignit les bouteilles et
prit le panier ┴ son bras.
     " Mais oŢ allez-vous manger mon d╩jeuner ? dit l'hĂte.
     -- Que vous importe, dit Athos, pourvu qu'on vous le paie ? "
     Et il jeta majestueusement deux pistoles sur la table.
     " Faut-il vous rendre, mon officier ? dit l'hĂte.
     --  Non  ;  ajoute seulement deux bouteilles  de vin de Champagne et la
diff╩rence sera pour les serviettes. "
     L'hĂte  ne faisait  pas  une aussi  bonne  affaire  qu'il  l'avait  cru
d'abord, mais il se rattrapa en glissant aux quatre convives deux bouteilles
de vin d'Anjou au lieu de deux bouteilles de vin de Champagne.
     " Monsieur  de Busigny, dit Athos, voulez-vous bien r╩gler votre montre
sur la mienne, ou me permettre de r╩gler la mienne sur la vĂtre ?
     -- A merveille, Monsieur ! dit le chevau-l╩ger en tirant de son gousset
une fort belle montre entour╩e de diamants ; sept heures et demie, dit- il.
     --  Sept  heures trente-cinq  minutes, dit  Athos  ; nous  saurons  que
j'avance de cinq minutes sur vous, Monsieur. "
     Et, saluant les  assistants ╩bahis, les  quatre  jeunes gens prirent le
chemin du bastion Saint-Gervais,  suivis de Grimaud, qui  portait le panier,
ignorant  oŢ  il allait, mais, dans l'ob╩issance passive dont il avait  pris
l'habitude avec Athos, ne songeait pas m╦me ┴ le demander.
     Tant  qu'ils   furent  dans  l'enceinte   du   camp,  les  quatre  amis
n'╩chang╔rent pas  une  parole ;  d'ailleurs  ils  ╩taient  suivis  par  les
curieux, qui, connaissant le pari engag╩, voulaient savoir comment  ils s'en
tireraient.
     Mais  une fois  qu'ils  eurent  franchi la  ligne de circonvallation et
qu'ils se  trouv╔rent en plein air, d'Artagnan, qui ignorait compl╔tement ce
dont il s'agissait, crut qu'il ╩tait temps de demander une explication.
     "  Et  maintenant,  mon  cher  Athos,  dit-il,  faites-moi l'amiti╩  de
m'apprendre oŢ nous allons ?
     -- Vous le voyez bien, dit Athos, nous allons au bastion.
     -- Mais qu'y allons-nous faire ?
     -- Vous le savez bien, nous y allons d╩jeuner.
     -- Mais pourquoi n'avons-nous pas d╩jeun╩ au Parpaillot ?
     -- Parce  que nous  avons des  choses fort importantes ┴ nous  dire, et
qu'il ╩tait impossible de causer cinq minutes  dans cette auberge  avec tous
ces importuns qui vont, qui  viennent, qui saluent,  qui accostent ; ici, du
moins,  continua  Athos en montrant  le  bastion,  on  ne  viendra pas  nous
d╩ranger.
     -- Il me  semble,  dit d'Artagnan avec cette prudence qui  s'alliait si
bien et si naturellement chez lui ┴ une excessive bravoure, il me semble que
nous aurions pu trouver quelque endroit ╩cart╩ dans les dunes, au bord de la
mer.
     -- OŢ l'on nous aurait vus  conf╩rer tous les quatre ensemble, de sorte
qu'au bout d'un  quart d'heure le cardinal e┘t ╩t╩ pr╩venu par  ses  espions
que nous tenions conseil.
     -- Oui, dit Aramis, Athos a raison : Animadvertuntur in desertis .
     -- Un d╩sert  n'aurait  pas ╩t╩ mal, dit Porthos, mais il s'agissait de
le trouver.
     -- Il n'y a pas de d╩sert oŢ un oiseau ne puisse passer au-dessus de la
t╦te,  oŢ  un poisson ne puisse sauter au-dessus de  l'eau,  oŢ  un lapin ne
puisse partir de son g¤te, et je crois qu'oiseau, poisson, lapin, tout s'est
fait espion du cardinal. Mieux vaut donc poursuivre notre entreprise, devant
laquelle  d'ailleurs  nous ne  pouvons plus reculer  sans honte ; nous avons
fait un pari, un pari qui ne pouvait ╦tre pr╩vu, et dont je d╩fie qui que ce
soit de deviner la v╩ritable cause : nous allons, pour le gagner, tenir  une
heure dans le bastion. Ou nous serons attaqu╩s, ou nous ne le serons pas. Si
nous  ne  le sommes pas, nous aurons tout le temps de causer et personne  ne
nous  entendra, car  je  r╩ponds  que  les  murs  de  ce  bastion n'ont  pas
d'oreilles ; si nous le sommes, nous causerons de nos affaires tout de m╦me,
et de plus, tout en nous d╩fendant, nous nous couvrons de gloire. Vous voyez
bien que tout est b╩n╩fice.
     -- Oui,  dit  d'Artagnan,  mais nous  attraperons  indubitablement  une
balle.
     -- Eh ! mon cher, dit Athos, vous savez  bien que les balles les plus ┴
craindre ne sont pas celles de l'ennemi.
     --  Mais il me semble que pour une pareille exp╩dition, nous aurions d┘
au moins emporter nos mousquets.
     -- Vous ╦tes un niais, ami Porthos ; pourquoi nous charger d'un fardeau
inutile ?
     --  Je ne  trouve  pas  inutile en face de l'ennemi un bon  mousquet de
calibre, douze cartouches et une poire ┴ poudre.
     -- Oh ! bien, dit Athos, n'avez-vous pas entendu ce qu'a dit d'Artagnan
?
     -- Qu'a dit d'Artagnan ? demanda Porthos.
     -- D'Artagnan a dit que dans l'attaque de cette nuit il y avait eu huit
ou dix Fran┌ais de tu╩s et autant de Rochelois.
     -- Apr╔s ?
     --  On n'a pas  eu le  temps de les d╩pouiller, n'est-ce  pas ? attendu
qu'on avait autre chose pour le moment de plus press╩ ┴ faire.
     -- Eh bien ?
     -- Eh bien, nous allons trouver leurs mousquets, leurs  poires ┴ poudre
et leurs cartouches,  et au lieu  de quatre mousquetons  et de douze balles,
nous allons avoir une quinzaine de fusils et une centaine de coups ┴ tirer.
     -- O Athos ! dit Aramis, tu es v╩ritablement un grand homme ! "
     Porthos inclina la t╦te en signe d'adh╩sion.
     D'Artagnan seul ne paraissait pas convaincu.
     Sans doute Grimaud partageait les  doutes du jeune homme  ; car, voyant
que  l'on  continuait de marcher vers le bastion,  chose dont il avait dout╩
jusqu'alors, il tira son ma¤tre par le pan de son habit.
     " OŢ allons-nous ? " demanda-t-il par geste.
     Athos lui montra le bastion.
     " Mais, dit  toujours dans le m╦me dialecte le silencieux Grimaud, nous
y laisserons notre peau. "
     Athos leva les yeux et le doigt vers le ciel.
     Grimaud posa son panier ┴ terre et s'assit en secouant la t╦te.
     Athos prit  ┴ sa ceinture un  pistolet, regarda s'il ╩tait bien amorc╩,
l'arma et approcha le canon de l'oreille de Grimaud.
     Grimaud se retrouva sur ses jambes comme par un ressort.
     Athos alors lui fit signe de prendre le panier et de marcher devant.
     Grimaud ob╩it.
     Tout ce qu'avait gagn╩ le pauvre gar┌on ┴ cette pantomime d'un instant,
c'est qu'il ╩tait pass╩ de l'arri╔re-garde ┴ l'avant-garde.
     Arriv╩s au bastion, les quatre amis se retourn╔rent.
     Plus  de trois  cents  soldats  de toutes armes ╩taient  assembl╩s ┴ la
porte du camp, et dans un groupe s╩par╩ on pouvait distinguer M. de Busigny,
le dragon, le Suisse et le quatri╔me parieur.
     Athos Ăta son chapeau, le mit au bout de son ╩p╩e et l'agita en l'air.
     Tous  les  spectateurs  lui  rendirent  son  salut, accompagnant  cette
politesse d'un grand hourra qui arriva jusqu'┴ eux.
     Apr╔s  quoi, ils  disparurent tous quatre dans le bastion, oŢ les avait
d╩j┴ pr╩c╩d╩s Grimaud.




     Comme  l'avait  pr╩vu Athos,  le bastion  n'╩tait  occup╩ que  par  une
douzaine de morts tant Fran┌ais que Rochelois.
     " Messieurs, dit Athos, qui avait pris le commandement de l'exp╩dition,
tandis que Grimaud va mettre la table, commen┌ons par recueillir les  fusils
et  les cartouches ; nous  pouvons  d'ailleurs  causer tout en accomplissant
cette  besogne. Ces Messieurs,  ajouta-t-il  en montrant  les morts, ne nous
╩coutent pas.
     -- Mais nous pourrions toujours les  jeter dans le  foss╩, dit Porthos,
apr╔s toutefois nous ╦tre assur╩s qu'ils n'ont rien dans leurs poches.
     -- Oui, dit Aramis, c'est l'affaire de Grimaud.
     -- Ah ! bien  alors, dit d'Artagnan, que  Grimaud  les  fouille et  les
jette par-dessus les murailles.
     -- Gardons-nous-en bien, dit Athos, ils peuvent nous servir.
     -- Ces morts peuvent nous  servir  ? dit Porthos. Ah ┌┴ !  vous devenez
fou, cher ami.
     -- Ne  jugez pas t╩m╩rairement,  disent  l'Evangile et  M. le cardinal,
r╩pondit Athos ; combien de fusils, Messieurs ?
     -- Douze, r╩pondit Aramis.
     -- Combien de coups ┴ tirer ?
     -- Une centaine.
     -- C'est tout autant qu'il nous en faut ; chargeons les armes. "
     Les quatre mousquetaires se mirent ┴ la  besogne. Comme ils  achevaient
de charger le dernier fusil, Grimaud fit signe que le d╩jeuner ╩tait servi.
     Athos  r╩pondit,  toujours  par geste,  que c'╩tait bien, et  indiqua ┴
Grimaud une esp╔ce de poivri╔re oŢ celui-ci comprit qu'il se devait tenir en
sentinelle. Seulement, pour adoucir l'ennui de  la faction, Athos lui permit
d'emporter un pain, deux cĂtelettes et une bouteille de vin.
     " Et maintenant, ┴ table " , dit Athos.
     Les  quatre  amis s'assirent  ┴  terre, les  jambes crois╩es, comme les
Turcs ou comme les tailleurs.
     " Ah !  maintenant, dit d'Artagnan, que tu n'as plus la  crainte d'╦tre
entendu, j'esp╔re que tu vas nous faire part de ton secret, Athos.
     --  J'esp╔re que  je  vous  procure ┴  la fois  de l'agr╩ment et  de la
gloire,  Messieurs, dit Athos. Je vous ai fait faire une promenade charmante
; voici un d╩jeuner des  plus  succulents, et  cinq cents personnes  l┴-bas,
comme vous pouvez les voir ┴ travers les meurtri╔res, qui nous prennent pour
des  fous  ou pour des  h╩ros, deux classes  d'imb╩ciles qui  se ressemblent
assez.
     -- Mais ce secret ? demanda d'Artagnan.
     -- Le secret, dit Athos, c'est que j'ai vu Milady hier soir. "
     D'Artagnan portait son verre ┴ ses l╔vres ; mais ┴ ce nom de Milady, la
main lui trembla si fort,  qu'il le posa ┴ terre pour ne pas en  r╩pandre le
contenu.
     " Tu as vu ta fem...
     --  Chut donc  !  interrompit  Athos : vous  oubliez, mon cher, que ces
Messieurs ne sont pas initi╩s  comme vous dans le  secret de mes affaires de
m╩nage ; j'ai vu Milady.
     -- Et oŢ cela ? demanda d'Artagnan.
     -- A deux lieues d'ici ┴ peu pr╔s, ┴ l'auberge du Colombier-Rouge.
     -- En ce cas je suis perdu, dit d'Artagnan.
     -- Non, pas tout ┴ fait encore, reprit Athos ; car, ┴ cette heure, elle
doit avoir quitt╩ les cĂtes de France. "
     D'Artagnan respira.
     " Mais au  bout du compte, demanda  Porthos, qu'est-ce  donc que  cette
Milady ?
     --  Une  femme  charmante,  dit  Athos en  d╩gustant  un  verre de  vin
mousseux. Canaille d'hĂtelier  ! s'╩cria-t-il, qui nous donne du vin d'Anjou
pour du vin de Champagne, et qui croit que nous nous  y laisserons prendre !
Oui, continua-t-il, une femme charmante qui  a eu des  bont╩s pour notre ami
d'Artagnan, qui lui a  fait je ne sais quelle noirceur dont elle a essay╩ de
se venger, il y a un mois en voulant le faire tuer ┴ coups de mousquet, il y
a huit jours  en essayant de  l'empoisonner, et hier en demandant sa t╦te au
cardinal.
     -- Comment ! en demandant  ma t╦te  au  cardinal ?  s'╩cria d'Artagnan,
pÎle de terreur.
     -- Ca,  dit Porthos, c'est vrai  comme l'Evangile ; je l'ai entendu  de
mes deux oreilles.
     -- Moi aussi, dit Aramis.
     --  Alors,  dit   d'Artagnan   en  laissant   tomber  son   bras   avec
d╩couragement,  il est inutile de lutter plus  longtemps ; autant que je  me
br┘le la cervelle et que tout soit fini !
     -- C'est  la  derni╔re sottise qu'il faut faire, dit Athos, attendu que
c'est la seule ┴ laquelle il n'y ait pas de rem╔de.
     -- Mais je  n'en  r╩chapperai jamais, dit d'Artagnan, avec des  ennemis
pareils. D'abord mon inconnu de Meung ; ensuite  de Wardes, ┴ qui j'ai donn╩
trois coups  d'╩p╩e ;  puis Milady, dont j'ai surpris le secret  ; enfin, le
cardinal, dont j'ai fait ╩chouer la vengeance.
     -- Eh bien, dit  Athos, tout cela ne fait  que  quatre,  et nous sommes
quatre, un contre un. Pardieu ! si nous en croyons les signes que  nous fait
Grimaud, nous allons avoir affaire ┴ un bien plus grand nombre de gens. Qu'y
a-t-il, Grimaud ? Consid╩rant la gravit╩ de la circonstance, je vous permets
de parler, mon ami, mais soyez laconique je vous prie. Que voyez-vous ?
     -- Une troupe.
     -- De combien de personnes ?
     -- De vingt hommes.
     -- Quels hommes ?
     -- Seize pionniers, quatre soldats.
     -- A combien de pas sont-ils ?
     -- A cinq cents pas.
     -- Bon, nous avons encore le temps d'achever cette volaille et de boire
un verre de vin ┴ ta sant╩, d'Artagnan !
     -- A ta sant╩ ! r╩p╩t╔rent Porthos et Aramis.
     -- Eh bien donc, ┴ ma sant╩ ! quoique je ne croie pas que  vos souhaits
me servent ┴ grand-chose.
     --  Bah  ! dit Athos, Dieu  est grand,  comme disent les  sectateurs de
Mahomet, et l'avenir est dans ses mains. "
     Puis, avalant le contenu de son verre, qu'il posa pr╔s de lui, Athos se
leva   nonchalamment,  prit  le  premier  fusil  venu  et  s'approcha  d'une
meurtri╔re.
     Porthos, Aramis  et  d'Artagnan  en  firent autant. Quant ┴ Grimaud, il
re┌ut l'ordre de se  placer derri╔re  les quatre amis  afin de recharger les
armes.
     Au bout d'un  instant  on  vit para¤tre la troupe ;  elle  suivait  une
esp╔ce  de  boyau  de  tranch╩e qui ╩tablissait une  communication  entre le
bastion et la ville.
     " Pardieu  ! dit Athos, c'est  bien la peine de nous d╩ranger  pour une
vingtaine de drĂles  arm╩s  de  pioches,  de hoyaux et de  pelles !  Grimaud
n'aurait eu qu'┴ leur faire signe de s'en aller, et je suis convaincu qu'ils
nous eussent laiss╩s tranquilles.
     -- J'en doute, observa d'Artagnan, car ils  avancent fort r╩solument de
ce  cĂt╩. D'ailleurs, il  y a avec  les  travailleurs  quatre soldats et  un
brigadier arm╩s de mousquets.
     -- C'est qu'ils ne nous ont pas vus, reprit Athos.
     -- Ma foi ! dit  Aramis,  j'avoue que  j'ai r╩pugnance  ┴ tirer sur ces
pauvres diables de bourgeois.
     -- Mauvais pr╦tre, r╩pondit Porthos, qui a piti╩ des h╩r╩tiques !
     -- En v╩rit╩, dit Athos, Aramis a raison, je vais les pr╩venir.
     -- Que diable  faites-vous donc ? s'╩cria d'Artagnan,  vous  allez vous
faire fusiller, mon cher. "
     Mais Athos  ne tint aucun compte de l'avis, et, montant  sur la br╔che,
son fusil d'une main et son chapeau de l'autre :
     "  Messieurs, dit-il  en s'adressant  aux  soldats et aux travailleurs,
qui, ╩tonn╩s  de  son  apparition, s'arr╦taient  ┴ cinquante pas environ  du
bastion, et  en  les saluant courtoisement, Messieurs, nous sommes, quelques
amis et moi, en train de d╩jeuner  dans ce bastion. Or, vous savez  que rien
n'est d╩sagr╩able comme d'╦tre d╩rang╩  quand on d╩jeune ; nous  vous prions
donc, si vous avez  absolument  affaire ici, d'attendre que nous  ayons fini
notre repas, ou de  repasser plus  tard,  ┴ moins qu'il  ne  vous prenne  la
salutaire envie de quitter le parti de la r╩bellion  et de  venir boire avec
nous ┴ la sant╩ du roi de France.
     -- Prends garde, Athos ! s'╩cria d'Artagnan ; ne vois-tu pas qu'ils  te
mettent en joue ?
     -- Si fait, si fait, dit  Athos, mais ce sont  des bourgeois qui tirent
fort mal, et qui n'ont garde de me toucher. "
     En  effet,  au m╦me  instant quatre  coups de  fusil partirent, et  les
balles vinrent s'aplatir autour d'Athos, mais sans qu'une seule le touchÎt.
     Quatre coups de fusil leur  r╩pondirent presque en m╦me temps, mais ils
╩taient mieux dirig╩s que ceux des agresseurs,  trois soldats tomb╔rent tu╩s
raide, et un des travailleurs fut bless╩.
     " Grimaud, un autre mousquet ! " dit Athos toujours sur la br╔che.
     Grimaud  ob╩it aussitĂt. De  leur cĂt╩,  les trois amis  avaient charg╩
leurs armes ; une seconde d╩charge suivit la premi╔re : le brigadier et deux
pionniers tomb╔rent morts, le reste de la troupe prit la fuite.
     " Allons, Messieurs, une sortie " , dit Athos.
     Et  les quatre amis, s'╩lan┌ant hors du fort, parvinrent jusqu'au champ
de bataille, ramass╔rent les quatre mousquets des soldats et la  demi- pique
du  brigadier ; et,  convaincus que  les fuyards ne s'arr╦teraient  qu'┴  la
ville,  reprirent le chemin du  bastion,  rapportant  les troph╩es  de  leur
victoire.
     "  Rechargez  les  armes,  Grimaud,  dit  Athos,  et  nous,  Messieurs,
reprenons notre d╩jeuner et continuons notre conversation. OŢ en ╩tions-nous
?
     --  Je  me le  rappelle, dit d'Artagnan, qui  se  pr╩occupait  fort  de
l'itin╩raire que devait suivre Milady.
     -- Elle va en Angleterre, r╩pondit Athos.
     -- Et dans quel but ?
     -- Dans le but d'assassiner ou de faire assassiner Buckingham. "
     D'Artagnan poussa une exclamation de surprise et d'indignation.
     " Mais c'est infÎme ! s'╩cria-t-il.
     -- Oh !  quant ┴ cela, dit  Athos, je vous prie de  croire  que je m'en
inqui╔te  fort peu.  Maintenant que vous avez fini, Grimaud, continua Athos,
prenez  la  demi-pique de  notre  brigadier,  attachez-y  une  serviette  et
plantez-la  au  haut de notre  bastion, afin que ces rebelles  de  Rochelois
voient qu'ils ont affaire ┴ de braves et loyaux soldats du roi. "
     Grimaud ob╩it sans r╩pondre. Un instant apr╔s le drapeau blanc flottait
au-dessus de la t╦te des quatre  amis ; un tonnerre d'applaudissements salua
son apparition ; la moiti╩ du camp ╩tait aux barri╔res.
     "  Comment ! reprit d'Artagnan, tu t'inqui╔tes fort peu qu'elle tue  ou
qu'elle fasse tuer Buckingham ? Mais le duc est notre ami.
     -- Le duc est Anglais, le duc combat contre nous ; qu'elle fasse du duc
ce qu'elle voudra, je m'en soucie comme d'une bouteille vide. "
     Et Athos envoya ┴ quinze pas de lui une bouteille qu'il tenait, et dont
il venait de transvaser jusqu'┴ la derni╔re goutte dans son verre.
     " Un instant, dit d'Artagnan, je n'abandonne pas  Buckingham ainsi ; il
nous avait donn╩ de fort beaux chevaux.
     -- Et surtout  de fort belles selles,  ajouta Porthos, qui, ┴ ce moment
m╦me, portait ┴ son manteau le galon de la sienne.
     -- Puis, observa  Aramis, Dieu  veut  la  conversion et non  la mort du
p╩cheur.
     -- Amen , dit  Athos,  et nous reviendrons l┴-dessus  plus tard, si tel
est votre plaisir ; mais ce qui, pour le moment,  me pr╩occupait le plus, et
je suis s┘r que tu me comprendras, d'Artagnan, c'╩tait de reprendre  ┴ cette
femme une esp╔ce de  blanc-seing  qu'elle avait extorqu╩  au cardinal,  et ┴
l'aide duquel elle  devait impun╩ment se d╩barrasser de toi et  peut-╦tre de
nous.
     -- Mais c'est donc un d╩mon que cette cr╩ature ? dit Porthos en tendant
son assiette ┴ Aramis, qui d╩coupait une volaille.
     -- Et ce blanc-seing, dit d'Artagnan, ce blanc-seing est-il rest╩ entre
ses mains ?
     -- Non, il est pass╩ dans les miennes ; je ne dirai pas que ce fut sans
peine, par exemple, car je mentirais.
     -- Mon cher  Athos, dit d'Artagnan, je ne  compte plus  les fois que je
vous dois la vie.
     -- Alors c'╩tait donc pour venir pr╔s d'elle que vous nous avez quitt╩s
? demanda Aramis.
     -- Justement.
     --  Et tu as cette lettre du cardinal ? dit d'Artagnan. -- La voici " ,
dit Athos.
     Et il tira le pr╩cieux papier de la poche de sa casaque.
     D'Artagnan  le  d╩plia d'une  main  dont  il  n'essayait  pas  m╦me  de
dissimuler le tremblement et lut :
     "  C'est  par mon  ordre et pour  le bien  de l'Etat que le porteur  du
pr╩sent a fait ce qu'il a fait. "
     " 5 d╩cembre 1627 "
     " RICHELIEU. "
     " En effet, dit Aramis, c'est une absolution dans toutes les r╔gles.
     -- Il faut d╩chirer ce papier, s'╩cria d'Artagnan, qui semblait lire sa
sentence de mort.
     -- Bien au contraire, dit Athos, il faut le conserver pr╩cieusement, et
je ne donnerais pas ce papier quand on le couvrirait de pi╔ces d'or.
     -- Et que va-t-elle faire maintenant ? demanda le jeune homme.
     --  Mais,  dit  n╩gligemment Athos,  elle  va  probablement  ╩crire  au
cardinal  qu'un  damn╩  mousquetaire,  nomm╩   Athos,  lui  a   arrach╩  son
sauf-conduit  ;  elle  lui  donnera dans la m╦me lettre  le  conseil  de  se
d╩barrasser, en m╦me temps que de lui, de ses deux amis, Porthos et Aramis ;
le  cardinal se  rappellera  que ce sont les  m╦mes hommes  qu'il  rencontre
toujours sur  son chemin ; alors, un beau matin, il fera arr╦ter d'Artagnan,
et, pour  qu'il  ne  s'ennuie  pas  tout  seul, il nous  enverra  lui  tenir
compagnie ┴ la Bastille.
     --  Ah ┌┴, mais  !  dit  Porthos,  il me semble que vous faites  l┴  de
tristes plaisanteries, mon cher.
     -- Je ne plaisante pas, r╩pondit Athos.
     -- Savez-vous,  dit Porthos, que  tordre  le cou  ┴ cette damn╩e Milady
serait un p╩ch╩  moins  grand que  de  le  tordre ┴ ces  pauvres  diables de
huguenots,  qui n'ont  jamais  commis  d'autres  crimes que  de  chanter  en
fran┌ais des psaumes que nous chantons en latin ?
     -- Qu'en dit l'abb╩ ? demanda tranquillement Athos.
     -- Je dis que je suis de l'avis de Porthos, r╩pondit Aramis.
     -- Et moi donc ! fit d'Artagnan.
     -- Heureusement qu'elle est loin, observa Porthos ; car j'avoue qu'elle
me g╦nerait fort ici.
     -- Elle me g╦ne en Angleterre aussi bien qu'en France, dit Athos.
     -- Elle me g╦ne partout, continua d'Artagnan.
     --  Mais puisque vous la teniez, dit Porthos, que ne l'avez-vous noy╩e,
╩trangl╩e, pendue ? Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas.
     -- Vous croyez cela, Porthos ?  r╩pondit le mousquetaire avec un sombre
sourire que d'Artagnan comprit seul.
     -- J'ai une id╩e, dit d'Artagnan.
     -- Voyons, dirent les mousquetaires.
     -- Aux armes ! " cria Grimaud.
     Les jeunes gens se lev╔rent vivement et coururent aux fusils.
     Cette  fois, une  petite troupe s'avan┌ait compos╩e de  vingt ou vingt-
cinq hommes ; mais ce n'╩taient plus des travailleurs, c'╩taient des soldats
de la garnison.
     " Si nous retournions au camp ? dit Porthos, il me semble que la partie
n'est pas ╩gale.
     -- Impossible pour  trois raisons, r╩pondit  Athos : la premi╔re, c'est
que  nous n'avons  pas  fini de d╩jeuner ; la  seconde, c'est que nous avons
encore  des choses d'importance  ┴ dire ;  la  troisi╔me,  c'est  qu'il s'en
manque encore de dix minutes que l'heure ne soit ╩coul╩e.
     -- Voyons, dit Aramis, il faut cependant arr╦ter un plan de bataille.
     --  Il est bien simple, r╩pondit  Athos :  aussitĂt que  l'ennemi est ┴
port╩e de mousquet, nous faisons feu ; s'il continue d'avancer, nous faisons
feu encore, nous faisons feu tant que  nous avons des fusils charg╩s ; si ce
qui  reste de  la troupe veut encore monter ┴  l'assaut, nous  laissons  les
assi╩geants descendre jusque  dans le foss╩, et alors nous leur poussons sur
la t╦te ce pan de mur qui ne tient plus que par un miracle d'╩quilibre.
     -- Bravo ! s'╩cria Porthos ; d╩cid╩ment, Athos, vous ╩tiez n╩ pour ╦tre
g╩n╩ral, et le cardinal, qui se croit un grand homme de guerre, est bien peu
de chose aupr╔s de vous.
     -- Messieurs, dit  Athos, pas de double emploi,  je vous  prie ;  visez
bien chacun votre homme.
     -- Je tiens le mien, dit d'Artagnan.
     -- Et moi le mien, dit Porthos.
     -- Et moi idem, dit Aramis.
     -- Alors feu ! " dit Athos.
     Les quatre coups de fusil ne firent qu'une d╩tonation, et quatre hommes
tomb╔rent.
     AussitĂt  le tambour battit, et  la petite troupe  s'avan┌a au  pas  de
charge.
     Alors les coups de fusil  se succ╩d╔rent sans r╩gularit╩, mais toujours
envoy╩s  avec la  m╦me justesse.  Cependant,  comme  s'ils  eussent connu la
faiblesse num╩rique des amis, les Rochelois continuaient d'avancer au pas de
course.
     Sur trois autres coups de fusil, deux hommes tomb╔rent ; mais cependant
la marche de ceux qui restaient debout ne se ralentissait pas.
     Arriv╩s au bas du bastion, les ennemis ╩taient encore douze ou quinze ;
une derni╔re  d╩charge  les  accueillit,  mais  ne  les  arr╦ta  point : ils
saut╔rent dans le foss╩ et s'appr╦t╔rent ┴ escalader la br╔che.
     " Allons, mes amis, dit Athos, finissons-en d'un coup : ┴ la muraille !
┴ la muraille ! "
     Et les  quatre amis, second╩s par Grimaud, se mirent ┴  pousser avec le
canon de  leurs fusils un ╩norme pan de mur, qui s'inclina comme si  le vent
le poussait, et, se d╩tachant de  sa base, tomba avec un bruit horrible dans
le foss╩ : puis on  entendit un grand cri, un nuage de  poussi╔re monta vers
le ciel, et tout fut dit.
     " Les aurions-nous ╩cras╩s depuis le premier jusqu'au dernier ? demanda
Athos.
     -- Ma foi, cela m'en a l'air, dit d'Artagnan.
     --  Non,  dit  Porthos,  en voil┴  deux ou  trois qui  se sauvent  tout
╩clop╩s. "
     En effet, trois ou quatre  de ces malheureux, couverts  de  boue et  de
sang,  fuyaient dans le chemin creux  et regagnaient la ville : c'╩tait tout
ce qui restait de la petite troupe.
     Athos regarda ┴ sa montre.
     "  Messieurs,  dit-il,  il  y  a  une heure  que nous  sommes  ici,  et
maintenant le pari  est gagn╩, mais  il faut ╦tre beaux joueurs : d'ailleurs
d'Artagnan ne nous a pas dit son id╩e. "
     Et le mousquetaire, avec son sang-froid habituel, alla s'asseoir devant
les restes du d╩jeuner.
     " Mon id╩e ? dit d'Artagnan.
     -- Oui, vous disiez que vous aviez une id╩e, r╩pliqua Athos.
     -- Ah  !  j'y suis,  reprit d'Artagnan  : je  passe en  Angleterre  une
seconde fois, je vais trouver M.  de Buckingham et je l'avertis  du  complot
tram╩ contre sa vie.
     -- Vous ne ferez pas cela, d'Artagnan, dit froidement Athos.
     -- Et pourquoi cela ? ne l'ai-je pas fait d╩j┴ ?
     --  Oui,  mais  ┴ cette  ╩poque nous n'╩tions  pas en  guerre ; ┴ cette
╩poque,  M. de Buckingham  ╩tait un  alli╩  et non un  ennemi :  ce que vous
voulez faire serait tax╩ de trahison. "
     D'Artagnan comprit la force de ce raisonnement et se tut.
     " Mais, dit Porthos, il me semble que j'ai une id╩e ┴ mon tour.
     -- Silence pour l'id╩e de M. Porthos ! dit Aramis.
     --  Je demande un cong╩ ┴ M. de Tr╩ville, sous  un  pr╩texte quelconque
que vous trouverez  : je ne suis pas fort sur les pr╩textes, moi. Milady  ne
me conna¤t pas, je m'approche d'elle sans qu'elle me redoute, et lorsque  je
trouve ma belle, je l'╩trangle.
     --  Eh bien, dit Athos, je ne suis pas tr╔s ╩loign╩ d'adopter l'id╩e de
Porthos.
     --  Fi  donc !  dit Aramis,  tuer une femme ! Non, tenez,  moi, j'ai la
v╩ritable id╩e.
     -- Voyons votre id╩e,  Aramis ! demanda Athos, qui  avait  beaucoup  de
d╩f╩rence pour le jeune mousquetaire.
     -- Il faut pr╩venir la reine.
     -- Ah  ! ma foi, oui, s'╩cri╔rent  ensemble Porthos et  d'Artagnan ; je
crois que nous touchons au moyen.
     --  Pr╩venir  la reine ! dit Athos,  et comment cela ?  Avons-nous  des
relations ┴ la cour ? Pouvons-nous envoyer quelqu'un ┴ Paris  sans  qu'on le
sache au camp ? D'ici ┴ Paris il  y a cent quarante lieues ; notre lettre ne
sera pas ┴ Angers que nous serons au cachot, nous.
     -- Quant ┴  ce  qui est  de  faire remettre s┘rement  une  lettre ┴  Sa
Majest╩,  proposa Aramis  en rougissant, moi, je m'en charge ;  je connais ┴
Tours une personne adroite... "
     Aramis s'arr╦ta en voyant sourire Athos.
     " Eh bien, vous n'adoptez pas ce moyen, Athos ? dit d'Artagnan.
     --  Je  ne le  repousse pas tout  ┴ fait,  dit  Athos,  mais je voulais
seulement faire observer ┴ Aramis qu'il  ne peut quitter le camp  ; que tout
autre  qu'un de nous n'est pas s┘r ; que, deux  heures apr╔s que le messager
sera parti, tous les capucins, tous les alguazils, tous les bonnets noirs du
cardinal sauront votre  lettre par coeur, et qu'on  arr╦tera vous  et  votre
adroite personne.
     --  Sans  compter,  objecta  Porthos,  que  la   reine  sauvera  M.  de
Buckingham, mais ne nous sauvera pas du tout, nous autres.
     -- Messieurs, dit d'Artagnan, ce qu'objecte Porthos est plein de sens.
     -- Ah ! ah ! que se passe-t-il donc dans la ville ? dit Athos.
     -- On bat la g╩n╩rale. "
     Les   quatre  amis   ╩cout╔rent,  et  le   bruit   du  tambour  parvint
effectivement jusqu'┴ eux.
     " Vous allez voir qu'ils vont nous envoyer un r╩giment tout entier, dit
Athos.
     -- Vous ne comptez  pas  tenir  contre un r╩giment  tout  entier ?  dit
Porthos.
     -- Pourquoi pas  ? dit  le  mousquetaire,  je me sens en train  ; et je
tiendrais devant  une arm╩e, si nous avions seulement  eu  la pr╩caution  de
prendre une douzaine de bouteilles en plus.
     -- Sur ma parole, le tambour se rapproche, dit d'Artagnan.
     -- Laissez-le se rapprocher, dit Athos  ; il y  a pour un quart d'heure
de chemin d'ici ┴ la ville, et par cons╩quent de la ville ici. C'est plus de
temps qu'il ne nous en faut pour arr╦ter notre plan ; si nous nous en allons
d'ici, nous ne  retrouverons  jamais un endroit aussi convenable.  Et tenez,
justement, Messieurs, voil┴ la vraie id╩e qui me vient.
     -- Dites alors.
     -- Permettez que je donne ┴ Grimaud quelques ordres indispensables. "
     Athos fit signe ┴ son valet d'approcher.
     "  Grimaud,  dit  Athos,  en montrant  les morts  qui gisaient dans  le
bastion, vous allez prendre ces Messieurs, vous allez les dresser  contre la
muraille, vous leur  mettrez  leur chapeau sur la t╦te  et leur  fusil  ┴ la
main.
     -- O grand homme ! s'╩cria d'Artagnan, je te comprends.
     -- Vous comprenez ? dit Porthos.
     -- Et toi, comprends-tu, Grimaud ? " demanda Aramis.
     Grimaud fit signe que oui.
     " C'est tout ce qu'il faut, dit Athos, revenons ┴ mon id╩e.
     -- Je voudrais pourtant bien comprendre, observa Porthos.
     -- C'est inutile.
     -- Oui, oui, l'id╩e d'Athos, dirent en m╦me temps d'Artagnan et Aramis.
     -- Cette  Milady, cette  femme, cette cr╩ature,  ce d╩mon,  a  un beau-
fr╔re, ┴ ce que vous m'avez dit, je crois, d'Artagnan.
     -- Oui,  je le connais beaucoup m╦me, et  je crois  aussi qu'il n'a pas
une grande sympathie pour sa belle-soeur.
     -- Il n'y a pas de mal ┴ cela, r╩pondit Athos, et il la d╩testerait que
cela n'en vaudrait que mieux.
     -- En ce cas nous sommes servis ┴ souhait.
     -- Cependant, dit  Porthos,  je  voudrais bien comprendre  ce  que fait
Grimaud.
     -- Silence, Porthos ! dit Aramis.
     -- Comment se nomme ce beau-fr╔re ?
     -- Lord de Winter.
     -- OŢ est-il maintenant ?
     -- Il est retourn╩ ┴ Londres au premier bruit de guerre.
     -- Eh bien, voil┴ justement  l'homme qu'il nous faut, dit  Athos, c'est
celui qu'il  nous  convient de pr╩venir  ; nous  lui  ferons savoir  que  sa
belle-soeur  est sur le point d'assassiner quelqu'un, et nous le prierons de
ne  pas  la  perdre  de vue.  Il  y a  bien ┴ Londres,  je l'esp╔re, quelque
╩tablissement dans le genre des Madelonnettes ou des Filles repenties ; il y
fait mettre sa belle-soeur, et nous sommes tranquilles.
     -- Oui, dit d'Artagnan, jusqu'┴ ce qu'elle en sorte.
     -- Ah ! ma  foi, reprit Athos, vous  en  demandez trop,  d'Artagnan, je
vous  ai donn╩ tout ce que j'avais et je vous pr╩viens que c'est le fond  de
mon sac.
     -- Moi, je trouve que  c'est ce qu'il y a  de mieux, dit Aramis  ; nous
pr╩venons ┴ la fois la reine et Lord de Winter.
     -- Oui,  mais par qui ferons-nous porter la lettre ┴ Tours et la lettre
┴ Londres ?
     -- Je r╩ponds de Bazin, dit Aramis.
     -- Et moi de Planchet, continua d'Artagnan.
     -- En effet, dit Porthos, si nous ne pouvons nous absenter du camp, nos
laquais peuvent le quitter.
     --  Sans  doute,  dit  Aramis,  et  d╔s  aujourd'hui nous ╩crivons  les
lettres, nous leur donnons de l'argent, et ils partent.
     -- Nous leur donnons de l'argent ? reprit Athos, vous en avez donc,  de
l'argent ? "
     Les quatre amis  se regard╔rent, et  un nuage passa sur les fronts  qui
s'╩taient un instant ╩claircis.
     " Alerte ! cria  d'Artagnan, je  vois  des points noirs  et des  points
rouges qui s'agitent l┴-bas ;  que  disiez-vous donc d'un r╩giment,  Athos ?
c'est une v╩ritable arm╩e.
     --  Ma  foi,  oui, dit  Athos, les  voil┴. Voyez-vous les  sournois qui
venaient sans tambours ni trompettes. Ah ! ah ! tu as fini, Grimaud ? "
     Grimaud fit signe que oui, et montra une  douzaine de morts qu'il avait
plac╩s dans  les attitudes les plus pittoresques : les uns au  port d'armes,
les autres ayant l'air de mettre en joue, les autres l'╩p╩e ┴ la main.
     " Bravo ! reprit Athos, voil┴ qui fait honneur ┴ ton imagination.
     -- C'est ╩gal, dit Porthos, je voudrais cependant bien comprendre.
     -- D╩campons d'abord, interrompit d'Artagnan, tu comprendras apr╔s.
     --  Un instant, Messieurs,  un instant ! donnons le temps ┴  Grimaud de
desservir.
     --  Ah ! dit Aramis, voici les points  noirs  et  les points rouges qui
grandissent  fort  visiblement et je suis de l'avis de d'Artagnan ; je crois
que nous n'avons pas de temps ┴ perdre pour regagner notre camp.
     --  Ma foi,  dit  Athos,  je  n'ai plus  rien contre la retraite : nous
avions pari╩ pour une heure, nous  sommes rest╩s une heure et demie ; il n'y
a rien ┴ dire ; partons, Messieurs, partons. "
     Grimaud avait d╩j┴ pris les devants avec le panier et la desserte.
     Les quatre amis sortirent derri╔re lui et firent une dizaine de pas.
     " Eh ! s'╩cria Athos, que diable faisons-nous, Messieurs ?
     -- Avez-vous oubli╩ quelque chose ? demanda Aramis.
     -- Et le drapeau, morbleu ! Il ne faut pas laisser un drapeau aux mains
de l'ennemi, m╦me quand ce drapeau ne serait qu'une serviette. "
     Et Athos s'╩lan┌a dans le bastion, monta  sur la plate-forme, et enleva
le  drapeau ;  seulement comme les Rochelois  ╩taient  arriv╩s  ┴ port╩e  de
mousquet, ils firent un feu terrible sur  cet homme, qui, comme par plaisir,
allait s'exposer aux coups.
     Mais on  e┘t dit qu'Athos  avait  un  charme attach╩ ┴ sa personne, les
balles pass╔rent en sifflant tout autour de lui, pas une ne le toucha.
     Athos agita son ╩tendard en tournant le dos aux gens de  la ville et en
saluant ceux du camp. Des deux  cĂt╩s de grands cris retentirent, d'un  cĂt╩
des cris de col╔re, de l'autre des cris d'enthousiasme.
     Une  seconde  d╩charge  suivit  la  premi╔re, et  trois balles,  en  la
trouant, firent r╩ellement  de  la  serviette un  drapeau.  On  entendit les
clameurs de tout le camp qui criait :
     " Descendez, descendez ! "
     Athos  descendit ; ses camarades, qui  l'attendaient  avec anxi╩t╩,  le
virent para¤tre avec joie.
     " Allons,  Athos, allons,  dit  d'Artagnan,  allongeons,  allongeons  ;
maintenant que  nous avons tout trouv╩, except╩ l'argent,  il serait stupide
d'╦tre tu╩s. "
     Mais Athos continua de marcher majestueusement, quelque observation que
pussent lui faire ses compagnons,  qui, voyant  toute  observation  inutile,
r╩gl╔rent leur pas sur le sien.
     Grimaud et  son panier  avaient pris les devants  et se trouvaient tous
deux hors d'atteinte.
     Au bout d'un instant on entendit le bruit d'une fusillade enrag╩e.
     " Qu'est-ce que cela ? demanda Porthos,  et sur  quoi  tirent-ils ?  Je
n'entends pas siffler les balles et je ne vois personne.
     -- Ils tirent sur nos morts, r╩pondit Athos.
     -- Mais nos morts ne r╩pondront pas.
     -- Justement ; alors ils  croiront ┴ une embuscade, ils d╩lib╩reront  ;
ils  enverront   un   parlementaire,  et  quand  ils  s'apercevront  de   la
plaisanterie, nous serons  hors  de la port╩e des balles. Voil┴  pourquoi il
est inutile de gagner une pleur╩sie en nous pressant.
     -- Oh ! je comprends, s'╩cria Porthos ╩merveill╩.
     -- C'est bien heureux ! " dit Athos en haussant les ╩paules.
     De leur cĂt╩,  les Fran┌ais, en voyant revenir les quatre  amis au pas,
poussaient des cris d'enthousiasme.
     Enfin  une nouvelle mousquetade se  fit  entendre,  et cette  fois  les
balles vinrent s'aplatir sur  les cailloux autour des quatre amis et siffler
lugubrement  ┴ leurs oreilles. Les Rochelois venaient  enfin de s'emparer du
bastion.
     " Voici des gens bien maladroits, dit Athos ; combien en avons-nous tu╩
? douze ?
     -- Ou quinze.
     -- Combien en avons-nous ╩cras╩ ?
     -- Huit ou dix.
     -- Et  en ╩change de tout cela pas  une ╩gratignure ?  Ah  ! si  fait !
Qu'avez-vous donc l┴ ┴ la main, d'Artagnan ? du sang, ce me semble ?
     -- Ce n'est rien, dit d'Artagnan.
     -- Une balle perdue ?
     -- Pas m╦me.
     -- Qu'est-ce donc alors ? "
     Nous  l'avons dit,  Athos aimait d'Artagnan  comme son  enfant,  et  ce
caract╔re  sombre  et  inflexible  avait  parfois  pour le  jeune homme  des
sollicitudes de p╔re.
     " Une ╩corchure, reprit d'Artagnan ; mes doigts ont ╩t╩ pris entre deux
pierres, celle du mur et celle de ma bague ; alors la peau s'est ouverte.
     --  Voil┴  ce que c'est  que  d'avoir  des diamants,  mon  ma¤tre,  dit
d╩daigneusement Athos.
     -- Ah  ┌┴, mais,  s'╩cria  Porthos,  il  y a  un diamant en  effet,  et
pourquoi  diable alors, puisqu'il y a un  diamant, nous plaignons-nous de ne
pas avoir d'argent ?
     -- Tiens, au fait ! dit Aramis.
     -- A la bonne heure, Porthos ; cette fois-ci voil┴ une id╩e.
     --  Sans  doute,  dit  Porthos,  en  se rengorgeant sur  le  compliment
d'Athos, puisqu'il y a un diamant, vendons-le.
     -- Mais, dit d'Artagnan, c'est le diamant de la reine.
     -- Raison de plus, reprit Athos, la reine sauvant M.  de Buckingham son
amant,  rien  de  plus juste ; la reine nous sauvant, nous ses amis, rien de
plus moral : vendons le diamant. Qu'en pense Monsieur l'abb╩ ? Je ne demande
pas l'avis de Porthos, il est donn╩.
     -- Mais  je pense, dit Aramis en rougissant, que sa bague ne venant pas
d'une ma¤tresse, et  par  cons╩quent n'╩tant pas un gage d'amour, d'Artagnan
peut la vendre.
     --  Mon cher, vous parlez comme la th╩ologie  en personne. Ainsi  votre
avis est ?...
     -- De vendre le diamant, r╩pondit Aramis.
     -- Eh bien, dit gaiement d'Artagnan, vendons le diamant et n'en parlons
plus. "
     La fusillade  continuait, mais les  amis ╩taient hors de port╩e, et les
Rochelois ne tiraient plus que pour l'acquit de leur conscience.
     " Ma  foi,  dit Athos, il ╩tait temps que cette  id╩e  v¤nt ┴ Porthos ;
nous voici au camp. Ainsi, Messieurs, pas un  mot de plus sur cette affaire.
On  nous observe,  on vient  ┴  notre rencontre, nous  allons ╦tre port╩s en
triomphe. "
     En effet, comme nous l'avons dit,  tout le camp ╩tait en ╩moi ; plus de
deux mille  personnes avaient  assist╩,  comme ┴  un spectacle, ┴ l'heureuse
forfanterie  des  quatre  amis,  forfanterie  dont  on  ╩tait  bien  loin de
soup┌onner le v╩ritable motif. On n'entendait que  le cri  de  :  Vivent les
gardes ! Vivent les mousquetaires  !  M. de  Busigny  ╩tait venu le  premier
serrer la main ┴ Athos  et reconna¤tre que le pari ╩tait perdu. Le dragon et
le Suisse l'avaient suivi, tous les camarades avaient suivi le dragon  et le
Suisse. C'╩taient des f╩licitations, des poign╩es de main, des embrassades ┴
n'en plus finir, des rires inextinguibles ┴ l'endroit des Rochelois ; enfin,
un tumulte si grand, que M. le cardinal crut qu'il y avait ╩meute et  envoya
La Houdini╔re, son capitaine des gardes, s'informer de ce qui se passait.
     La  chose  fut  racont╩e  au  messager  avec  toute  l'efflorescence de
l'enthousiasme.
     " Eh bien ? demanda le cardinal en voyant La Houdini╔re.
     -- Eh bien,  Monseigneur, dit celui-ci,  ce sont trois mousquetaires et
un garde qui ont fait le pari avec M. de Busigny d'aller d╩jeuner au bastion
Saint-Gervais, et  qui, tout  en d╩jeunant, ont tenu l┴  deux heures  contre
l'ennemi, et ont tu╩ je ne sais combien de Rochelois.
     -- Vous ╦tes-vous inform╩ du nom de ces trois mousquetaires ?
     -- Oui, Monseigneur.
     -- Comment les appelle-t-on ?
     -- Ce sont MM. Athos, Porthos et Aramis.
     -- Toujours mes trois braves ! murmura le cardinal. Et le garde ?
     -- M. d'Artagnan.
     -- Toujours mon jeune drĂle  ! D╩cid╩ment il faut que ces quatre hommes
soient ┴ moi. "
     Le soir m╦me, le cardinal parla ┴ M. de Tr╩ville de l'exploit du matin,
qui faisait la conversation de tout le camp. M.  de Tr╩ville, qui  tenait le
r╩cit de l'aventure de la bouche m╦me de ceux qui en  ╩taient les  h╩ros, la
raconta dans  tous ses d╩tails ┴ Son Eminence, sans  oublier l'╩pisode de la
serviette.
     " C'est bien, Monsieur de  Tr╩ville, dit  le cardinal, faites-moi tenir
cette serviette, je vous prie. J'y ferai broder trois fleurs de lys d'or, et
je la donnerai pour guidon ┴ votre compagnie.
     -- Monseigneur, dit M. de Tr╩ville, il y aura injustice pour les gardes
: M. d'Artagnan n'est pas ┴ moi, mais ┴ M. des Essarts.
     --  Eh  bien, prenez-le,  dit  le  cardinal ;  il n'est pas juste  que,
puisque ces quatre braves militaires s'aiment tant, ils ne servent pas  dans
la m╦me compagnie. "
     Le  m╦me soir, M. de Tr╩ville annon┌a cette  bonne nouvelle  aux  trois
mousquetaires et ┴ d'Artagnan, en les invitant tous les quatre ┴ d╩jeuner le
lendemain.
     D'Artagnan ne se poss╩dait pas de joie. On le sait, le r╦ve de toute sa
vie avait ╩t╩ d'╦tre mousquetaire.
     Les trois amis ╩taient fort joyeux.
     "  Ma foi ! dit d'Artagnan ┴  Athos, tu as eu une triomphante id╩e, et,
comme tu  l'as dit, nous y avons acquis de  la gloire, et nous avons pu lier
une conversation de la plus haute importance.
     --  Que nous  pourrons  reprendre  maintenant, sans que  personne  nous
soup┌onne ; car,  avec l'aide de Dieu, nous allons passer d╩sormais pour des
cardinalistes. "
     Le m╦me soir, d'Artagnan alla  pr╩senter ses hommages ┴ M. des Essarts,
et lui faire part de l'avancement qu'il avait obtenu.
     M. des  Essarts,  qui aimait beaucoup  d'Artagnan, lui  fit  alors  ses
offres  de  service  :   ce  changement   de   corps  amenant  des  d╩penses
d'╩quipement.
     D'Artagnan refusa  ;  mais,  trouvant l'occasion bonne,  il le pria  de
faire  estimer  le diamant  qu'il lui  remit, et dont  il d╩sirait  faire de
l'argent.
     Le lendemain, ┴ huit heures du matin, le valet de  M. des Essarts entra
chez d'Artagnan, et lui remit un sac d'or contenant sept mille livres.
     C'╩tait le prix du diamant de la reine.




     Athos avait trouv╩ le mot : affaire de famille . Une affaire de famille
n'╩tait point soumise ┴ l'investigation du cardinal ; une affaire de famille
ne regardait  personne ;  on  pouvait s'occuper devant tout  le monde  d'une
affaire de  famille. Ainsi,  Athos avait trouv╩ le mot : affaire de famille.
Aramis avait trouv╩ l'id╩e : les laquais.
     Porthos avait trouv╩ le moyen : le diamant.
     D'Artagnan seul n'avait rien trouv╩, lui ordinairement le plus inventif
des  quatre  ;  mais  il  faut  dire  aussi  que  le nom seul  de Milady  le
paralysait.
     Ah ! si ; nous nous trompons :  il avait trouv╩  un  acheteur  pour  le
diamant.
     Le d╩jeuner chez  M. de Tr╩ville fut d'une gaiet╩ charmante. D'Artagnan
avait  d╩j┴  son  uniforme ; comme il  ╩tait  ┴ peu pr╔s de  la  m╦me taille
qu'Aramis, et  qu'Aramis, largement pay╩, comme on se  le  rappelle,  par le
libraire qui lui avait achet╩ son po╔me, avait fait tout en double, il avait
c╩d╩ ┴ son ami un ╩quipement complet.
     D'Artagnan e┘t ╩t╩ au comble de ses  voeux, s'il n'e┘t point vu pointer
Milady, comme un nuage sombre ┴ l'horizon.
     Apr╔s d╩jeuner, on convint qu'on se r╩unirait le soir au logis d'Athos,
et que l┴ on terminerait l'affaire.
     D'Artagnan  passa  la journ╩e ┴ montrer son  habit de mousquetaire dans
toutes les rues du camp.
     Le soir, ┴ l'heure  dite, les quatre  amis se r╩unirent : il ne restait
plus que trois choses ┴ d╩cider :
     Ce qu'on ╩crirait au fr╔re de Milady ;
     Ce qu'on ╩crirait ┴ la personne adroite de Tours ;
     Et quels seraient les laquais qui porteraient les lettres.
     Chacun offrait le sien : Athos parlait de la discr╩tion de Grimaud, qui
ne parlait que lorsque son ma¤tre lui d╩cousait  la bouche ; Porthos vantait
la force de  Mousqueton,  qui  ╩tait  de  taille ┴ rosser  quatre hommes  de
complexion ordinaire ; Aramis, confiant  dans l'adresse de Bazin, faisait un
╩loge pompeux de son candidat  ; enfin, d'Artagnan avait foi enti╔re dans la
bravoure  de Planchet, et rappelait de quelle fa┌on il s'╩tait  conduit dans
l'affaire ╩pineuse de Boulogne.
     Ces quatre vertus disput╔rent longtemps le prix, et donn╔rent lieu ┴ de
magnifiques discours, que nous ne rapporterons  pas ici,  de  peur qu'ils ne
fassent longueur.
     " Malheureusement,  dit  Athos, il  faudrait  que  celui qu'on  enverra
poss╩dÎt en lui seul les quatre qualit╩s r╩unies.
     -- Mais oŢ rencontrer un pareil laquais ?
     -- Introuvable ! dit Athos ; je le sais bien : prenez donc Grimaud.
     -- Prenez Mousqueton.
     -- Prenez Bazin.
     --  Prenez Planchet ;  Planchet  est brave et  adroit : c'est d╩j┴ deux
qualit╩s sur quatre.
     -- Messieurs,  dit Aramis, le  principal  n'est pas de savoir lequel de
nos  quatre laquais est le plus discret, le  plus fort, le plus adroit ou le
plus brave ; le principal est de savoir lequel aime le plus l'argent.
     -- Ce que dit Aramis est plein de sens, reprit Athos ; il faut sp╩culer
sur les  d╩fauts  des gens  et non sur leurs vertus :  Monsieur l'abb╩, vous
╦tes un grand moraliste !
     -- Sans doute,  r╩pliqua Aramis  ; car non seulement nous  avons besoin
d'╦tre bien servis pour  r╩ussir, mais encore pour ne pas  ╩chouer ; car, en
cas d'╩chec, il y va de la t╦te, non pas pour les laquais...
     -- Plus bas, Aramis ! dit Athos.
     -- C'est juste, non pas pour les laquais,  reprit Aramis, mais  pour le
ma¤tre, et m╦me pour les ma¤tres !  Nos  valets nous sont-ils assez  d╩vou╩s
pour risquer leur vie pour nous ? Non.
     -- Ma foi, dit d'Artagnan, je r╩pondrais presque de Planchet, moi.
     --  Eh bien, mon cher ami, ajoutez  ┴ son d╩vouement naturel une  bonne
somme  qui lui  donne quelque aisance, et alors, au lieu  d'en r╩pondre  une
fois, r╩pondez-en deux.
     -- Eh !  bon  Dieu !  vous serez tromp╩s  tout de m╦me,  dit Athos, qui
╩tait optimiste  quand  il  s'agissait  des  choses,  et pessimiste quand il
s'agissait des hommes.  Ils promettront tout  pour avoir de l'argent,  et en
chemin la peur les emp╦chera d'agir. Une fois pris, on les serrera ; serr╩s,
ils avoueront.  Que diable ! nous ne sommes pas  des enfants ! Pour aller en
Angleterre (Athos baissa la voix),  il faut traverser toute la France, sem╩e
d'espions et de cr╩atures du cardinal ; il faut une passe pour s'embarquer ;
il faut savoir l'anglais pour demander  son chemin ┴ Londres. Tenez, je vois
la chose bien difficile.
     -- Mais point du  tout, dit d'Artagnan,  qui tenait  fort ┴ ce  que  la
chose s'accompl¤t  ; je la vois  facile, au contraire, moi. Il va sans dire,
parbleu !  que  si l'on ╩crit ┴ Lord  de  Winter des  choses  par-dessus les
maisons, des horreurs du cardinal...
     -- Plus bas ! dit Athos.
     -- Des  intrigues  et  des  secrets d'Etat,  continua d'Artagnan en  se
conformant  ┴ la recommandation, il va sans dire que nous  serons tous rou╩s
vifs  ;  mais,  pour  Dieu, n'oubliez  pas, comme vous l'avez dit vous-m╦me,
Athos, que nous lui ╩crivons pour affaire de famille ; que nous lui ╩crivons
┴ cette seule fin qu'il mette Milady, d╔s son arriv╩e ┴ Londres, hors d'╩tat
de nous nuire. Je lui ╩crirai donc une lettre ┴ peu pr╔s en ces termes :
     -- Voyons, dit Aramis, en prenant par avance un visage de critique.
     -- " Monsieur et cher ami... "
     -- Ah ! oui ; cher ami, ┴ un Anglais, interrompit Athos ; bien commenc╩
!  bravo,  d'Artagnan ! Rien qu'avec ce mot-l┴ vous serez ╩cartel╩,  au lieu
d'╦tre rou╩ vif.
     -- Eh bien, soit ; je dirai donc " Monsieur ", tout court.
     -- Vous pouvez m╦me dire "  Milord ", reprit Athos, qui tenait fort aux
convenances.
     -- " Milord, vous souvient-il du petit enclos aux ch╔vres du Luxembourg
? "
     -- Bon ! le Luxembourg ┴ pr╩sent ! On  croira que c'est une  allusion ┴
la reine m╔re ! Voil┴ qui est ing╩nieux, dit Athos.
     -- Eh bien, nous mettrons tout simplement : " Milord,  vous souvient-il
de certain petit enclos oŢ l'on vous sauva la vie ? "
     --  Mon  cher d'Artagnan, dit  Athos, vous ne  serez jamais  qu'un fort
mauvais r╩dacteur : " OŢ l'on vous sauva la vie ! " Fi donc  ! ce  n'est pas
digne.  On  ne  rappelle pas  ces  services-l┴ ┴ un  galant homme.  Bienfait
reproch╩, offense faite.
     -- Ah ! mon cher, dit d'Artagnan, vous ╦tes insupportable, et s'il faut
╩crire sous votre censure, ma foi, j'y renonce.
     -- Et vous faites bien. Maniez le  mousquet  et l'╩p╩e,  mon cher, vous
vous tirez galamment des deux exercices ;  mais passez la plume ┴ M. l'abb╩,
cela le regarde.
     -- Ah ! oui, au  fait, dit Porthos, passez la plume ┴ Aramis, qui ╩crit
des th╔ses en latin, lui.
     -- Eh bien  soit !  dit d'Artagnan, r╩digez-nous  cette note,  Aramis ;
mais,  de  par notre  Saint-P╔re  le pape  ! tenez-vous  serr╩, car je  vous
╩pluche ┴ mon tour, je vous en pr╩viens.
     -- Je ne  demande pas mieux, dit Aramis avec cette nađve confiance  que
tout  po╔te a en lui-m╦me ; mais qu'on me mette  au courant  : j'ai bien ouđ
dire,  de-ci,  de-l┴, que cette belle-soeur ╩tait une coquine, j'en  ai m╦me
acquis la preuve en ╩coutant sa conversation avec le cardinal.
     -- Plus bas donc, sacrebleu ! dit Athos.
     -- Mais, continua Aramis, le d╩tail m'╩chappe.
     -- Et ┴ moi aussi " , dit Porthos.
     D'Artagnan et  Athos se  regard╔rent quelque  temps  en silence.  Enfin
Athos, apr╔s s'╦tre recueilli, et en deven